07/02/2011

Et si on émettait de la monnaie de garage ?

65399-dollars-euros-argent-monnaie.jpgLa monnaie c’est un jeu?

Mon père avait inventé une monnaie à lui, pour les bonnes notes, « Le Drôlard » qui valait un Euro. Pourquoi pas des euros tout simplement ? La petite monnaie en euro était trop petite,  on la perdrait vite, disait-il ! Quand aux billets ou aux pièces, ils étaient trop gros! L’Euro était trop fort. Il nous aurait fallu trimer comme des bœufs pour en profiter vraiment. Sa deuxième monnaie allégeait notre fardeau. Et puis, d’un air un peu mystérieux, il ajoutait « monnaie unique, monnaie inique ».

monnaie-money.gifQuand la monnaie dérive…

Il n’y a pas que les parents créatifs et pédagogues qui émettent de la monnaie et se placent ainsi en dehors des circuits habituels. La monnaie, on l’oublie un peu repose, aussi sur …. des valeurs morales, très fortes. La vraie, la bonne monnaie n’est-elle pas ce que l’homme a inventé pour faciliter les échanges commerciaux ? Echanger, commercer, ce sont des mots forts. Le commerce des idées, les échanges entre les hommes, la main qu’on tend et dans laquelle on frappe pour dire son accord. La monnaie qui doit être mis en circulation ne devrait-elle pas faciliter ce commerce bel et bon.

monnaie_romaine.jpgLes plus grands esprits y sont allés de leurs pensées dans ce domaine : « la monnaie est un voile » ! Non ! Ne riez pas. Ce n’est pas un voile pudique qui recouvre des transactions douteuses et glauques. Ce n’est pas non plus la grand-voile qui va propulser le navire de l’économie en dehors des eaux tempétueuses. La monnaie est un voile parce qu’elle n’est pour rien dans la production et le commerce des choses. La vraie vie n’est pas une vie monétaire et la monnaie n’est tout au plus qu’huile dans les rouages.  La monnaie morale, Marx ne l’a-t-il pas décrite ? Rappelez-vous, la bonne économie c’était le schéma marchandise-argent-marchandise. (Les marchandises se transforment en argent pour qu’on puisse avoir des marchandises).Puis, parce que le veau d’or rôde en permanence sur la planète, la fonction « échange » de la monnaie s’est pervertie, la fonction « spéculation » s’y est substituée avec pour moyen la fonction « conservation de valeur », instrument de stockage du temps et de la sueur. Le schéma Argent-marchandise-argent est advenu (la marchandise ne vaut que comme support et moyen d’acquérir de la monnaie)  et avec lui les idolâtres de la monnaie, à large bretelles et écrans colorés, capables d’acheter du blé alors qu’ils n’en ont pas besoin et qu’ils n’en prendront jamais livraison, pour jouer avec les cours, pour en tirer de l’argent !

Eiraku-Tsuho.jpgLes monnaies morales à la contre-attaque !

Alors, pour lutter contre le fléau de l’argent « roi », règne des banques et de leurs billets, pour aussi lutter contre la démence des économies qui s’éloignent de l’homme et le laissent sans emploi, on a vu se multiplier les initiatives de monnaies morales. Des monnaies communautaires du genre SEL (systèmes d’échanges locaux) sont nées.  Ces initiatives, œuvres de gens et de groupes créatifs, sont parfois appelées « alternatives ». Leur objectif ? Mettre justement de l’huile dans les rouages, faciliter le passage de marchandises à marchandises, de services à marchandises etc. etc.  Les monnaies alternatives reposent sur l’idée que l’argent, qui ne vaut que pour favoriser le commerce des gens,  doit « brûler les doigts ».

Mieux, des monnaies fondantes, tel le Chiemgauer, le SOL, ont été inventées. Plus longtemps, on les conserve, moins elles valent en pouvoir d’achat. Les détenteurs de ces monnaies ont donc une responsabilité : les faire circuler. On ne peut pas les mettre de côté, les stocker avec peut-être l’intention  qu’ils feront des petits puisque leur perte de valeur est programmée. A qui profitera la valeur perdue de cette monnaie. Elle sera affectée à ceux qui sont dans le besoin. Ainsi réhumanise-t-on l’économie et la fonction monétaire.

Cette idée n’est-elle pas fantastique ? Une monnaie qui se consume faute d’avoir servi à consommer ! Consomption de la monnaie faute de consommation des marchandises. Le socialisme dans toute sa portée marxienne originale est là, tout prés, à portée de bourse et de porte-monnaie. Mieux encore, le Chiemgauer, cette monnaie fondante, vient du pays du vrai argent, le pays du Deutsch Mark, toujours vénéré, toujours pleuré dans les chaumières allemandes depuis que l’Euro a été imposé.

Ce système est à l’opposé d’un autre système de déperdition de la valeur de l’argent : l’inflation. Ce monstre hideux et aveugle, qui prélève sa dîme sur le pauvre et ruine ceux qui n’ont que leurs salaires et une maigre épargne.

2228-monnaie-7c2a8.jpgLa monnaie de Garage, pour retrouver la monnaie !

 Ces monnaies alternatives, ce sont de vraies monnaies de « garage ». Comme il y a des vins de garage, bien sûr ! Ces  vins extraordinaires, nés de vignes élevées dans l’amour du ceps et de la grappe, après une cueillette où grain après grain, le fruit a donné son meilleur. Vins issus du pressage et non pas de l’écrabouillement, puis maturés dans de vrais barriques fabriquées de la main de l’homme et non dans des cuves en béton ou en Inox. Ces vins qui donnent une petit centaine de bouteilles par an, à tomber à la renverse (dixit Parker, qui a eu la chance de tomber sur une fiasque et lui a tout de suite mis 21/20).

Les monnaies dites alternatives, ce que nous appelons ici, des monnaies de garage, se conformeront aux préceptes d’Aristote et même de la Charia ! Elles ne pourront servir à remplir les matelas et les bas de laine. Elles ne seront pas là pour conserver de la valeur, et par voie de conséquence, ne permettront pas au crédit de surgir. Quand le crédit nait, le peuple souffre. Et s’il faut parler de morale, n’en est-il pas dénué celui qui croit pouvoir stocker le temps et le travail sur un bout de papier trop coloré ? Et celui qui voudrait vivre sur le crédit qu’il ferait, sur les intérêts qu’il encaisserait ? Et celui, dont l’arrogance ultime crierait au ciel que la monnaie est installée dans l’éternité des chiffres et qu’elle prétend conserver la valeur et le temps quelque soient les intentions des hommes et les accidents du monde?

Mais au fait, que dit-on ici de l’Euro ? Les monnaies morales seraient la monnaie rendue à sa vraie fonction ? Les choses sont-elles si simples ? N’y a-t-il aucun risque de confusion ?  Que doit-on faire de cette idée de Dostoïevski  « l’or serait de la liberté frappée ». Ne parait-on pas  l’Euro de toutes les vertus lui aussi, les vertus morales incluses ? Pourtant, ce n’était pas une monnaie de garage ! En appeler à l’Euro, c’était il y a encore quelques mois, n’était-ce pas  en appeler à l’universel contre le particulier. On croyait entendre les invocations de Michelet au nom de la liberté, au nom de la modernité ?  La vraie monnaie morale, n’était-ce pas justement l’Euro qui faisait litière des égoïsmes nationaux. En fait de monnaie qui perd sa valeur dans le flux du temps tumultueux, le souvenir n’était-il pas cuisant de ces monnaies qui avaient fondu dans nos poches. Le franc qui permettait à peine de s’acheter une demi-pinte d’ale en Grande-Bretagne. La lire qui alourdissait les portemonnaies de ses multiples  pièces inutiles …pour que la valeur fonde comme crème glacée au soleil, il n’était pas besoin d’en appeler aux monnaies alternatives ! 

Entre l’euro, les monnaies de garage et le retour de la morale dans la sphère financière … nous voilà bien !

monnaie, pascal ordonneau, économie, finance, crise, point de vue, philosophieLa multiplication des monnaies pour secourir l’Euro!

On voit bien qu’il faut être à l’aise avec une monnaie faute de quoi, le commerce et l’industrie hésitent, le consommateur retient son billet dans sa poche. Les Irlandais, les Portugais… et les Grecs aussi, avaient vu dans l’euro un vrai monde d’opportunités. Maintenant, l’euro n’est plus pour ces pays l’ouverture vers le vaste monde. C’est devenu une charge. Pire, alors qu’il faut le défendre, l’euro est perçu comme la source des nombreuses faiblesses qui minent les pays européens ?  Encore pire, les plus riches font mine de vouloir s’en aller et/ou revendiquent de pouvoir ériger des murs afin que la monnaie demeure là  où elle est, afin de la retenir et ne pas la partager.

Comment peut-on vouloir être à la fois universel et particulier, être dans le monde et demeurer dans  sa coquille, participer aux grands courants et rester à l’ancre dans les eaux tranquilles d’une baie, bien à l’écart ? C’est bien ici que le débat se noue.

Et si on faisait preuve d’imagination ? Prenons un exemple : dans la région parisienne les prix de l’immobilier explosent, entre autres raisons il y a le flux incessant d’investisseurs étrangers qui déversent leurs euros sur le marché.  Si la région parisienne avait sa monnaie, on va dire le Parisis, convertible en Euro et rien qu’en euro.  Et si les transactions dans l’immobilier n’étaient recevables qu’en Parisis…les étrangers seraient obligés d’acheter du Parisis contre Euro. Ils feraient monter les cours du Parisis… l’immobilier parisien leur serait plus coûteux. Mais les prix, exprimés en Parisis demeureraient inchangés. L’euro ne serait plus pour les franciliens à l’origine de l’explosion des prix. Au surplus, leur pouvoir d’achat à l’égard des autres régions se renforcerait.

Imaginons la Catalogne dont le désir d’indépendance est actuellement si fort. Dotons-la d’une monnaie à elle, le Troubadour, et riche comme elle est, laissons le troubadour monter contre euro. Les Catalans n’auraient plus à se plaindre d’être la poche profonde de l’Espagne puisqu’en s’appréciant, le Troubadour renforcerait leur pouvoir d’achat à l’extérieur de la Catalogne. Cerise sur le gâteau, ils seraient protégés contre l’inflation, payant moins cher leurs achats à l’extérieur du pays catalan.

Imaginons le Portugal, qui referait de l’escudo nouveau… et qui énoncerait que les salaires et les marchandises, comme les biens immobiliers ne peuvent être honorés qu’en escudos… on aurait là une monnaie de grand garage ! Et en Belgique ! Le terrain est bien préparé pour que surgissent deux monnaies de garage supplémentaires (au fait les bières de garage aussi existent !). Ces pays se sentent menacés par la force de l’euro ? L’Ecu Wallon, et le Flamand jaune,  et l’escudo nouveau, perdant de la valeur contre euros, l’apport de capitaux serait stimulé et les exportations plus faciles. 

monnaie, pascal ordonneau, économie, finance, crise, point de vue, philosophieUne Monnaie Parker ?

Dans cette fable, qui se développe toute seule, en toute logique, remarquons que pas un instant n’a été évoquée l’idée que l’euro pourrait être abandonné !

On a suggéré l’émission de monnaies, un peu étranges, l’escudo nouveau, le Parisis, circulant en même temps que l’euro et non pas concurremment. On n’a jamais dit, « de l’euro faisons table rase et demain seront les monnaies de garage » !

Pourquoi rompre avec le concept même de l’Euro ? C’est inutile ! L’Euro, qui est fort, va bien avec les forts. Laissons-le-leur. Au surplus, cela fait bien longtemps que l’Euro est la monnaie dans laquelle les banques aiment se parler, échanger, spéculer. Conservons-le, même si, comme mon père le disait« Pour les petits, l’Euro est trop fort ». Justement, conservons-le pour les forts.

En revanche, l’euro ne doit absolument pas être conçu comme le cilice qui fait venir le sybarite dans les voies du seigneur, comme le fouet qui fait s’abimer en extase le flagellant. Dit en termes moins fleuris, l’euro ne peut pas être pour les européens le risque d’être laminés et transformés en européen abstrait et désincarné. La France sait ce que c’est que de transformer des provinciaux aux parlers nombreux et chaleureux en français conceptuels au parler pointu. Les français  n’ont pas été  très heureux de voir leur pays se désertifier et chaque provincial ambitionner de devenir parisien !

Donc, revenons à l’idée un peu poétique qui consisterait à inventer les monnaies de garage pour …. sauver l’euro.

Une monnaie pour la Catalogne ne veut pas dire que l’euro n’existe plus. La dollarisation d’un pays n’a jamais impliqué l’usage systématique du dollar dans l’ensemble des transactions commerciales. Il est même arrivé qu’une monnaie, sous un même nom cache deux taux de conversion en une troisième. C’était le cas du dollar au milieu du XIXème siècle qui, lorsqu’il était émis par une banque de l’Ouest, ne pesait pas le même poids d’or que lorsqu’il était émis par une banque de l’Est. Résultat : l’Ouest attirait l’épargne de l’Est !

monnaie, pascal ordonneau, économie, finance, crise, point de vue, philosophieDes zones monétaires AOC ?

Il est temps de proposer : la Commission Européenne aura la responsabilité du sujet : définir à l’intérieur de la Zone euro, des zones « Parker ». La liberté est à Europe ce que la beauté est à Venus.

Il y aurait ceux qui décideraient d’être Euro, du haut en bas, petits et grands, entreprises et pouvoirs publics. A leurs risques et périls, mais aussi à leurs bénéfices, car chez eux se trouveraient nécessairement les grandes banques, les grands marchés financiers, les grandes compagnies d’assurance etc.

Il y aurait ceux, qui ont envie, pour longtemps ou pour un petit bout de temps, d’être entre eux. Comme on se resserre, devant le cantou, les uns contre les autres, quand il fait froid. Ceux qui veulent se protéger contre les grands vents qui balayent la planète. Ceux-là  pourraient décider de prendre une monnaie pour eux, locale, uniquement convertible en Euro (il ne faudrait quand même pas que les Etats-Unis viennent dollariser ces braves gens… il y a aussi le danger chinois…sans parler des mafias en tous genres) avec un taux de change fixe… jusqu’au moment où il serait décidé un nouveau taux de change !

Pour éviter des gredineries ou des palinodies, on dirait qu’il y a des critères. Qu’il faut au moins 1million de personnes concernée par chaque projet (il y aurait une exception pour le Luxembourg !). On dirait… mais tout ça est connu. Chaque fois qu’il y a un projet européen, il y a des commissions, des rapports, des présidences qui tournent, des sherpas. Simplement, il faudra aller vite, c’est la survie de l’Euro qui se joue ici.

Il y aurait une prudence à toujours garder à l’esprit. La multiplication des monnaies n’enrichit pas sans risque : « trop de monnaies, tuent la monnaie »

Pascal Ordonneau


 

06/12/2010

Cantona et les banques : coup au but ou or en barre ?

photos-jean-marc-lubrano-illustre-mecanique-c-L-12.jpgL'économie à l'inverse de la physique des collisions n'est pas réservée à quelques élites isolées. Ouverte sur le monde et les hommes, elle admet à sa pensée, tous les esprits de bonne volonté. C'est ainsi qu'un grand footballeur est en passe de forger le Cantonisme, nouvelle vision de l'économie du billet de banque et de la liquidité.

Penser la Banque et la finance est une noble tâche : et pourquoi pas Cantona ? Les grecs n’ont pas hésité à se pencher sur le sujet. Aristote ayant émis des choses définitives sur la question, les philosophes s’y sont mis. Les scientifiques aussi qui n’ont eu de cesse, des siècles durant, de chercher à transmuter le plomb en or. Les artistes ont donné de leurs œuvres qui, en maints et maints tableaux, ont fait pleuvoir l’or à verse sur Danaé, qui ont représenté à l’envie le Changeur d’or et se femme et portraituré tous les banquiers Bertin de tous les temps, sans jamais rechigner à transformer leur art en or.

Les politiques… ah ! Les politiques ! bien sûr ! À commencer par les autorités, les rois, les empereurs, puis les présidents, les ministres premiers ou pas, chacun y est allé d’idées nouvelles et d’inventions extraordinaires pour que l’or coule à flot, que la monnaie coule, abondante comme le Nil ou le Gange et que la richesse se répande sur le monde comme la manne sur les croyants.

Eric_Cantona-1996_1506629i.jpgC’est qu’à l’inverse de la culture du blé ou de la vigne, ou de l’élevage des poulets en batterie ou en plein air, à l’inverse de l’exploitation du charbon, de la transformation du pétrole en divers produits hydrocarburés, on peut faire de la banque et de la finance sans se soucier de techniques modernes ou du savoir-faire des anciens. La banque et la finance sont de l’intellect pur, du cerveau qui carbure. Il n’y a pas de limites physiques ou mécaniques à la pensée sur la banque et la finance.  En fait, n’importe qui peut avoir des idées sur la question. C’est un peu comme l’équilibre budgétaire dont on nous dit depuis quelques temps qu’il doit être à l’image de la ménagère modèle, qui ajuste ses dépenses à ses recettes, sans chichis et sans prise de tête ! Alors ? Pourquoi pas Cantona ?

Cantona est un des rares Français qui ait gagné ses lettres de noblesse en Grande-Bretagne achevant même  sa carrière anglaise avec un surnom de valeur dans une monarchie : «le King ». Au surplus, bien que français, il a été capable d’exercer son métier avec des Anglais qui sont, et les inventeurs, et les spécialistes des coups de pieds dans le ballon. Les Anglais, gens pratiques, n’ont pas imaginé que ce « King » pourrait soigner des écrouelles, ils ont vu les choses telles qu’elles sont : le « King » était de l’or en mouvement. Celui qui fait venir la pluie d’or. Alors… pourquoi un homme qui a été capable de faire de l’or avec des coups de pieds serait-il illégitime à penser la banque et la finance ?

Il est vrai qu’on peut être surpris. Le Cantona que nous connaissions courait sur le gazon vert après un ballon rond. Aujourd’hui, Cantona s’est lancé dans un sport rare : le Bankrun. Courir vers des guichets pour aller chercher ses ronds. Le football ne paierait-il plus ? Qu’est ce qui fait bouger Cantona ?

eric-cantona-egerie-l-oreal.jpgRéhabiliter le liquide et courir pour de l’argent

En France, le liquide est banni depuis 1967. Il a un goût aigre et amer. Goût de la faute. Goût du péché. C’est à ce point que des voix s’élèvent parfois pour que la fabrication de billet de banque soit interrompue. N’est-il pas choquant de subventionner la culture du tabac quand on lutte contre le cancer du poumon ? N’est-il  pas choquant de tolérer les matières grasses dans l’alimentation quand on sait à quelles pathologies sont exposés les obèses ? Ne sont-ce pas les billets de banque qui permettent l’économie de la drogue, de la concussion de la corruption, en bref, l’économie de l’argent sale. La France a mis au ban les billets au contraire de l’Angleterre où, en matière d’argent,  les mœurs sont plus légères. Le paiement en argent liquide, en billets de banque, y est une pratique courante.   Cantona n’y a-t-il pas pris des habitudes ? Ayant appris à l’aimer, le King aurait décidé de réhabiliter le liquide, le cash, le blé, l’oseille et son support préféré : le billet de banque. C’est une première hypothèse.

On peut penser aussi  à la version « sport ». En Angleterre, comme dans tous les pays anglo-saxons où le sport est roi, il y a une variante de la course à pied qui s’appelle le bankrun. C’est une pratique assez rare, mais quand elle a lieu, elle frappe tout le monde. Ce n’est pas un sport de spécialiste, il y a là de la place pour les amateurs. Cantona  a assisté à sa dernière manifestation européenne qui s’est déroulée en Grande Bretagne. Organisé par la  Northern Rock Bank en 2008, lorsque des bruits ont couru sur sa faillite prochaine, le Bankrun sur les guichets de cette banque  a ouvert les yeux de Cantona. Ainsi donc, s’est-il dit, à coté du Beach Ball, il est d’autres exercices physiques populaires où le monde du sport s’allierait à celui de l’argent. On lui avait aussi parlé des traders, ces types qui peuvent gagner autant qu’un footballeur même quand ils ratent leurs coups. Et il a tout mélangé, le Bankrun et le fric qu’on peut se faire en tant que sportif, et l’organisation d’un nouvel évènement sportif.

806444-967321.jpgContre Madoff et le Fisc, un seul slogan : rendez nous l’argent !

Peut-être est-il d’autres raisons, plus terre à terre, où l’intérêt personnel trouve à s’exprimer mais aussi où l’expérience acquise sur le terrain de la banque peut profiter aux autres. Son appel à la récupération des soldes des  comptes en banque sonnerait comme un appel à l’honnêteté et au respect des épargnants. Cantona aurait très bien pu s’être fait refiler de mauvais produits financiers par une banque !  Rappelez vous Enrico Macias, l’homme qui, il y a peu encore, faisait de l’or avec sa voix comme Cantona le faisait avec ses pieds. Victime des agissements d’une banque islandaise ! 20 millions d’euros perdus selon le Figaro !  

Imaginons le pire. Cantona ayant reçu son bonus anglais aurait souscrit un produit financier d’enfer, chez Madoff, proposé par une banque Irlandaise, par exemple. Eh bien, Cantona ne peut pas être content des conseils de son banquier. Et il le dit à sa façon « les gars, tant que vous n’avez pas perdu votre fric dans les produits conseillés par les banques, foncez, récupérez votre pognon, mettez le dans vos fouilles, et vite, sous le matelas, c’est plus sûr que tous les CDS, les Trackers, les produits dérivés de la Terre. »

Il est un cas de figure qu’on ne peut pas ne pas évoquer, ne serait-ce que pour en montrer l’impossibilité. Cantona aurait été très contrarié par une banque française et aurait décidé, pour la punir, de récupérer en liquide tout le fric qu’il avait stupidement laissé sur son compte. Or, justement, comme on l’a fait remarquer un peu plus haut, en France, le Cash est à peine autorisé. Si vous faites l’objet d’un contrôle dans la rue ou ailleurs avec, dans votre poche un peu plus de liquide qu’il n’est nécessaire pour acheter une baguette de pain, on vous dénonce à Tracfin et vos ennuis commencent.

Alors, comment faire pour récupérer du liquide sans être compromis ? C’est simple ! Il faut et il suffit que la détention de liquide devienne le signe, le symbole, le porte-drapeau d’une contestation politique honorable. Donc, il faut lancer un slogan qui pourrait se résumer ainsi : « rendez nous notre argent, banquiers corrompus, vendus, banquiers vampires, qui nous condamnez à l’austérité en raison de vos fautes, de votre avidité et de votre cupidité ». Il vous suffit d’un peu de réputation (l’exposition médiatique, comme on dit maintenant) et l’émeute démarre. Tout le monde file vers les guichets bancaires pour exiger les sous (rendez nous notre argent !) et, lui, Cantona, se faufile et fait comme tout le monde: il demande ses millions d’euros en petites coupures sans remplir le formulaire bancaire obligatoire pour toute sortie d’argent.un peu importante

Cantona, on le voit bien, n’a pas une raison de lancer son mouvement, il en a plusieurs. On voit aussi qu’il peut avoir quelqu’un intérêt à cela, mais aussi qu’il peut se targuer de la défense et de l’illustration d’objectifs élevés et nobles. Cantona serait inspiré par une mission au service du public ?

le_chat_argent.jpgSolidarité avec les Islandais et les Irlandais : le Bank run pour tous

Pourquoi, ne s’exprimerait-il pas par solidarité avec les Islandais et les Irlandais qui ont été ruinés par les délires de leurs banques. Prenons le cas des Islandais. Ils auraient bien voulu faire un bank run, les Islandais. Leurs banques ont toutes fait faillite après avoir fait à peu prés tout ce que des banquiers un peu professionnels n’oseraient pas même imaginer.  Leur problème, c’est qu’une fois le Bank run accompli. Une fois qu’ils sont sortis en courant avec leurs économies converties en billets de banque où peuvent-ils bien aller ?

Le pire : ils se mettent à tourner dans leur Ile et cherchent des geysers au pied desquels dissimuler leur liquide. Au mieux : ils vont se jeter dans la mer avec un sac de billet et essayer de rejoindre le continent… ce ne serait pas une très bonne idée. Le continent est vraiment loin, et puis, imaginez un Islandais qui débarquerait au Havre avec deux caisses de billets islandais ! Il aurait bonne mine ! Qui voudra les lui prendre, ses billets islandais ? Les commerçants n’en voudront pas. Il ne pourra même pas s’acheter une baguette de pain avec tout son liquide. S’il a retiré tout son argent des banques ce n’est pas pour aller demander à une banque française de prendre ses billets et de les transformer en euros !!!!  On ne peut cracher sur les banques en Islande et aller leur lécher les bottes en France. Notre Islandais, se trouverait tout simplement crétin avec sa caisse de billets. Il n’aurait plus qu’à repartir dans l’autre sens, à la nage, pour rejoindre l’Islande et les mettre sous son futon.

Et  la solidarité avec les victimes irlandaises des banques ? En Irlande aussi, les banquiers ont fait très forts, elles étaient fascinées par leurs collègues d’Outre-Atlantique. C’est qu’aussi, les Irlandais sont des américains. La seule différence, c’est qu’ils n’ont pas encore pris le bateau pour New York. Il faut reconnaître qu’il est plus excitant d’écouter la Fox et les brillantes idées économiques de Murdoch que de supporter le discours moralisateur de la Commission Européenne ! Et les voilà qui financent l’immobilier pire que les américains avec les subprime. Avec le même résultat… en pire ! C’est pourquoi, il y a panique dans les banques irlandaises.

Selon une confidence faite à Bloomberg par Mohamed El-Erian co-responsable des investissements chez  Pimco, un des plus importants gestionnaires de fonds au monde, « l’Irlande serait sur le point de connaître une ruée bancaire (« bank run ») majeure ». Une nuance cependant ! Il faut noter que les Irlandais, s’ils suivent les recommandations de Cantona, ne le font pas à « la joueur de foot ».  Ils retirent leurs dépôts des banques Irlandaises et uniquement des banques irlandaises…. pour les mettre dans d’autres banques, plus sûres ! Pas irlandaises quoi ! Donc être solidaire avec les Irlandais, de la part de Cantona, c’est, ou bien ne pas bien connaître les irlandais ou bien les confondre avec des Islandais.

irak-banque-bagdad_183.jpgEt si Cantona faisait de la nouvelle politique et de la nouvelle économie ?

Pourrait-on imaginer que Cantona ait lancé son mot d’ordre pour peser sur des décisions politiques dans une opération de chantage comme les Anglais savaient les pratiquer. Comme le dit wikipedia « Bank runs have also been used to blackmail individuals or governments” Par exemple, et nous reprenons en français les termes de l’illustre encyclopédie, en 1830, pour mettre dans la panade le duc de Wellington,chef du gouvernement, des opposants incitèrent les citoyens à un bankrun: "To stop the Duke go for gold!". Encore était-ce là pour une question de principes politiques. Dans le wild west américain, au beau milieu du XIXème siècle, lorsqu’on voulait faire sauter un concurrent banquier, rien ne valait une petite série de nouvelles déstabilisantes, de doutes qu’on faisait planer sur celui-ci… et les gens se mettaient à courir pour obtenir de leur or. « go for gold » !

Et si Cantona, était allé plus loin ? Sans le dire à personne ? Il aurait eu une idée qu’il aurait bien cachée. Une idée pour faire le bien. Une idée généreuse. Il est connu qu’il ne faut pas dévoiler tout de suite ses bonnes intentions. Les gens sont suspicieux et méchants. Ils ne vous croient pas capables d’altruisme. Essayons d’imaginer que Cantona œuvre pour le bien et qu’on ne le sait pas encore. Réfléchissons.

Après le Bankrun, une fois que les gens ont retiré leur argent, que se passe-t-il ? S’ils sont citoyens, il faut impérativement qu’ils aillent le mettre sous leur matelas. Il ne faut surtout pas qu’ils le dépensent. Pour que le mot d’ordre de Cantona marche et soit efficace, il faut absolument que cet argent retiré et transformé en billets de banque ne soit ni consommé, ni investi, ni rien du tout. Il faut qu’il soit retiré de la circulation ! La raison est évidente. Si on veut faire la révolution en renversant ses piliers, les banques, il ne faut pas que l’allié des banques, le marchand, l’industriel, les fabricants de produits en tous genres, viennent à leur secours. Or, si ces gens-là reçoivent des billets de banque en paiement des achats et des consommations et des investissements, ils sont tout à fait capables de courir les déposer en banque. Un boutiquier est un boutiquier, il ne pense pas révolution comme Cantona…. Et du coup toute l’efficacité à attendre du Bankrun serait perdue.

Donc les billets dans les matelas ! Au fait! Pas d’achat d’or non plus, car le résultat serait le même que plus haut. Sauf hypothèse où l’or est acheté à un étranger. Dans ce cas, les billets étant envoyés à l’étranger, on peut dire que le retrait des dépôts serait complet. En lieu et place des billets sous le matelas, il y a aurait de l’or caché dans les caves des pavillons et des fermettes.

2010120517120398.jpgBanque Cantonale ou banque Cantonnière ?

Poussons encore le raisonnement et nous allons retrouver la pensée Cantonienne (pas « cantonale », cela fait vraiment trop Suisse ! ni « cantonnière » cela fait casseur de cailloux). Pourquoi tout mettre sous les matelas ? C’est dangereux. C’est déjà imprudent de se promener dans les rues avec des billets de banques entassés dans un sac poubelle ou une sacoche usagée. C’est encore plus déraisonnable de les confier à un matelas où ils sont à la merci d’inondations, d’incendie, des farces des enfants qui pourraient les confondre avec les billets du jeu de Monopoly et des voleurs. Ces derniers sont toujours informés et vont généralement chercher les billets là où ils sont les plus nombreux.

Où donc mettre tout cet argent ? Il est clair que les billets de banque obtenus en paiement des dépôts ne peuvent pas être déposés dans d’autres banques, étrangères.  Il ne s’agit pas de ne faire sauter que les banques françaises dans l’esprit de Cantona ! On ne peut pas imaginer qu’il veuille faire la peau du système bancaire français pour laisser le champ libre à l’anglais et à  l’allemand !

Cantona, veut aller plus loin encore: créer une banque, une banque pour le peuple, avec le peuple, dans le peuple. Pas une banque populaire puisque celles-làcomme les autres sont dans le collimateur de Cantona! Une vraie banque du peuple qui serait le conservateur et le garant de l’argent du peuple et qui le consacrerait à de belles et bonnes choses. Par exemple, cette banque pourrait consentir des milliers de microcrédits sans intérêts à des gens méritants, français, qui pourraient ainsi équiper des boutiques, acheter des machines, créer des commerces, recruter des ouvriers etc… français. Ce serait même la condition de l’obtention des prêts. Ça serait un beau commencement dans l’altruisme bancaire et financier.

Allons encore plus loin. En ce moment, des gens réfléchissent à des monnaies alternatives, à des monnaies qui serviraient uniquement au commerce humanisé et non pas au commerce des marchandises, à l’économie de la proximité et non à celle de la mondialisation et des firmes multinationales, une monnaie pour les vrais gens dans la vraie vie et non une monnaie pour les traders fous et leurs écrans multicolores au sein d’un monde virtuel.

Cantona ne nous aide-t-il pas à lancer une méditation sur une nouvelle économie ? Où le meilleur prix n’est pas le plus bas mais celui qui fait le plus plaisir à votre voisin. Ne sont-ce pas des produits à Valeur Retirée que ceux-là où les coûts de production sont les moins élevés. On voit bien qui en profite : chinois, indien, tous ces gens dont la vie est privée de tout, des gens pour qui le bonheur ne coût pas cher du tout. La vraie valeur ajoutée ne serait-elle pas là où les coûts sont trop élevés de 30 ou 60%, mais où on emploie des ouvriers français. Payer trop cher un produit pour que chacun ait un emploi, n’est-ce pas souhaitable ? Les billets déposés dans la banque Cantona pourraient servir de couverture, de garantie à cette nouvelle monnaie, à ces nouvelles monnaies, on pourrait même les appeler FrancsVintage émis en Ile de France, Altermark pour les Alsaciens, Vinci Lira dans le comté de Nice, Sesterces nouvelles de Provence…  

Et bien, la voilà l’idée sous-jacente de Cantona, cette idée qui vient de son étude approfondie de l’homme et de la monnaie, cette idée qui viendra les réconcilier.

La banque Cantona, conduirait à deux choses :

  • Décongeler le liquide : remettre en circulation de masses de dépôts figés et stockés inutilement. Sur les comptes des banques. Clairement, les héros monétaires qui suivraient Cantona, perdraient l’usage de ces quelques billets. N’est-ce pas justement ce que souhaite Cantona en créant sa Banque. Dédier une liquidité inutile, superflue, excédentaire au refinancement de l’économie, la vraie, l’économie des hautes valeurs ajoutées.
  • Liquider l’économie de marché, inhumaine et internationale. Elle autoriserait, enfin la mise en œuvre d’une économie protégée, régions par régions. On resterait entre nous. C’est vrai ça. Qu’a-t-on vraiment besoin de voir arriver tous ces produits chinois, indiens et brésiliens ?

Pascal Ordonneau

08/11/2010

Et si on suivait, pour les obèses, la même politique que pour les fumeurs ?

 

arton1789.jpegIl y a quelques mois, dans un article consacré aux fumeurs, qu’ils fussent actifs ou passifs, on pouvait lire « Récemment, certaines compagnies aériennes, ont prétendu déployer leur contribution à la réflexion « passif/actif », en faisant payer double tarif aux obèses…On voit bien que le motif apparent est du même ordre que dans le cas du fumeur.  Les non-fumeurs incommodés par le comportement des fumeurs primaires .... » Etc. etc. (Pascal Ordonneau, dans kritiks du 14 juin 2009).

S’il peut paraître imaginable qu’un fumeur exhalant sa fumée provoque une inhalation incoercible chez les non-fumeurs aux alentours, il est plus délicat de démontrer que les obèses en action, c'est-à-dire mangeant, induisent un automatisme de l’absorption de nourriture chez les non-obèses du voisinage. Il est donc difficile d’extrapoler de la problématique des fumeurs passifs une problématique des obèses passifs, soit : des non-obèses atteints d’obésité parce qu’ils cotoient des obèses.

Il n’en reste pas moins que la question des rapports entre obèses et non-obèses se posent dans des termes très similaires à celle des rapports entre fumeurs et non-fumeurs et les décisions récentes prises par les compagnies aériennes citées plus haut imposent une réflexion générale.

Une question lourde… de conséquences

C’est d’autant plus urgent que la question de l’obésité a pris, ces derniers temps, une dimension dramatique supplémentaire avec le roman d’Amélie Nothomb, sur la guerre en Irak, ses horreurs et les stratégies d’opposition pacifiques adoptées par de simples soldats. Ces derniers choisiraient (mais il s’agit d’une fiction) l’obésité plutôt que de recourir à la mutilation, technique tristement célèbre pour s’opposer aux guerres impopulaires. Plutôt que de retrancher quelque chose à leur corps pour le rendre inapte, ils viseraient le même résultat, en ajoutant beaucoup de choses à ce corps.

Le fait qu’il s’agisse de soldats américains confère à cette stratégie une connotation culturelle forte. Les obèses, aux USA, constituent la minorité la plus importante, devant les Afro-américains et les Hispaniques. Minorité qui pourrait devenir majorité : une étude de 2007 estimait qu’en  2035, la part des obèses aux Etats-Unis, serait de 37% pour les hommes et 44% pour les femmes, âgés de 35 ans

Déjà, Paul Claudel, dans son ouvrage sur la dépression de 1929, citait les propos durs, mais clairs, d’un avocat américain, Clarence Darrow. "Nous sommes un peuple de graisse. Nous ne pensons qu'à notre graisse. Nous ne pouvons parler que de notre graisse. La seule chose au monde que nous désirions est un peu plus de graisse!" En quatre-vingt ans la situation ne s’est pas améliorée et Clarence Darrow, s’il revenait, se jetterait immédiatement du haut de l’Empire State Building.

Super-Mc-Do.jpegAutrefois, les obèses étaient des gros sympathiques !

S’agit-il d’un hasard, d’une manœuvre sournoise des géants de l’agro-alimentaire américain ou d’une stratégie sociale inconsciente adoptée par une part croissante de la population US, contre quelque ennemi social, les castes dirigeantes, les riches etc. ? C’est ce qu’il faut investiguer.

La question avait déjà été traitée en 1930 par André Maurois « Filifer et Patapouf ». Dans ce livre pour enfants, André Maurois avait mis en œuvre toute sa créativité et sa liberté de pensée pour, finalement,  dessiner la société US du futur, conflictuelle et obèse.

Pourtant, dans ce conte, les Patapouf étaient des citoyens sympathiques, débonnaires et pacifiques. Ce n’étaient pas des gros par revanche, c'est-à-dire des minces ou des maigres aigris cherchant à prendre physiquement davantage de place faute d’avoir jamais eu une vraie place sociale, morale, économique dans la société.

Pourtant, dans l’imaginaire enfantin, comme dans l’esprit de beaucoup de générations, de sociétés, voire de civilisations, l’obésité n’était pas perçue comme un menace, une injure ou une forme d’immoralité. C’est bien connu, les enfants adorent les gros. Ils raffolaient de Carlos, ce chanteur qui a fait une partie de sa carrière en adoptant dans sa chair et, peut-être, dans son esprit, une carrure d’obèse! Rien de plus gai pour un enfant qu’un lutteur de Sumo ! Voudrait-on abattre une carte d’atout, voici la carte Obélix, mais aussi, la carte « magots chinois » et tous ces obèses asiates qui, par leur plénitude physique, leurs gros ventres rebondis et leur joues en ballons de football, faisaient la démonstration de leur réussite sociale et économique.

Les gros sont devenus obèses comme les fumeurs sont devenus des drogués.

Les fumeurs aussi ont longtemps été reconnus et estimés dans la société. Il faut penser à Malraux et ses cigarettes blondes, à Lucky Luke et sa clope vissée à la lèvre inférieure, à Marlene et son fume-cigarette… Ce n’est que très récemment qu’ils ont été mis au ban de la société, devenant ennemis publics numéro 1, mettant en danger de la vie d’autrui, diffusant les cancers de différentes sortes, menaçant l’intégrité des nourrissons. Quand une société est capable de faire passer une population de fumeurs sympathiques, décontractés ou sérieux à un statut de semi-criminels, il n’est pas étonnant que les « bons gros » mutent en obèses écœurants, ruisselant de graisses et d’excès en tous genres.

Et il est vrai que l’obésité est de plus en plus ressenti comme un anarchisme qui peut prendre des formes diverses, porteur qu’il serait d’une destruction des liens sociaux.

L'obèse démolirait les principes de l'économie classique ? Peut-être n’est-ce pas toujours conscient ? Peut-être n’y a-t-il pas cette détermination vengeresse, cette prise de position politique, telles qu’elles se manifestent dans le roman d’Amélie Nothomb ? Il n’en est pas moins vrai qu’en termes d’économie théorique, celle d’Adam Smith, de Vilfredo Pareto et de Léon Walras, qui peut dire qu'un obèse est un intervenant du marché au même titre que tous les autres, acheteurs ou vendeurs, atomisés, homogènes et égaux entre eux et ne pouvant individuellement pas peser d’un poids particulier sur les transactions des marchés et la formation des prix.

La compagnie d’aviation qui fait payer deux sièges pour un voyage d’obèse voit bien qu’il y a intrinsèquement un voyageur en excès. Les pages d’Amélie Nothomb évoquant la théorie des deux personnes dans le même corps sont emblématiques. Le boulanger qui vendra une baguette à un consommateur classique suivant la théorie de la « concurrence pure et parfaite » verra bien qu’un client obèse le confronte à un changement de nature de l’agent économique « classique ». L’agent économique obèse « pèse deux baguettes ». Ou bien, dit autrement, l’unité «baguette » en tant que produit de boulangerie devra, ou doubler de taille, ou se dédoubler pour assurer la satisfaction de la demande

chambers2-1.jpegLes obèses déforment les espaces économiques auxquels ils participent.

En définitive, les obèses modifient les conditions de fonctionnement de l’espace économique et en viennent même à le déformer. Ainsi aux Etats-Unis, l’explosion attendue des maladies cardio-vasculaires dues à l’obésité va entraîner la nécessité de nouveaux équipements et le recrutement massif d’un personnel médical spécialisé. Outre les questions classiques sur le transport des obèses, d’autres sujets font question : adaptation des sièges dans tous les lieux publics, modification des normes de construction: largeur des portes, capacité d’emport des ascenseurs, résistance des sols,  taille et formes des chaises, fauteuils, lits et canapés. C’est toute l’économie qui doit se réorienter et se réformer sachant que l’emploi des obèses entraînera nécessairement une hausse des coûts de production : la place supplémentaire qui devra leur être allouée se répercutera en coûts supplémentaires, les outils devront être adaptés, la forme des bureaux, la taille des claviers (les doigts obèses doivent trouver leur place)…

La guerre, elle-même, sera plus coûteuse à mener : les cockpits des avions de guerre, la taille des ouvertures de tourelles de char, la forme des gâchettes de flingues et même l’ergonomie des cartouches, trop petites pour les gros doigts, tout conduira à une poussée des coûts militaires à la hausse. Et peut-être, les formes des obèses interdiront-elles les poses martiales et, par conséquent, la guerre ?

L’obésité, version moderne de l’anarchisme et un instrument para-politique pour désorganiser la société et l’économie américaines, contaminerait de proche en proche l’ensemble des économies du monde occidental ; ne relève-t-on pas en France, depuis une quinzaine d’années, une progression régulière de l’obésité.  Anarchisme aussi que ce ralentissement du temps de l’action et de la consommation : les obèses se déplaçant lentement viendraient donc ruiner tous les efforts des sociétés modernes « pour aller plus vite », pour décider « vite », pour consommer à une vitesse d’enfer.

Inflation, obésité et bulles….

Plus on pousse le raisonnement au-delà du cas US et plus on voit  que l’obésité est une menace sur le plan économique : quelle différence, sinon de degré et non pas de nature, entre inflation et obésité ? Si les obèses triomphaient, alors, ce qui gonfle, ce qui fait grossir, ce qui inflate deviendrait une qualité. Le gonflement de la masse monétaire deviendrait une politique estimable. L’apparition systématique des bulles serait favorisée.  Seraient vouées à l’échec, les politiques dites de rigueur et d’austérité, fondées sur la restriction, le serrage de ceinture et la suppression des mauvaises graisses dans la société. Les entreprises ne pourraient plus « dégraisser leurs effectifs », ni l’Etat, les effectifs administratifs surabondants.

La société obèse est-elle donc pour demain ? Les obèses, sont-ils en mesure de transformer radicalement l’environnement social, de porter atteinte aux délicats équilibres sociaux et économiques, de modifier les comportements des citoyens sans possibilité de retour, de subvertir les principes de fonctionnement des agents économiques et, enfin, de bouleverser les conditions sanitaires de vie des populations quelque soit l’âge et le sexe.

 

La société, pour s’en défendre, devra-t-elle traiter les obèses comme elle a traité les fumeurs ? le débat vient à peine de s’ouvrir.  Seule certitude, il sera plus difficile d’être un obèse clandestin que d’être un non-fumeur hypocrite.

Pascal Ordonneau