12.11.2009
Et si on faisait des bulles ?
Ça y est, c’est reparti ! Les indices convergent tous. L’un d’entre eux, le prince des indices, l’Indice avec un grand « I », l’indice des bonus, nous annonce le deuxième acte ! Ce fameux indice qui dit que les banques américaines vont provisionner quelques 150 milliards de dollars de bonus à distribuer sur les activités de 2009. Bien sûr, ils ne vaudront pas 150 milliards de dollars 2008 ! Et 150 milliards de dollars ne vaudront pas grand-chose au rythme où le dollar décote actuellement. Il est vrai aussi que, pour faire comme les journalistes, on peut se consoler en se disant que trop de dollars tue le dollar ! Bien sûr ! bien sûr ! Mais quand même ! 150 milliards, c’est 150 milliards, çà fait beaucoup de pognons dans la poche des traders. On peut s’offusquer et compter le nombre de pays dont le PNB approche le milliard de dollars, ou bien se dire avec une pointe d’acidité, que les bonus que les banques américaines vont distribuer équivalent le PNB d’un pays comme l’Irlande. Ce serait mesquin !
Allons ! la seule chose qui nous importe ici est que l’Indice en chef, montre que nous sommes revenus au bon vieux temps. Celui qui se déroulait autrefois avec son cortège de fric, de trafics financiers ressemblant à des jeux videos et d’endettement gratuit. Nous sommes revenus au bon vieux temps de la bulle. Ce temps exceptionnel où on pouvait gagner beaucoup d’argent sans avoir les pieds dans le purin ni les mains dans le cambouis. Le temps de l’argent qui coule à flot, provenant de sources mystérieuses. Merveilleux temps où les jeux d’argent s’exprimaient en milliards de dollars, valsant de banques en banques, où il suffisait de tendre une sébile toute dorée pour écumer quelques centièmes de Basis points et se les flanquer dans les poches.
Ecoutez la rumeur douce des bulles qui s’échappent du chaudron de la finance. Pas de rapport bien sûr avec ces bulles fragiles que font les enfants en soufflant dans du savon et aucun rapport avec les bulles d’une bouteille d’eau pétillante. Ce sont des bulles financières. Elles sont accompagnées de leur cortège de bonnes nouvelles, les bonus, et de mauvaises nouvelles, les faillites de banque. Les Etats unis vont surement atteindre les cent banques en faillite pour cette année, et peut-être même dépasser ce chiffre. Un record sur les années antérieures. Il ne faut pas s’en inquiéter, ce sont les scories des anciennes bulles, celles qui ont bêtement éclatées par la faute de quelques comptables sans imagination. Ces bulles qui de-ci delà éclatent ne sont pas très importantes. Ce sont des banques ou des établissements financiers qui n’avaient pas d’importance…small enough to collapse.
Les cours remontent. Voilà un autre indice. Ce pourrait bien être un indice en sous-chef! On revient de loin ! Rappelez-vous la catastrophe de mars. Il y a beaucoup de gens qui se disaient que le fonds n’était peut-être pas atteint ! Que nous allions vers une crise de type 1929…et maintenant, où en est-on : 40% de hausse. N’est ce pas un bon indice ? Les raisons de ce retour en grâce des marchés financiers ? Les bénéfices des entreprises ? Mais non, bien sur ! Comme vous y allez ! Les entreprises, viennent d’être furieusement étrillées par la crise ! La vraie et bonne raison, c’est le torrent d’argent qui a été déversé sur toute la planéte, c’est ce Nil fertilisant le monde qu’on a laisser déborder comme une vulgaire baignoire, inondant ainsi, tous les acteurs de la vie monétaire et financière. Tout le monde sait bien que quand il y a beaucoup de quelque chose, ce quelque chose vaut moins ; pourquoi en serait-il autrement de l’argent ? Alors, plutôt que de conserver ce qui ne vaut pas grand-chose autant le transformer en quelque chose qui vaut un petit peu plus. On gagne au change. Alors on change ! Et les cours des actions montent. Monteront-ils davantage ?
C’est qu’ils sont encore bien loin de leurs plus hauts…il y aurait de la marge ? On pourrait faire davantage de bonus ? L’argent pourrait continuer à se déverser sur le vaste monde pour le plus grand bonheur des banques d’affaires américaines ? Pourquoi pas… pourrait-on se laisser aller à penser ? Pourquoi pas ? Les banques américaines les plus fragiles ne sont-elles pas évincées des marchés soit par faillite soit par quasi nationalisation ? Celles qui restent ne peuvent qu’être les meilleures. N’est-ce pas justice qu’ils engrangent maintenant le produit de leur sagesse antérieure ? Eh bien, il est vrai que les marchés ne les oublient pas ! Goldmann Sachs, accumule bénéfices sur bénéfices mirobolants. Normal ! Tous leurs concurrents ont été sortis des circuits de l’argent et des opérations à bonus.
Et les plus grosses deviennent de plus en plus grosses. Les grenouilles… que nenni ma mie, les banques américaines, les too big to fail… les qu’on sauvera toujours parce que si on ne le faisait pas le monde s’effondrerait, celle qui sont le pilier, l’arbre de vie, la colonne de tous les mythes. Ce sont de grosses bulles ? Et alors ? Quand bien même ce serait ! Tout n’est pas si massif ou solide dans l’univers ! On a bien entendu parler des géantes gazeuses. Pour être gazeuse elles n’en sont pas moins planètes ! On peut être une gigantesque banque et rester une banque ! Ce seraient des bulles ? Peut-être ! Mais en tout cas ce sont de belles bulles.
Tout ceci est bel et bon…mais, tout ce qui pétille n’est pas champagne et les bulles ne viennent pas toujours de la coupe ou de la flûte ! Les champs d’épandage, les boues glauques qui fermentent, les algues vertes qui pourrissent donnent aussi des bulles. Oui ! Les indices le montrent et on pourrait croire que çà pétille champagne. Ce que les indices ne disent pas, c’est que bientôt le Nil va se trouver à court de flotte.
Or il faut s’en convaincre : c’est pour bientôt ! Toute cette production monétaire sur base de taux d’intérêt effondrés ne durera plus longtemps. Le flot va bientôt s’arrêter, tous les gouverneurs de Banques centrales ne cessent de le répéter. Et quand le flot s’arrêtera, les bulles péteront. C’est la deuxième chute, dans la reprise en forme de W, parce qu’ici nous voulons être optimistes et ne pas parler de la crise en forme de M.
Pascal Ordonneau
14:02 Publié dans Finance & Crises, Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, article, art, critique, regards, possibilités
08.11.2009
Et si on exportait les prisons françaises en Islande ?
Les idées toutes faites nous tuent plus facilement que les pensées nouvelles, en matière intellectuelle et spirituelle, la prise de risque doit toujours être recherchée. La marche, n’est-elle pas un déséquilibre organisé ? Celui qui veut avancer ne doit-il pas se risquer à se casser la figure ? A l’opposé celui qui refuse cette prise de risque se transforme en statue.
Ce prologue pour traiter d’une question qui fera toujours mal : les prisons, leur implantation et leur gestion.
Et si les belges nous avaient montré la voie ?
Voici que les belges viennent de pulvériser les images et impressions communes. Ils ont attaqué la question de la prison en adoptant un angle novateur. Regard nouveau, nouvelles idées: la mission de la prison est de produire de l’immobilité, en termes économiques la prison est un lieu de stockage. La localisation de la prison est donc un sujet sans intérêt et en tout cas moins intéressant que la question du coût. Toute localisation qui assure le maximum d’immobilisation pour le minimum de coût est bonne à prendre. C’est une véritable révolution copernicienne que nos voisins viennent de lancer et de mettre en application sur la base d’un accord passé avec les Pays-Bas. Les prisons belges seront externalisées et délocalisées. Ceci rompt totalement avec l’idée que la prison est le paradigme de la société. La position belge renverse de nombreuses idées reçues.
Michel Foucault avait réinstauré les prisons à égalité avec les hôpitaux, les maisons de fous, les sous-préfectures etc. « Quoi d'étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons ? » disait-il, avec ce talent polémique qui a fait le succès de ses approximations. Quoi d’étonnant qu’un grand intellectuel brosse à grand trait un tableau de la société où la prison est le paradigme du bâtiment public ? Tout le monde s’y est laissé prendre. La prison focalisait un monde d’idées reçues.
Penser l’Hôpital est relativement commode. C’est un espace de production de la santé. À ce titre, il a beaucoup de points communs avec l’Usine. Outre le caractère technique d’espace de production qui déploie des réponses identiques à des contraintes semblables, ils sont traversés par des flux permanents d’hommes, de services et de marchandises, entrants et sortants et qui, par principe, n’entrent que dans la perspective de sortir. Dans les deux cas, l’accumulation de stocks est un signe d’inefficacité ou d’échec. Les malades de très longues durées, les vieillards qui sont parqués dans leurs lits ou sur des fauteuils roulants, tous ceux-là qui sont incapables de bouger, vivants ou morts sont autant de manifestations d’un ratage, comme les produits d’une usine stockés faute d’être vendus et qui sombreraient en « nanars » parce qu’inadaptés, trop chers, trop vieux ou trop peu fiables.
Peut-on étendre à la prison, comme Michel Foucault l’a si brillamment exposé, cette conception de l’Hôpital, sachant que la prison est l’objet de tous les désirs de pouvoir, qu’elle est le lieu où sont enclos ceux qui ont défié les pouvoirs et qu’elle est le symbole par excellence de l’exercice du pouvoir dans ce qu’il a d’ultimement contraignant. Si on suivait notre philosophe, tout militerait pour que la prison fût le plus prés possible des lieux de pouvoirs. La localisation de la prison serait donc surdéterminée !
Et si la localisation des prisons n’était qu’un sujet secondaire ?
C’aurait pu être une bonne idée, mais, non ! la prison ne ressemble en rien à l’Usine, ni à l’Hôpital. Une prison, c’est fait pour fabriquer de l’immobilité, pour reprendre les images industrialistes. Un hôpital, doit être dans la proximité la plus efficace possible des flux qu’il doit traiter, une usine et un tribunal de même. Une prison n’a pas à traiter de flux, elle est indifférente à cette contrainte de proximité. C’est dire que sa localisation est un aspect secondaire.
Si la prison ne peut pas être rapportée à l’usine, ni à l’hôpital, quelle est-elle ? Une partie de la réponse se trouve chez Michel Audiard « A partir de novembre, pour les clochards, il n'y a plus que deux solutions: la Côte d'Azur ou la prison ». Justement dit, l’hiver venant, la question est, pour cette catégorie socioprofessionnelle, de savoir où stationner pour éviter les souffrances liées aux frimas, aux blizzards, à la neige, à la pluie. Stationner, le mot est lâché. Pourquoi la prison ? Parce que c’est un bon refuge, un endroit qu’on utilise pour éviter de bouger. C’est un lieu de stockage, un lieu, où les flux sont réduits au maximum. Et de même, dans une prison, il n’y a pas de flux entrants et sortants. La mission d’une prison est d’éviter que bouge ce qu’on y a stocké. Une prison passoire est l’antithèse d’une prison. C’est un hôtel, une banque, un hôpital… où n’importe quoi de ce genre mais pas une prison. La localisation de la prison est donc un sujet sans intérêt et en tout cas moins intéressant que la question du coût
A ce stade, il faut maintenant oser. Ce que les belges ont été capable de concevoir, il serait quand même surprenant qu’une grande nation comme la France ne puisse pas le faire. La question porte sur l’éventuelle délocalisation et externalisation des prisons françaises, sur leur localisation, pour qu’on ait le plus d’efficacité et le moindre coût ?
Et si l’Islande était un bon territoire pour installer nos prisons ?
A priori, Il parait que la meilleure localisation est l’Islande. De la part de la France, ce serait un bel exemple d’entraide que d’y exporter les fonctions d’emprisonnement et de donner un coup de main à ce petit pays qui a eu tant de malheurs dans la crise financière et bancaire.
Parlons de coûts ! La devise locale s’est effondrée de 80%. Le prix du terrain à construire tangente zéro. Il y a de l’eau partout, ce qui est important pour la santé des prisonniers. L’activité volcanique réduit à peu de choses le coût de l’énergie consommée. L’émission de carbone peut donc être limitée. La main d’œuvre de gardiennage est disponible du fait du chômage et de la disparition des baleines. La compétence des indigènes dans le maniement du filet est rassurante pour ce qui concerne le retour des évadés. L’Islande est une île agréable et sympathique, à l’écart de tout, ce qui favorise l’immobilité (si les islandais avaient été mobiles, tout le monde le saurait et les USA auraient probablement été colonisés dès le 9ème). Le poète a dit « il n'y a point de laides amours, ni de belles prisons » ! Il est bien connu que le paysage islandais est plutôt sévère tendance sinistre, il ne pourrait pas être abimé par la présence des bâtiments pénitentiaires.
Tout concourt donc…et l’initiative belge nous montre le chemin.
Il y a pourtant une difficulté dans ce beau programme énonceront les esprits chagrins: la prison ne renferme pas que des condamnés à la perpétuité. Il y a des peines courtes, il ya des peines moyennes et il y a des longues. Le postulat, « il n’y a pas de flux, ni entrants, ni sortants » se trouve donc malmené. En réfléchissant, cet argument n’est que le sous-produit d’une lorgnette utilisée à contre-sens. Cela indique simplement que la peine longue légitime l’emprisonnement lointain, et inversement ! Donc l’Islande pour les longues peines (ou le Groenland) et l’Angleterre pour les plus courtes (ou l’Irlande). Selon la durée des peines, les établissements pénitentiaires seraient répartis sur des distances de plus en plus longues.
Et Les familles ? dira-t-on pour essayer de tuer une bonne idée dans l’œuf. La réponse est simple, ce sera pour elles une belle occasion de faire du tourisme. L’Islande qui est à la recherche de tous les moyens pour rembourses ses dettes ne manquera pas de faire des tarifs sympathiques et d’y ajouter activités sportives et ludiques propres à faire de ces visites de vrais moments de bonheur !
Les fameux esprits chagrins pourrait demander pourquoi on n’exporterait pas nos prisonniers ailleurs, en Afrique, ou même plus loin. Pourquoi ne pas penser à l’Atlas, au Hoggar….
Lorsque nous en serons là, une bonne et saine compétition entre pays d’accueil, aura déjà fait baisser les prix et réduira donc le coût de l’institution pénitentiaire. Le marché ira donc au mieux-disant. Le progrès que les Belges nous auront fait faire sera l’équivalent d’une révolution à la française.
Pascal Ordonneau
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18.10.2009
Fête(s)
(À la mémoire de Willy Ronis, un grand ami de l’Humanité.)
Mots. Le brouhaha n’y changea rien. Car soudain : « Le réel, c’est quand on se cogne. » Phrase de Lacan prononcée par un ami écrivain présent au village du livre de la Fête de l’Humanité, évoquant, sans fard mais avec une rage perceptible dans l’éclat de ses pupilles, l’actualité sociale, les destructions d’emplois, les suicides chez France Télécom… Dans chacun de nos mots, une évidente promiscuité. Impression diffuse de communion d’actes à-venir. « Que fait-on maintenant ? ajouta-t-il. La révolution, ça ne se décrète pas. » Le chroniqueur prit soudain conscience qu’il fallut une bonne dose d’écoeurement pour que cet intime en littérature, ancien partenaire de combat de Deleuze et de Guattari dans les années soixante-dix, éloigné de la « gauche de gauche », comme il dit, depuis plus de quinze ans, en revienne brutalement à des considérations de combat à ce point exprimées. « Il va se passer des choses, précisa-t-il. C’est désormais une évidence. Une certitude, au plus profond de moi-même. »
Engagement. Entrelaçant donc quêtes personnelles et aspirations collectives, misant sur les contreforts de sentiments affirmés qui finissent toujours par ouvrir des brèches dans les murailles psychologiques en apparence solides, bref, pour éviter que les lendemains ne nous effraient de trop, nous avons respiré à pleines bouffées cette Fête de l’Huma à nulle autre pareille, fouillant dans notre mémoire semblables souvenirs d’allégresses communes, nous référant, par la force des choses, à un passé si lointain (les années quatre-vingt ? soixante-dix ?) que toute comparaison nous parut sinon déplacée du moins prodigieusement imbécile. Le nombre. La foule considérable. L’intensité combative. L’ardeur politique. Le goût du débat. L’emprise festive… Tout y fut. Plus encore. Et puisque chacun y construit sa propre histoire, tout en relativité mais forcément symbolique et/ou significative, il nous faut bien privilégier, avec toute l’injustice que cela peut susciter, l’exemplarité de moments vécus en toute intimité. Après tout, nous écrivons aussi pour témoigner de nos émotions, pourquoi les taire. Alors nous repensons, par exemple, à cette création vécue aux Amis de l’Huma intitulée Tambours de la haute nécessité, une espèce de chao(s)péra dirigé par Bernard Lubat et toute sa compagnie, avec le comédien Denis Lavant, déchirant de gravité, lisant, narrant, criant les textes signés par Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, Quand les murs tombent, Manifeste pour les produits de haute nécessité… Un moment de tension porté au sublime de l’exigence par ces artistes à l’engagement rare. Dans cet art labyrinthique de l’esprit, quand se bousculent malgré nous quelques souvenirs de purs miracles puisqu’ils frappent l’imagination au coeur, nous repensons aussi à Robert Guédiguian, qui, à la faveur de son dernier film, l’Armée du crime, évocation des héros du groupe Manouchian avec lesquels il dit avoir été « du côté de la lumière », trouvait important de « proposer cette histoire comme modèle d’identification à des jeunes gens ». Et Guédiguian de suggérer : « La légende explique l’histoire. Je crois qu’il faut légender le réel. »
Fabrique. Le réel dit le monde qui avance. Qui avance très mal. La Fête nous le rappela à chaque instant : nous vivons l’ère des fabriques de grande détresse. Le peuple de la Fête n’en peut plus, veut que ça change, d’une manière ou d’une autre, pour modifier l’échelle des valeurs imposée par ceux qui nous dominent. Changer ce monde où un chercheur, quelle que soit sa nationalité, n’est évalué qu’au nombre d’articles qu’il parvient à publier dans les revues spécialisées exclusivement anglo-saxonnes. Où un footballeur compte plus qu’un prix Nobel de littérature ou de chimie. Où un préfet du pays de Voltaire et d’Hugo ne reçoit satisfaction de sa hiérarchie que par le nombre d’expulsions qu’il parvient à réaliser par mois. Où des ministres le lâchent par les mots, par les gestes. Où un agent de police reçoit les félicitations dès qu’il dépasse un certain nombre de contraventions. Un monde où un livre n’est jugé « bon » que par ses chiffres de vente (imaginez la position singulière du bloc-noteur, lui-même coauteur d’un des best-sellers de l’été). Où le poids d’une émission de télé se pèse en Audimat. Où la qualité d’un film n’apparaît aux yeux de beaucoup qu’à partir d’un certain nombre d’entrées. Où bientôt nos enfants auront une valeur faciale indexée sur le nombre d’amis répertoriés par MSN ou Facebook. Un monde où « le chiffre n’est plus un mot de passe mais un mot d’ordre » (Régis Debray). Où la plupart des rapports humains deviennent actes tarifés. Où tous les coûts sont réduits. Où l’on finit par vendre les services publics à la découpe. Pendant que d’autres, Rolex aux poignets, insultent les masses à coups de slogans publicitaires débiles pour mémères apprivoisées.
Jour le jour. C’est dans la faille creusée par cette réalité que, pendant ce temps-là, les salariés se tuent de désespoir… Et peu de personnalités (euphémisme) pour dire ne serait-ce qu’un petit mot de sympathie, de compassion ou de rage, à la mémoire de cette jeune femme de France Télécom de trente-deux ans, tuée par la souffrance au travail, sacrifiée, parmi d’autres, par les moeurs impératives du capitalisme. Imaginez un peu que cette femme ait été la traductrice de Nietzsche ou de Shakespeare, alors là, oui, elle eut reçu les hommages de la haute et le ton qu’il faut pour le dire du côté de Saint-Germain… Allez, une citation de Robert Guédiguian pour conclure : « Si on ne pense pas qu’un jour le monde appartiendra au monde, on ne peut pas se battre au jour le jour. » Qui dit mieux ?
Jean-Emmanuel Ducoin
20:16 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, journalisme, critique, pascal ordonneau, théâtre
14.10.2009
Et si on critiquait la Crise ?
Il n’y a pas si longtemps, pour qu’on ne se repose pas sur quelques moments calmes, j’avais esquissé que la tempête pouvait être suivie d’un ouragan, que le calme apparent du moment n’annonçait rien d’un calme futur et que le monde, et surtout les pays occidentaux, feraient bien de tendre l’oreille pour écouter la rumeur.
Personne ne tient à ce que la crise demeure en l’état, personne de désire se morfondre dans une déréliction morose et personne ne souhaite des lendemains qui feront hurler. Il est d’ailleurs heureux de relever que les contempteurs des sociétés modernes se découvrent ici en minorité et que les appels à la croisade inversée tombent à plat.
Pour le moment…pour le moment.
Car, il n’y a pas si longtemps, avant que la crise ne ravage le monde, « Crise Economique» n’était qu’un concept de pure théorie économique, venu du fin fonds des âges, un rebut de l’histoire ou peut-être thème de méditation sur la fin de l’histoire. Les vraies crises, les crises qui portaient sens, pour l’homme, la société, le monde, étaient des crises politiques. Il n’était de crises que de Berlin, de Baie des Cochons, du Vietnam, et du monde soviétique. Penser la crise, ce n’était pas penser aux histoires de gros sous, aux banquiers qui se balancent par les fenêtres (espèce maintenant disparue) et aux traders déboussolés.
Et voilà que, sans prévenir, la crise a pris la couleur de l’économie, revêtant les oripeaux un peu défraichis d’évènements vieux de 80 ans. Pendant plus de quatre mois, ce ne furent qu’économies qui tombent de la falaise, paniques dans les chaumières et queues devant les guichets de banque. Le calme serait aujourd’hui de retour. Le moment critique, « le climax » de la crise serait derrière nous. Parce que l’attitude des hommes politiques et financiers durant ces moments intenses, pendant cette crise et ses déferlements ont été bien pensés au moment les plus critiques ? La sagesse du monde l’ayant emporté, la crise serait circonscrite, réduite, et, enfin, sur le point d’être anéantie.
Et si à cet instant la crise n’était plus qu’un gargouillis d’évier enfin débouché.
La crise ! La crise ! La crise ! Tous les matins, tous les soirs et à midi pendant le déjeuner, sujet de toutes les conversations, de tous les débats et de toutes les bonnes idées. La crise, enfin qui fait vendre du papier journal, du papier-livre. La crise qui permet d’emplir de plus de sens les antennes et les télévisions. La crise qui permet à nous tous qui avons des idées de les dévider sans grand risque puisque, dit-on, le pire est passé.
Ecoutez les radios et le ton soulagé des commentateurs, le pire est passé. Tendez l’oreille pour entendre les mots qui se déploient comme les oriflammes d’une jeune armée, fringante et redevenue confiante. Le pire de la crise est passé….
On parlait il y a encore quelques temps de signes, de frémissements…. L’eau dans la casserole va bientôt bouillir, le temps de la cuisine va reprendre, et les livres des bonnes recettes vont se rouvrir. Ecoutez la bourse qui est passé de la résistance…. « Le CAC s’est bien défendu, la ligne de 3000 a été sauvegardée » à l’attaque, « et maintenant, nous sommes à l’assaut des 3600… ». Regardez les chiffres de l’emploi : on détruit moins de postes, le chômage a moins progressé. Et même l’inflation qui fait une timide apparition ! Chère inflation ! Délicieuse inflation, douce annonciatrice des tensions entre offre et demande ! Chère énonciatrice des goulets ou goulots d’étranglement dans les processus industriels. Signe parmi les signes, le pétrole qui avait cessé de flamber, qui était déraisonnablement devenu raisonnable, (pas assez ce n’est pas assez !), a pris lui aussi la mesure de l’événement et entamé un retour vers les hauts. Un petit doublement pour commencer, un coup pour voir ! Pour voir quoi ? Mais la fin de la crise, stupide !
Et si, on était en fait revenu, aux valeurs vraies et peut-être aux valeurs justes ?
On ne sera pas ici excessif. Car la prudence règne ! Cette crise a apporté avec elle beaucoup de malheurs, mais elle a aussi apporté beaucoup de sagesse. Toutes les crises, ont tendance à fabriquer de l’humilité et de la modestie en grande quantité. Alors on évite de tirer des plans sur la comète, on relativise les frémissements et on dit qu’il faut « savoir raison garder ». Ils nous disent bien tous, qu’aujourd’hui, maintenant, il semblerait bien que les indicateurs se tiennent dans une bonne tendance. La crise, est…serait…peut-être…en toute franchise…et beaucoup de transparence…car il ne faut sous-estimer…ni d’ailleurs surestimer ….
C’est que vous le savez bien, lire dans les chiffres, c’est quand même plus sérieux que lire dans le marc de café. D’ailleurs c’est une mauvaise expression que cette « lecture des chiffres ». Çà fait aruspices penchés sur des viscères de volailles. On ne devrait jamais lire les chiffres, ni les traduire non plus. A pratiquer ainsi on prend le risque de sauter des pages, de changer des mots, des sens. Au contraire, l’humilité retrouvée nous dit d’écouter les chiffres et les faits. Elle nous intime de nous laisser guider par la réalité vraie et non pas les souhaits obscurs ou les désirs inaccomplis dont nous prétendions badigeonner le futur. La crise, même Bernanke, même Trichet et Gordon Brown le disent haut et fort, nous aura poussés à retrouver l’authenticité, la mesure et l’universel.
Et si, sortir de la crise c’était rester au fond du puits ?
Les chiffres parlent, la croissance française est redevenue positive, les chiffres le disent, le sentiment des industriels anglais sur les mois à venir s’est amélioré, les données sont là, aux Etats Unis les achats de biens immobiliers ont cessé de se dégrader…..tout va bien donc ?
Au fait, pour revenir sur quelques éléments simples, laissons parler les pourcentages : combien de croissance faut-il pour effacer 50% de décroissance ? Simple ! Il faut 100%. Combien de temps a-t-il fallu pour que le taux de chômage en France décroisse de 50%. Simple, comme bonjour ! Il suffit de laisser parler les chiffres : il aura fallu dix ans, pour que venant de quasiment 13% à son maximum, il tangente le 7% dans son plus bas 2008. Et combien de temps aura-t-il fallu pour que la crise le repropulse vers un taux « double digit ». À peine six mois !
Oui, les économies du monde ont stoppé leur dégringolade. On dira, méchamment, que dans toute chute, il y a un moment où ayant atteint le fonds, on ne peut pas aller plus loin. En économie, dégringoler ce n’est pas revenir à zéro et une décroissance rencontre naturellement son point limite. Même pendant la deuxième guerre mondiale qui n’a pas été une époque fabuleuse pour l’économie française, il se passait quand même quelque chose, des gens consommaient, d’autres produisaient…il est vrai qu’en 1945, le niveau du PNB français devait être approximativement aussi élevé qu’en 1900 ! Il est vrai aussi que cela ne veut pas dire « rien ».
Oui, la chute des économies s’est arrêtée…mais cela veut-il dire que la Crise est finie ? Rien du tout ! Ou alors on confond les notions, on fait des amalgames abusifs. La crise économique, peut être comprise sous deux angles : La crise est l’expression d’un moment critique ou bien la crise, est cette situation qui fait que les économies qui en ont été touchées se retrouvent 10 ans en arrière.
Ce n’est pas la même chose : si nous optons pour la première interprétation. Nous sommes tout au fond du puits, nous ne pouvons pas descendre plus bas, même des signaux nous montrent que la remontée est imaginable dans des délais assez brefs. Alors, nous sommes sortis de crise, ce n’est qu’une question de mois. Et les indices boursiers devraient nous montrer très vite le cheminement de la prospérité.
Si nous optons pour la seconde : nous sommes retournés, 5, 10 ans en arrière, l’étiage que nous avons atteint, au fond du puits est si bas, que la remontée va être très difficile, au surplus, pendant que nous remonterons le monde aura changé. Donc, comme il est déraisonnable de penser que tout va redevenir comme avant, comme ne sachant pas où se trouve précisément le nouvel équilibre, ni de quoi il est fait, alors, nous ne sommes pas du tout sortis de la crise !
Et si le pire, le vrai de la crise avait été de ne rien voir venir, de ne rien prévoir ?
Chercher à savoir ce qu’on entend par « crise » ne relève pas de la querelle byzantine ou du désir malsain de couper les cheveux en quatre. C’est une question de fond. Cela concerne directement la vision qu’on a des choses. Quelqu’un a dit qu’on ne voit jamais que ce que l’on vous donne à voir. Selon qu’on donnera à voir de la crise « moment » ou de la crise « situation », le jugement sur la crise sera diamétralement opposé.
Pour revenir au moment où la crise éclate et se répand, que peut-on en dire, si ce n’ est que personne ne l’avait « vue » au sens de « vision ». Le monde économique manquait de Tiresias ou de Calchas et se contentait de vivre au gré de l’évènement. Il n’avait que des Greenspan, ou des « djiordjgedeubeuleyoubouche » qui prétendaient savoir lire les chiffres et ne savaient pas les écouter.
La crise en tant qu’événement critique, catastrophique, a été effectivement vécue, phénomène d’une rare violence, tsunami, décrochage de plaque tectonique, dévissage de cordée. Et comme le tsunami, une fois que la crise est passée, elle est passée. Il ne se passe plus rien, on ramasse les décombres et on se dit que c’est fini, et qu’il faut tout nettoyer pour tout redevienne comme avant !!!!
La « vision » est donc que l’après doit ressembler à l’avant, sans qu’on sache trop bien pourquoi, si n’est que c’est rassurant et commode. SI on s’obstine à ne voir que l’accident météorologique la « vision du visionnaire », celle de Tiresias, qui se projette et appréhende la réalité de demain, manquera encore.
Alors la vraie crise sera à nouveau parmi nous.
Nous avons roulé dans les débris de la falaise.
Et certains ont pensé que c’était çà la crise. Et ceux qui ont survécu, se sont relevés et ont recommencé à grimper pour revenir au point de départ, ceux-là ont le sentiment que la crise et finie et qu’ils accomplissent la sortie de crise.
Ayant roulé en bas de la falaise, d’autres ont constaté que la vie ne serait plus comme avant, la falaise effondrée, le paysage est changé, les raisons d’être très haut ne sont plus valides. La crise, c’est ce changement, et tant que ce changement n’aura pas été totalement assumé, tant qu’une nouvelle voie au travers des débris de la falaise n’aura pas été définie, tant que la carte d’un cheminement vers une autre falaise ou une autre plage n’aura pas été dessinée, nous ne pourrons pas dire que nous sommes sortis de la crise.
Pascal Ordonneau
20:12 Publié dans Economie, Finance & Crises, Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, journalisme, critique, pascal ordonneau, théâtre
23.09.2009
Abaissement(s)
Posture. Les tristesses surannées, les bonheurs qu’on néglige, la peau déjà moins mate, les âmes plus grises… Après les brèves leçons des silences de l’été, l’enseignement répétitif des fureurs de la rentrée. À l’heure des grandes prérévoltes que l’on ne sent hélas qu’inconscientes, quand se rompt perceptiblement la douceur collective au profit d’une rage légitime difficile à canaliser, nous portons tous en nous l’énervement de l’air du temps. Difficile de s’y soumettre. De se résigner. Quelque chose nous révolte en permanence, secoue en nous les foudres des sentiments valeureux prêts à combattre les vils penchants d’une atmosphère politique et sociale irrespirable. Un trouble partagé, au moins dans son constat primal. La preuve. Une récente formule de Vincent Peillon, à qui l’on ne prêterait pas l’avenir de la gauche sans concessions (de sa part), nous tourneboula non sans ambivalence. « Nous vivons un moment d’abaissement national », déclara le député européen PS. Derrière la formule choc à laquelle nous avions adhéré en première intention, nous reconnûmes le talent phrasé de l’agrégé et docteur en philosophie, passionné de Merleau-Ponty, jamais avare de perception contemporaine, qui, sans vraiment le dire, nous signifiait d’un trait rapide à la fois son pessimisme moderne légitimant sa posture « d’adaptation à l’économie de marché », mais également, et c’est plus dérangeant, ses emprunts aux références conservatrices de « la France qui tombe » (un certain Nicolas Baverez). Entendons-nous bien. Nous n’accuserons pas Peillon d’analogie grossière avec l’un des penseurs récents de la réaction libérale, d’autant que l’élu socialiste ne manque pas de références philosophiques pour nous convaincre, si besoin était, de la pertinence de sa posture critique à l’égard de la France telle qu’elle est devenue, son rang dans le monde, sa culture, sa place symbolique, sa puissance économique, son « modèle » universel, etc. - constat que nous partageons, cela va sans dire… Si Vincent Peillon - était-il nécessaire de parader dans Voici pour faire passer le message ? - veut ainsi nous faire comprendre que nous vivons bel et bien, sous le règne de Nicoléon-le-Petit, un temps de médiocrité doublé de malheurs de masse, comment lui donner tort ? Tout ce qui vient de près ou de loin du Palais, dans un concert d’éructations permanentes et de vulgarité crasse, en effet, exsude avec impavidité tous les préjugés réactionnaires imaginables. Ingurgités par belles doses.
Accents. On voudrait reprendre des accents jaurésiens, se dresser sur des chaises volées au Pré-Saint-Gervais, se faire entendre de tous, crier « Citoyens, camarades, frères, la République est en danger, détenue dans quelques mains des pouvoirs capitalistes affidés, assez ! » Serait-ce exagéré de hurler de la sorte ? Déplacé d’aspirer, enfin, au rassemblement des exploités en une période de violence sociale aiguë ? Sont-ce de trop grands mots ? Jaurès invitait au combat sans se tromper de but : « Ni optimisme aveugle ni pessimisme paralysant. » Utilisons ceux de notre temps : sans la République, le combat social est-il vide ? et sans le combat social, la République est-elle impuissante ? À l’heure où des milliers de salariés sont jetés comme des chiens hors de leur travail (sans que les membres du gouvernement n’y voient une quelconque « violence » d’ailleurs), où l’on criminalise les syndicalistes, où des salariés de France Télécom tentent même de se suicider sur leur lieu de travail, où les « marchés de la misère » se répandent partout et créent des troubles jusque dans quatre arrondissements de Paris, où le ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, ose dire « quand il y a un Arabe, ça va… c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes »… tôt ou tard, cette souffrance du peuple humilié, tel un monde caché, se transformera en force tellurique pouvant produire le meilleur comme le pire… Car le sarkozysme n’est pas que le projet d’un homme. C’est aussi un symptôme, la déformation d’une époque rognée à ses valeurs républicaines fondamentales, pour ne pas dire fondatrices. Les commentateurs accrédités le disent : « Sarkozy a changé. » Non, seule la lassitude nous habitue à lui. En découvrant la littérature sur le tard, le petit-bonhomme de Neuilly n’a calmé ni les excès de sa politique ni l’orgueil outrancier de sa position dominante. Peut-être louvoie-t-il mieux, voilà tout. Il n’en est que plus dangereux.
Précision (souhaitée). La référence récurrente dans cette chronique au « petit-bonhomme de Neuilly » ou à « Nicoléon-le-Petit » n’a évidemment rien à voir avec la taille, encore que l’intéressé s’en préoccupe beaucoup au point de manipuler (il n’y a pas d’autre mot) chacune de ses sorties publiques. Est-ce si honteux de mesurer moins de 1,70 m ? Passons… Sachez-le : les formules « petit-homme de Neuilly » ou « Nicoléon » n’ont été inventées que pour dire ce que nous pensons de Nicolas Sarkozy et de la probable place qu’il laissera dans l’histoire de la nation de Jaurès et de Hugo. Le bloc-noteur assume.
« Nous ». Connaissez-vous ces mots du philosophe Leibovitz : « L’idée de valeur est indissociable d’une certaine idée de lutte… Ce qu’on a obtenu sans lutte n’a pas de valeur… », cités par Régis Debray dans la dernière livraison (à lire absolument) de la revue Médium, numéro intitulé « Nous », ce « nous » cher à Debray depuis la publication du Moment Fraternité (Gallimard). Réapprentissage d’un « nous » pluriel et combatif, qui, depuis hier, au Parc de La Courneuve, vit l’un de ses moments sacrés en camaraderie. Sachez-le, la Fête de l’Humanité reste en cette rentrée la meilleure protection contre la grippe A… et contre toutes les médiocrités ambiantes et autres tristesses. C’est dire s’il y a de quoi faire !
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19.09.2009
Irréductible(s)
Loin. La conscience intime du déchirement nécessite souvent une prédisposition géographique. Façon éloignement. Larguer les amarres. Tenter sa brève désaffiliation, quoique vaine. Partir-revenir, qu’il en reste un semblant de déréalisation, une sorte de foutoir suggestif que notre psyché se plaît à sur-jouer, histoire de contempler le contemporain… C’est le propre du retour aux affaires, à cette actualité brûlante, que cette curieuse impression de déjà-vu, de rageante continuité. « Ce que nous cherchons est tout », clamait Hölderlin. « L’autre comment trouver le secret qu’il me cache », suggérait Aragon. Et nous, où en sommes-nous après quelques semaines de calme supposé ?
Engagement. D’abord, répondons tardivement à une question d’un internaute juillettiste - « À quoi sert un journaliste ? » - se référant avec amabilité à notre posture devant la triste disparition des littérateurs du Tour de France, épreuve que nous continuons de soutenir de toute notre âme, sans jamais épargner ceux qui, plus ou moins consciemment, pensent honorer sa légende en fermant les yeux sur sa mercantilisation rampante, symbole de son effroyable dispersion philosophique dans les roues des puissants, avec pour conséquence une désincarnation progressive des enjeux sociaux qui s’y nouent… Comme chacun (ne) le sait (pas), la plupart des journalistes ne se considèrent pas comme des « acteurs », s’affirmant plutôt comme des « observateurs étrangers ». Ainsi l’un des plus brillants suiveurs, celui de Libération, n’hésite pas à nous confier : « Si nous aspirons à devenir des acteurs, d’une manière ou d’une autre, et quoi qu’on fasse, nous sommes, au mieux, des utopistes, au pire, des naïfs. Nous n’avons pas d’idées à faire valoir. » Posture classique de « neutralité » dite aussi d’ « objectivité »… Lui porter la contradiction et/ou citer son fondateur Sartre (« Décrire le monde c’est déjà vouloir le changer »), ne change rien, précisément… Vous l’avez compris, revendiquer la posture du journal de Jaurès, c’est décidément une autre histoire, plus proche d’une espèce de philosophie du journalisme d’engagement, en toutes choses et en tous lieux. Regarder un monde en réduction (quel qu’il soit) en pleine dérive sans y apporter sa pierre, ses idées, ses combats, même modestement, ne serait-ce pas une forme de désengagement, pour ne pas dire un renoncement à tout ce que nous pensons ? Bref, une manière cynique d’aborder la réalité. Quelque-chose du genre : « Je vous vois, vous êtes tous aussi minables les uns que les autres, mais ce n’est pas mon problème » Derrière un fait, un exploit, se cachent toujours des questionnements et même des raisons de compréhension des dispositions humaines et des articulations sociales qui les environnent. L’oublier, c’est se renier. Comme nous l’écrivait un autre internaute toujours à propos de la Grande Boucle : « Il y a deux choses dangereuses. Croire que l’on peut tout changer et croire que l’on ne peut rien faire. » Qu’ajouter à cela ?
Livres (1). Donc, toujours tenter de réunir l’idéal et le possible. Même dans le calme de l’été fuyant, mis à profit pour quelques lectures à suggérer. Une fois qu’on vous aura dit - malgré les vives critiques idéologiques que vous connaissez vis-à-vis du personnage - que la lecture du dernier livre d’Alain Finkielkraut, Un coeur intelligent (Stock-Flammarion), nous accompagna agréablement (comme quoi, tout arrive), nous nous permettons de vous signaler la sortie de trois livres que la médiacratie traitera très inégalement, comme il se doit. Commençons par l’étonnant Un roman français (Grasset), de Frédéric Beigbeder, à qui l’on peut reprocher beaucoup de choses mais certainement pas ce texte en apparence anodin, narrant, en sa genèse, son aventure de sniffeur de rail de coke placé en garde à vue, regardant soudain le monde autrement ; un texte qui, à chaque ligne, entre moquerie et dépeçage de notre époque, révèle la poigne d’un écrivain se prenant enfin au sérieux - sans le savoir ?
Livres (2). Parlons ensuite de deux véritables coups de coeur. D’abord Mal Tiempo, de David Fauquemberg (Fayard), roman de sueur, de sang et de beauté stylistique : le narrateur, un boxeur las sur le point de raccrocher les gants faute d’excellence durable, part encadrer un stage à Cuba, terre de contraste, où la boxe, en amateur, reste l’art noble suprême et la référence absolue, croisant sur son chemin le champion des champions, Yoangel Corto, colosse mystérieux et indocile pour lequel rien ne vaut que de combattre la boxe elle-même… Enfin Un sentiment, de Natascha Cucheval, récit d’une jeune documentariste honorant, un peu contre sa volonté, après une longue correspondance, la promesse d’un voyage faite à un ancien combattant, un certain Jo, octogénaire britannique installé depuis quelques années en Nouvelle-Zélande, dont elle découvre avec stupéfaction qu’il n’a rien de commun avec elle, lui à la fois acariâtre et réactionnaire ô possible, elle si douce… À la lecture de ces deux formidables surprises de la rentrée, nous nous sommes donc demandés : à quoi sert un roman ? Sans doute pas à expliquer le monde, mais, du moins, à mettre en relation « des » mondes propres aux personnages, qui, irréductiblement, nous racontent « de la » réalité.
Jean-Emmanuel Ducoin
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03.08.2009
Chère Amie,
Oui ! La violence est insoutenable. La violence quelle qu’en soit la forme, l’objet, la motivation et surtout quelle qu’en soit la victime !
Tu m’as souvent dit et redit ton choix face au fameux dilemme : si un chat est écrasé par la Joconde et s’il faut détruire la Joconde pour sauver le chat, tu n’hésites pas ! Tu détruis la Joconde ! La violence faite au chat est naturellement insoutenable, la violence faite à un objet tout exceptionnel qu’il soit ne mérite pas même qu’on s’y arrête.
Pourtant, hier, tu m’as envoyé cette photo.
Et ce matin, cet appel déchirant, cet appel au secours devant l’insoutenable.
Des velib étaient l’objet d’agressions répétées.
Détruire, disaient-ils en riant, en tordant les cadres, en arrachant les fils, vitaux pourtant, en déchirant les pneumatiques, en tailladant au cutter et balançant des coups de pieds pour faire mal, très mal. Détruire et faire mal sans prendre de risque, facilement. Les velib ne peuvent pas se défendre n’est ce pas ? Alors pourquoi se gêner?
Dans un premier mouvement, j’ai voulu minimiser. J’ai voulu me dire qu’au fond, battre un velib, ce n’est pas plus original que battre son chien ou sa femme.
Trop facile ! La photo parlait trop fort ! Elle interdisait tout compromis mental.
Et c’est vrai qu’il est odieux ce type sur la photo, ricanant, évidemment sorti tout droit d’une banlieue louche, capuchon sur la tête pour qu’on ne le reconnaisse pas, brutalisant un Velib sans défense comme en d’autres circonstances, il aurait incendié d’ innocentes voitures dans un parking de la couronne parisienne, pareil à un autonomiste corse sur le point de déposer un cocktail molotov dans la cave de la résidence secondaire d’un continental…ce type frappe le velib pour le plaisir de frapper, détruisant pour le plaisir d’éparpiller les pièces de la machine avec la même jouissance que prend le tueur fou à démembrer le corps de sa victime.
Un sourd sentiment d’horreur m’a saisi au fur et à mesure que je prenais conscience de la violence renvoyée par l’image.
Je voyais cette roue, par terre, arrachée, qui aurait pu être sanguinolente.
Je fus soudain saisi d’une vision d’épouvante.
Je voyais des dizaines, des centaines de roues si utiles, si menacées aussi, si malmenées ou, horreur plus horrible encore, détournées.
Je pensais à d’autres brutes. Des brutes qui n’auraient pas détruit, recherchant un plaisir plus pervers par la torture et la souffrance. Velib, lancés, dans des escaliers vertigineux de Montmartre ou du Trocadéro, dans des courses folles et fatales, s’écrasant pour finir, sur des murs ou des voitures. Velib qu’on force à nager dans le canal saint martin, sachant bien qu’ils n’ont jamais appris. Vélib, emportés, démontés et revendus en pièces détachées dans de sordides circuits de trafic d’organes. … velib qu’on ……je n’en pouvais plus !
Submergé par ce torrent d’images atroces je vis toutes les injures, toutes les violences faites à tous ces objets sur roue. Je me souvins qu’on n’avait pas hésité à se saisir de landaus, à les pousser dans le vide, les faire dégringoler, cahotant secoués de saccades misérables et ridicules, dans des escaliers gigantesques pour achever leurs courses empalés sur les baïonnettes de la soldatesque. Je revis tous ces fauteuils roulants que des écrivains délirants, des cinéastes déjantés, ont précipités du haut de falaises ou dans des sentiers de montagne sans rambardes. Je me rappelai que le plus souvent, cette honte était filmée, photographiée et puis ensuite exposée aux rires et aux moqueries du plus grand nombre. Je me souvins de ce vélo subissant un facteur au fin fond d’une France agricole. Et pourtant, lui aussi, ce vélo, n’avait jamais menti !
Cette image t’avait heurtée ! Maintenant elle ne me quittait plus et appelait toutes ces images et m’en aveuglait.
Pourquoi, cette violence gratuite ? Pourquoi s’en prendre à des objets qui ne peuvent pas se défendre ? Pourquoi, tant de haines?
Je tentais, submergé par l’émotion, de respirer un peu d’air frais, de retrouver mon souffle et enfin de penser. Comprendre. Bouée mentale. Ne pas couler. Ne pas se briser, englouti dans le déferlement des haines, dans le flux et le reflux du mépris.
Faire émerger un sens et te libérer de l’emprise de cette image. Chasser ce démon qui allait te détruire.
Progresser pas à pas.
Partir du plus simple pour commencer cette reconstruction. Enoncer des pensées qui viennent toutes seules comme un fruit mûr se détache de l’arbre.
Ainsi….N’est-il pas normal, par principe, de s’attaquer aux choses sans défense ? N’est-ce pas même le principe de la conduite de la guerre de n’engager le combat que si on est convaincu de l’infériorité de l’adversaire. La formulation était donc bien naïve et quelque peu tautologique. « Attaquer un velib sans défense, c’est facile! » Si ce n’avait pas été facile, s’il avait eu une défense efficace, c’est évident, il n’y aurait pas eu agression ! La présomption de fragilité de l’adversaire est au fondement même de l’attaque. Cela va sans dire…
J’en fus, un instant, rasséréné : si c’est évident, si cela va sans dire…pourquoi en parler ! C’est une Image insoutenable, certes, mais tout et autant que n’importe quelle image de combat, de guerre ou de lutte ? Puis, je me dis que c’était un peu court. Tu ne serais pas rassurée à ce compte. Les prémisses étaient bonnes. Surement pas suffisantes. Tu aurais eu raison de me dire que cet argument de bon sens n’épuisait pas la question et que s’il s’agissait de dire des évidences, alors, engager une dépense si considérable en affiches disséminées dans tout Paris était incompréhensible.
Je te donnai raison et me pris à penser que le choix de la souffrance du Velib n’était pas innocent. Les auteurs de cette communication imagée auraient pu essayer de soulever l’émotion en usant de choses plus immédiatement accessibles. En prenant un landau, par exemple, ou un fauteuil roulant. Ces deux images, landau, fauteuil roulant, puis d’autres, patinette, velosolex, patins à roulette, etc. etc., me firent prendre conscience de l’être du Velib.
Le vélib, ce n’est pas un vélo. Il ne présente aucun intérêt à ce titre. C’est un service. Et pour le bien situer dans l’échelle des services : c’est un service nouveau et c’est un service public. C’est ça qui différencie le velib de toutes les machines citées plus haut. Tout dans cette image tourne autour du « nouveau » et de « public » ; c’est de la distinction offerte à la contemplation et à la considération de tous qu’il est question ici.
Or, la lutte contre le neuf, le nouveau est de tous les instants. C’est une donnée universelle qui touche les corps et les âmes. Tu me faisais remarquer il y a quelques années ces taxiphones délabrés, ces abribus détruits de semaines en semaines, et plus récemment ces radars, pourtant coûteux pour la collectivité, aveuglés, rendus inaptes, badigeonnés, peinturlurés, ou vandalisés.
Nous avons longtemps devisé sur cette résistance des corps aux greffes de membres ou d’organes. Nous avons souvent imaginé que la lutte du corps contre le nouveau ressemble à la lutte de la société contre l’intrusion. L’intrus, est autre. C’est l’étranger.
Les anticorps rejettent les réparations, comme dans une ville on casse les sanisettes ! la main greffée se débat contre le rejet du corps même qu’elle complète pourtant. On ne pourra d’ici longtemps regarder d’un œil neuf. Le refus de l’intrus, éteindra plus souvent encore la lumière des réverbères qu’on vient d’implanter dans des rues obscures depuis des dizaines voire des centaines d’années. Le nouveau est essentiellement différent, distinct, menaçant, inquiétant? Etrange parce qu’étranger ?
Quand le nouveau est public et donc quand on l’exhibe, le nouveau étant distinguable et plus visible encore, cette différence, cette distinction magnifiée renforce la pulsion destructrice et accroit le désir de le faire disparaître.
Plus j’avançais, plus je me réjouissais: cette horreur qui t’avait saisie, j’allais pouvoir te proposer de la cantonner, d’en faire un outil peut-être, pour nous aider à mieux comprendre.
Que comprendre ? Me dirais-tu !
Et je te répondrai que cette image a été conçue pour nous dire que nous avons peur du nouveau, du distinct, de la différence que toutes les violences sont à craindre de cette peur.
La plainte du Velib vient d’une souffrance métaphorique.
C’est de l’humain qu’il est question. De la souffrance devant la violence et l’injustice.
Cette image t’est insupportable. L’horreur qu’elle recèle, en vérité, c’est qu’il faut renverser le Dilemme. Il ne s’agit plus de choix confortables, préférer l’animé à l’inanimé, écarter les choses, pour sauver les êtres.
De plus en plus souvent, ce sont les idées qu’il faut écarter pour libérer les souffrances.
Pascal Ordonneau
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21.07.2009
Réponse à l'article "Basta(s)" : Les Stades sont vides, les dieux ont déserté
J’ai tant aimé la guerre du Péloponnèse. J’ai rêvé des phalanges et des hoplites, ces combattants paysans, courts sur pattes, chevauchant des coursiers un peu plus grands que des poneys, ramant sur des galères condamnées à ne jamais perdre les rivages de vue. J’ai chassé avec la plèbe hurlante, avec Démosthène, et quelques archontes pleutres, les généraux vainqueurs. J’ai aussi dénoncé l’arrogance des athlètes.
J’ai pourtant entendu les hurlements de la foule qui les acclamait, et qui leur portait des lauriers pour récompense. J’ai loué les dieux pour l’exploit de notre Aurige et je l’ai voulu transfiguré en statue divine. Phidias, aurais-tu livré, à nous autres citoyens de la plus belle cité, un Zidane changé en héros et appartenant maintenant aux dieux. Aurais-tu saisi en bronze doré un shoot pur destiné au soleil, astre parfait. Praxitèle, comme tu as su animer, le marbre et figer le temps ! L’uppercut de Mohamed Ali aurait tout à coup, pour l’éternité, vibré et volé et n’aurait pas volé !
Comment ils pissaient, comment ils baisaient et comment ils passaient leurs nuits ? Je n’en avais rien à faire, et s’ils se faisaient rouer de coups par les maraudeurs des alentours d’Olympie, je m’en moquais éperdument. Et d’ailleurs, pour être franc, la vie sexuelle du Discobole et la gratouille de L’Apoxyomène ? Aucun intérêt. On ne chie pas quand on est de marbre ! Allez donc savoir si l’Hercule des Borghèse avait la gueule de bois. Symmaque fils d'Eschyle s’est-il un jour bourré la gueule ? Les grecs, s’en foutaient. Ces héros du stade ne valaient, et ne valent dans l’éternité, que dans le regard et par le ciseau des génies.
Plus tard j’ai entendu l’hippodrome mugir, avec Sainte Sophie comme toile de fond, quand les rouges menaient la course. J’ai vu les poignards sous les blouses hunniques et les fanatiques, prêts à déferler dans la ville pour massacrer les ennemis du peuple et de la religion vraie. Beaucoup plus tard, je les ai revus, en version moderne et française. Il y avait les Jean, les Robert et les Pierre, avec leurs poignards en porte-plume, venus de Normal et d’ailleurs, tous à Nuremberg, communiant sans trop savoir avec qui, se pensant revenus en Attique pour assister à une procession de pythagoriciens.
Un peu confusément parce qu’il y avait stade ils ont pensé qu’il y avait dieux. Et se sont plongé dans la contemplation des muscles en sueur pour, applaudissant à tout rompre, s’en revenir pleins de rêves de bêtes blondes, attendris d’avoir assisté à la naissance d’un nouveau Lysippe et d’un nouveau Périclès, sous la forme d’un Arno et d’un Adolphe. Ils ont donné le « la » de la nouvelle musique. Les peuples se sont mués en athlètes, les plus beaux devaient naturellement l’emporter et tout emporter sur leur passage.
C’est alors que les héros, ont quitté les cieux et sont revenus sur terre. Ils avaient bien changé. Ils avaient grandi, montaient de vrais chevaux et maniaient des trucs de pro. Humains très humains, et dans leurs corps, et dans leurs sentiments. Ils sont redevenus hommes sous la forme de bêtes de course spécialisées, élevés dans des enclos à part et en cours de redomestication. Si proches des foules qu’ils ont même réussis à faire pleurer parce qu’ils étaient pétés et quand ils se pètaient la gueule entre copains et pétasses.
On a vidé le ciel et on a rempli les cirques. Les foules n’ont plus besoins de dieux. Les gladiateurs s’entrainent tous les jours. Çà coûte cher un bon mirmillon ! Et si ce con se défonce, c’est sa tronche qui se fera défoncer. Conclusion. Du blé foutu par la fenêtre. Si le type n’est pas trop nul, Lucius peut espérer s’en mettre plein les poches. Les bêtes de course, sont de vraies bêtes à concours, tout çà coûte cher, donc tout çà doit payer. J’ai vu le culte du héros remplacé par des milliers d’yeux humides sentimentalisant autour de performers incultes. Quand on cultive des produits de serre, fragiles et shootés, on a ce qu’on mérite, des tètes vides et des gueules bourrées.
Valent-ils une statue? Et si statue où l’ériger ? Allons, notre siècle est celui de l’instant, de la fugacité et des sportifs kleenex. Il nous faut aller à Madame Tusseaud, commander une poupée de cire nous ne méritons plus les statues de bronze.
Pascal Ordonneau
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20.07.2009
Hystérie(s)
Jackson. Au grand ballet d’été où devraient s’amenuiser les distorsions intimes et s’éventrer, dans nos piaules de passage, nos valises fatiguées, quand les âmes tristes chauffent au soleil loin des huis clos pétrifiants, avec le sentiment d’une sourde libération, le purgatoire médiacratique, lui, continue comme si de rien n’était de surjouer sa petite musique monocorde. Les sujets d’actualité graves et pesants ne manquent pourtant pas… En plein sommet du G8 en Italie ; tandis que la France débat du travail du dimanche comme enjeu symbolique de civilisation ; tandis que, réunis aux 9es Rencontres d’Aix-en-Provence, des économistes du monde entier se montraient non seulement alarmants mais suggéraient ni plus ni moins que la crise économique ne faisait « que commencer », prédisant un « scénario catastrophe » pour l’emploi mondial ; tandis que le Congrès américain venait d’adopter la loi sur le réchauffement climatique, vote à la fois dérisoire et historique ; tandis que le grand public avait déjà oublié la mort de Pina Bausch, qui n’avait pas son pareil pour changer la vie des autres ; tandis que le Tour de France s’élançait et que le Festival d’Avignon vissait ses derniers tréteaux ; bref, tandis que le monde s’ébrouait tant bien que mal, entre larmes et espoirs, accroché à ses rêves d’à-venir meilleur et de lucidité sur l’état de lèce humaine, les télévisions du monde dit « civilisé », elles, se transformaient en Pravda mondialisée d’Hollywood et du show-biz américain. Trop c’est trop ! Michael Jackson méritait-il semblable déferlement hystérique, hors de tout propos et de toute raison ?
Confusion. Hystérique, oui. Mais pas uniquement du côté de ses fans, qui, on l’aura compris, avaient bien le droit d’exprimer leur tristesse, ce que le bloc-noteur fit ici même à sa juste mesure il y a quinze jours. Non, nous parlons là de l’hystérie non maîtrisée de « journalistes » perdus en plein spectacle, happés par le grand mélange entre information et émotionnel, qui, cette fois, a atteint des sommets. Ridicule. Orgiaque. Chacun le sait, ce qui est excessif est ridicule : sauf quand on en subit les conséquences… Or, pour extirper de sa dépouille encore chaude les derniers profits en dollars, certains semblaient capables de toutes les extrémités. Il suffisait de voir la cérémonie à sa mémoire, mardi, au moins sur trois chaînes nationales françaises, sans parler des chaînes d’info, pour comprendre que toutes les frontières avaient été enfoncées. Avec la foule avide. Les producteurs mercantiles. Les banquiers assassins. La famille tyrannique. Vendre du papier et du temps d’antenne pour cerveaux disponibles.
Unique. Mais il y eut pire. Ce 26 juin, une présentatrice écervelée d’un JT de 20 heures, annonça sans ciller : « Ce soir, un titre unique à ce journal… » Et ce fut le cas. Jackson, Jackson, encore Jackson… Pensée unique. Info unique. Monde unique. Bienvenu en enfer unique. Ni l’homme sur la lune, ni Mitterrand 81, ni la chute du mur, ni la fin de l’URSS, ni même le 11 septembre n’eurent le droit à semblable traitement.
Prison. Comme rarement dans l’histoire récente, entamée avec Lady Di, la spectacularisation du traitement médiatique, proche de la folie furieuse, doit nous inciter à réfléchir collectivement. Pourquoi serions-nous condamnés, de fait, à un lieu-monde subi, outrancier et vulgaire, où la répétition des vies humaines connues, avec leurs fautes et leurs peurs, leurs névroses et leurs schizophrénies, nous serait imposée de force ? Comme un cauchemar en boucle. Michael Jackson n’était ni Sartre ni Derrida, ni Aragon ni Chaplin, pas même Édith Piaf ou Maurice Ravel. Explorateur de la pop, peut-être. Révolutionnaire de la musique, certainement pas. Mais qu’importent au fond les qualités supposées du mort, acceptons volontiers ce débat, à l’heure où, manifestement, le monde marchand débridé a tenté d’exploiter le filon le plus longtemps possible jusqu’à écoeurer des observateurs comme nous, plutôt étonnés, au départ, d’être quelque peu émus par sa disparition, et prêts, de bonne grâce, à honorer comme il se devait le destin d’un individu intriguant, apeuré par lui-même, victime d’un système friqué anéantissant l’idée même d’émancipation : en voulant s’ôter des chaînes invisibles, Michael Jackson s’enferma dans une prison de carton-pâte, entre enfance et fantasmes. Et les médias, à titre posthume, ne lui ont rien renvoyé d’autre que la brutalité d’un capitaliste infantile…
Anti-monde. Nous nous demandions soudain, par extension, si Paul Virilio, penseur de l’accident, n’avait pas vu juste en évaluant la « saturation de nos vies par l’accident », ce qu’il appelle « la mondialisation des affects » qui, à l’évidence, entraîne l’épuisement ou la manipulation d’une opinion publique émotionnelle, aussi générale qu’éphémère. Pour Virilio, « le temps réel audiovisuel a exterminé les distances ». Réduisant l’intelligence collective. Accroché au seul spectacle présent, oublieux de toute nuance, pulvérisé d’avoir perdu ses territoires propres (on pourrait presque écrire « sécularisés ») comme ses histoires singulières, tout cela dans un tremblement du temps prodigieux (la médiasphère), le monde, aimanté par sa globalisation, est devenu incapable de se ménager des intervalles et des délais pour des actions alternatives à celles qu’on nous impose. Un monde anti-monde en somme. Chacun vivant, à la même minute et en même temps, l’uniformisation de l’existence. Pauvre George Orwell, totalement dépassé par les événements…
Stop. Puis, quand nous avons vu Édouard Balladur sur LCI déclarer qu’il était « un fan » de Michael Jackson, pour son « immense talent musical mais aussi chorégraphique », comparant le chanteur à Rudolf Noureev (« c’était un peu la même impression de force très grande », affirma l’ex-premier ministre), nous avons compris qu’il n’y avait décidément plus rien à faire. Pris de nausée, nous avons juste éteint notre télévision. Pour retrouver le grand ballet de l’été, nos piaules et nos valises fatiguées.
Jean-Emmanuel Ducoin
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18.07.2009
Basta(s)
Caractère. Tisseurs de souvenirs et d’à-venir. Les grands mythes naissent des rites, quand ils ne les suscitent pas… Pour le sport aussi, la formule est non seulement consacrée mais chaque destin, dans ses tourments, ses troubles ou sa part de gloire, nous apportent inlassablement confirmation. Si « les preuves fatiguent la vérité » (Georges Braque), un nouvel exemple vient nourrir notre imagination et ne nous lasse pas de tenter de comprendre ce qui se trame derrière certaines aventures humaines aux contours tragiques. Ainsi en est-il du rugbyman français Mathieu Bastareaud, dont la mésaventure en Nouvelle- Zélande fait non seulement les choux gras de la presse à scandale, mais, comme toujours dans ces cas-là, alimente fantasmes et ragots de la pire espèce ramassés dans les caniveaux. Il faut parfois savoir se pincer le nez pour se soustraire aux puanteurs de rédacteurs en chef sans scrupule, dépourvu de parole et d’éthique ! Les faits, dans leur grande ligne, puisqu’il ne sert à rien de connaître l’exacte réalité de ce désastre pour entrevoir la somme de souffrances qui étreint désormais l’international, sont évidemment peu glorieux. Et pourtant tellement insignifiants au regard d’une vie…
Moeurs. Ce n’était qu’un soir de match. Un simple soir de défaite contre les Blacks. Un soir de détente pas plus triste qu’un autre, avant de rejoindre l’Australie pour la fin de la tournée d’un Quinze de France auteur d’une victoire surprise contre ces mêmes Néo-Zélandais une semaine plus tôt lors du premier test-match. Et puis. Sortie. De bar en bar. Légère beuverie. Retour tardif à l’hôtel. Bref des histoires de précoucheries à dormir debout, qui tournent mal. Histoires ridicules et dérisoires. Mais bien réelles pour des jeunots de vingt piges lâchés loin de leurs bases. Croyez-en le bloc-noteur, témoin privilégié d’une Coupe du monde de rugby à l’autre bout du monde (en Afrique du Sud). Ces moeurs d’hommes nuitamment éméchés capables d’excès en tout genre (l’alcool devrait aussi être détecté dans les urines) sont presque banales. On peut le regretter. Feindre de le découvrir ou s’en étonner. Appeler la morale à la rescousse. Telle est la vie des sportifs en tournée. Telle est la vie des hommes, toujours prêts à brûler leurs vaisseaux dès que le port s’éloigne.
Glauque. Mathieu Bastareaud, lui, n’a que vingt ans. Rendez-vous compte… Seul, le sportif l’est toujours. Seul, le champion d’exception l’est davantage. Et il s’agit bien de cela. Face aux étrangetés des situations et des tentations, Bastareaud, sans doute mal entouré ( ?) ou plus fragile qu’il n’y paraissait, s’est ainsi retrouvé au coeur d’une glauque circonstance de mâles arrimés à leur connerie. De celles qu’on ne prévoit pas. Mais qui laisse des traces psychologiques. Si l’on en croit la police locale, Bastareaud a donc inventé – la télésurveillance en atteste – cette histoire d’agression raciste au pied de son hôtel. De même, il avait aussi inventé en désespoir de cause cette blessure provoquée par une chute dans sa chambre, son visage ayant mal résisté à une table de chevet… Tout cela pour masquer une réalité moins valorisante. Énigmatique, le chef de la police local l’affirme : « Nous avons donné notre parole, et il y a certains détails de l’enquête que nous ne rendrons jamais publics. Nous ne voulons embarrasser personne, et nous nous sommes engagés à respecter le secret de l’enquête. » Ce que nous pouvons dire. Deux joueurs français rentrent à leur hôtel tard dans la nuit, accompagnés par deux personnes consentantes ou vénales (qu’importe). Bastareaud arrive. Les rejoint. Veut participer. Que se passe-t-il ensuite ? Probablement une dispute, puis une bagarre. Avec qui et pour quelles raisons ? Le chef de la police a sûrement son idée : « Les deux personnes ne se sont jamais présentées, cela me fait penser qu’elles ont été témoins de quelque chose, et qu’elles ont eu peur ensuite des retombées publiques. » Mystère. Préservons-le.
Trajectoire. Tout aurait pu s’arrêter là. Sur cette perspective « ordinaire ». Et, l’affaire passée, nous en serions encore à nous passionner pour ce joueur hors du commun, à son ascension météorique qui l’amena des pelouses du Val-de-Marne, via la division Fédérale 1 à Massy (en 2007), au Stade Français, sachant qu’une seule saison au plus haut niveau lui aura suffi pour se mettre aux normes des tout meilleurs, physiquement, tactiquement… Et psychologiquement ? Moins sûr. Celui que certains considèrent comme l’un des « plus grands espoirs du rugby mondial », avec ses qualités naturelles (1,83 m, 111 kg) et sa technique fabuleuse (agilité des mains, placement, vision du jeu, etc.), était-il en mesure de supporter non pas la pression d’une carrière tôt assumée, mais bien, dans son sens fondamental, sa trajectoire annoncée, déjà toute tracée, telle une évidence ? « Basta », étoile montante, était-il prédestiné à la vie de baroudeurs de ces rugbymen adultes, mûrs et sûrs d’eux, fiers de ce qu’ils sont et qui le montrent en toute occasion, impulsant un style d’existence qui n’appartient qu’à eux, mélange de grâce et de camaraderie ? Jadis, les Mesnel, Cabannes, Galtier et autres Deylaud, que nous eûmes la chance de croiser de près dans l’exercice de leur profession mais également dans leur vie d’hommes, n’étaient pas que des sportifs robotisés. Quel que soit leur âge, ils étaient d’abord et avant tout des adultes, courageux et bravaches, et leur comportement, même lors de fêtes mémorables dont ils ne cachaient que les excès (ce qui est excessif n’est-il pas insignifiant ?), symbolisait à lui seul la pleine conscience de leurs actes. Le pauvre Mathieu Bastareaud, lui, a comme subi quelque chose qui le dépassait, arrivé trop tôt dans une histoire qui n’était pas encore la sienne. S’il faut parfois mordre la poussière pour tremper un caractère de sportif d’exception, on ne peut que regretter que ce gamin, à l’aube de sa vie, se soit inutilement mis en danger au point de courber l’échine et d’entamer durablement ce en quoi il croyait dur comme fer.
Tentative.Le week-end dernier, Bastareaud a en effet tenté de mettre fin à ses jours. Il a depuis été pris en charge par son club et placé en assistance psychiatrique. Avancer dans l’inconnu. À pas comptés. Avec cette histoire en bandoulière, qui ne parle hélas pas que de rugby. Métaphoriquement, elle dit juste le haut-le-coeur d’une époque. Il n’y a rien de mythique là-dedans.
Jean-Emmanuel Ducoin
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