01.12.2007
Solidarité pour les femmes en Iran
Aujourd'hui, en Iran, les violences faites aux femmes sont légales. Une association (Iran Women Solidarity) se soulève et dénonce...
NON AUX VIOLENCES POLITIQUES
Le régime islamique considère les femmes comme des demi-hommes et affirme l’inégalité des sexes. Le seul espace accordé par cet Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes est celui de la répression politique. Jusqu’en 1990, plus de 1 500 femmes ont été exécutées pour des raisons politiques ou religieuses. A l’instar des hommes, les femmes sont privées de la liberté d’expression et d’action sociale et politique. Les femmes actives dans les mouvements de la société civile dont les féministes, endurent quotidiennement une répression terrible. En 2006, plusieurs d’entre elles ont été arrêtées, et plus de 40 sont en attente d’un procès ou ont déjà été condamnées pour leurs activités militantes.
NON A LA LAPIDATION, A L’EXECUTION ET A LA LOI DU TALION
La loi du talion légitime les formes les plus barbares des violences telles que les mutilations et les lapidations. La torture et l’exécution des délinquants remplacent une réelle politique contre la délinquance. La flagellation est une sanction courante. En 2006, 5 personnes ont été lapidées. Dans ce contexte, un mari qui tue son épouse sous prétexte de préserver son honneur, est soutenu par la loi, alors qu’une femme qui tue son agresseur en situation de légitime défense peut être lapidée.
Officiellement, ces lois visent à contrôler et à assainir la société. Or, la montée de la délinquance et des maux sociaux, notamment le développement de la prostitution et de la toxicomanie, démontre à quel point le régime islamique qui prétend préserver l’ordre moral, aggrave au contraire les difficultés sociales.
LES FEMMES IRANIENNES FACE A UN REGIME GENERATEUR DE VIOLENCES
Nous, femmes iraniennes qui vivons à l’extérieur de l’Iran et luttons depuis plusieurs années pour les droits des femmes, avons décidé de coordonner nos actions pour soutenir plus efficacement les mouvements de femmes pour l’égalité à l’intérieur du pays. Aujourd’hui, les femmes les plus conscientes en Iran revendiquent l’abrogation de toutes les lois discriminatoires envers les femmes, en se référant aux conventions internationales. Convaincues de l’importance de leur mouvement et de la portée de la répression qui le vise, nous nous sommes rassemblées pour faire entendre la voix et la lutte des femmes contre la légalisation des violences exercées à leur encontre sous prétexte de religion et/ou de tradition, et pour demander à tout/es les défenseur/es de la liberté de nous soutenir dans cette voie.
NON AU VOILE CONTRAINT, SYMBOLE DE L’APARTHEID SEXUEL
Dès l’arrivée des islamistes au pouvoir, l’obligation du port du voile instaura un contrôle étatique sur le corps des femmes, légitima l’apartheid sexuel et légalisa les violences sexistes et sexuelles. Cette contrainte traduit l’idée selon laquelle la liberté des femmes serait cause de perversion et encourage les attitudes dominatrices envers celles-ci dans toutes les instances de la société.
La manifestation des femmes dans les rues de Téhéran le 8 mars 1979 contre l’imposition du port du voile, la résistance quotidienne de dizaine de milliers de femmes qui, par un « mauvais port » du voile, refusent ce modèle idéologique, l’organisation de campagnes contre les lois misogynes, notamment la campagne « Un million de signatures pour l’abrogation des lois discriminatoires envers les femmes » ou la campagne contre la lapidation,… illustrent les différentes formes de résistance que les femmes déploient individuellement ou en groupe face à ces violences.
NON A LA MISOGYNIE
La présence active des femmes au sein de la société iranienne met sérieusement au défi les obstacles judiciaires et la misogynie étatique. Ainsi, malgré l’interdiction de certaines disciplines universitaires aux femmes, ces dernières représentent plus de 60% des admis au concours d’entrée à l’université. Leur visibilité et leur activité sociales est indéniable, notamment dans le champ de la création culturelle : littérature, musique, peinture, cinéma, édition, traduction, etc... Cependant, le statut social des femmes et la place qui leur est accordée sur le marché du travail ne correspondent pas à cette réalité : les femmes ne représentent que 1/5 des actifs dans le secteur privé, et 1/10 dans le secteur public. Leur revenu annuel est inférieur d’un tiers à celui des hommes, et elles sont au premier rang des victimes de la pauvreté croissante en Iran.
NON AUX VIOLENCES SEXUELLES
Les lois islamiques justifient toutes les formes de violences sexuelles envers les femmes et les perpétuent, contribuant ainsi à la dégradation des relations privées et publiques entre les deux sexes :
- les femmes mariées sont considérées comme des objets sexuels à la disposition de leur époux ;
- les hommes peuvent être polygames et contracter des « mariages temporaires » qui ne constituent rien d’autre que la vente du corps des femmes à des hommes pour quelques heures ou plusieurs années ;
- les femmes sont privées de droits égaux en matière de divorce et de garde des enfants ;
- pour les filles, l’âge de responsabilité juridique étant établi à 9 ans, et l’âge de mariage autorisé à 13 ans, le mariage, les agressions sexuelles et les viols perpétrés à leur encontre, sont légaux ;
- ...
Par une pression quotidienne sur les femmes quant à leur manière de s’habiller et de se comporter, ces lois propagent différentes formes de violences. L’une des conséquences en est un taux croissant de suicides chez les femmes. Selon les statistiques officielles, 6% des femmes sont concernées ; et c’est entre 18 et 24 ans que le taux de suicide chez ces dernières est le plus élevé.
12:05 Publié dans Thématiques | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Femmes, Solidarité, Iran, Politique, Violences, Misogynie, lutte
30.11.2007
Espoirs d’un autre Iran qui existe et résiste
Oui, cet Autre Iran, en dépit de l’atomisation subie par une répression continuelle, n’a jamais cessé de s’exprimer. Ecrasée chaque fois qu’elle s’élève, sa voix emprunte des voies indirectes. La dérision, par des millions d’Iranien/nes, des règles et des normes imposées par les gouvernants, attribue à la vie individuelle et collective en Iran une étrangeté digne du surréalisme. La création littéraire et artistique persiste en essayant de contourner la censure. Les journaux naissent et disparaissent pour réapparaître sous de nouveaux noms.Le régime y fait face par sa propre ruse : il profite des effets exutoires de ces soupapes pour atténuer les mécontentements, tout en maintenant la répression pour les maîtriser. Si par la force des choses, il laisse à cet autre Iran certaines marges de manœuvre, il en profite cependant pour se vanter au niveau international de l’épanouissement « culturel » de l’Iran sous la « démocratie islamique ». En même temps, il maintient fermement la répression pour tracer les lignes rouges à ne pas dépasser : le mouvement étudiant est étouffé dès qu’il se relève, les manifestations calmes des femmes dans la rue ne sont nullement tolérées, la censure des livres et des journaux persiste et les questions vitales comme celles relatives au dossier nucléaire sont au rang des sujets interdits, l’arrestation des intellectuel/les suivie des cérémonies de repentance offre des exemples propres à propager la peur, ce sentiment si nécessaire au maintien de l’ordre totalitaire.
Confrontées à cette difficile situation, les forces progressistes des femmes, des étudiant/es et des ouvrier/es en mouvement tentent à dépasser les lignes rouges en revendiquant l’application des conventions internationales dont l’Iran est signataire. La campagne lancée par des féministes iraniennes pour recueillir « un million de signatures pour l'abrogation des lois discriminatoires envers les femmes » en est un exemple significatif. En prônant un universalisme pluraliste et féministe, ce mouvement regroupe en son sein des féministes de différentes générations qui, en dépit de leur diversité d’opinions politiques, se donnent la main pour mobiliser la société civile en faveur de l’égalité des sexes, réclamation qui croise de manière indispensable les revendications de tous les mouvements sociaux pour la liberté et la justice sociale dans un pays riche qui souffre sous la dictature religieuse de la progression de la misère, de la corruption, et des maux sociaux.En avançant ainsi, les féministes iraniennes en Iran essayent d’échapper aux étiquetages stériles tels que « droits de l’homme islamique » et « féminisme islamique » pour insister sur le fait qu’être musulman/e n’est pas contradictoire avec le fait d’être adepte des droits de l’Homme, de vouloir vivre en démocratie et d’être féministe. Qu’on peut vivre sa foi musulmane tout en refusant l’idéologisation de l’islam par la confusion entre la loi humaine et la Charia. Faisons le vœu que leur progression brise les visions figées du « peuple musulman » et de la « culture musulmane » pour renforcer les forces porteuses de réels espoirs pour des lendemains démocratiques.
Chahla Chafiq
Essayiste et nouvelliste d’origine iranienne, exilée en France depuis 1982.
Auteure de :
Femmes sous le Voile, face à la Loi islamique, Félin 1995
Le nouvel Homme islamiste, la prison politique en Iran, Félin 2002
Chemins et Brouillard, Ed. Metropolis 2005
16:16 Publié dans Thématiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Iran, politique, femmes, solidarité, torture, législation, Islam
08.06.2007
Irak et dépendances : du Jihad à la Fitna
Les témoignages des soldats US sont précieux pour comprendre. Ainsi, le Sergent Salstrom, de la 325ie Compagnie d’infanterie AirBorne montre ses inquiétudes à Michael Kamber (Heral Tribune). Ce soldat courageux et motivé explique avec ses mots qu’il ne sait plus « pourquoi il est là ». Alors qu’il essaie de faire éclater son désarroi, il confie son incompréhension d’un conflit complexe qui le dépasse. Cette guerre asymétrique qui lui rappelle les images inconscientes encore mal cicatrisées du Vietnam de la génération précédente... Le conflit change, évolue et se transforme. Le sergent première classe David Moore également témoigne, il a perdu des hommes aussi, il a fait plusieurs roulements en Irak et sait particulièrement ce que veut dire passer son Noël dans un abri de fortune ou dans une patrouille. David a compris aussi le glissement de l’Irak vers une guerre civile avec ces stigmates de « libanisation ». Il est dans le vrai d’ailleurs et récemment le Journal Haaretz faisait un parallèle douloureux entre l’Afghanisation, la Somalisation, l’Irakisation... « Pourquoi veulent ils nous tuer alors qu’on vient les aider » s’exclame David.
L’aveu d’un autre homme de troupe est désespéré : les supplétifs de l’armée irakienne sont de moins en moins fiables et se retournent contre les Irakiens ou leurs instructeurs... Ainsi un attentat suicide récent a permis de découvrir un kamikaze formé par la nouvelle armée irakienne... Vraie passoire impossible à encadrer... Difficile de laisser à elle-même cette police qui engage autant d’insurgés que d’anciens baassistes... De plus en plus cette armée passe aux mains de chefs locaux et compose avec un tribalisme que les JI croyaient éradiqué. A cela vient s’ajouter une entropie politique déroutante qu’on peut retrouver dans le blog de Paul Moreira. Ce dernier ainsi décortique un évènement récent. « Cinq Britanniques enlevés à Bagdad en plein coeur du ministère des Finances. Des hommes en uniformes des forces spéciales de la police sont entrés sans se voir opposer de résistance. Ils conduisaient 19 jeeps blanches siglées ministère de l’intérieur. Ils ont embarqué les cinq anglais, un expert et quatre gardes de sécurité. Ce ne sont pas des "terroristes déguisés". Ce sont de vrais policiers, membres très probablement de l’armée du Mahdi, une milice chiite, et qui se vengent de l’exécution de l’un des leurs à Basra par les forces britanniques ». Il continue en égrenant un chapelet d’anecdotes effrayants : « J’étais à Bagdad le 14 novembre 2006 lorsque 150 personnes avaient été prises en otage par des policiers chiites au coeur d’un ministère contrôlé par les sunnites ». Enfin, il déplore : « les forces de l’ordre aux mains de gangs multiples ». L’insécurité et l’instabilité sont partout, les pièges surgissent également sur tous les points de l’Irak, les marchés sont synonymes de roulette russe, plus aucun lieu n’est sûr...
Les idéologies baassistes ont fait souvent place à des frictions religieuses, ethniques, ne pouvant plus être jugulées. La guerre civile à Bagdad est autant une guerre de religion qu’un conflit entre factions quasi anarchistes... Chaos politique, moral et barbare... Moreira d’ailleurs racontait récemment que les Irakiens profitent souvent de la technologie « 3G » pour malheureusement visionner des massacres quotidiens perpétrés pour des fins de terreur. Cette guerre est également devenu un laboratoire d’expérimentation de nouvelles techniques d’engagements urbains. Morts piégés par des missiles « sol-air », mines artisanales, attentats en cascade visant les premiers secouristes, déflagrations de diversions, mitraillages de boutiques bondées, grenades lancées au milieu de rues fréquentées... Ainsi, sur 11 soldats américains tués récemment, 10 ont été fauchés dans des coupe-gorges improvisés sans qu’ils aient pu faire usage de leurs armes... Tout cela ruine le moral d’une armée américaine bien seule et qui chaque jour découvre des raisons d’avoir plus peur... Plus sordide, les forces spéciales ont découverts 42 prisonniers des geôles d’Al Qaeda dans un état pitoyable, ayant été pour certains torturés, d’autres ayant les os brisés, fracturés... Enfin comble du chaos, le sergent Kevin O’Flarity avoue avoir risqué la peau de ses hommes pour dégager un « Humvee » et un chekpoint non loin de Khadimiya... Il a échappé à une roquette de dernière génération par miracle... Là, encore, deux soldats de l’armée irakienne sont retrouvés dans les dépouilles des assaillants... les affrontements se font plus directs. Mais on ne sait plus qui est avec qui.
Pendant que les sergents O’Flarity, Salstrom, et Moore faisaient leur job, plus de 2 millions de réfugiés irakiens se sont amassés dans les pays limitrophes et plus largement dans les pays orientaux. La fuite s’explique aisément et il suffit de rappeler les chiffres de mortalité post-guerre en Irak évalués déjà à 285 000 morts par le professeur Lès Roberts (USA) dans un Lancet en 2004. Profitant de ce flux énorme de désespérés, des « instructeurs » particuliers et des vétérans s’engagent dans les brèches irakiennes pour continuer leur travail de terreur à l’étranger. Le Jihad qu’ils ont puisé dans les textes de leaders contemporains comme Abdallah Azzam ou de Al Zawahiri est réinterprété et transformé en marchandise « mondialisable », mais brutale et barbare... Sur ce point, le Jihad est une machinerie fascisante qui va jusqu’à programmer la mort des vieillards, des infidèles et autres coupables (Al Qaeda dans le texte, p189, Gilles Kepel, Puf). Certains théoriciens hanafites comme Mohammad al Sarkhassi poussent par exemple à exécuter « les prêtres et moines en contact avec les populations ». On comprend alors et on déplore la mort par balle d’un ecclésiastique ce week-end... Le problème est que ce texte date de l’an 1000 et qu’il a été remis au goût du jour dans les grottes de Tora Bora ou les ruelles de Falloujha... Un peu comme si nous reprenions en cœur les textes obscurs des grands inquisiteurs du Moyen Age espagnol. Malgré une narration empreinte de faits glorieux farfelus faisant appel à la « Tanière des compagnons » (1981, Issam Diraz) qui rappellent des moments de guerres afghanes, la fraternité guerrière de moudjahiddines, malgré une idéologie bancale et dégradante vis-à-vis d’un Islam humaniste, bon nombre de suicidaires estampillés Al Qaeda refluent d’Irak. En effet, les listes d’attente pour se faire « sauter » sont, selon les experts, d’environ 6 à 8 mois. Le trop-plein est donc engagé pour déstabiliser les régimes voisins. Cette dynamique porte également un nom : la « fitna ». Gilles Kepel définit d’ailleurs cette notion avec beaucoup de précision. “La Fitna, c’est le Jihad qui revient comme un boomerang à l’intérieur et qui affaiblit la communauté musulmane. Jihad et Fitna forment un couple. Le Jihad, c’est l’expansion de l’islam par la persuasion ou par la force. C’est le “mouvement” par lequel l’islam se projette vers le monde extérieur et conquiert. La Fitna, c’est l’inverse. C’est le chaos au sein même de la communauté des croyants ».
Dennis Pluchinsky, dans son rapport, parle de « vagues successives ». Il pointe du doigt ces nouveaux guerriers plus préoccupants que ceux qui « défrayaient » la mort pendant la guerre civile d’Algérie : ces « Afghans » de la première génération. D’autres officiels européens et américains partagent cette inquiétude et rejoignent les propos du major-général Achraf Rifi qui dirige les forces libanaises de sécurité intérieure et dont le témoignage a été repris, le 28 mai dernier, par le Herald Tribune, le New York Times et le Washington Post. Il confie : « si un pays pense être à l’abri de cela, c’est qu’il met la tête dans le sable ». Ainsi, Achraf Rifi se lamente pour le sort du Liban qui est aujourd’hui la proie d’une cinquantaine de membres de Fatah-al-Islam aguerris et repliés dans le camp palestinien de Nahr al-Bared. Mais la réalité libanaise est plus complexe. Ainsi, « on compte environ 5000 individus voire plus, encore à l’état dormant, prêts à agir » mentionne un dissident du nom de Mohammad al-Massari qui s’occupe de propagande jihadiste à partir du site Tajdeed. Rappelons que l’an passé le Liban pris dans une guerre avec Israël avait déjà été confronté à des combattants « étrangers » qui provenaient d’Irak, Syrie, Jordanie et même de Somalie. Un article de Haaretz estimait à 800 Soudanais et Somaliens combattants dans le Sud Liban, enrôlés dans des brigades internationales du pire.
L’Arabie Saoudite n’est pas en reste et vient de coffrer 172 affreux prêts à tout pour un Allah qu’ils transgressent. Ces derniers préparaient des actions ciblées contre des installations, des bâtiments officiels et des centres militaires. Les modes opératoires sont toujours à la pointe de la technologie, sites Internet, réseaux de boite mail dont les courriers électroniques sont stockés en tant que « brouillons » pour ne pas être visibles par le système « Echelon ».
La Jordanie s’effraye également avec l’afflux d’un certain nombre de vétérans qui veulent venger la mort de leur idole al Zarqawi. Les services de renseignement de cette petite monarchie sont d’ailleurs en ébullition. Récemment, ils ont empêché un attentat et réussi à obtenir plus d’information sur les redéploiements terroristes. Ils ont pointé des spécialistes comme Youssef al Abidi qui passe les frontières plus vite que son ombre, qui en quelques jours a pu passer d’Irak en Syrie puis en Jordanie pour probablement transporter du cash et des explosifs. Sur place, un certain Mohsen al Wissi, 34 ans, semblait s’occuper de logistiques. A cette éminence malsaine s’ajoute l’artificier Saad Fakhri al Naimi qui lui a seulement pris un vol commercial provenant de Bagdag et s’est déplacé pour mettre au point la bombe. Et en bout de chaîne un illuminé candidat pour le martyr, un certain Darsi qui a connu huit ans de prison en Libye. Ainsi, Darsi avait contacté des réseaux jihadistes par Internet à sa sortie de prison. Il a rejoint Istanboul puis la Syrie et enfin la Jordanie. Son objectif était simple : s’exploser sur un Humvee ou une compagnie de militaires américains à Bagdad de préférence. Là, les jihadistes lui stipulent un autre plan, son martyr n’est pas utile en Irak, alors on le met en relation avec une filière jordanienne... lugubre objectif... se retrouver en cendre après avoir actionné sa bombe, à base de PE-4A, explosif très apprécié en Irak et planqué dans un jouet d’enfant au milieu d’une foule. Les renseignements jordaniens ont été heureusement plus rapides... cette fois-ci.
Pour finir, l’Irak n’est plus le point d’arrêt des fanatismes mais il métastase ses violences. Plus encore, il innove dans le pire et catabolise les régimes orientaux fragilisés par ces idéologies fascisantes. Le danger aujourd’hui pourtant n’est pas dans ces informations inquiétantes ou ce rapport « Pluchinsky ». Il est dans cette sémantique qui est en train de se coupler d’une mystique guerrière qui engendre ses héros qui se complaisent dans la plus grande des barbaries. Les récits de faits de guerre salafistes sont en train de remanier les esprits au sein de la population du monde arabe souvent miséreuse. Là où la pauvreté et l’acculturation se mêlent et s’entremêlent, l’imaginaire de ces résistances barbares et archaïques peut marquer les jeunes générations. L’enjeu est bien là. Il faut vaincre ces terrorismes par la communication, la culture et l’éducation. La plume contre le sabre, pourrait-on dire.
L’ultime point que je voudrais décortiquer est plus pragmatique. L’expérience du terrorisme récent a montré que les théories du pire sont souvent l’œuvre d’une poignée d’individus qui ont été pris dans les chocs de civilisations de l’histoire « immédiate » pour ne pas dire contemporaine. Ainsi, Azzam Abdallah a été dans les camps palestiniens, d’autres mentors d’Al Qaeda ont été formés au sein de mouvances des frères musulmans et ont baigné dans des rhétoriques brutales. Le creuset intellectuel fanatique s’est forgé également dans les montagnes afghanes contre l’armée russe sûrement au cours de la bataille de Jallalabad en face de Spetnatz. Aussi, les tensions de demain sont prévisibles. Les incubateurs du pire sont du côté de Falloudja, ou au Soudan du côté des faubourgs de Nyala ou d’El Obeid. Aussi pour contrer les risques de demain, il faut miser surtout sur le codéveloppement et l’entraide de pays pauvres et la résolution de conflit par les instances internationales. Pour contrebalancer ces idéologies tératogènes, le FMI et la Banque mondiale ont un rôle à jouer. Déjà, on voit le Maroc, la Turquie, la Tunisie commencer à devenir plus sensibles à ces phénomènes qui peuvent être endigués. Insuffler de l’argent frais dans les camps, chez les populations « à risque » est urgent. Je rejoins ainsi la vision de Gilles Keppel : “Pour éviter que le Moyen-Orient continue à s’enfoncer dans la misère, il faut absolument changer radicalement la structure économique de cette région affligée par des conflits très violents. Pour l’instant, les pays du Moyen-Orient ne font que vendre du pétrole et acheter des armes pour s’entre-tuer. Il est temps que le Moyen-Orient devienne une région normale comme l’Europe, l’Amérique latine, l’Asie du Sud-Est... où il y aurait des échanges économiques et une prospérité engendrée par ceux-ci.”. Ainsi, avec les moyens, l’humanité pourra éviter cette « fitna » qui fait frémir autant le monde oriental que le reste du monde.
Yannick Comenge
13:50 Publié dans Thématiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Irak, terrorisme, fanatisme, religion, guerre
08.12.2005
Idées Reçues - collection des éditions Le Cavalier Bleu
Il est plus que temps de saluer cette collection qui, depuis plus d’un an, démêle le vrai du faux sur des notions d’actualité. C’est, à chaque fois, un défi relevé. Partant du sens commun, chaque titre ne propose pas un dictionnaire mais bien un rapport détaillé, un approfondissement pour savoir d’où viennent nos idées reçues.
Ainsi Gilles Rousselot, géologue de formation, nous entraîne dans la compréhension du pétrole. Qu’est-ce donc que cet or noir ? Quelle sont économie ? Pourquoi affirmons-nous que les ressources en pétrole ne sont pas inépuisables ? Il dessine aussi l’un des plus grands défis de l’humanité celui de tracer un après « l’or noir ».
Bernard Granger (professeur et praticien en psychiatrie) nous offre sa réflexion sur la dépression. L’expression « mal du siècle » n’est-elle pas que journalistique ? A travers l’histoire de la médecine, de la psychologie, il interroge la question du suicide, des médicaments ou anti-dépresseurs.
Bernard Faure (professeur à l’Université Standford en Californie) nous apprend à mieux cerner le bouddhisme, le dégageant de toutes les formes de secte. Il le resitue dans l’univers des religion et pas seulement des philosophies.
Michel Fize (sociologue au CNRS) pose les questions qui touchent à la Famille. La libération des femmes, le développement d’une sexualité plus libre, mais aussi la contrainte des nouvelles maladies sexuellement transmissibles, l’acceptation des différentes formes de sexualité dans notre société ont entraîné de profonds bouleversements dans l’ordre parental et familial. Et comme il le souligne lui-même « la famille, ou plutôt les familles, font partie de notre paysage social et peut-être de notre patrimoine humain. Mais dans quelques décennies, peut-être revêtiront-elles des formes tellement diverses que l’on aura peine à parler encore de famille, du moins au sens de l’ancienne expression « famille nucléaire biparentale ».
C’est le psychologue clinicien Fabrice Garau qui interroge les pères. Leur nouvelle position dans la cellule familiale.
Alain Réguillon interroge quant à lui l’Europe, son rôle au niveau mondial. Quel est le rôle réel de la politique agricole commune ? Quels sont les acteurs de l’Europe ? Quels sont les nouveaux décisionnaires ? Nous devons prendre conscience de l’évidence : « la constitution européenne est une longue marche ; les moments de fatigue peuvent la ralentir ; ils ne doivent pas l’interrompre, car l’Europe est notre avenir. »
Tous les thèmes sont abordés, au travers de cette collection riche et originale, qui nous permet de décrypter notre société. Gilles Fouchard nous entraîne dans les coulisses de la Mode, Isabelle de Maison Rouge nous livre les secrets de Picasso. Pierre Kahn dessine l’histoire de la laïcité. L’Iran aussi trouve son explication historique et politique sous la plume de Fariba Adelkhah. Autant de thématiques, et d’enjeux sociaux soulevés avec richesse et précision. Plus d’informations sur : www.ideesrecues.net
Sonia Bressler
21:20 Publié dans Thématiques | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Essais et débats
03.12.2005
Perec & l'espace par Virginie Gatti
Georges Perec, l’Infra-ordinaire, éditions du Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 118 pages, 13 euros.
Quelles réponses nous apportent des rues chaque jour traversées, prises dans un sens puis en sens inverse, foulées, piétinées, arpentées, montées, descendues ; des objets chaque jour effleurés, touchés, utilisés, maniés, retournés, empruntés, restitués, soupesés ; des gestes chaque jour accomplis, vérifiés ; des personnes chaque jour vues – seulement entrevues -, visitées, saluées, accueillies, embrassées, sollicitées, aidées, consolées ?
Avant d’inventorier, il faut repérer. Laps d’espaces : le temps de l’espace, tant d’espaces à définir, reconnaître, se souvenir, s’en approcher, s’en éloigner, y revenir toujours par un chemin différent. Lire l’espace. Occuper l’espace de la page. L’affranchir, lui donner acte de foi. Recenser, c’est dénombrer un détail. Le détail faisant partie d’un tout, quel est ce tout auquel nous appartenons ?
La littérature est constituée de territoires : romanesques, fictionnels, artificiels.
Samedi 29 octobre 2005, 16 heures. Alors que je passe devant la Maison d’éducation de la Légion d’honneur, à Saint-Denis, devant laquelle je suis passée et repassée, je lève la tête vers le ciel, à droite, tourne le visage, et je vois, m’arrête, regarde une fresque inconnue jusqu’à ce jour. Quel est cet instinct qui a fait pivoter ma tête ? Un rayon de soleil dans un ciel ombragé de gris-bleu m’aurait guidée, envoyée dans cette direction.
Questionner la quotidienneté « qui n’est pas évidence mais opacité : une forme de cécité, une manière d’anesthésie », nous pourrions ajouter une forme d’hypnose collective. La quotidienneté, c’est être abreuvé aveuglément de gestes appris, contrôlés ; elle pourrait devenir anxiogène, nous ne serions qu’une somme de manières formelles, fonctionnelles, utilitaires, alors que sous l’ordinaire attend l’improbable ; sous l’ordinaire veille l’insoupçonné ; sous l’ordinaire travaille le renouvelé, réitéré et pourtant jamais semblable ; sous l’ordinaire, le journalier, le commun, la banalité se multiplient les mots. « Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question, ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information », ces choses du banal disent quelque chose de nous qui serait commun à l’être humain, mais de quoi précisément sont-elles constitutives ?
Interroger la brique, le verre, le mur d’en face, la table sur laquelle nous écrivons (d’où vient-elle ? Combien d’heures a-t-il fallu pour la composer ? De quel bois est-elle façonnée ? De quelle forêt provient-elle ? Combien d’ouvriers ont-ils été nécessaires pour abattre l’arbre ?).
Répertorier le contenu de nos poches. Quelle est l’histoire de chaque objet ? Une histoire vécue avant nous et dont nous sommes les héritiers involontaires.
L’espace est pour Georges Perec le lieu de la répétition : réinvestir les mêmes lieux, les disséquer, année après année, noter ce qui a changé. L’espace serait l’idée d’une finitude : des constructions qui se trouvaient à cet endroit, aux signes distinctifs (qui habitait cette maison ? Y avait-il des enfants, si oui, où dormaient-ils ? Une voisine se remémore cette famille et la présence d’une seule petite fille qui descendait les escaliers en faisant claquer ses chaussures sur les marches, du père qui rentrait chaque soir en sifflotant le même refrain, de la mère et de sa voix dont elle entend encore aujourd’hui, alors qu’ils ont déménagé après être restés six ans dans cet immeuble, ce léger accent étranger, d’Europe de l’Est) ; n’existent plus, ont disparu et avec elles les traces.
Mardi 1er novembre 2005, 20 heures. C’est en me demandant d’interroger l’espace que l’itinéraire s’est révélé, et que depuis, je nomme la Route des chats. De mon domicile à mon lieu de travail s’est imposée l’évidence d’un trajet. Sortie 40, rue de la Boulangerie, Saint-Denis, tourne à gauche, direction la rue du Cygne, au numéro 5 bis, à l’angle de la rue, un chat gris prend la pose derrière la fenêtre chaque fois qu’il y a du soleil, depuis peu, en face un autre roux et blanc somnole sur un tas de gravats devant le Centre de santé, à quelques mètres de là, un chat noir habite un appartement, en rez-de-chaussée, dont les fenêtres sont toujours ouvertes. Je continue tout droit, tourne à droite, passe devant la Basilique des rois de France, me dirige vers le parc Pierre-de-Montreuil où des chats errants au pelage touffu gris noir – de plus en plus rares – grimpent aux arbres. Je sors du parc par la première entrée, arrive rue des Six Chapelles, je suis le passage Héloïse, un matou noir et blanc avec une tache blanche sur le museau attend sur le paillasson que son propriétaire lui ouvre ; je suis à quelques pas de mon travail, en face, un grand immeuble, un chat gris et blanc à la fenêtre et aux alentours du journal, toujours le même, de la race la plus commune, a choisi l’Humanité pour se prélasser dans un espace en demi-cercle soigneusement agrémenté de plantes et de fleurs. De la rue de la Boulangerie à la rue Jean-Jaurès sept chats m’auront accompagnée, sept paires d’yeux allumées par le soleil. Certains jours, nous nous donnons rendez-vous et auprès de ces chats, chattes, chatons la poésie est une alliée fidèle. Mon inspiratrice a un nom, Hindi.
Virginie Gatti
21:20 Publié dans Thématiques | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
28.08.2005
Responsabilité
Cette responsabilité à laquelle il nous est demandé de croire
Et vous, êtes-vous une personne responsable ? Aujourd’hui plus qu’hier, il semble que chacun de nous soit sommé de se poser la question. On invoque ici et là une responsabilité plus prononcée des magistrats, on en appelle ailleurs à la responsabilité des fonctionnaires et autres professeurs grévistes, tandis que ceux-là mêmes avaient appelé le gouvernement à prendre ses responsabilités. A l’occasion de l’une de ses premières allocutions télévisées, il y a quelques années, l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin avait donné le ton, insistant sur l’importance de récompenser la responsabilité. Il déclarera par la suite regretter que le PS n’assume pas son éthique de la responsabilité.
A présent, c’est incidemment que Nicolas Sarkozy a entendu revenir à la charge, sur en terrain qu’il savait, quoique glissant, conquis par l’opinion publique triomphante, celui de la responsabilité des magistrats.
A la notion galvaudée de Respect, chère jadis aux jeunes des banlieues, s’est substituée, sous les hospices d’une myriade de nouvelles revendications, la notion de Responsabilité.
Mais qu’est-ce donc finalement que cette responsabilité à laquelle il nous est demandé de croire, et qui maintes fois ces derniers temps, est venue se poser comme l’argument ultime pour justifier le moindre rappel à l’ordre? Le terme générique, sinon la notion qu’il renferme, est très en vogue, mais a ceci d’étrange que chacun semble surtout s’en prévaloir pour les autres. L’on se souvient de la proposition de Philippe Seguin, du temps des « Affaires », ayant suggéré « d’effacer l’ardoise », à droite comme à gauche, afin que la vie politique revienne à plus de sérénité…
Il y a fort longtemps, la notion de responsabilité visait essentiellement des situations collectives. La faute de l’un, était alors assumée par plusieurs membres d’un groupe. La notion moderne de responsabilité est apparue il y a près de cinquante siècles, du fait du pacte des hébreux avec un dieu unique et transcendant, à qui chacun doit individuellement rendre des comptes. Depuis lors, les condamnations collectives furent peu à peu bannies, au profit de la recherche plus systématique d’une responsabilité personnelle, consistant à poser que chacun est responsable de ses propres et seules fautes. Plus tard, le droit consacrera cette conception verticale et directe de la responsabilité.
Aujourd’hui la définition du terme est bien mal aisée ; le mot paraît sonner comme une formule dont le sens premier importe moins que sa fonction rhétorique.
Parler de responsabilité c’est avant tout parler de liberté. Louis XIV avait coutume d’affirmer, quoiqu’il n’ai pas toujours été lui-même fidèle à sa formule : « Quand on peut faire ce que l’on veut, il ne faut vouloir que ce que l’on doit » ; autrement dit, quand je suis libre je suis responsable. L’homme qui n’est pas mentalement libre de ses actes, sera considéré comme un irresponsable et n’aura pas, sur le plan du droit, à répondre de ses faits et gestes. Mais la responsabilité a aussi un rôle consécrateur de la liberté : l’on dit ainsi que celui qui s'est acquitté de l'obligation dont il devait répondre, en est libéré.
Certaines fausses homonymies révèlent encore le caractère indissociable du couple liberté/responsabilité : ainsi le responsable de l’entreprise désigne le dirigeant de l’entreprise, celui qui aura la liberté de choix et d’actions, mais aussi celui qui devra rendre des comptes et, le cas échéant, engagera sa responsabilité civile ou pénale.
L’adoption par le Congrès d’un principe de précaution inclus dans le préambule de la Constitution est aussi symptomatique de notre époque. Il s’agit d’une sorte de principe hybride, une notion sui generis consistant à gérer le risque en amont de toute recherche d’une responsabilité personnelle : le contentieux sera constitutionnel, donc opportunément bien loin de nous tous…
Dans le même esprit, depuis quelques années le choix de libérer certains détenus n’est plus le fardeau du garde des sceaux mais celui d’une commission, créée et applaudie des deux mains par l’ensemble de la classe politique, qui s’est ainsi vue déchargée de la si lourde responsabilité d’une récidive.
Les Américains, quoiqu’on en dise, semblent avoir bien compris, et ceci à de nombreux égard, la nécessité de revenir à une responsabilité univoque et identifiée. A titre d’exemple, les Etats-Unis, par le biais du Oil Pollution Act, ont abandonné l’assurance collective au profit d’une mise en œuvre systématique de la responsabilité personnelle et directe du pollueur (il s’agit de la règle dite du « pollueur/payeur »). Ce qui ne manque pas de trancher avec l’affirmation de Chirac, au sommet de Johannesburg, selon laquelle : « l’humanité est en péril et nous sommes tous responsables ». Tous responsables !…Donc personne.
Gyslain DI CARO
18:10 Publié dans Thématiques | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Essais et débats
27.08.2005
Fins de partie
Il y a les livres de la promotion dite «culturelle» et les autres. Les quelques autres. Ceux qui n’ont rien à voir avec la comédie des modes et le soliloque insipide et narcissique de la modernité, ceux qui parlent réellement parce qu’ils portent un message. En voici deux : quelque chose de l’Humanité, nous disent-ils, est en train de mourir.
Nous y sommes, donc, dans cet an 2000 qui a tant alimenté notre imaginaire, mais à bien considérer la traversée qui nous a menés jusqu’à ce tourbillon d’avancées technologiques dans lequel nous vivons aujourd’hui, le bilan de la modernité a pour le moins de quoi rendre perplexe. Perplexe et surtout, mélancolique.
Voici deux livres superbes, ensorceleurs à tout point de vue, coulés dans ce sentiment mêlé d’étrangeté et de désolation qu’inspire le temps présent : Les Anneaux de Saturne, de W.G. Sebald et le deuxième tome de La Vie sur terre, de Baudoin de Bodinat.
On avait déjà pu savourer la prose crépusculaire de Sebald, cet écrivain allemand qui vit en Angleterre, avec la parution de sa première traduction française, Les Émigrants (1), qui racontaient quatre histoires d’exil et à travers elles, la destruction de la maison Europe. Dans Les Anneaux de Saturne, on retrouve ce besoin de réveiller les traces, les correspondances, de donner toute l’épaisseur du temps au réel menacé par la disparition. En fait, c’est une marche solitaire dans le comté de Suffolk, à l’est de l’Angleterre, qui a donné naissance à cet ouvrage envoûtant, parsemé de photograhies prises par l’auteur, comme l’était le précédent. Sebald décrit la décomposition, les paysages en ruines de cette province abandonnée, métamorphosée par l’érosion des siècles. Sous sa plume, le monde devient un musée vivant qui ne cesse d’engloutir ses vestiges, et comme pour freiner ce continuel mouvement d’effacement, il couture le récit de son périple dans une fantastique toile d’araignée intellectuelle, jetant ponts et passerelles par-dessus les époques et les continents, et ce, avec une telle finesse dans l’érudition et une telle fluidité d’écriture, que l’on sort de ce livre en parfait état d’apesanteur.
L’auteur nous fait ainsi rencontrer des personnages hors du commun — tel ce Roger Casement, héros de l’indépendance irlandaise dont a tenté d’enterrer le souvenir en raison de la révélation posthume de son homosexualité —, il évoque également des silhouettes plus connues — Conrad, Chateaubriand, Swinburne —, nous transporte dans la folie sanguinaire de la Chine du XIXe siècle, parle de l’atrocité des colonisations et des bombardements, mais aussi nous apprend tout sur la culture du ver à soie et sur le ... hareng, espèce qui exsude une substance phosphorescente lorsque la vie se retire de son corps. La figure de Thomas Browne, médecin anglais contemporain de Descartes qui aurait vraisemblablement assisté à la leçon d’anatomie immortalisée par Rembrandt, surplombe ce canevas mental. «Thomas Browne, écrit Sebald, est frappé par l’impermanence de toutes choses en rapport avec un processus sans fin de transformation revenant à manger et à être mangé. Sur chaque forme nouvelle plane l’ombre de la destruction. Car l’histoire de chaque individu, celle de chaque communauté et celle de l’humanité entière ne se déploie pas selon une belle courbe perpétuellement ascendante mais suit une voie qui plonge dans l’obscurité après que le méridien a été franchi.»
La mélancolie de Sebald diffracte une lumière qui ressemble beaucoup à celle des anneaux de Saturne, dont on dit qu’ils seraient les fragments d’une ancienne Lune. En tisserand de la mémoire et de la connaissance, il parvient à laisser flotter un halo de mystère sur le spectacle funeste du monde et le temps d’une lecture, ravive le feu mourant de l’aventure d’être en vie.
Chez le voyageur en chambre qu’est Baudoin de Bodinat, en revanche, le cordon omilical est bel et bien rompu : la planète — «entièrement bousillée» — ne s’apparente plus qu’à un Disneyland grotesque, à un vaste «laboratoire pavlovien», et le genre humain, «bétail mâchonnant les granulés qu’on lui prépare», est en voie d’extinction. Dans le droit fil du premier volet de La Vie sur terre (2), l’auteur penche sa lunette sur le «théâtre tournant» dont nous sommes devenus les marionnettes cybernétiques, et avec son style tout empreint de classicisme, démonte en un peu plus de cent pages la machinerie insidieuse qui met l’âme en perdition..
Selon cet auteur, l’humanité télécommandée par les changements continuels de la dictature économique qui effacent la subjectivité, est entrée dans «l’avenir fixe» du monde d’après, où chaque jour nouveau est fabriqué avec les poubelles de celui de la veille, et où «trois milliards d’hommes végètent dessous les barèmes de la «pauvreté absolue» durant que les autres avalent des vitamines pour suivre le rythme des innovations». Nous avons dépassé le méridien fatidique qui sépare le réel de la science-fiction, nous coulons dans l’anonymat progressif de la fin du monde au point que nos sentiments, aujourd’hui compris comme des «phénomènes biochimiques dont le «contenu» varie suivant le contexte culturel», ne peuvent plus être «les mêmes».
On aura compris que Baudoin de Bodinat se range parmi ceux qui n’ont pas encore lâcher prise avec le monde d’avant. Il a choisi de ne pas révéler son identité et de fuir l’arène médiatique. Dans la mauvaise pièce de la modernité où les premiers rôles sont tenus par les guignols des magazines, c’est pour lui «un véritable soulagement, une légitime satisfaction d’amour-propre, un motif d’orgueil, une sorte de grandeur, de n’être absolument rien».
Question : pourquoi la mélancolie sonne-t-elle si juste?
Marie-Stéphane Devaud
(1) Actes Sud, 1998.
(2) Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, 1996.
W.G. Sebald. Les Anneaux de Saturne.Traduit de l’allemand par Bernard Kreiss.
Editions Actes Sud, 350 pp., 149 FF.
Baudoin de Bodinat. La Vie sur terre. Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes . Tome 2. Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances,123 pp., 80 FF.
11:35 Publié dans Thématiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Essais et débats
20.08.2005
Le bas de l’échelle français de la mondialisation
Par Marie-Stéphane Devaud
Quand la nouvelle configuration du marché du travail permet aux patrons de l’Hexagone d’augmenter leur salaire de 36% en un an et de toucher environ 500 fois le salaire d’un smicard alors que le pays compte 2,2 millions de chômeurs et 4,2 millions de démunis, il faut espérer qu’une véritable conscience politique émerge pour la très prochaine échéance électorale.
Le 7 février dernier, en France, le rapport 2001-2002 de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale a été rendu public, une semaine après la publication de la première enquête menée par l’Insee visant à recenser les sans-domicile-fixe (SDF). Au vu des constats inquiétants que tirent ces documents officiels, une opportunité tristement concrète est offerte aux hommes politiques entrés dans l’arène électorale de regagner de leur crédibilité. On ne saurait également que trop recommander à ceux qui sont réellement motivés par l’enjeu de la présidence, la lecture du remarquable ouvrage de Patrick Declerck, Les Naufragés : avec les clochards de Paris, récemment édité chez Plon (1).
Voyons les chiffres: de 1997 à 2002, période dite de croissance, le nombre de personnes vivant au-dessous du seuil de la pauvreté – défini comme la moitié du niveau de vie médian – n’a pas diminué et concerne toujours 7% de la population (2), et si l’on enregistre une baisse de 3% des bénéficiaires des minimas sociaux pour l’an 2000, on dénombre, en 2001, 86000 sans-abri, dont 16000 enfants! L’Insee précise que ce chiffre est minimal: en effet, l’enquête ayant été menée sur une semaine auprès de 800 structures d’hébergement et à l’occasion de distributions de repas chauds, les personnes qui, durant ce laps de temps, n’ont pas eu recours à ces passerelles de survie, n’ont pu être comptabilisées. De plus, n’ont pas été recensées celles hébergées par des tiers, vivant dans des hôtels – 550 000 en 2000! – ou sous des toits de fortune, ce qui noircirait vraisemblablement beaucoup le tableau.
Dans l’Hexagone, les pauvres bricolent avec 564 euros par mois, les sans-abri avec, en moyenne, 380 euros – grosso modo, le RMI (revenu minimum d’insertion) –, sachant qu’un quart d’entre eux ne perçoit que 180 euros mensuels. « Si le chômage est une des causes importantes de la pauvreté, il n’est pas la seule », indique le rapport de l’Observatoire, qui souligne que le fait d’avoir un emploi, avec l’augmentation, ces dernières années, des activités précaires et faiblement rémunérées, ne préserve plus de l’exclusion. Désormais, on peut-être un salarié pauvre, et un tiers des SDF déclare ainsi travailler sans pouvoir pour autant se loger, tandis qu’un sur dix est contraint à la mendicité pour compléter son ou ses « revenus ».
Face à cette situation pernicieuse imputable à la logique ultralibérale qui gagne du terrain dans la course à la mondialisation, la réaction de l’opinion publique est pour le moins affligeante: perçu en termes de statistiques, le recul du chômage induit un durcissement dans les représentations de l’exclusion, les pauvres étant de plus en plus considérés comme responsables de leur sort, autant dire stigmatisés. Alors qu’en 1995, 37 % de sondés jugeaient que le RMI était susceptible « d’inciter les gens à s’en contenter et à ne plus chercher de travail », ils sont aujourd’hui 52 % à émettre ce point de vue. La « compassion » cède la place à la « suspicion », au point de remettre en cause le revenu minimum d’insertion pour en faire un droit conditionnel, contraignant les bénéficiaires à accepter n’importe quel type d’emploi ou leur imposant d’effectuer « des tâches d’intérêt général », dont on sait qu’elles font aussi l’objet de l’application de condamnations pénales.
Force est de constater que les dérives du marché du travail soumis à la concurrence sauvage infiltrent les mentalités, qui inclinent de plus en plus à penser la fracture sociale comme étant le fait d’une masse récalcitrante à la normalité économique, assimilant par là exclusion et pauvreté à une punition d’insoumission. Si la qualification reste un critère essentiel dans la décision d’embauche, quand on voit la multiplication de tests psychologiques auxquels ont recours les départements de ressources humaines pour déterminer du degré de neutralité et d’obéissance d’un individu, on est en droit d’assimiler cette décharge agressive de l’opinion à l’égard des laissés-pour-compte à la conséquence logique de l’oppression générée par la recherche tous azimuts du profit, qui réduit hommes et femmes à de seules entités de rentabilité. La poussée de crispation individualiste, engendrée par l’aptitude à l’aliénation ou, à l’inverse, l’opportunisme sans scrupules, est très certainement l’un des épiphénomèmes les plus inquiétants de l’évolution de la société mondialisée, en ce qu’il dénie toute la dimension psychologique inhérente aux situations d’exclusion, car si les hommes naissent libres et égaux en droit, leur histoire singulière, en tant que sujet, reste déterminante dans leur aptitude à affronter la réalité. Outre que l’on peut toujours naître pauvre, de plus en plus, on le devient, la barbarie de la compétitivité ne laissant aucune place à la vulnérabilité psychologique.
Dans la majorité des cas, c’est toujours une perte – emploi, divorce, séparation, deuil – qui amorce le processus d’exclusion, et c’est bien le répondant psychologique de l’individu face à l’épreuve qui lui permet, ou non, d’éviter le naufrage. L’analyse que nous livre Patrick Declerck sur la clochardisation nous en donne la plus éprouvante illustration, en même temps qu’elle met en lumière l’inadéquation, pour cette catégorie extrême de la population, d’une prise en charge thérapeutique dictée par l’homéostasie du nouvel ordre social.
Pendant plus de quinze ans, de 1982 à 1997, Patrick Declerck s’est intéressé aux clochards de Paris, tout à la fois en sa qualité d’ethnographe, de psychanalyste et de consultant. En accord avec la démarche anthropologique, il s’est fondu à cette « cohorte de l’ombre », expérimentant les épreuves du ramassage et de l’accueil dans les aménagements d’urgence ou dans les centres d’hébergement. Quelques lignes permettent de juger de l’état de déliquescence des êtres anomiques qu’il a côtoyés: « On est ivre. On se dispute pour un mot. On se bat. On se vole. Que faire sinon boire encore pour ne plus penser, pour ne plus voir, pour ne plus ressentir? Qui peut imaginer la nudité profonde, la fragilité qui glacent un être qui doit se dévêtir pour déféquer en public, entre deux voitures ou dans un tunnel de métro? »
La pauvreté, affirme l’ethnographe, joue un rôle principal dans la vie des clochards, pour l’immense majorité issus du sous-prolétariat rural ou urbain. Ceux qui parviennent à faire valoir leur droit tiennent le coup grâce au RMI, mais le plus grand nombre se laisse dériver en dehors du dispositif en abandonnant leurs allocations. Alors que face à ce dénuement matériel et moral, il conviendrait bien plus de parler de « revenu minimal d’existence », Patrick Declerck souligne très justement que l’aide, tant privée qu’étatique, ne se monnaie que dans le champ idéologique de la réinsertion, le RMI étant alloué comme une rémunération de l’espoir économique. En même temps qu’elles statuent sur la recevabilité des demandes, les commissions locales d’insertion (CLI) sont ainsi chargées de veiller à la « bonne » utilisation des allocations versées, la participation du sujet au projet sociétal commun – trouver du travail – légitimant seule le droit à la survie.
Or, la clinique de la clochardisation révèle que, « soit le sujet a pu avoir un fonctionnement pseudo-normal fragilement étayé et rapidement balayé par les aléas de l’existence, soit le sujet a plus ou moins rapidement et manifestement dysfonctionné depuis sa plus tendre enfance ». Autrement dit, pour ces personnes, il n’y a jamais eu insertion. Porteurs pour la plupart d’une psychopathologie personnelle lourde, généralement doublée d’une psychopathologie familiale importante, les « clochards, égarés dans la poursuite d’une impossible ataraxie, s’abandonnent à exister aux portes de la mort. »
Au cours des neuf ans passés au Centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre (3), le psychanalyste a ainsi observé que « le syndrome de la grande désocialisation » s’alimente d’un puissant fantasme utérin qui rend chimérique toute tentative de réinsertion, l’enjeu thérapeutique, ne pouvant, face au caractère chronique et irréversible du mode de fonctionnement de ces sujets, que se cantonner à éviter le pire. Au regard de ce constat, Patrick Declerck pointe l’inadaptation criante de l’ensemble de l’aide apportée à ces personnes gravement marginalisées, lequel reste aveuglément sous-tendu par l’idéologie du retour à la normalité socio-économique en refusant de légitimer le principe d’un accompagnement médico-social dispensé sans contrepartie, quand seule une prise en charge axée, avant tout, sur le maternage asilaire pourrait répondre à la dimension pathologique spécifique de la clochardisation.
On voit bien là à quel point opère la soumission à la rationalité économique. Quand une société cautionne un système qui attèle ses institutions de santé publique au joug de la productivité, incite à la perversion des esprits et à l’asthénie de la sensibilité, favorise des inégalités démentielles et refuse la protection aux fous qu’il engendre, il y a peut-être lieu de tirer quelques sonnettes d’alarme, et de faire rapidement succéder au passage réussi de l’Europe monétaire la mise en œuvre de l’Europe humaine et sociale, quand on aurait même voulu qu’elle la précédât.
(1) Plon, collection « Terre humaine », 2001.
(2) Si l’on s’alignait sur les critères de
la Commission européenne, le taux serait de 16%!
(3) C’est dans ce centre que fut fondée en 1984,
à l’initiative du Dr Patrick Henry,
la première consultation médicale française
réservée aux sans abri.
10:25 Publié dans Thématiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Essais et débats


