18.10.2009
Fête(s)
(À la mémoire de Willy Ronis, un grand ami de l’Humanité.)
Mots. Le brouhaha n’y changea rien. Car soudain : « Le réel, c’est quand on se cogne. » Phrase de Lacan prononcée par un ami écrivain présent au village du livre de la Fête de l’Humanité, évoquant, sans fard mais avec une rage perceptible dans l’éclat de ses pupilles, l’actualité sociale, les destructions d’emplois, les suicides chez France Télécom… Dans chacun de nos mots, une évidente promiscuité. Impression diffuse de communion d’actes à-venir. « Que fait-on maintenant ? ajouta-t-il. La révolution, ça ne se décrète pas. » Le chroniqueur prit soudain conscience qu’il fallut une bonne dose d’écoeurement pour que cet intime en littérature, ancien partenaire de combat de Deleuze et de Guattari dans les années soixante-dix, éloigné de la « gauche de gauche », comme il dit, depuis plus de quinze ans, en revienne brutalement à des considérations de combat à ce point exprimées. « Il va se passer des choses, précisa-t-il. C’est désormais une évidence. Une certitude, au plus profond de moi-même. »
Engagement. Entrelaçant donc quêtes personnelles et aspirations collectives, misant sur les contreforts de sentiments affirmés qui finissent toujours par ouvrir des brèches dans les murailles psychologiques en apparence solides, bref, pour éviter que les lendemains ne nous effraient de trop, nous avons respiré à pleines bouffées cette Fête de l’Huma à nulle autre pareille, fouillant dans notre mémoire semblables souvenirs d’allégresses communes, nous référant, par la force des choses, à un passé si lointain (les années quatre-vingt ? soixante-dix ?) que toute comparaison nous parut sinon déplacée du moins prodigieusement imbécile. Le nombre. La foule considérable. L’intensité combative. L’ardeur politique. Le goût du débat. L’emprise festive… Tout y fut. Plus encore. Et puisque chacun y construit sa propre histoire, tout en relativité mais forcément symbolique et/ou significative, il nous faut bien privilégier, avec toute l’injustice que cela peut susciter, l’exemplarité de moments vécus en toute intimité. Après tout, nous écrivons aussi pour témoigner de nos émotions, pourquoi les taire. Alors nous repensons, par exemple, à cette création vécue aux Amis de l’Huma intitulée Tambours de la haute nécessité, une espèce de chao(s)péra dirigé par Bernard Lubat et toute sa compagnie, avec le comédien Denis Lavant, déchirant de gravité, lisant, narrant, criant les textes signés par Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, Quand les murs tombent, Manifeste pour les produits de haute nécessité… Un moment de tension porté au sublime de l’exigence par ces artistes à l’engagement rare. Dans cet art labyrinthique de l’esprit, quand se bousculent malgré nous quelques souvenirs de purs miracles puisqu’ils frappent l’imagination au coeur, nous repensons aussi à Robert Guédiguian, qui, à la faveur de son dernier film, l’Armée du crime, évocation des héros du groupe Manouchian avec lesquels il dit avoir été « du côté de la lumière », trouvait important de « proposer cette histoire comme modèle d’identification à des jeunes gens ». Et Guédiguian de suggérer : « La légende explique l’histoire. Je crois qu’il faut légender le réel. »
Fabrique. Le réel dit le monde qui avance. Qui avance très mal. La Fête nous le rappela à chaque instant : nous vivons l’ère des fabriques de grande détresse. Le peuple de la Fête n’en peut plus, veut que ça change, d’une manière ou d’une autre, pour modifier l’échelle des valeurs imposée par ceux qui nous dominent. Changer ce monde où un chercheur, quelle que soit sa nationalité, n’est évalué qu’au nombre d’articles qu’il parvient à publier dans les revues spécialisées exclusivement anglo-saxonnes. Où un footballeur compte plus qu’un prix Nobel de littérature ou de chimie. Où un préfet du pays de Voltaire et d’Hugo ne reçoit satisfaction de sa hiérarchie que par le nombre d’expulsions qu’il parvient à réaliser par mois. Où des ministres le lâchent par les mots, par les gestes. Où un agent de police reçoit les félicitations dès qu’il dépasse un certain nombre de contraventions. Un monde où un livre n’est jugé « bon » que par ses chiffres de vente (imaginez la position singulière du bloc-noteur, lui-même coauteur d’un des best-sellers de l’été). Où le poids d’une émission de télé se pèse en Audimat. Où la qualité d’un film n’apparaît aux yeux de beaucoup qu’à partir d’un certain nombre d’entrées. Où bientôt nos enfants auront une valeur faciale indexée sur le nombre d’amis répertoriés par MSN ou Facebook. Un monde où « le chiffre n’est plus un mot de passe mais un mot d’ordre » (Régis Debray). Où la plupart des rapports humains deviennent actes tarifés. Où tous les coûts sont réduits. Où l’on finit par vendre les services publics à la découpe. Pendant que d’autres, Rolex aux poignets, insultent les masses à coups de slogans publicitaires débiles pour mémères apprivoisées.
Jour le jour. C’est dans la faille creusée par cette réalité que, pendant ce temps-là, les salariés se tuent de désespoir… Et peu de personnalités (euphémisme) pour dire ne serait-ce qu’un petit mot de sympathie, de compassion ou de rage, à la mémoire de cette jeune femme de France Télécom de trente-deux ans, tuée par la souffrance au travail, sacrifiée, parmi d’autres, par les moeurs impératives du capitalisme. Imaginez un peu que cette femme ait été la traductrice de Nietzsche ou de Shakespeare, alors là, oui, elle eut reçu les hommages de la haute et le ton qu’il faut pour le dire du côté de Saint-Germain… Allez, une citation de Robert Guédiguian pour conclure : « Si on ne pense pas qu’un jour le monde appartiendra au monde, on ne peut pas se battre au jour le jour. » Qui dit mieux ?
Jean-Emmanuel Ducoin
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14.10.2009
Et si on critiquait la Crise ?
Il n’y a pas si longtemps, pour qu’on ne se repose pas sur quelques moments calmes, j’avais esquissé que la tempête pouvait être suivie d’un ouragan, que le calme apparent du moment n’annonçait rien d’un calme futur et que le monde, et surtout les pays occidentaux, feraient bien de tendre l’oreille pour écouter la rumeur.
Personne ne tient à ce que la crise demeure en l’état, personne de désire se morfondre dans une déréliction morose et personne ne souhaite des lendemains qui feront hurler. Il est d’ailleurs heureux de relever que les contempteurs des sociétés modernes se découvrent ici en minorité et que les appels à la croisade inversée tombent à plat.
Pour le moment…pour le moment.
Car, il n’y a pas si longtemps, avant que la crise ne ravage le monde, « Crise Economique» n’était qu’un concept de pure théorie économique, venu du fin fonds des âges, un rebut de l’histoire ou peut-être thème de méditation sur la fin de l’histoire. Les vraies crises, les crises qui portaient sens, pour l’homme, la société, le monde, étaient des crises politiques. Il n’était de crises que de Berlin, de Baie des Cochons, du Vietnam, et du monde soviétique. Penser la crise, ce n’était pas penser aux histoires de gros sous, aux banquiers qui se balancent par les fenêtres (espèce maintenant disparue) et aux traders déboussolés.
Et voilà que, sans prévenir, la crise a pris la couleur de l’économie, revêtant les oripeaux un peu défraichis d’évènements vieux de 80 ans. Pendant plus de quatre mois, ce ne furent qu’économies qui tombent de la falaise, paniques dans les chaumières et queues devant les guichets de banque. Le calme serait aujourd’hui de retour. Le moment critique, « le climax » de la crise serait derrière nous. Parce que l’attitude des hommes politiques et financiers durant ces moments intenses, pendant cette crise et ses déferlements ont été bien pensés au moment les plus critiques ? La sagesse du monde l’ayant emporté, la crise serait circonscrite, réduite, et, enfin, sur le point d’être anéantie.
Et si à cet instant la crise n’était plus qu’un gargouillis d’évier enfin débouché.
La crise ! La crise ! La crise ! Tous les matins, tous les soirs et à midi pendant le déjeuner, sujet de toutes les conversations, de tous les débats et de toutes les bonnes idées. La crise, enfin qui fait vendre du papier journal, du papier-livre. La crise qui permet d’emplir de plus de sens les antennes et les télévisions. La crise qui permet à nous tous qui avons des idées de les dévider sans grand risque puisque, dit-on, le pire est passé.
Ecoutez les radios et le ton soulagé des commentateurs, le pire est passé. Tendez l’oreille pour entendre les mots qui se déploient comme les oriflammes d’une jeune armée, fringante et redevenue confiante. Le pire de la crise est passé….
On parlait il y a encore quelques temps de signes, de frémissements…. L’eau dans la casserole va bientôt bouillir, le temps de la cuisine va reprendre, et les livres des bonnes recettes vont se rouvrir. Ecoutez la bourse qui est passé de la résistance…. « Le CAC s’est bien défendu, la ligne de 3000 a été sauvegardée » à l’attaque, « et maintenant, nous sommes à l’assaut des 3600… ». Regardez les chiffres de l’emploi : on détruit moins de postes, le chômage a moins progressé. Et même l’inflation qui fait une timide apparition ! Chère inflation ! Délicieuse inflation, douce annonciatrice des tensions entre offre et demande ! Chère énonciatrice des goulets ou goulots d’étranglement dans les processus industriels. Signe parmi les signes, le pétrole qui avait cessé de flamber, qui était déraisonnablement devenu raisonnable, (pas assez ce n’est pas assez !), a pris lui aussi la mesure de l’événement et entamé un retour vers les hauts. Un petit doublement pour commencer, un coup pour voir ! Pour voir quoi ? Mais la fin de la crise, stupide !
Et si, on était en fait revenu, aux valeurs vraies et peut-être aux valeurs justes ?
On ne sera pas ici excessif. Car la prudence règne ! Cette crise a apporté avec elle beaucoup de malheurs, mais elle a aussi apporté beaucoup de sagesse. Toutes les crises, ont tendance à fabriquer de l’humilité et de la modestie en grande quantité. Alors on évite de tirer des plans sur la comète, on relativise les frémissements et on dit qu’il faut « savoir raison garder ». Ils nous disent bien tous, qu’aujourd’hui, maintenant, il semblerait bien que les indicateurs se tiennent dans une bonne tendance. La crise, est…serait…peut-être…en toute franchise…et beaucoup de transparence…car il ne faut sous-estimer…ni d’ailleurs surestimer ….
C’est que vous le savez bien, lire dans les chiffres, c’est quand même plus sérieux que lire dans le marc de café. D’ailleurs c’est une mauvaise expression que cette « lecture des chiffres ». Çà fait aruspices penchés sur des viscères de volailles. On ne devrait jamais lire les chiffres, ni les traduire non plus. A pratiquer ainsi on prend le risque de sauter des pages, de changer des mots, des sens. Au contraire, l’humilité retrouvée nous dit d’écouter les chiffres et les faits. Elle nous intime de nous laisser guider par la réalité vraie et non pas les souhaits obscurs ou les désirs inaccomplis dont nous prétendions badigeonner le futur. La crise, même Bernanke, même Trichet et Gordon Brown le disent haut et fort, nous aura poussés à retrouver l’authenticité, la mesure et l’universel.
Et si, sortir de la crise c’était rester au fond du puits ?
Les chiffres parlent, la croissance française est redevenue positive, les chiffres le disent, le sentiment des industriels anglais sur les mois à venir s’est amélioré, les données sont là, aux Etats Unis les achats de biens immobiliers ont cessé de se dégrader…..tout va bien donc ?
Au fait, pour revenir sur quelques éléments simples, laissons parler les pourcentages : combien de croissance faut-il pour effacer 50% de décroissance ? Simple ! Il faut 100%. Combien de temps a-t-il fallu pour que le taux de chômage en France décroisse de 50%. Simple, comme bonjour ! Il suffit de laisser parler les chiffres : il aura fallu dix ans, pour que venant de quasiment 13% à son maximum, il tangente le 7% dans son plus bas 2008. Et combien de temps aura-t-il fallu pour que la crise le repropulse vers un taux « double digit ». À peine six mois !
Oui, les économies du monde ont stoppé leur dégringolade. On dira, méchamment, que dans toute chute, il y a un moment où ayant atteint le fonds, on ne peut pas aller plus loin. En économie, dégringoler ce n’est pas revenir à zéro et une décroissance rencontre naturellement son point limite. Même pendant la deuxième guerre mondiale qui n’a pas été une époque fabuleuse pour l’économie française, il se passait quand même quelque chose, des gens consommaient, d’autres produisaient…il est vrai qu’en 1945, le niveau du PNB français devait être approximativement aussi élevé qu’en 1900 ! Il est vrai aussi que cela ne veut pas dire « rien ».
Oui, la chute des économies s’est arrêtée…mais cela veut-il dire que la Crise est finie ? Rien du tout ! Ou alors on confond les notions, on fait des amalgames abusifs. La crise économique, peut être comprise sous deux angles : La crise est l’expression d’un moment critique ou bien la crise, est cette situation qui fait que les économies qui en ont été touchées se retrouvent 10 ans en arrière.
Ce n’est pas la même chose : si nous optons pour la première interprétation. Nous sommes tout au fond du puits, nous ne pouvons pas descendre plus bas, même des signaux nous montrent que la remontée est imaginable dans des délais assez brefs. Alors, nous sommes sortis de crise, ce n’est qu’une question de mois. Et les indices boursiers devraient nous montrer très vite le cheminement de la prospérité.
Si nous optons pour la seconde : nous sommes retournés, 5, 10 ans en arrière, l’étiage que nous avons atteint, au fond du puits est si bas, que la remontée va être très difficile, au surplus, pendant que nous remonterons le monde aura changé. Donc, comme il est déraisonnable de penser que tout va redevenir comme avant, comme ne sachant pas où se trouve précisément le nouvel équilibre, ni de quoi il est fait, alors, nous ne sommes pas du tout sortis de la crise !
Et si le pire, le vrai de la crise avait été de ne rien voir venir, de ne rien prévoir ?
Chercher à savoir ce qu’on entend par « crise » ne relève pas de la querelle byzantine ou du désir malsain de couper les cheveux en quatre. C’est une question de fond. Cela concerne directement la vision qu’on a des choses. Quelqu’un a dit qu’on ne voit jamais que ce que l’on vous donne à voir. Selon qu’on donnera à voir de la crise « moment » ou de la crise « situation », le jugement sur la crise sera diamétralement opposé.
Pour revenir au moment où la crise éclate et se répand, que peut-on en dire, si ce n’ est que personne ne l’avait « vue » au sens de « vision ». Le monde économique manquait de Tiresias ou de Calchas et se contentait de vivre au gré de l’évènement. Il n’avait que des Greenspan, ou des « djiordjgedeubeuleyoubouche » qui prétendaient savoir lire les chiffres et ne savaient pas les écouter.
La crise en tant qu’événement critique, catastrophique, a été effectivement vécue, phénomène d’une rare violence, tsunami, décrochage de plaque tectonique, dévissage de cordée. Et comme le tsunami, une fois que la crise est passée, elle est passée. Il ne se passe plus rien, on ramasse les décombres et on se dit que c’est fini, et qu’il faut tout nettoyer pour tout redevienne comme avant !!!!
La « vision » est donc que l’après doit ressembler à l’avant, sans qu’on sache trop bien pourquoi, si n’est que c’est rassurant et commode. SI on s’obstine à ne voir que l’accident météorologique la « vision du visionnaire », celle de Tiresias, qui se projette et appréhende la réalité de demain, manquera encore.
Alors la vraie crise sera à nouveau parmi nous.
Nous avons roulé dans les débris de la falaise.
Et certains ont pensé que c’était çà la crise. Et ceux qui ont survécu, se sont relevés et ont recommencé à grimper pour revenir au point de départ, ceux-là ont le sentiment que la crise et finie et qu’ils accomplissent la sortie de crise.
Ayant roulé en bas de la falaise, d’autres ont constaté que la vie ne serait plus comme avant, la falaise effondrée, le paysage est changé, les raisons d’être très haut ne sont plus valides. La crise, c’est ce changement, et tant que ce changement n’aura pas été totalement assumé, tant qu’une nouvelle voie au travers des débris de la falaise n’aura pas été définie, tant que la carte d’un cheminement vers une autre falaise ou une autre plage n’aura pas été dessinée, nous ne pourrons pas dire que nous sommes sortis de la crise.
Pascal Ordonneau
20:12 Publié dans Economie, Finance & Crises, Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, journalisme, critique, pascal ordonneau, théâtre
23.09.2009
Abaissement(s)
Posture. Les tristesses surannées, les bonheurs qu’on néglige, la peau déjà moins mate, les âmes plus grises… Après les brèves leçons des silences de l’été, l’enseignement répétitif des fureurs de la rentrée. À l’heure des grandes prérévoltes que l’on ne sent hélas qu’inconscientes, quand se rompt perceptiblement la douceur collective au profit d’une rage légitime difficile à canaliser, nous portons tous en nous l’énervement de l’air du temps. Difficile de s’y soumettre. De se résigner. Quelque chose nous révolte en permanence, secoue en nous les foudres des sentiments valeureux prêts à combattre les vils penchants d’une atmosphère politique et sociale irrespirable. Un trouble partagé, au moins dans son constat primal. La preuve. Une récente formule de Vincent Peillon, à qui l’on ne prêterait pas l’avenir de la gauche sans concessions (de sa part), nous tourneboula non sans ambivalence. « Nous vivons un moment d’abaissement national », déclara le député européen PS. Derrière la formule choc à laquelle nous avions adhéré en première intention, nous reconnûmes le talent phrasé de l’agrégé et docteur en philosophie, passionné de Merleau-Ponty, jamais avare de perception contemporaine, qui, sans vraiment le dire, nous signifiait d’un trait rapide à la fois son pessimisme moderne légitimant sa posture « d’adaptation à l’économie de marché », mais également, et c’est plus dérangeant, ses emprunts aux références conservatrices de « la France qui tombe » (un certain Nicolas Baverez). Entendons-nous bien. Nous n’accuserons pas Peillon d’analogie grossière avec l’un des penseurs récents de la réaction libérale, d’autant que l’élu socialiste ne manque pas de références philosophiques pour nous convaincre, si besoin était, de la pertinence de sa posture critique à l’égard de la France telle qu’elle est devenue, son rang dans le monde, sa culture, sa place symbolique, sa puissance économique, son « modèle » universel, etc. - constat que nous partageons, cela va sans dire… Si Vincent Peillon - était-il nécessaire de parader dans Voici pour faire passer le message ? - veut ainsi nous faire comprendre que nous vivons bel et bien, sous le règne de Nicoléon-le-Petit, un temps de médiocrité doublé de malheurs de masse, comment lui donner tort ? Tout ce qui vient de près ou de loin du Palais, dans un concert d’éructations permanentes et de vulgarité crasse, en effet, exsude avec impavidité tous les préjugés réactionnaires imaginables. Ingurgités par belles doses.
Accents. On voudrait reprendre des accents jaurésiens, se dresser sur des chaises volées au Pré-Saint-Gervais, se faire entendre de tous, crier « Citoyens, camarades, frères, la République est en danger, détenue dans quelques mains des pouvoirs capitalistes affidés, assez ! » Serait-ce exagéré de hurler de la sorte ? Déplacé d’aspirer, enfin, au rassemblement des exploités en une période de violence sociale aiguë ? Sont-ce de trop grands mots ? Jaurès invitait au combat sans se tromper de but : « Ni optimisme aveugle ni pessimisme paralysant. » Utilisons ceux de notre temps : sans la République, le combat social est-il vide ? et sans le combat social, la République est-elle impuissante ? À l’heure où des milliers de salariés sont jetés comme des chiens hors de leur travail (sans que les membres du gouvernement n’y voient une quelconque « violence » d’ailleurs), où l’on criminalise les syndicalistes, où des salariés de France Télécom tentent même de se suicider sur leur lieu de travail, où les « marchés de la misère » se répandent partout et créent des troubles jusque dans quatre arrondissements de Paris, où le ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, ose dire « quand il y a un Arabe, ça va… c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes »… tôt ou tard, cette souffrance du peuple humilié, tel un monde caché, se transformera en force tellurique pouvant produire le meilleur comme le pire… Car le sarkozysme n’est pas que le projet d’un homme. C’est aussi un symptôme, la déformation d’une époque rognée à ses valeurs républicaines fondamentales, pour ne pas dire fondatrices. Les commentateurs accrédités le disent : « Sarkozy a changé. » Non, seule la lassitude nous habitue à lui. En découvrant la littérature sur le tard, le petit-bonhomme de Neuilly n’a calmé ni les excès de sa politique ni l’orgueil outrancier de sa position dominante. Peut-être louvoie-t-il mieux, voilà tout. Il n’en est que plus dangereux.
Précision (souhaitée). La référence récurrente dans cette chronique au « petit-bonhomme de Neuilly » ou à « Nicoléon-le-Petit » n’a évidemment rien à voir avec la taille, encore que l’intéressé s’en préoccupe beaucoup au point de manipuler (il n’y a pas d’autre mot) chacune de ses sorties publiques. Est-ce si honteux de mesurer moins de 1,70 m ? Passons… Sachez-le : les formules « petit-homme de Neuilly » ou « Nicoléon » n’ont été inventées que pour dire ce que nous pensons de Nicolas Sarkozy et de la probable place qu’il laissera dans l’histoire de la nation de Jaurès et de Hugo. Le bloc-noteur assume.
« Nous ». Connaissez-vous ces mots du philosophe Leibovitz : « L’idée de valeur est indissociable d’une certaine idée de lutte… Ce qu’on a obtenu sans lutte n’a pas de valeur… », cités par Régis Debray dans la dernière livraison (à lire absolument) de la revue Médium, numéro intitulé « Nous », ce « nous » cher à Debray depuis la publication du Moment Fraternité (Gallimard). Réapprentissage d’un « nous » pluriel et combatif, qui, depuis hier, au Parc de La Courneuve, vit l’un de ses moments sacrés en camaraderie. Sachez-le, la Fête de l’Humanité reste en cette rentrée la meilleure protection contre la grippe A… et contre toutes les médiocrités ambiantes et autres tristesses. C’est dire s’il y a de quoi faire !
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20.09.2009
Matteo Negri : « L’Ego »
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19.09.2009
Irréductible(s)
Loin. La conscience intime du déchirement nécessite souvent une prédisposition géographique. Façon éloignement. Larguer les amarres. Tenter sa brève désaffiliation, quoique vaine. Partir-revenir, qu’il en reste un semblant de déréalisation, une sorte de foutoir suggestif que notre psyché se plaît à sur-jouer, histoire de contempler le contemporain… C’est le propre du retour aux affaires, à cette actualité brûlante, que cette curieuse impression de déjà-vu, de rageante continuité. « Ce que nous cherchons est tout », clamait Hölderlin. « L’autre comment trouver le secret qu’il me cache », suggérait Aragon. Et nous, où en sommes-nous après quelques semaines de calme supposé ?
Engagement. D’abord, répondons tardivement à une question d’un internaute juillettiste - « À quoi sert un journaliste ? » - se référant avec amabilité à notre posture devant la triste disparition des littérateurs du Tour de France, épreuve que nous continuons de soutenir de toute notre âme, sans jamais épargner ceux qui, plus ou moins consciemment, pensent honorer sa légende en fermant les yeux sur sa mercantilisation rampante, symbole de son effroyable dispersion philosophique dans les roues des puissants, avec pour conséquence une désincarnation progressive des enjeux sociaux qui s’y nouent… Comme chacun (ne) le sait (pas), la plupart des journalistes ne se considèrent pas comme des « acteurs », s’affirmant plutôt comme des « observateurs étrangers ». Ainsi l’un des plus brillants suiveurs, celui de Libération, n’hésite pas à nous confier : « Si nous aspirons à devenir des acteurs, d’une manière ou d’une autre, et quoi qu’on fasse, nous sommes, au mieux, des utopistes, au pire, des naïfs. Nous n’avons pas d’idées à faire valoir. » Posture classique de « neutralité » dite aussi d’ « objectivité »… Lui porter la contradiction et/ou citer son fondateur Sartre (« Décrire le monde c’est déjà vouloir le changer »), ne change rien, précisément… Vous l’avez compris, revendiquer la posture du journal de Jaurès, c’est décidément une autre histoire, plus proche d’une espèce de philosophie du journalisme d’engagement, en toutes choses et en tous lieux. Regarder un monde en réduction (quel qu’il soit) en pleine dérive sans y apporter sa pierre, ses idées, ses combats, même modestement, ne serait-ce pas une forme de désengagement, pour ne pas dire un renoncement à tout ce que nous pensons ? Bref, une manière cynique d’aborder la réalité. Quelque-chose du genre : « Je vous vois, vous êtes tous aussi minables les uns que les autres, mais ce n’est pas mon problème » Derrière un fait, un exploit, se cachent toujours des questionnements et même des raisons de compréhension des dispositions humaines et des articulations sociales qui les environnent. L’oublier, c’est se renier. Comme nous l’écrivait un autre internaute toujours à propos de la Grande Boucle : « Il y a deux choses dangereuses. Croire que l’on peut tout changer et croire que l’on ne peut rien faire. » Qu’ajouter à cela ?
Livres (1). Donc, toujours tenter de réunir l’idéal et le possible. Même dans le calme de l’été fuyant, mis à profit pour quelques lectures à suggérer. Une fois qu’on vous aura dit - malgré les vives critiques idéologiques que vous connaissez vis-à-vis du personnage - que la lecture du dernier livre d’Alain Finkielkraut, Un coeur intelligent (Stock-Flammarion), nous accompagna agréablement (comme quoi, tout arrive), nous nous permettons de vous signaler la sortie de trois livres que la médiacratie traitera très inégalement, comme il se doit. Commençons par l’étonnant Un roman français (Grasset), de Frédéric Beigbeder, à qui l’on peut reprocher beaucoup de choses mais certainement pas ce texte en apparence anodin, narrant, en sa genèse, son aventure de sniffeur de rail de coke placé en garde à vue, regardant soudain le monde autrement ; un texte qui, à chaque ligne, entre moquerie et dépeçage de notre époque, révèle la poigne d’un écrivain se prenant enfin au sérieux - sans le savoir ?
Livres (2). Parlons ensuite de deux véritables coups de coeur. D’abord Mal Tiempo, de David Fauquemberg (Fayard), roman de sueur, de sang et de beauté stylistique : le narrateur, un boxeur las sur le point de raccrocher les gants faute d’excellence durable, part encadrer un stage à Cuba, terre de contraste, où la boxe, en amateur, reste l’art noble suprême et la référence absolue, croisant sur son chemin le champion des champions, Yoangel Corto, colosse mystérieux et indocile pour lequel rien ne vaut que de combattre la boxe elle-même… Enfin Un sentiment, de Natascha Cucheval, récit d’une jeune documentariste honorant, un peu contre sa volonté, après une longue correspondance, la promesse d’un voyage faite à un ancien combattant, un certain Jo, octogénaire britannique installé depuis quelques années en Nouvelle-Zélande, dont elle découvre avec stupéfaction qu’il n’a rien de commun avec elle, lui à la fois acariâtre et réactionnaire ô possible, elle si douce… À la lecture de ces deux formidables surprises de la rentrée, nous nous sommes donc demandés : à quoi sert un roman ? Sans doute pas à expliquer le monde, mais, du moins, à mettre en relation « des » mondes propres aux personnages, qui, irréductiblement, nous racontent « de la » réalité.
Jean-Emmanuel Ducoin
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12.09.2009
La Baronne de Baronnie
La Baronne de Baronnie c'est avant tout un style à part. Une coiffure, un rire, une tenue de Baronne. Un vent léger soulève cette rencontre, en haut du Palais de Tokyo. La Baronne aime à se faire attendre. Un peu mais pas trop. Quand elle arrive, elle dessine un monde, un univers. La lumière saisit cette fin de journée.Elle s'assoie, et, avec manière débute l'interview. En un éclat de rire, elle se retourne et me lance : "qu'avez-vous envie d'entendre ?"
Une chanson, une mélodie qui raconterait ce moment unique. Il y aurait la chanson "Same girl" de Jack Johnson. Une guitare acoustique dans ce bar. Il fait si clair aujourd'hui, tout est tellement si net. Le crocus sur sa veste grise. L'étendue de Paris se révèle.
Puis "The day we felle in love" d'Appaloosa. Invention des contours. L'étendue des pouvoirs de la Baronnie. Elle invente des sons, elle installe des sonorités et rend l'espace à ses fractions. Sa vie est une musique, un rythme. Elle connaît ses classiques mais en invente les modernismes.
Avec "Out There" de l'album Yearbook, elle commande un verre de pouilly fuissé. Quelques olives vertes en accompagnement. Apéritif. De jeux de mots en découvertes, La Baronne se joue des étendues, des normes, de nos habitudes d'humain trop humain. Elle compose.
Nous irons, nous ferons. Nous occuperons l'espace. Nous danserons sur ces/ses musiques. Entrelacs sensuels. Nous aurons plus de vue. De notre pouvoir, nous serons les maîtres. Là. Ici. Langage unique. Danse. Danse. Sur une aire plus large. L'inconnu ne le sera plus.
Elle est la confidente de tous (les noctambules, les artistes...). Elle danse sans solution de continuité. Elle se joue des normes. Du petit matin, des nuits trop courtes. Elle désigne le Japon comme une terre sainte. Elle cultive son germanisme et son américanisme. Elle rit... Derrière ses lunettes de soleil. Elle est au coeur du monde. Palpitations.
Le pouilly fuissé est fini. L'interview est close. Nous aurions pu citer les lieux, les rendez-vous à venir, les mystères de son histoire. Paris palpite. La Baronne offre une résistance libre au prêt à penser, à porter, à bouffer... Liberté incarnée. Elle se retourne et me lance "on devrait tous s'essayer au chignon".
Thanks Baronne.
Rendez-vous ce soir dès 23h au Curio Parlor 16 rue des Bernardins 75005 Paris
Léa Renoir
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03.08.2009
Chère Amie,
Oui ! La violence est insoutenable. La violence quelle qu’en soit la forme, l’objet, la motivation et surtout quelle qu’en soit la victime !
Tu m’as souvent dit et redit ton choix face au fameux dilemme : si un chat est écrasé par la Joconde et s’il faut détruire la Joconde pour sauver le chat, tu n’hésites pas ! Tu détruis la Joconde ! La violence faite au chat est naturellement insoutenable, la violence faite à un objet tout exceptionnel qu’il soit ne mérite pas même qu’on s’y arrête.
Pourtant, hier, tu m’as envoyé cette photo.
Et ce matin, cet appel déchirant, cet appel au secours devant l’insoutenable.
Des velib étaient l’objet d’agressions répétées.
Détruire, disaient-ils en riant, en tordant les cadres, en arrachant les fils, vitaux pourtant, en déchirant les pneumatiques, en tailladant au cutter et balançant des coups de pieds pour faire mal, très mal. Détruire et faire mal sans prendre de risque, facilement. Les velib ne peuvent pas se défendre n’est ce pas ? Alors pourquoi se gêner?
Dans un premier mouvement, j’ai voulu minimiser. J’ai voulu me dire qu’au fond, battre un velib, ce n’est pas plus original que battre son chien ou sa femme.
Trop facile ! La photo parlait trop fort ! Elle interdisait tout compromis mental.
Et c’est vrai qu’il est odieux ce type sur la photo, ricanant, évidemment sorti tout droit d’une banlieue louche, capuchon sur la tête pour qu’on ne le reconnaisse pas, brutalisant un Velib sans défense comme en d’autres circonstances, il aurait incendié d’ innocentes voitures dans un parking de la couronne parisienne, pareil à un autonomiste corse sur le point de déposer un cocktail molotov dans la cave de la résidence secondaire d’un continental…ce type frappe le velib pour le plaisir de frapper, détruisant pour le plaisir d’éparpiller les pièces de la machine avec la même jouissance que prend le tueur fou à démembrer le corps de sa victime.
Un sourd sentiment d’horreur m’a saisi au fur et à mesure que je prenais conscience de la violence renvoyée par l’image.
Je voyais cette roue, par terre, arrachée, qui aurait pu être sanguinolente.
Je fus soudain saisi d’une vision d’épouvante.
Je voyais des dizaines, des centaines de roues si utiles, si menacées aussi, si malmenées ou, horreur plus horrible encore, détournées.
Je pensais à d’autres brutes. Des brutes qui n’auraient pas détruit, recherchant un plaisir plus pervers par la torture et la souffrance. Velib, lancés, dans des escaliers vertigineux de Montmartre ou du Trocadéro, dans des courses folles et fatales, s’écrasant pour finir, sur des murs ou des voitures. Velib qu’on force à nager dans le canal saint martin, sachant bien qu’ils n’ont jamais appris. Vélib, emportés, démontés et revendus en pièces détachées dans de sordides circuits de trafic d’organes. … velib qu’on ……je n’en pouvais plus !
Submergé par ce torrent d’images atroces je vis toutes les injures, toutes les violences faites à tous ces objets sur roue. Je me souvins qu’on n’avait pas hésité à se saisir de landaus, à les pousser dans le vide, les faire dégringoler, cahotant secoués de saccades misérables et ridicules, dans des escaliers gigantesques pour achever leurs courses empalés sur les baïonnettes de la soldatesque. Je revis tous ces fauteuils roulants que des écrivains délirants, des cinéastes déjantés, ont précipités du haut de falaises ou dans des sentiers de montagne sans rambardes. Je me rappelai que le plus souvent, cette honte était filmée, photographiée et puis ensuite exposée aux rires et aux moqueries du plus grand nombre. Je me souvins de ce vélo subissant un facteur au fin fond d’une France agricole. Et pourtant, lui aussi, ce vélo, n’avait jamais menti !
Cette image t’avait heurtée ! Maintenant elle ne me quittait plus et appelait toutes ces images et m’en aveuglait.
Pourquoi, cette violence gratuite ? Pourquoi s’en prendre à des objets qui ne peuvent pas se défendre ? Pourquoi, tant de haines?
Je tentais, submergé par l’émotion, de respirer un peu d’air frais, de retrouver mon souffle et enfin de penser. Comprendre. Bouée mentale. Ne pas couler. Ne pas se briser, englouti dans le déferlement des haines, dans le flux et le reflux du mépris.
Faire émerger un sens et te libérer de l’emprise de cette image. Chasser ce démon qui allait te détruire.
Progresser pas à pas.
Partir du plus simple pour commencer cette reconstruction. Enoncer des pensées qui viennent toutes seules comme un fruit mûr se détache de l’arbre.
Ainsi….N’est-il pas normal, par principe, de s’attaquer aux choses sans défense ? N’est-ce pas même le principe de la conduite de la guerre de n’engager le combat que si on est convaincu de l’infériorité de l’adversaire. La formulation était donc bien naïve et quelque peu tautologique. « Attaquer un velib sans défense, c’est facile! » Si ce n’avait pas été facile, s’il avait eu une défense efficace, c’est évident, il n’y aurait pas eu agression ! La présomption de fragilité de l’adversaire est au fondement même de l’attaque. Cela va sans dire…
J’en fus, un instant, rasséréné : si c’est évident, si cela va sans dire…pourquoi en parler ! C’est une Image insoutenable, certes, mais tout et autant que n’importe quelle image de combat, de guerre ou de lutte ? Puis, je me dis que c’était un peu court. Tu ne serais pas rassurée à ce compte. Les prémisses étaient bonnes. Surement pas suffisantes. Tu aurais eu raison de me dire que cet argument de bon sens n’épuisait pas la question et que s’il s’agissait de dire des évidences, alors, engager une dépense si considérable en affiches disséminées dans tout Paris était incompréhensible.
Je te donnai raison et me pris à penser que le choix de la souffrance du Velib n’était pas innocent. Les auteurs de cette communication imagée auraient pu essayer de soulever l’émotion en usant de choses plus immédiatement accessibles. En prenant un landau, par exemple, ou un fauteuil roulant. Ces deux images, landau, fauteuil roulant, puis d’autres, patinette, velosolex, patins à roulette, etc. etc., me firent prendre conscience de l’être du Velib.
Le vélib, ce n’est pas un vélo. Il ne présente aucun intérêt à ce titre. C’est un service. Et pour le bien situer dans l’échelle des services : c’est un service nouveau et c’est un service public. C’est ça qui différencie le velib de toutes les machines citées plus haut. Tout dans cette image tourne autour du « nouveau » et de « public » ; c’est de la distinction offerte à la contemplation et à la considération de tous qu’il est question ici.
Or, la lutte contre le neuf, le nouveau est de tous les instants. C’est une donnée universelle qui touche les corps et les âmes. Tu me faisais remarquer il y a quelques années ces taxiphones délabrés, ces abribus détruits de semaines en semaines, et plus récemment ces radars, pourtant coûteux pour la collectivité, aveuglés, rendus inaptes, badigeonnés, peinturlurés, ou vandalisés.
Nous avons longtemps devisé sur cette résistance des corps aux greffes de membres ou d’organes. Nous avons souvent imaginé que la lutte du corps contre le nouveau ressemble à la lutte de la société contre l’intrusion. L’intrus, est autre. C’est l’étranger.
Les anticorps rejettent les réparations, comme dans une ville on casse les sanisettes ! la main greffée se débat contre le rejet du corps même qu’elle complète pourtant. On ne pourra d’ici longtemps regarder d’un œil neuf. Le refus de l’intrus, éteindra plus souvent encore la lumière des réverbères qu’on vient d’implanter dans des rues obscures depuis des dizaines voire des centaines d’années. Le nouveau est essentiellement différent, distinct, menaçant, inquiétant? Etrange parce qu’étranger ?
Quand le nouveau est public et donc quand on l’exhibe, le nouveau étant distinguable et plus visible encore, cette différence, cette distinction magnifiée renforce la pulsion destructrice et accroit le désir de le faire disparaître.
Plus j’avançais, plus je me réjouissais: cette horreur qui t’avait saisie, j’allais pouvoir te proposer de la cantonner, d’en faire un outil peut-être, pour nous aider à mieux comprendre.
Que comprendre ? Me dirais-tu !
Et je te répondrai que cette image a été conçue pour nous dire que nous avons peur du nouveau, du distinct, de la différence que toutes les violences sont à craindre de cette peur.
La plainte du Velib vient d’une souffrance métaphorique.
C’est de l’humain qu’il est question. De la souffrance devant la violence et l’injustice.
Cette image t’est insupportable. L’horreur qu’elle recèle, en vérité, c’est qu’il faut renverser le Dilemme. Il ne s’agit plus de choix confortables, préférer l’animé à l’inanimé, écarter les choses, pour sauver les êtres.
De plus en plus souvent, ce sont les idées qu’il faut écarter pour libérer les souffrances.
Pascal Ordonneau
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23.07.2009
Et si….. Les petits pays n’avaient plus d’avenir
La Lettonie perd chaque jour des milliers de jeunes et se plaint du pillage de ses étudiants. Angleterre, Danemark, Suède et Norvège y vont faire leurs emplettes. Trop petite pour les ambitieux ?
A défaut de rente pétrolière ou de compétences industrielles à exploiter, l’Islande avait choisi le Poker de la financiarisation et de la richesse qui se crée sur du vent. Pourquoi les Islandais seraient-ils restés à l’écart ? Les progrès considérables dans les communications, le rôle grandissant d’internet, l’abolition des frontières financières et monétaires, la libre circulation des capitaux enfin, permettaient de rêver d’une bonne pioche. Plusieurs Etats confettis avaient montré le chemin de « l’industrie » de la finance, le Luxembourg, le Liechtenstein, les Iles Vierges…
La stratégie de l’Islande était bancale. Les Etats qu’elle avait pris pour modèle vivaient dans l’ombre ou sous l’ombrelle des grands. Il y a beau temps que les Luxembourgeois ne revendiquent aucune Université ! Ils avaient même renoncé à toute monnaie aux temps anciens où l’euro n’existait pas.
A l’ombre des grands ?
On voudrait oublier que l’Islande s’est inventée indépendante en 1945 se libérant de la tutelle Danoise! On voudrait qu’elle oublie l’indépendance jalouse du Non à l’Europe ! Et du Non, à l’Euro ! L’Islande n’est-elle pas depuis toujours un Oui, au grand large ! Sentinelle solitaire face aux glaces dérivant du pôle.
Et si, l'indépendance de l'Islande toute seulle, ne tenait quà son éloignement ?
La sentinelle solitaire, indépendante et autonome à l’écart des courants de circulation aériens et maritimes, tout là-haut dans le nord si, serait-elle capable de rester splendide et farouchement seule, si elle était transportée, d’un bout de la planète à l’autre, si on la plantait au débouché des grands passages maritimes, la mer de chine, la mer rouge ?
Ne serait-elle pas mise à l’épreuve des nouveaux pouvoirs qui quadrillent le globe ajoutant aux anciens jeux de politique internationale, leurs combats pour la domination du monde ou la victoire de telle ou telle ethnie, religion, faction ?
Il n’y aurait donc dans ces conditions plus beaucoup de différences entre l’Islande et le Puntland ?
La comparaison entre des pays aussi différents est une absurdité ? Comparer des bandes armées de pirates à des banquiers dument enregistrés à la City et formés dans les grandes écoles de la finance Anglo-saxonne ? Un pays sillonné par les violences ethniques et religieuses est-il comparable à un pays dont l’homogénéité de la population et la solidité de valeurs si anciennement partagées garantissent l’unité ?
Pourtant, les bandes de pillards de Somalie qui détournent une partie du trafic maritime considérable passant à portée de leurs côtes ne sont-ils pas les frères rustiques des banquiers d’Islande qui espéraient grappiller les flux monétaires et financiers passant à portée de leurs ordinateurs? Sans ressources naturelles que faire d’autre sinon pécher ? Et pêcher n’est ce pas se faire le prédateur de la nature ? Prélever sur les bancs de poissons, prélever sur les bancs de bateaux, prélevé sur le banc des changeurs de monnaie pour ne pas rester à coté de la richesse du monde. Laseule différence entre le Puntland et l’Islande, entre la violence déchaînée des bandes de pillards et le calme public de citoyens pécheurs de baleine, tiendrait donc dans leurs positions géographiques?
Et si l'indépendance est un leurre, pourquoi la rechercher ?
Etre proche de toutes les influences, de tous les marchés et de tous les échanges par la géographie et les réseaux de communication c’est être soumis à toutes sortes de forces et de volontés de pouvoir antagonistes au risque du démantèlement de la société et de l’Etat.
Forces centrifuges d’une part, qui font de l’espace public, géographique et institutionnel un lieu d’accaparement et de violences, forces centripètes, d’autre part, qui balancent les premières, en accroissant sociabilité, esprit de collectivité et discipline du dissentiment ne s’équilibrent pas naturellement. Quand cet équilibre vient à manquer les conséquences sont connues : les fonctions étatiques sont détournées, vendues, mises à l’encan et démantelées par les clans, les tribus, les chefs religieux et les bandes de pillards.
L’indépendance ou la recherche d’une simple autonomie d’entités à faible envergure ne serait donc qu’une entreprise hasardeuse à moins d’être aidée par la géographie?
Pourquoi, tant de vigueur dans la recherche de l’indépendance de la Corse, par exemple ? Tant il est clair que jamais, la Corse ne disposera des moyens d’une véritable indépendance politique ou même d’une simple autonomie économique et technologique.
Que penser aussi de cette incroyable quête d’une indépendance complète menée par les Inuits du Groenland ? Par respect humain on ne parlera pas de ces micro-états du Pacifique, et moins encore l’un d’entre eux, de Nauru, 20km2 et désastre économique et financier.Quel intérêt y-a-t-il à rechercher une indépendance quand même les ingrédients de l’autonomie sont absents ?
Et si on reformulait la question sous une autre forme ? Quels sont les intérêts qui ont intérêt à la recherche d’indépendances de ce genre ? N’allons pas plus loin et contentons nous de retenir cette question simple !
Et si le désir d'indépendance n'était pas pur ?
Il fut un temps où il était question de bonheur des peuples par la suppression des oppressions, coloniales politiques, idéologiques, culturelles. Les désirs d’indépendance revêtaient la toge des grands philosophes, discouraient avec la passion des révolutionnaires français, s’incarnaient dans la praxis des partis uniques populaires et paysans.
Il est, aujourd’hui, un temps nouveau où de nouvelles formes d’exercice ou de centres de pouvoirs sont apparues.
Les mafias, en tout genre, ont pris une place et acquis une capacité à agir considérables. Dans le dernier quart de siècle leur puissance économique s’est développée de façon vertigineuse. Leur vulnérabilité s’est réduite grâce à la mise en place de véritables bases territoriales soit sous la forme de zones interdites aux pouvoirs des Etats, soit sous la forme de possession de centres économiques vitaux. Elles sont capables, en Sierra Leone, de renverser un pouvoir politique, dans d’autres pays, en Amérique Latine, dans l’ex-Yougoslavie, elles sont au pouvoir, purement et simplement.
Rude constat que d’aligner les chiffres sur l’activité de la mafia en Italie ou de la drogue dans le monde ! Pour les uns c’est un chiffre d’affaires de l’ordre de 100 milliards d’euros. Les autres, les pessimistes, disent qu’il s’agit des bénéfices ! Rude constat, en effet : ce chiffre est supérieur au PIB Marocain et dix fois supérieur au PNB albanais.
Pour les cartels colombiens, il s’agit de 40 milliards de dollars, soit autant que le PIB du Luxembourg. Le chiffre d’affaires mondial de la drogue atteindrait entre 300 et 500 milliards de dollars. Autant que les PNB de la Suisse, de la Suède et de l’Indonésie….. Evidemment ces chiffres ne sont pas scientifiques et ne bénéficient pas de la limpidité de comptes audités et certifiés !!!....
Vanité de l’indépendance : 23 pays ont un PIB inférieur à 1 milliard de dollars.
Et si on revenait à la question : quels sont les intérêts qui ont intérêt à la recherche de l'indépendance de petites collectivités ?
Et si ces conflits n’avaient rien à voir avec les purs combats contre l’oppression et pour la liberté ? Et si ces conflits étaient financés comme on aligne des millions pour créer un accès à un marché ? Eliminer des compétiteurs ? Récupérer un maximum de valeur ajoutée. Et surtout, récupérer un territoire et sa souveraineté légitime.
Ces questions font litière de la vérité et de la force des mouvements d’opinion ? Les peuples se feraient manipuler? L’argent serait roi ?
Assimiler des rebelles luttant pour de nobles causes à des représentants de mafias, c’est cracher à la figure du « Che » qu’il n’était, en dernière analyse, qu’un bataillon d’avant-garde au service des barons de Medellin et que Lumumba, pire que son ennemi Tshombé, cassait l’Etat colonial belge pour que quelques mafieux tribaux ou multinationaux puissent s’en mettre plein les poches ?
L’Islande est bien à l’abri au milieu des eaux glacées de l’océan atlantique à l’écart de tous ? Le Groenland, 5 fois moins peuplé, 20 fois plus grand que l’Islande, si loin de tous, plus loin encore que l’Islande, surmonté par de gigantesques glaciers, devrait être, autant que l’Islande, à l’abri des passions, des querelles et des pillages du monde ? À l’abri de ces fameuses forces centrifuges, protégé qu’il est par la géographie et sa fantastique culture Inuit, remarquable force centripète.
Un pays, peut-il être à l’abri lorsque son sous-sol regorge de ressources considérables en pétrole et en gaz ? Que pourront-ils les héros du Groenland libre, Le parti indépendantiste d’extrême gauche Init Ataqutigiit, dans un pays ou l’or et les matières premières sont présentes en abondance ? Que pourront-ils face au déchainement des désirs de richesse, au creusement des mines, aux forages…aux milliers de travailleurs qui viendront mettre en valeur ces ressources. Aux milliers de trafiquants qu’se déverseront pour satisfaire les besoins de tous ceux qui voudront oublier l’ennui des nuits d’hiver, la violence des éléments et l’éloignement de tout. La Ruée vers l’or du Groenland…et un Inuit déguisé en Charlot.
Et si les désirs d’indépendance d’il y a cinquante ans, puissants et lyriques mouvements de libération des peuples, n’étaient plus aujourd’hui que le masque des mafias, de l’argent, de la Religion et du crime?
Pascal Ordonneau
11:10 Publié dans Economie, Finance & Crises | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, article, art, critique, regards, possibilités
21.07.2009
Réponse à l'article "Basta(s)" : Les Stades sont vides, les dieux ont déserté
J’ai tant aimé la guerre du Péloponnèse. J’ai rêvé des phalanges et des hoplites, ces combattants paysans, courts sur pattes, chevauchant des coursiers un peu plus grands que des poneys, ramant sur des galères condamnées à ne jamais perdre les rivages de vue. J’ai chassé avec la plèbe hurlante, avec Démosthène, et quelques archontes pleutres, les généraux vainqueurs. J’ai aussi dénoncé l’arrogance des athlètes.
J’ai pourtant entendu les hurlements de la foule qui les acclamait, et qui leur portait des lauriers pour récompense. J’ai loué les dieux pour l’exploit de notre Aurige et je l’ai voulu transfiguré en statue divine. Phidias, aurais-tu livré, à nous autres citoyens de la plus belle cité, un Zidane changé en héros et appartenant maintenant aux dieux. Aurais-tu saisi en bronze doré un shoot pur destiné au soleil, astre parfait. Praxitèle, comme tu as su animer, le marbre et figer le temps ! L’uppercut de Mohamed Ali aurait tout à coup, pour l’éternité, vibré et volé et n’aurait pas volé !
Comment ils pissaient, comment ils baisaient et comment ils passaient leurs nuits ? Je n’en avais rien à faire, et s’ils se faisaient rouer de coups par les maraudeurs des alentours d’Olympie, je m’en moquais éperdument. Et d’ailleurs, pour être franc, la vie sexuelle du Discobole et la gratouille de L’Apoxyomène ? Aucun intérêt. On ne chie pas quand on est de marbre ! Allez donc savoir si l’Hercule des Borghèse avait la gueule de bois. Symmaque fils d'Eschyle s’est-il un jour bourré la gueule ? Les grecs, s’en foutaient. Ces héros du stade ne valaient, et ne valent dans l’éternité, que dans le regard et par le ciseau des génies.
Plus tard j’ai entendu l’hippodrome mugir, avec Sainte Sophie comme toile de fond, quand les rouges menaient la course. J’ai vu les poignards sous les blouses hunniques et les fanatiques, prêts à déferler dans la ville pour massacrer les ennemis du peuple et de la religion vraie. Beaucoup plus tard, je les ai revus, en version moderne et française. Il y avait les Jean, les Robert et les Pierre, avec leurs poignards en porte-plume, venus de Normal et d’ailleurs, tous à Nuremberg, communiant sans trop savoir avec qui, se pensant revenus en Attique pour assister à une procession de pythagoriciens.
Un peu confusément parce qu’il y avait stade ils ont pensé qu’il y avait dieux. Et se sont plongé dans la contemplation des muscles en sueur pour, applaudissant à tout rompre, s’en revenir pleins de rêves de bêtes blondes, attendris d’avoir assisté à la naissance d’un nouveau Lysippe et d’un nouveau Périclès, sous la forme d’un Arno et d’un Adolphe. Ils ont donné le « la » de la nouvelle musique. Les peuples se sont mués en athlètes, les plus beaux devaient naturellement l’emporter et tout emporter sur leur passage.
C’est alors que les héros, ont quitté les cieux et sont revenus sur terre. Ils avaient bien changé. Ils avaient grandi, montaient de vrais chevaux et maniaient des trucs de pro. Humains très humains, et dans leurs corps, et dans leurs sentiments. Ils sont redevenus hommes sous la forme de bêtes de course spécialisées, élevés dans des enclos à part et en cours de redomestication. Si proches des foules qu’ils ont même réussis à faire pleurer parce qu’ils étaient pétés et quand ils se pètaient la gueule entre copains et pétasses.
On a vidé le ciel et on a rempli les cirques. Les foules n’ont plus besoins de dieux. Les gladiateurs s’entrainent tous les jours. Çà coûte cher un bon mirmillon ! Et si ce con se défonce, c’est sa tronche qui se fera défoncer. Conclusion. Du blé foutu par la fenêtre. Si le type n’est pas trop nul, Lucius peut espérer s’en mettre plein les poches. Les bêtes de course, sont de vraies bêtes à concours, tout çà coûte cher, donc tout çà doit payer. J’ai vu le culte du héros remplacé par des milliers d’yeux humides sentimentalisant autour de performers incultes. Quand on cultive des produits de serre, fragiles et shootés, on a ce qu’on mérite, des tètes vides et des gueules bourrées.
Valent-ils une statue? Et si statue où l’ériger ? Allons, notre siècle est celui de l’instant, de la fugacité et des sportifs kleenex. Il nous faut aller à Madame Tusseaud, commander une poupée de cire nous ne méritons plus les statues de bronze.
Pascal Ordonneau
08:58 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, article, art, critique, regards, possibilités
20.07.2009
Hystérie(s)
Jackson. Au grand ballet d’été où devraient s’amenuiser les distorsions intimes et s’éventrer, dans nos piaules de passage, nos valises fatiguées, quand les âmes tristes chauffent au soleil loin des huis clos pétrifiants, avec le sentiment d’une sourde libération, le purgatoire médiacratique, lui, continue comme si de rien n’était de surjouer sa petite musique monocorde. Les sujets d’actualité graves et pesants ne manquent pourtant pas… En plein sommet du G8 en Italie ; tandis que la France débat du travail du dimanche comme enjeu symbolique de civilisation ; tandis que, réunis aux 9es Rencontres d’Aix-en-Provence, des économistes du monde entier se montraient non seulement alarmants mais suggéraient ni plus ni moins que la crise économique ne faisait « que commencer », prédisant un « scénario catastrophe » pour l’emploi mondial ; tandis que le Congrès américain venait d’adopter la loi sur le réchauffement climatique, vote à la fois dérisoire et historique ; tandis que le grand public avait déjà oublié la mort de Pina Bausch, qui n’avait pas son pareil pour changer la vie des autres ; tandis que le Tour de France s’élançait et que le Festival d’Avignon vissait ses derniers tréteaux ; bref, tandis que le monde s’ébrouait tant bien que mal, entre larmes et espoirs, accroché à ses rêves d’à-venir meilleur et de lucidité sur l’état de lèce humaine, les télévisions du monde dit « civilisé », elles, se transformaient en Pravda mondialisée d’Hollywood et du show-biz américain. Trop c’est trop ! Michael Jackson méritait-il semblable déferlement hystérique, hors de tout propos et de toute raison ?
Confusion. Hystérique, oui. Mais pas uniquement du côté de ses fans, qui, on l’aura compris, avaient bien le droit d’exprimer leur tristesse, ce que le bloc-noteur fit ici même à sa juste mesure il y a quinze jours. Non, nous parlons là de l’hystérie non maîtrisée de « journalistes » perdus en plein spectacle, happés par le grand mélange entre information et émotionnel, qui, cette fois, a atteint des sommets. Ridicule. Orgiaque. Chacun le sait, ce qui est excessif est ridicule : sauf quand on en subit les conséquences… Or, pour extirper de sa dépouille encore chaude les derniers profits en dollars, certains semblaient capables de toutes les extrémités. Il suffisait de voir la cérémonie à sa mémoire, mardi, au moins sur trois chaînes nationales françaises, sans parler des chaînes d’info, pour comprendre que toutes les frontières avaient été enfoncées. Avec la foule avide. Les producteurs mercantiles. Les banquiers assassins. La famille tyrannique. Vendre du papier et du temps d’antenne pour cerveaux disponibles.
Unique. Mais il y eut pire. Ce 26 juin, une présentatrice écervelée d’un JT de 20 heures, annonça sans ciller : « Ce soir, un titre unique à ce journal… » Et ce fut le cas. Jackson, Jackson, encore Jackson… Pensée unique. Info unique. Monde unique. Bienvenu en enfer unique. Ni l’homme sur la lune, ni Mitterrand 81, ni la chute du mur, ni la fin de l’URSS, ni même le 11 septembre n’eurent le droit à semblable traitement.
Prison. Comme rarement dans l’histoire récente, entamée avec Lady Di, la spectacularisation du traitement médiatique, proche de la folie furieuse, doit nous inciter à réfléchir collectivement. Pourquoi serions-nous condamnés, de fait, à un lieu-monde subi, outrancier et vulgaire, où la répétition des vies humaines connues, avec leurs fautes et leurs peurs, leurs névroses et leurs schizophrénies, nous serait imposée de force ? Comme un cauchemar en boucle. Michael Jackson n’était ni Sartre ni Derrida, ni Aragon ni Chaplin, pas même Édith Piaf ou Maurice Ravel. Explorateur de la pop, peut-être. Révolutionnaire de la musique, certainement pas. Mais qu’importent au fond les qualités supposées du mort, acceptons volontiers ce débat, à l’heure où, manifestement, le monde marchand débridé a tenté d’exploiter le filon le plus longtemps possible jusqu’à écoeurer des observateurs comme nous, plutôt étonnés, au départ, d’être quelque peu émus par sa disparition, et prêts, de bonne grâce, à honorer comme il se devait le destin d’un individu intriguant, apeuré par lui-même, victime d’un système friqué anéantissant l’idée même d’émancipation : en voulant s’ôter des chaînes invisibles, Michael Jackson s’enferma dans une prison de carton-pâte, entre enfance et fantasmes. Et les médias, à titre posthume, ne lui ont rien renvoyé d’autre que la brutalité d’un capitaliste infantile…
Anti-monde. Nous nous demandions soudain, par extension, si Paul Virilio, penseur de l’accident, n’avait pas vu juste en évaluant la « saturation de nos vies par l’accident », ce qu’il appelle « la mondialisation des affects » qui, à l’évidence, entraîne l’épuisement ou la manipulation d’une opinion publique émotionnelle, aussi générale qu’éphémère. Pour Virilio, « le temps réel audiovisuel a exterminé les distances ». Réduisant l’intelligence collective. Accroché au seul spectacle présent, oublieux de toute nuance, pulvérisé d’avoir perdu ses territoires propres (on pourrait presque écrire « sécularisés ») comme ses histoires singulières, tout cela dans un tremblement du temps prodigieux (la médiasphère), le monde, aimanté par sa globalisation, est devenu incapable de se ménager des intervalles et des délais pour des actions alternatives à celles qu’on nous impose. Un monde anti-monde en somme. Chacun vivant, à la même minute et en même temps, l’uniformisation de l’existence. Pauvre George Orwell, totalement dépassé par les événements…
Stop. Puis, quand nous avons vu Édouard Balladur sur LCI déclarer qu’il était « un fan » de Michael Jackson, pour son « immense talent musical mais aussi chorégraphique », comparant le chanteur à Rudolf Noureev (« c’était un peu la même impression de force très grande », affirma l’ex-premier ministre), nous avons compris qu’il n’y avait décidément plus rien à faire. Pris de nausée, nous avons juste éteint notre télévision. Pour retrouver le grand ballet de l’été, nos piaules et nos valises fatiguées.
Jean-Emmanuel Ducoin
09:55 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, journalisme, critique, théâtre

