19/05/2010
Automate(s)
Libres. Dans l’épicentre structurant de
nos porosités narratives, lorsque les événements de l’actualité nous contraignent à l’analyse rapide, comme victimes
de tremblements de mots, notre continuité « idéologique »
(pour faire vite) nous apparaît-elle assez pertinente pour s’affranchir de l’illusoire ? En écrivant cette phrase sur les touches de notre clavier, nous venions de refermer le dernier
livre de Luis de Miranda, l’Art d’être libres au temps des automates (Max Milo). Philosophe et auteur en 2009 chez
le même éditeur du très décapant Peut-on jouir du capitalisme ?, Luis de Miranda a décidément l’art de porter le combat intellectuel sur des terrains inhabituels, s’appropriant
les « outils » de la vie quotidienne. Ainsi, depuis l’invention
des machines et des computeurs, notre quotidien semble avoir gagné du temps… « Et la contrepartie ? » demande-t-il.
« La soumission aux automatismes », répond-il, qui conditionnent nos gestes, nos pensées et pourquoi pas notre inconscient, à la merci lui aussi des délires ludiques vidéosphérisés à tout âge.
« Créel ». Lecteurs de l’indispensable revue Médium, dirigée par Régis Debray, donc habitués à l’étude médiologique des objets usuels, notre plaisir fut quasiment jouissif de trouver sous la plume de Luis de Miranda des angles d’attaque innovants. Puisque « nous sommes l’animal qui met les choses en ordre, consciemment, méthodiquement », puisque « nous devons ordonner le chaos environnant, l’agencer en “mondes” pour le rendre habitable » et puisque, enfin, « nous resterons toujours des enfants du chaos, dont l’autre nom est “vie” », Miranda s’autorise l’invention d’un concept : le Créel (Centre
de recherche pour l’émergence d’une existence libre). Explication : « Si l’homme était une machine, ce serait
une machine qui sans cesse se détraque, se branche et
se débranche et réinvente ses rouages. Il est la force terrestre
qui sans cesse désire et invente de nouveaux espaces
de libération, de beauté et d’émotion relationnelle. » Et ?
« Être un “ordinateur créaliste” est donc le propre de l’homme. » Puis, citant malicieusement Giacometti (« Je ne travaille que pour la sensation que j’ai pendant le travail »), l’auteur met néanmoins en garde ses lecteurs, sans se montrer pour autant technophobe : « L’homme est un animal technique. Mais sa vraie liberté consiste à s’affranchir sans cesse des déterminismes qu’il se crée lui-même, sous peine de devenir lui-même aussi mécanique que ses outils. » Conclusion : « Le désordre, c’est
la vie. L’ordre, c’est la survie. La liberté, c’est l’existence. (…) Alors, déconnectez-vous… Et réveillons-nous ! »
Rumeur. Métaphoriquement, les injonctions contemporaines lues ci-dessus nous donnent des idées. Car pendant ce temps-là – disons pour être précis depuis la cérémonie des Victoires de la musique – une rumeur glauque (pléonasme), délivrée par un conseiller du Palais en personne (si, si), a parcouru les salons parisiens sans qu’on sache très bien par qui ledit conseiller était mandaté. Quelques médias étrangers (la Tribune de Genève, The Sun, etc.) s’en donnent depuis à cœur joie. Selon eux, Nicoléon songerait avant 2012 à nous refaire le coup de la séparation. Contraint ou forcé ? Le réseau Twitter s’est chargé de propager l’info sordide : Carla « convolerait » avec un dandy très en vue, avec lequel, selon un blog hébergé sur le site du Journal du dimanche, elle aurait même séjourné quelques jours à l’étranger. Avant d’être rapatriée illico dans un avion de la République…
Exhibition. Là, chers lecteurs, vous vous
demandez si le bloc-noteur d’ordinaire scrupuleux ne devient pas fou de batifoler dans les eaux troubles. Seulement voilà.
Le problème de l’« exhibition pipolisée » que nous dénonçons depuis des années dans cette chronique ne concerne pas,
ce serait trop simple, la seule « sincérité » des hommes
publics qui utilisent leur vie privée comme autant de coups de com’, mais aussi la nature des réactions face à ce genre d’exposition indécente. Cette instrumentalisation de l’intime
est-elle plus que le simple revers d’une société médiatique ? Qu’est-ce que l’intime pour que la République elle-même se trouve fragilisée par son dévoiement ? Et qui a « joué », longtemps, trop longtemps, avec ce ressort-là sinon
notre prince-président en personne, symptôme à lui seul de toutes ces dérives ? Dans la scène primitive du Fouquet’s, au sens psychanalytique du terme, celle où l’on a vu coucher symboliquement ensemble la clique au pouvoir, Nicoléon donnait déjà à voir l’arrogance de la « famille mafieuse » recomposée, avec ses chanteurs de variété, ses requins de la haute finance et du CAC 40, ses people plus ou moins faisandés, ses acteurs de comédie, ses intellectuels à gages. Quant à sa vie privée, elle était là, sous nos yeux ahuris. Cécilia était d’ailleurs revenue pour les besoins d’une campagne présidentielle à gagner. « Sera-t-elle de retour pour 2012 ? », s’interrogeait cette semaine un site Internet ! Oser poser la question en dit long sur la décrépitude nicoléonienne et l’état mental de la France. On a sûrement mieux à faire dimanche, non ? Pour ne pas devenir des automates !
Jean-Emmanuel Ducoin
16:59 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : automates, création, france, constat, jean-emmanuel ducoin
13/03/2010
Outrage(s)
Fraternité. Hasardés que nous sommes aux lisières des urgences du monde, quelque part dans l’entr’aperçu d’une année entamée en clair-obscur où s’entaillent les bas-reliefs d’une espérance toujours vive, on aurait pu, un instant, mettre en sourdine nos soupirs assouplis. Comme pour escamoter les quelques sujets-chroniques qui nous tiennent lieu de fi l rouge. Las… En entendant les voeux de Nicoléon au soir du Réveillon, une espèce de rage contenue s’est emparée de nous. Le prince-président qui, il y a quelques semaines encore, réclamait en privé à ses ministrions « du gros rouge qui tache » en vue des élections régionales, débitait soudain des mots qui ne lui siéent guère. Il fallut presque nous pincer lorsque nous l’entendîmes nous dire qu’il fallait « redonner du sens au beau mot de fraternité ». Corrodés de vexations, nous crûmes rêver face à ce nouveau verbiage symptôme, d’autant qu’il réclama le « respect des uns envers les autres » pour éviter « les mots et les attitudes qui blessent »… Sans honte et sans détour, le petit-bonhomme-de-Neuilly donnait une fois encore à voir l’immense toupet du populiste osant tout et son contraire. Comment oublier qu’il porte la responsabilité historique d’avoir lancé un faux débat sur « l’identité nationale », thématique néonationaliste qui, loin du « respect », ne nourrit que haine, exclusion et xénophobie ? Avérant le pouvoir des mots, nous eûmes l’envie de hurler au nouvel outrage – un de plus.
Récupération. N’en doutons pas. La « fraternité » selon Nicoléon relève plus de l’ordre moral pétainiste que d’une assignation à un « nous collectif ». Soyons honnêtes. Puisque nous nous méfions tant et tant des paroles venues du Palais, qui conjuguent la « récupération » à tous les temps pour tous les usages, nous nous sommes demandé si, par hasard, Nicoléon ne testait pas un nouveau coup pendable : après avoir tenté d’enrôler la « politique de civilisation » d’Edgar Morin, dont il ne restait plus que bouillie passée à sa Moulinette démagogique, n’osait-il pas, désormais, s’accaparer le dernier livre de Régis Debray, le Moment fraternité (Gallimard), qui, pour beaucoup d’entre nous, fut à la fois un choc de lecture et un éblouissement intellectuel tant il reconsidérait le concept gravé au fronton de notre République ?
Ruses. Seulement voilà. La « vision » de Debray en ce domaine s’avère être l’exact contraire de ce que prône et réalise chaque jour le pouvoir nicoléonien. Là où le philosophe et écrivain ne nous parle « que » de politique au plus haut sens, épris d’universalité, Nicoléon, lui, ne baragouine « que » des valeurs supposées indexées à son archaïsme ultra droitié. Bref, quand l’absence de vision devient signifi cative mais qu’on veut la masquer sous un fatras où tout se vaut, donc se perd, sur quoi se rabat-on ? La morale. Vieille histoire. Avec Nicoléon, la fraternité ne sert qu’à gommer l’égalité pour introduire le « mérite », la sélection par l’argent et le sang. Chez Régis Debray, non seulement la « fraternité n’est pas fratrie » mais il oppose ce qu’il appelle « la nation civique » (celle à laquelle il aspire) à « la nation ethnique » (qu’il redoute). « Rassemblez les hommes, vous les rendrez meilleurs » : Nicoléon, dont le règne divise et consumérise tous les rapports sociaux, ne connaît sûrement pas l’auteur de cette phrase. Nous, si. Négateurs d’oublis nous sommes, jamais dupés par les ruses de l’histoire… N’est-ce pas ?
Camus. À propos d’histoire, sachez que pendant ce temps-là certains cercles parisiens ne bruissent que de Camus par-ci, par-là, partout. Versions libertaire, engagée ou mesurée, selon le choix des citations référencées du prix Nobel. Pour les uns : « Le goût de la vérité n’empêche pas de prendre parti. » Pour quelques autres : « Au milieu du vacarme, l’écrivain ne peut plus espérer se tenir à l’écart pour poursuivre les réfl exions et les images qui lui sont chères. » Pour certains : « Tout artiste aujourd’hui est embarqué dans la galère de son temps. » Pour l’un : « Le monde romanesque, ce n’est que la correction de ce monde-ci suivant le désir profond de l’homme. » Sauf pour l’ineffable Alain Finkielkraut, qui, sur France Culture, proposait l’autre jour une bien rudimentaire alternative : « Conclusion avec Camus ?, proposait-il. Toute génération se croit vouée à refaire le monde, alors que la tâche la plus importante est d’empêcher que le monde ne se défasse ! Et si être progressiste aujourd’hui revenait à s’opposer à l’impitoyable conservatisme du mouvement. » Inutile de rappeler que l’actuelle et idéologue « identité nationale » rejette précisément les traditions démocratiques françaises, contredisant radicalement la pensée du panthéonisable Albert Camus, dont l’« obsession démocratique » est aujourd’hui l’objet de toutes les exploitations. Alors ? Face aux détournements grossiers qui transforment le journalisme « moderne » en miroir de l’émotionnel et du compulsif, nous préférerons choisir ce passage de Combat, dans lequel Camus écrivait : « L’information, telle qu’elle est fournie aujourd’hui aux journaux, et telle que ceux-ci l’utilisent, ne peut se passer d’un commentaire critique. » La date est évidemment importante : 1944…
Jean-Emmanuel Ducoin
12:44 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, littérature, journalisme, création, point de vue, débat, histoire
03/03/2010
Charognard(s)

Woods. « La liberté est ce qu’il y a de plus intime,et c’est à partir d’elle que s’élève tout l’édifi ce du monde de l’esprit. » Lorsque Hegel prononce ces mots quelques jours avant sa mort, en 1831, il ne sait sans doute pas qu’ils symbolisent à eux seuls l’une des pensées qui lui tiennent le plus à coeur : le rapport entre la liberté de l’individu et le monde institué. En cette époque médiacratique de l’instantané, sans recul ni réflexion, tandis que le train fou de l’information se vautre dans la quincaillerie clinquante de la pipolisation à outrance, une autre phrase a claqué sans prévenir : « Je veux devenir un meilleur époux, un meilleur père, une meilleure personne. » Prise anonymement, la sommation ainsi formulée pourrait sonner comme une feuille de route pour tout homme de bonne volonté. Sauf que cet aveu, livré en place publique pour ne pas dire à la vindicte populiste, et qui ne doit rien à la volonté de son auteur, est signé Tiger Woods, champion des champions qui incarnait jusque-là le héros américain parfait, lisse à souhait, miracle d’une Amérique nouvelle avant l’heure, perdu dans un golf d’ultra- Blancs… Il ne reste aujourd’hui rien, ou presque, de sa vie privée.
Sexe. Depuis cette dispute mémorable avec son épouse, suivie d’une véritable chasse à l’homme populo-médiatique par laquelle tout fut révélé en quelques jours à peine, l’homme divise des États-Unis revenus à leurs démons. Qui a dit que le puritanisme puant avait disparu avec Bush ? Qui a osé croire qu’au pays d’Obama le talent, sportif ou autre, prémunissait contre la connerie de charognards assoiffés d’images, de scoops ou de papier à vendre ? Entendons-nous bien : les agissements extraconjugaux du génie des putts et des drives n’ont rien de reluisant, ni son goût prononcé pour les Barbies aux moeurs non référencées, ni l’usage de prostituées ou de starlettes du X à coups de dizaines de milliers de dollars ( !), encore moins ses nombreuses beuveries dans des bars qui n’en portent que le nom… Néanmoins, depuis Bill et Monica, aucune affaire « sexuelle » que la loi ne réprouve pas, donc strictement du domaine du privé, n’avait autant fasciné une nation pourtant prête à se damner pour honorer la mémoire du « grand JFK », alias « Jack 30 secondes », collectionneur de conquêtes.
Sponsors. Devant ce voyeurisme affligeant des peoples, soumis, pour certains mais pas tous, à la loi de l’exemplarité dictée par quelques moralistes qui détiennent les cordons de la pub cathodique, nous restons interloqués par l’absence de retenue des donneurs de leçons de moeurs. Tous nous renvoient leur parano existentielle indexée au nombre de buzz à la semaine. On lynche aisément un sportif infi dèle jadis érigé en modèle, plus rarement une multinationale pillant les matières premières en Afrique… Nous leur expliquons la lucidité. Ils nous parlent de pureté. Nous tentons, inquiets, de dresser les perspectives entre l’avidité des uns et les profi ts des autres. Peine perdue ! Quant à Tiger Woods, lui, il a fi ni par annoncer son retrait de toute compétition « pour une période indéterminée », ce que personne, au fond, ne souhaitait, sauf peut-être le Daily News, qui titra en une : « Les agissements honteux de Tiger doivent être punis. » Punis ? Mais de quoi ? Et par qui, sinon sa femme, une ex-mannequin, elle aussi très Barbie ?
Audiences. Pour un peu, on se croirait revenu six mois en arrière, quand la mort de Michael Jackson suscita un déferlement hystérique, hors de toute raison. Nous parlons là de l’hystérie non maîtrisée du « journalisme » perdu en plein spectacle, totalement happé par l’émotionnel, qui, décidément, atteint des sommets de ridicule. Car ces mêmes médias et autres sponsors, qui lâchent le golfeur ou y pensent (Gatorade, Pepsi, Gillette, Accenture, etc.), s’inquiètent toutefois des conséquences fi nancières de cette exécution en règle. La bonne blague… Sachant que les droits de retransmission du golf ont explosé grâce au talent et aux exploits du boss, vainqueur, à trente-trois ans, de 14 tournois du Grand Chelem pour plus d’un milliard de dollars de gains cumulés (un record), que pèseront encore ces tournois acquis chèrement sans sa présence ? Si l’on en croit les audiences fortement à la baisse à la moindre de ses absences, pas grand-chose… Dès 2005, un ami nous avait dit : « Le plus grand rappeur est blanc (Eminem), le plus grand golfeur est noir (Woods), il se passe quelque chose aux États-Unis ! » Par intérêt, il y a tout lieu de croire qu’une rédemption du golfeur se prépare déjà en coulisses. Nike ne manque pas de conseillers en tout genre.
Johnny. D’une affaire l’autre. Comme si l’histoire récente d’accumulation de spectacularisation du traitement médiatique, entamée avec lady Di, sombrait périodiquement dans la folie furieuse. Nous parlons bien sûr du coma national d’un certain Johnny… Caméras de télé braquées. Reporters dépêchés sur place en urgence. Excès de commentaires creux. Charters de proches. Accrochée au seul théâtre présent, oublieuse de toute nuance, pulvérisée d’avoir perdu ses territoires propres comme ses histoires singulières, la médiasphère, aimantée par sa globalisation, uniformise ses abus jusqu’à l’overdose. Comment disait Hegel, déjà ?
Jean-Emmanuel Ducoin
11:41 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, critique, sonia bressler, point de vue, art, création, révolte

