19.11.2008

La constance de Le Carré

logo.jpgDepuis quelques années, par la grâce d'adaptations cinématographiques plus finaudes que celles qui l'avaient ravalé au rang de simple écrivain de romans d'espionnage, la cote (littéraire) de John Le Carré est nettement remontée. On le tient désormais pour un auteur qui, s'il fait bien dans la littérature de genre, a souvent un peu plus à offrir que des histoires d'espions de pacotille, tirant les ficelles du monde comme on agiterait un pantin désarticulé. Un homme très recherché est à lire à l'aune de cette réévaluation venue sur le tard.
 
Globalement assez laborieuse, l'écriture de John Le Carré est peu inventive et, dans ses meilleurs moments, passe-partout. Le Carré privilégie l'efficacité narrative sur les effets de forme, ce qui enlève à son texte la suggestion d'émotion qui aurait pu en faire autre chose qu'une histoire à dormir debout.
 
Un homme très recherché sent partout le travail, la recherche documentaire méticuleuse sur l'actualité, qu'elle ait été effectuée en personne par l'auteur ou par, on l'imagine, une armée d'assistants au service du best-seller. Certaines séquences ont des allures de fiches techniques (sur la Tchétchénie, sur le terrorisme international), encapsulées dans des briefings de « sociétés d'intelligence » (les espions anglais, allemands...) qui n'en finissent pas d'expliquer et de revenir sur tel ou tel point de géopolitique. Malgré ces pesanteurs et ces coutures littéraires partout apparentes, Le Carré réussit comme souvent à déplacer l'intérêt du roman sur ses personnages et sur le merdier dans lequel ils se trouvent avec beaucoup d'intelligence.

Triangle d'or

Un homme très recherché pose un triangle allemand dont Issa, un jeune maboul tchétchène, forme l'un des pôles. Fils d'un ancien baron-bourreau soviétique (le Colonel Karpov) et converti à l'Islam, venu en Allemagne « réclamer » (ou ne pas réclamer) l'argent sale de son père auprès d'un banquier anglais en bout de course, Issa est soutenu par Anabel, une avocate idéaliste travaillant pour une association humanitaire. On ne sait pas grand-chose de lui, au début, si ce n'est qu'il en a vu de toutes les couleurs, visité un bon nombre de prisons européennes et asiatiques, et connu la torture. Le Carré en fait le croisement entre un fou de dieu à l'ancienne et un jeune ahuri romantique, brisé par les épreuves.

Le pactole que doit récupérer Issa, plus maigre que ce qu'on aurait cru mais intéressant tout de même (12,5 millions de dollars) est hébergé depuis plus de 25 ans chez Brue Frères, la banque, sous une forme mystérieuse : les lipizzans. Les comptes lipizzans ont été inventés par le fondateur de la banque pour servir de lessiveuse à argent sale à des types sans scrupules, principalement venus du bloc de l'Est. La vérité est un peu plus compliquée mais on pourrait presque faire de ces comptes le vrai sujet du roman tant Le Carré se plaît à décrire leur fonctionnement, leur genèse et le caractère sacré qu'ils ont acquis à force d'être dissimulés. Les lipizzans sont (vous ne mourrez pas idiots) des chevaux qui ont la particularité de naître noirs avant de virer au blanc.

Brue fils, lui, fait du gringue à Anabel tandis que sa vie de bon bourgeois lui échappe. Il a 60 ans, une banque dont la prospérité bat de l'aile, une fille un rien décevante (mais enceinte), une femme qui le trompe officiellement avec un idiot et une assistante loyale entre la Money Penny de James Bond et la Tante May de Spiderman. Brue est le plus Carrésien des trois personnages : un mélange de décontraction à l'anglaise et de rigueur allemande animé par une grande lassitude existentielle.

Steak frites et 11 septembre

Le roman serait assez simple s'il n'y avait que ces trois-là mais le tout s'inscrit dans une grande totalité espionnante qui prend peu à peu possession du triangle. Brue, Anabel et Issa (indirectement) sont aspirés par des centrales qui paraissent concurrentes : les espions anglais et allemands, non associés sur ce coup-là, veulent se servir du pactole d'Issa pour faire tourner la tête aux banquiers de l'horreur, eux-mêmes, bons musulmans, partagés entre l'humanitaire et le don à la communauté combattante. Abdullah : c'est le nom du semi-méchant en question.

Le Carré réussit à nous tenir en haleine sur la longueur du livre avec une facilité qui déconcerte. Dire qu'on n'apprend pas grand-chose au final est un euphémisme mais le livre passe vite et bien. Il hypnotise par sa texture faite de coups tordus non avoués, de manipulation d'enjeux monstrueux (le Bien, le Mal, rien que ça) et de petits drames humains. Les protagonistes se parlent en contrebande, dans des langues étrangères, arpentent Hambourg, ses hôtels, se planquent, s'amusent et tremblent. L'angoisse post-11 septembre suffit à faire monter la pression. Le décor allemand est au poil. Le lecteur est pris en otage de la dramaturgie. Il y a de la malhonnêteté dans ce genre de romans mais de la malhonnêteté utile et pour la bonne cause.

Le Carré fait marcher son triangle à la baguette jusqu'au rebondissement final, très bien vu. De sa manche, il sort un Deus Ex Machina qui vient régler ce qui devenait un problème (un triangle à la dérive) pour lui et le roman. Pif. Paf. Les X (on va pas spoiler à ce point) débarquent et règlent la morale sur le fil. Un homme très recherché est épatant pour les recettes qu'il applique et pour les effets qu'il produit. A l'échelle romanesque, Le Carré cuisine des steaks frites en plat unique. La cuisson n'est pas si facile qu'il y paraît mais fait mouche à tous les coups et auprès des publics les plus exigeants, si elle est bien maîtrisée. Un bon steak frites régale mieux que des plats en sauce ou que la cuisine macrobiotique.

John Le Carré, Un homme très recherché, Seuil, octobre 2008.

Benjamin Berton source Flutuat.net

Illustration : John Le Carré en août 2008 © Kirsty Wigglesworth/AP/SIPA

01.10.2008

Marianne, la sacrifiée

Jordi_Soler[1].jpgRoman. Jordi Soler poursuit la quête de son roman familial. Entre Mexique et Espagne, il manie le tragique avec un renouveau du réalisme fantastique.

Pour ceux qui prédiraient la fin de l’histoire et de la lutte des classes, le roman de Jordi Soler remet en question cette assertion. Les vaincus de la dictature de la guerre d’Espagne, les outragés de Franco arrivés au Mexique deviennent les envahisseurs, les descendants de Hernan Cortes exploitant les Indiens, alors qu’ils sont les perdants. Une institutionnalisation de la rhétorique du violé(e), du conquis(e) s’instaure. Dans la Dernière Heure du dernier jour, l’écrivain poursuit son roman familial. Les lecteurs qui ont apprécié les Exilés de la mémoire retrouveront les acteurs principaux : les combattants, le grand-père Arcadi, Bages, Fontanet, la grand-mère Carlota, la mère Laia. Jordi Soler possède un talent balzacien dans la description des personnages.

Naissance de Marianne. Fille de Carlota et soeur de Laia, elle inaugure plusieurs chapitres et représente la première enfant née de l’exil, à la fois le gage de l’enracinement dans une nouvelle terre, après l’espoir d’une République arraché par Franco, mais aussi la malédiction, la malformation. Marianne attachée à un mur par un collier, comme un chien, gavée de Phénobarbital, ne survivra ni à sa violence ni à ses douleurs. Le sort d’un enfermement. Lorsque Jordi Soler parle du bilan de l’exil, il évoque des hommes vaincus qui se saoulaient loin de Barcelone, grâce à cette « fiction d’espoir » que donne la bouteille. En Espagne règne la terreur, au Mexique, dans la plantation de café de La Portuguesa, les propriétaires précaires deviennent dépendants à l’alcool pour survivre.

Comme nouveau personnage, il y a la forêt. L’écriture se rapproche du réalisme fantastique. Le miraculeux s’allie au maléfique, la magie noire au rêve explosé. La forêt est source de littérature avec des animaux étranges, vampires, serpents, insectes tortueux spectateurs de la Coupe du monde de football de 1974. Moment insensé au coeur d’une forêt improbable câblée sur cet événement planétaire. Avant la ruine.

Le narrateur barcelonais, commandité par sa mère Laia pour régler une affaire d’expropriation, revient à La Portuguesa. Il retrouve Bages, corps délabré, exhibant son uniforme de soldat républicain. « Nous sommes les deux extrémités de la guerre, toi qui l’as faite et moi qui fais tout pour que nous ne l’oubliions jamais, alors que le mieux est de tout oublier » : dialogue, autour d’une bouteille de whisky, avec un des derniers combattants contre la dictature espagnole, devenu un étranger et un héritier de ses exilés de la mémoire. Ipod en poche, l’homme moderne n’est toujours ni espagnol ni mexicain. La recherche de son acte de naissance l’atteste, les descendants d’un exilé héritent de cet exil, génération après génération, comme une maladie incurable. Et pourtant le narrateur s’aventure dans la forêt, sa forêt. Mais la prémonition d’un désastre se fait imminente. La chamane est l’intercesseur de la forêt, par elle traverse le cosmos végétal qui réglemente la vie de la plantation, elle est la messagère de ses ancêtres séculaires, les Indiens, soumis à une temporalité circulaire : « Le temps linéaire ne passe pas sur la cabane de la chamane qui avait accumulé des années en spirale. » Aussi la lecture de ce livre, dont le personnage du narrateur est atteint d’une infection récurrente d’un oeil, est comme voilée, imperceptible, double, voire compromise avec l’irrésolu des forces obscures.

Marianne devient la métaphore de la défaite et de l’oppression. Celui qui raconte rencontre, au-delà des corps usés, une jungle qui les a effacés de la carte. La Portuguesa, envahie par les herbes folles, n’existe plus. Privé du territoire de son enfance, venu du monde occidental, il voit les lois de la forêt reprendre leurs droits. Des droits corrompus. De l’argent sali par les potentats régionaux. Les restes d’un ancien monde. Marianne est au coeur du chaos, à la fois immunisée et crainte. Le narrateur redevenu enfant, dans un délire verbal, souhaite la mort de sa tante, le symbole pour lui d’une peur liée aussi au mystère charnel. Et lorsqu’il s’introduit dans sa chambre, c’est pour se plonger dans des histoires de bandes dessinées américaines, les reflets d’un calme ambiant, d’une tranquillité insipide mais où les enfants sont protégés. Le jour où l’enfant a atteint ses limites, au milieu des préparatifs en l’honneur du maire, l’invasion se déclenche. À Barcelone, le narrateur revient sur une photographie prise lors de cette fameuse soirée, il revoit Marius et les souvenirs s’emballent. Dans ce monde fermé de La Portuguesa, le sexe se monnaye, de maître à esclave, il devient interdit et honteux lorsqu’on est homosexuel, et le jeune Marius se fait tabasser, sauvé par Arcadi. Cette photo a pour objet de reconstruire une plantation, celle d’hier. Noirs et Espagnols partagent une même forme d’esclavage : sans royaume pour les uns, sans patrie pour les autres. Autour d’une poupée représentant Franco, défilent tirades et danses métisses organisées collectivement par les Noirs de la plantation. Un vaudou révolutionnaire, car les compagnons d’armes d’Arcadi avaient fomenté un assassinat manqué contre le Caudillo.

Avec Jordi Soler, la vie est un roman ou un songe, elle joue avec la fiction et croise les chemins d’hommes mis à terre. Une génération perdue. Au cours du dernier soir, dans un ciel de fureur, un déluge d’eau et de coups rend les hommes fous. Le jeune narrateur qui souhaitait la fin de sa tante Marianne - la souffre-douleur de sa mère - est le témoin de scènes qui voient s’affronter une jeune femme avec des hommes devenus des animaux. La chute est rude. Une fin souillée par les assaillants de la première bébé née à La Potuguesa.

La Dernière Heure du dernier jour, de Jordi Soler, Traduit de l’espagnol (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu. Éditions Belfond, 222 pages, 19 euros.

Lire également les Éxilés de la mémoire, de Jordi Soler. Éditions 10-18, 272 pages, 7,90 euros.

Virginie Gatti

29.08.2008

Un corps qui pense

Récit. Les éditions Al Dante ont travaillé à une nouvelle forme d’imposture. Une jeune femme de la téléréalité se livre. En question, la justification d’une image.

Qui écrit ? Et pourquoi l’être lisant poursuit une lecture alors qu’il est déjà dépassé par les événements dont il est devenu le témoin ? Et en quoi ce qui est arrivé, arrive et arrivera à une ancienne bachelorette offre-t-il un intérêt indéniable ? A ces interrogations s’impose la posture d’écriture choisie, c’est-à-dire une position qui a à voir avec l’imposture, avec la durée et le maintien de soi après avoir participé à une émission de téléréalité, mais pour le chaland, ce dernier point (potin) n’est qu’anecdotique.

Lorsque Valérie, dans les locaux des éditions Al Dante, expose son projet, et de pose il en sera question tout au long de ce livre, c’est d’être « en mesure de dire qu’elle a changé ». Un projet jugé par les professionnels comme une impossibilité historique, un espoir romantique, hors mode, car pour changer d’opinion, il y a une réadaptation du corps à exercer, créer un mode d’écriture, un « modèle-réduit-texte » qui engage une aptitude vers une transformation. Cette intention permet une hypothèse comme s’il fallait « transexualiser » chaque geste, chaque attitude avec l’adéquation à penser autrement et à la retranscrire.

Il existe une scène d’étrangeté lorsqu’on demande à Valérie : «  Tourne tes yeux vers l’extérieur et essaye de les faire pivoter à une vitesse coïncidant à celle du wagon. » Elle comprend ce qu’on attend d’elle : fixer une perception à travers une vitre en mouvement, mais au bout de l’exercice, la fatale issue «  qu’est-ce qu’une image publique valable  » ?

Dans ce cas, le mot d’autobiographie, de relais de soi, soutenu par un autre a trouvé un territoire propice, un entre-deux. Survient entre le souvenir d’une Barbara ou d’une Rania, l’arrestation par Bruno, garde du corps, de Joëlle Aubron, membre d’Action directe, la prise d’otages des enfants de la maternelle de Neuilly, l’exécution de Saddam Hussein s’intégrant en contrepoint de l’évolution de Valérie. Des territoires qui ne rejoignent pas, pourtant s’exposent, plus de différenciation ni de variabilité hiérarchiques.

Dans le chapitre, « Comment mes proches parlent de moi au futur », sa mère voulait déjà faire changer l’image que l’autre porte sur sa fille, dans tous les cas, incomprise. Ce qu’elle espère, renverser le futur regard que sa fille laisserait supposer poser sur elle. La jeune femme s’essaie à l’avenir par correspondance, au Face Transformer, et de s’interroger et nous avec elle « quelle pourrait être une bonne donnée de départ pour de telles projections » ? Valérie compose, recompose, décompose son vocabulaire.

L’hypnotique de masse des émissions de téléréalités a eu pour effet la dissolution, l’effacement du souvenir, s’il existait, de Valérie. Une dépixilisation de soi. La mire s’éteint. A trop voir, les images s’annulent, le téléspectateur est devenu un aveugle ne retenant qu’une seule et même situation se répétant informelle. La vidéo de la mort de Saddam ou celle d’Al-Zarkaoui ne font plus partie d’un imaginaire collectif, elles ont appartenu à un instant T médiatique. La politique, elle aussi, soumise aux mêmes règles de relégation. De négation. Ces vidéos ont-elles réellement existé ? Et les charniers de Roumanie ? Et la vraie fausse interview de Fidel Castro ?

Valérie raconte comment elle tient un album photos identique à un journal de bord, au bord d’une image qui se divise, les images dans lesquelles elle se sent bien, virer en fonction d’un cadre son mode de présence. Y a-t-il donc des images mauvaises ? Qu’est-ce qui est visible dans une image pour celui qui la détient dans son obturateur, celle qui en est l’objet et ceux qui la voit ? Là réside toute la problématique spécieuse que la téléréalité – euphémisme de la télévision – veut convaincre. Puisqu’on vous montre ces scènes, de fait, elles sont prises pour vraies, réalisées dans un cadre idéal. Les ingrédients périmés concourant à un discours général. Au travers d’un gros plan, auquel le cameraman peut tout faire dire – Valérie fait un pas de côté et parle du reflet du monde des plateaux de télévision. Elle est vue par des milliers de personnes comme moquée et détestée et ne cesse de trouver des raisons pour des images, jamais les siennes, celles de son corps. Il y a dans « Valérie par Valérie » un sentiment d’acharnement : vous n’avez rien retenu de moi, eh bien, je vais vous rappeler à mon bon souvenir. D’aide-mémoire, seule l’écriture.

Son passé tient sur un format A4, ses proches et ses amis s’exécutent. Valérie résume sa vie en « quatre morceaux de banquise épars mais emportés par le même courant ». Dans ses souvenirs, les corps se mélangent, mais il y en a un qui sauvé d’une éventuelle maladie se promène, un regard nouveau dans les yeux. Au regard du « Bachelor », de la vie de Candice, la gagnante, Valérie s’égrène, rencontres, ruptures, retour sur les lieux de l’enfance, conception de l’idée de « faire du sexe ». Cette femme, dont le physique n’a jamais correspondu aux normes ni du mannequinat ni du quotidien, se plie à la contrainte de l’essayage introspectif. Le lecteur comprend l’évidence, comment dans un monde virtuel trouver des règles impersonnelles pour se réapproprier une identification, la justifier, désunir les morceaux d’un puzzle dérobés. Valérie se rêve, se construit par listes et questionnaires, mais le net lui renvoie de ses photos des considérations nettes et sans bavures, c’est-à-dire sans fondement. Ce récit même reprend les règles de la téléréalité, nous faire croire.

« Le corps est le seul lieu que l’on ne quitte jamais », cette phrase est de Jean Babilée, danseur étoile. Dans cette confession orchestrée, Valérie ne coupe jamais son propre cordon ombilical qui la relie à elle-même, à son corps et à une ressemblance. Question d’icône, de schéma, de reflet. La téléréalité est génératrice de morts et de disparus. Valérie, dont le passé la hante et la refuse à la fois, reste vivante devant son miroir.

Virginie Gatti

La Rédaction,Valérie par Valérie, Al Dante/coll. Réalités non couvertes, 289 pages, 20 euros.

23.08.2008

Une génération perdue

Livres. Jordi Soler poursuit la quête de son roman familial. Entre Mexique et Espagne, il manie le tragique avec un renouveau du réalisme fantastique. 

 

Pour ceux qui prédiraient la fin de l’histoire et de la lutte des classes, le roman de Jordi Soler  remet en question cette assertion. Les vaincus de la dictature de la guerre d’Espagne, les outragés de Franco arrivés au Mexique deviennent les envahisseurs, les descendants d’Hernan Cortes exploitant les Indiens, alors qu’ils sont les perdants. Une institutionnalisation de la rhétorique du violé(e), du conquis(e) s’instaure. Dans « la Dernière Heure du dernier jour », l’écrivain poursuit son roman familial. Pour le lecteur des « Exilés de  la mémoire », les acteurs principaux sont présents : les combattants, le grand-père Arcadi, Bages, Fontanet, la grand-mère Carlota, la mère Laia. Jordi Soler possède un talent balzacien dans la description des ses personnages.

 

Naissance de Marianne. Fille de Carlota et sœur de Laia, elle inaugure plusieurs chapitres et représente la première enfant née de l’exil, à la fois le gage de s’ancrer dans une nouvelle terre, après l’espoir d’une République arraché par Franco, mais aussi la malédiction, la malformation. Marianne attachée à un mur par un collier, comme un chien, gavée de Phénobarbital, ne survivra ni à sa violence ni à ses douleurs. Le sort d’un enfermement. Lorsque Jordi Soler parle du bilan de l’exil, il évoque des hommes vaincus qui se saoulaient loin de Barcelone, grâce à cette « fiction d’espoir » que donne la bouteille. En Espagne règne la terreur, au Mexique dans la plantation de café de La Portuguesa, les propriétaires précaires deviennent des dépendants à l’alcool pour survivre.

 

De nouveau personnage, il y a la forêt. L’écriture se rapproche du réalisme fantastique. Le miraculeux s’allie au maléfique, la magie noire au rêve explosé. La forêt est source de littérature avec des animaux étranges, vampires, serpents, insectes tortueux spectateurs de la Coupe du monde de football de 1974. Moment insensé au cœur d’une forêt improbable câblée sur cet événement planétaire. Avant la ruine.

 

Le narrateur barcelonais, commandité par sa mère Laia pour régler une affaire d’expropriation, revient à La Portuguesa. Il retrouve Bages, corps délabré, exhibant son uniforme de soldat républicain. «  Nous sommes les deux extrémités de la guerre, toi qui l’a faite et moi qui fait tout pour que nous ne l’oublions jamais, alors que le mieux est de tout oublier », le type de dialogue, autour d’une bouteille de whisky, d’un des derniers combattants contre la dictature espagnole devenu un étranger et un héritier de ses exilés de la mémoire. IPod en poche, l’homme moderne n’est toujours ni espagnol ni mexicain. La recherche de son acte de naissance l’atteste, les descendants d’un exilé héritent de cet exil, génération après génération comme une maladie incurable. Et pourtant, le narrateur s’aventure dans la forêt, sa forêt. Mais la prémonition d’un désastre se fait imminente. La chamane est l’intercesseure de la forêt, par elle traverse le cosmos végétal qui réglemente la vie de la plantation, elle est la messagère de ses ancêtres séculaires, les Indiens, soumis à une temporalité circulaire : «  Le temps linéaire ne passe pas sur la cabane de la chamane qui avait accumulé des années en spirale. » Aussi lire le livre dont le narrateur est atteint d’une infection récurrente d’un oeil rend la lecture voilée, imperceptible, double voire compromise avec l’irrésolu des forces obscures.

Marianne devient la métaphore de la défaite et de l’oppression. Celui qui raconte rencontre, au-delà des corps usés, une jungle qui les a effacés de la carte. La Portugusesa, envahie par les herbes folles, n’existe plus. Privé du territoire de son enfance, venu du monde occidental, il voit les lois de la forêt reprendre ses droits. Des droits corrompus. De l’argent sali par les potentats régionaux. Les restes d’un ancien monde. Marianne est au cœur du chaos, à la fois immunisée et crainte. Pour le narrateur redevenu enfant, dans un délire verbal, il souhaite la mort de sa tante, le symbole pour lui d’une peur liée aussi au mystère charnel. Et lorsqu’il s’introduit dans sa chambre, c’est pour se plonger dans des histoires de bandes dessinées américaines, les reflets d’un calme ambiant, d’une tranquillité insipide mais où les enfants sont protégés. Le jour où l’enfant eut atteint ses limites, en pleins préparatifs en l’honneur du maire, l’invasion se déclenche. A Barcelone, le narrateur revient sur une photographie prise lors de cette fameuse soirée, il revoit Marius et les souvenirs s’emballent. Dans ce monde fermé de La Portuguesa, le sexe se monnaye, de maître à esclave, il devient interdit et honteux lorsqu’on est homosexuel et le jeune Marius se fait tabasser, sauvé par Arcadi. Cette photo a pour objet de reconstruire une plantation, celle d’hier. Noirs, Espagnols partagent une même forme d’esclavage : sans royaume pour les uns, sans patrie pour les autres. Autour d’une poupée représentant Franco défilent  tirades et danses métisses organisées collectivement par les Noirs de la plantation. Un vaudou révolutionnaire car les compagnons d’armes d’Arcadi avaient fomenté un assassinat manqué contre le caudillo.

 

Avec Jordi Soler, la vie est un roman ou un songe, elle joue avec la fiction et fait se croiser les chemins d’hommes mis à terre. Une génération perdue. Au cours du dernier soir, dans un ciel de fureur, un déluge d’eau, de coups rend fous les hommes. Le jeune narrateur qui souhaitait la fin de sa tante Marianne – la souffre-douleur de sa mère – est le témoin de scènes qui voient s’affronter une jeune femme avec des hommes devenus des animaux. La chute est rude. Une fin souillée par les assaillants de la première bébé née à La Potugusesa.

Virginie Gatti

 

La Dernière Heure du dernier jour,  de Jordi Soler, éd. Belfond, traduit de l’espagnol (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu, 222 pages, 19 euros.

14.08.2008

Ces Petites Choses

d73c2881dce8ba24c5c0eb100e06ec5e.jpgQuelles sont ces petites choses qui font notre quotidien ? Celles auxquelles nous n’accordons pas d’importance et qui pourtant se révèlent au grand jour lorsque nous perdons notre agilité de jeunesse ?

 

Ces petites choses, c’est un sourire, une voix, un vent frais par la fenêtre qui vient briser la chaleur écrasante d’une mousson. C’est le cri des enfants jouant avec des cailloux, c’est la couleur particulière d’un sari. C’est l’odeur des épices… C’est un bruit de pluie à la verticale de l’été. Deborah Moggach se joue de nous, se joue du temps, elle nous plonge d’abord en Angleterre, dans les couloirs des urgences d’un hôpital. Deux jours, deux jours, une vieille femme a été laissée là dans ces couloirs pendant deux jours. Personne ne s’est occupé d’elle ! Evidemment la presse en fit une affaire. Et pourtant ! Nous refusons de vieillir et délaissons les personnes âgées. Les familles sont éclatées en une parfaite solitude et un dénie. Nous entrons ainsi dans le roman. Que faisons-nous de nos vieux en Occident ? Rien ! Nous les délaissons, nous les fuyons tels des pestiférés du temps.

f7cee9a63ae4edf4fe47ff56c8ff24d6.gifDeborah Moggach choisit d’aborder ce sujet très délicat au travers d’un couple : Ravi Kapoor est médecin, il vit et travaille en Angleterre et sa femme Pauline. Dit ainsi, nous pourrions croire à une routine, un emploi du temps évident, quelque chose de lisse. Mais le père de Pauline, Norman Purse est constamment radié des maisons de retraite. Il se retrouve constamment hébergé par le couple. Un enfer entre ses obsessions sexuelles, sa mémoire qui flanche, sa méchanceté grinçante.

La plume de l’auteur se délie avec des délices nous entraînant au cœur des désordres de ce trio. L’angoisse de ne plus faire face, la fatigue, etc. Soudain tout change, avec l’arrivée du cousin de Ravi. Un homme d’affaire dynamique qui décide de suivre son instinct et de créer en Inde, une chaîne de maisons de retraite « Vieille Angleterre ». Nous touchons ici au sommeil de l’histoire. L’Inde ancienne colonie britannique. Comment ceux qui sont venus imposés l’establishment anglais ont vécu leur retour en Angleterre ? Deborah Moggach sans concession observe, dresse le portrait de ceux qui ont été déracinés.

 

Le livre est ainsi plein de magie et de tendresse. Le retour en Inde marque un tournant dans ce roman et nous enivre. Nous sortons de ce livre heureux, rieur et enchantés. Bouleversés par ces petites choses qui font de notre vie un élan de bonheur.

 

Sonia Bressler

Deborah Moggach, ces petites choses, éd. Livre de Poche, juin 2008. 408 pages, 6,95€

Plus d'inforations sur l'auteur en cliquant là

 

04.05.2008

La Mariée mise à nu de Nikki Gemmell

ac37d6b1bdf04441c9804e3810b09a0c.gifDimanche. Dans les allées du Jardin du Luxembourg. Je m’attarde sur ce couple. Une poussette. Un enfant qui court un peu. Début de la maîtrise de soi. Les parents qui poussent. Il faudrait remettre le manteau. Le protéger, une averse approche. Silencieux, ils le suivent. Soudain, elle s’arrête. « Il faudrait ne pas trop tarder, pour rentrer à l’heure du goûter ». Il faudrait, il faudrait… Echo sans fin de la vie d’une femme. Vie moderne entre obligations partagées et amour social. Un mari, une épaule solide sur laquelle s’épancher. Une démonstration de retenue. Côté face. Côté pile, il y a cette même épouse, redevenue femme, amante libre, libérée, soucieuse de ses envies, de sa volonté de liberté. Pourquoi faut-il jouer à pile ou face ? Dans la Mariée mise à nu, Nikki Gemmell nous entraîne à la découverte de cette femme. Cette femme, oui celle-ci, celle du roman, ou bien celle-là ce matin assise dans le bus à vos côtés, ou encore celle de la machine à café qui vous narre ce weekend de (dé)plaisirs avec son mari. Mais cette femme, c’est vous, c’est moi. L’épouse parfaite qui manage son temps entre son mari, son travail, ses enfants, les tâches quotidiennes (ménage, repassage, dîners entre amis…). Mais que savons-nous d’elle ? De ses désirs réels, de ses envies ? Nous lisons ses leçons. Parfois comme des commandements. Nous lisons en cachette dans les toilettes. Loin du mari, sous le manteau… Non, il faut lire ce livre devant tout le monde. Même à haute voix. Offrir des rires, des larmes. Nous avons toutes cette face cachée. Mais alors pourquoi la cachée plus longtemps ? Mettons-nous à nu… Crions, luttons face à cette société voilée. Levons le voile avec Nikki Gemmell !

Sonia Bressler
La Mariée mise à nu de Nikki Gemmell, éd. Livre de Poche, mai 2008, 22 euros

05.10.2007

Jean-Emmanuel Ducoin, notes d'Humanité(s)

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Une somme. Une somme de ses chroniques (habilement choisies par l'éditeur Michel de Maule), écrites dans l’Humanité. Semaine après semaine, évènements après évènements. Elle saisissent l’errance d’un journaliste réaliste, d’un journaliste à l’ancienne. Celui qui connaît son métier qui aime les enquêtes tenaces, qui aiment à prendre le temps de l’analyse. Un journaliste à contre-courant. Un rêveur réaliste. Un penseur. Nous plongeons au cœur de son intimité. Au fil des jours entre 2003 et 2007, nous suivons son œil sur le monde, les choses. Humain trop humain Jean-Emmanuel Ducoin se joue de nos habitudes, de nos schémas, des normes. Passant de la Une  de « Elle » avec les formes d’Emmanuelle Béart aux questions soulevées par la fin de la gauche. Une renaissance possible. Sans visage. Puis Ségolène Royal. Puis ? Puis quoi ? Puis. Il y a les mots. Toujours les mots et ce langage qui est le nôtre, le sien d’abord. Parler. « Quand le langage échappe à toute mesure, le franchissement d’un « cap » n’est plus une possibilité mais bien une réalité quantifiable et pour partie (déjà) post-analysable ». La déconstruction, concept cher à Jean-Emmanuel Ducoin. Faire des chroniques. Se renouveler toujours. Tour à tour. Jour après jour, malgré les blessures, le temps qui passe. L’enfance qui s’efface face à l’homme. Se déconstruire à la manière d’un Derrida. En oublier que derrière cette déconstruction hebdomadaire, il y a, la construction d’un sujet fort, d’un soi, d’un soi-même, d’un JE.
548e3d53ab07ba98dc3ff542f59138dc.jpgEt oui c’est être « mal vu » que d’aimer lire, écrire, de prendre le temps, de s’arrêter sur l’évolution du monde. D’être encore capable de tendresse. « De penser que la réussite de la gauche antilibérale importe plus que le nom qui la représentera. De dire qu’il ne suffit pas d’être une femme pour être féministe. De dire que l’on préfère l’anticapitalisme à l’antilibéralisme… » Oui c’est être mal vu que de vivre encore dans les banlieues rouges. De jouer au foot dans la rue, d’adorer le tour de France, de redevenir gamin pour suivre les exploits d’un Eddy Merckx. D’être contre les masses médias de façon intelligente. Et surtout d’être dans cet à-venir. Donc dans la force du devenir, dans sa beauté. Il est tellement rare et précieux de retrouver ce style journalistique : si proche de la littérature. Comment veux-tu Jean-Emmanuel que je tire à « boulets rouges » sur ta prose ? Celle que j’apprécie, celle qui me fait déconstruire Res Publica et construire cette revue Kritiks ? Celle qui me pousse à croire qu’un jour les penseurs, les rêveurs réalistes, les optimistes négatifs que nous sommes, auront leur place dans ce monde qui court à sa perte ? Comme tu le remarques si bien « nous n’avons pas toutes les réponses. Mais nous continuons de regarder le monde avec un esprit aimanté de sympathie, d’engagements et de combats. Nous n’aspirons pas au repos. » Je ne sais pas si c’est cela être « effronté », mais c’est être irréductible...
Sonia Bressler

Jean-Emmanuel Ducoin, Notes d’Humanité(s), journal d’un effronté, éd. Michel de Maule, Paris, Août 2007. 304 pages, 24€

22.07.2007

Dans le secret de la confession

bf0a414d433d5a5a36952657650fa7cf.jpgCesare Greppi, Les Témoins, éditions de la différence, 76 pages, 10 euros.

Cesare Greppi, Mort précoce, 75 pages, 10 euros.
Traduits de l’italien par Marie-Pierre Géraud

Deux romans signés de l’écrivain italien Cesare Greppi. Dans un style proche du classicisme, la parole interdite quitte des lieux clos pour devenir vivante.

Les deux romans de l’écrivain italien Cesare Greppi ont à voir avec des univers fermés où rien de ce qui s’y passe à l’intérieur ne se divulgue à l’extérieur, ne doit interférer avec le dehors. Pour le premier, le monastère Sanctispiritus où s’entend dans un silence glacé le bruissement des robes des nonnes. Dans le second, un séminaire, l’histoire vertigineuse d’un jeune clerc à l’agonie. Sauf que… Ces ouvrages racontent à leur façon, de la même manière par fragments, un seul chapitre sur une page. Cette cohérence fait penser à une oeuvre en construction.

Le lecteur se laisse égarer


Dans les Témoins (1), il est d’abord question d’hommes revêtus de pèlerines noires qui s’introduiraient la nuit dans le monastère. Sauf que le témoin ne les a jamais vus ressortir ? Qui leur a ouvert ? Ces mêmes capes noires revêtiront les démons qui assaillent Niccolo, dans Mort précoce, un jeune clerc, malade d’un charbon qui s’est greffé au-dessus de son oeil gauche entraînant une fièvre pestilentielle.
Les témoins se passent la parole, la rumeur prend de l’ampleur et, alors que le lecteur se laisse égarer comme un voyageur par l’histoire, il apprend que le clerc Gaspard d’Azares, lors d’un essayage de soutane, aurait dit au témoin qu’« il n’y a pas d’enfer ni de démons, que les démons c’était nous et que nous ne devions ni naître ni mourir ». Il nous interroge : quelle légitimité avons-nous à être sur cette Terre ? les Témoins appelle le mystère.
Dans Mort précoce, les démons, le jeune Niccolo les connaît, ils se sont introduits dans sa chambre de malade, une multitude informe, des fureurs infernales seules vues de lui - pour ses gardiens clercs ils sont invisibles - mais à visage humain qui veulent lui refuser le paradis. Sauf que ce jeune garçon, que le bruissement des feuilles effrayait, va les combattre. Il a péché, le lecteur n’en saura rien de plus, il se confesse. C’est, lui dit son confesseur, une épreuve que Dieu parfois permet.

C’est un jeu, le lecteur jongle avec les deux ouvrages. Dans les Témoins, la vérité supposée va de pair avec le mensonge sous l’oeil du juge apostolique, une sanction doit tomber. Dans cachette, il y a cache : une mère dont la fille réside au monastère lui aurait envoyé une lettre enveloppée dans un chiffon dissimulé dans un pot de beurre que le ou la messagère aurait détruite sans l’avoir lue. Sauf qu’il y a eu des intrus au monastère, les soeurs Marie de Bazan et Isabelle Ulloa recevaient. Pour leur avoir parlé en tête à tête, le père provincial a su toute la vérité. Depuis, elles sont plus seules que jamais dans leur cellule.

Un innocent ravagé par le mal.


Sauf que, dans Mort précoce, le mystère appartient au Moyen Âge, soit une mise en scène de la vie du Christ. Un chemin de croix ? Niccolo est un innocent ravagé par le mal. La foule maligne revient le voir, l’un des trois prend des habits de lettré, mais ne peut ouvrir le livre qu’il a apporté - de quel livre s’agit-il ? -, une résistance due à l’innocence de Niccolo.


« Parler en secret » revient dans les deux ouvrages. Et le secret se dit dans un cas à un juge, dans l’autre à un confesseur, dans les deux registres un sanctionneur ou un instructeur. Se taire ou parler taraude Cesare Greppi.

Niccolo ne lutte pas contre la mort mais contre d’autres ennemis envieux beaucoup plus dangereux. Il prévient ses camarades venus le visiter : l’attente avant de rendre le dernier souffle est le plus éprouvant. Mais n’a-t-il pas lui-même créé ces chimères immondes, ces mirages ? Illusions d’un esprit malade ? Une fois ces créatures disparues, il demanda le viatique divin, la chaleur de son corps s’évanouissant. Le 11 février, un vendredi, il venait d’avoir dix-neuf ans, son corps épuisé s’éteint. Et de même que dans les Témoins, lors de l’oraison funèbre, l’un de ses camarades fait preuve de transgression : « Il parla du faste et de l’ambition des mortels qu’un vil sépulcre engloutit. » Il interroge, que sait-on des épreuves que subit Niccolo au Purgatoire ?

Tout est là : l’air, les sons, la lumière.

Puis l’auteur revient sur la vie d’avant. Niccolo et ses carnets, la lettre de son père, la liesse revenue lors d’une fête en Espagne en 1605, sa soeur cadette Isidora. Puis vient l’épisode de la mémoire à l’image des Témoins qui conte les louanges d’une nuit digne. Cesare Greppi dans ces interstices est digne d’un poète. Pour la mémoire, il rappelle que « quelque chose peut tomber de la mémoire », reste tout de même une lacune fragmentaire. Après sa disparition, sa lutte contre les démons, le lecteur apprend que Niccolo aimait la rosée de la même saveur que le miel. Un dialogue entre le frère et sa soeur Isidora sur les couleurs de l’arc-en-ciel, sont-elles vraies ou seulement apparentes ? Toujours chez Cesare Greppi, l’apparence renferme-t-elle un autre décor ? Le lecteur découvre un enfant fasciné par les faits fabuleux, en proie à la discrimination, mais pour lui ils étaient suffisamment remplis de vérité. Son âme s’était éveillée sur le pas d’une porte pas toujours secrète. Et, à l’été, Niccolo se découvre contemplatif, rien de trop, rien en plus. Tout est là : l’air, les sons, la lumière. En 1572, les étoiles encore, Cassiopée apparut pour disparaître deux ans plus tard. Le lecteur lit le journal intime de Niccolo écrit par Cesare Greppi. Un rêve lui avait annoncé sa mort. Les rêves sont formateurs. Depuis, la tristesse ne l’avait jamais quitté.

Certains auteurs façonnent des objets en soi hors de l’ordinaire, Cesare Greppi est un artisan miraculeux.

Virginie Gatti

(1) Pour ce premier roman, Cesare Greppi a obtenu le prix Grinzane Cavour.

11.04.2007

Pensées solitaires à la lumière des fleurs

medium_radiateur.gifDescription poétique d’une existence banale qui n’échappe pas au deuil récent de l’écrivain.

A première vue, ce livre a l'air ennuyeux à souhait. Son sujet ? Des fleurs. "Apparemment ce sont des fleurs". En effet, Christian Bobin les personnifie, leur donne vie et les anime selon son humeur. Fleurs sur fleurs, l'artiste étudie leurs vies éphémères, mais belles. Il examine leurs morts, et essaye à travers elles de comprendre la mort de celle qui lui manque : "Je me demande où tu es. Le cimetière, la terre, le cercueil cela ne me suffit pas comme réponse." L'écrivain s'adresse à celle qui l'a quitté pour avoir des réponses, se créer des réponses. Sa compagne, morte prématurément à quarante-quatre ans d'une rupture d'anévrisme, en laissant trois enfants, hante ses pensées. Il la cherche dans chaque image, la retrouve au fil des mots. Dans ce journal, il lui raconte la vie qui continue sans elle, avec un tutoiement douloureux. Ainsi, par son livre, elle continue de vivre, immortalisée à jamais par l’écriture.
Il nous décrit sa solitude de célibataire banale, rompue quelquefois par la gaieté et la fraîcheur d’une fillette de cinq ans. Il dérive des fleurs vers le ciel, ou écrit ce qui lui passe tout simplement par la tête. Les études de philosophie de l’auteur ont influencées son jeu sur la signification des mots. Il définit entre autres :  Dieu, l'amour, la bêtise, l'humilité, la lenteur, la haine, la vérité, le néant, la littérature éternelle. Il se pose aussi un problème philosophique : " Qu'est-ce qu'aimer ?". Mais il ne veut pas partir dans des débats philosophiques trop étendus, et préfère nous laisser ses impressions à chaud. Christian Bobin utilise l’aspect d’un journal pour ne pas avoir à se justifier, enrichissant ainsi son oeuvre. Le lecteur, fidèle, tisse les fils entre les éléments épars et est touché de la sincérité de l’auteur qui n’utilise aucun artifice pour se montrer tel qu’il est, un homme vivant déplorant la mort.
Bien plus qu’un journal, c’est un autoportrait en mutation que nous offre Christian Bobin, à travers ses vagabondages quotidiens dans l’écriture. Une écriture coupée qui cherche la vérité de la vie, de la mort, qui se cherche elle-même et qui nous trouve.
Au fil des jours l'auteur nous livre ses émotions et sa vie monotone à travers ce sujet simple et poétique, un brin d’herbe ou plus communément : la vie.
Delphine Dauvergne

Autoportrait au radiateur de Christian Bobin, aux Éditions Gallimard (4,90€), 170 pages.

07.01.2007

Dans les pas de Rimbaud... à la recherche du temps perdu

La Semelle de Rimbaud, de Michel Etiévent, Éditions de la Diff’errance, 140 pages, 12 euros (1).

Surtout pas une biographie. Encore moins une élaboration « explicative » mue par on ne sait quelle grille de lecture. Ni un « essai » au sens strict. Non, voilà un prodigieux parcours où s’entremêlent et se nouent des mots en disponibilité, un aller-retour en errance partagée, sans tabou, dans les pas d’une figure en totale liberté qu’accompagne un écrivain qui ne l’est pas moins. Ce livre-là, la Semelle de Rimbaud, Michel Etiévent le mûrissait depuis longtemps, douloureuse recherche du temps perdu. Mais le poète savoyard, en sa modestie, remettait sans cesse l’oeuvre aux saisons à venir, craintif de toucher au « mythe » suprême, effrayé à l’idée d’en froisser l’ampleur. Et puis, d’hivers en automnes hantés par ce « Rimb » (il l’appelle ainsi), Etiévent est parti « en écriture », tel son aîné, comme parfois on prend un train, sans savoir exactement où, sans rechanges ni passeport. «L’essentiel n’est pas d’aller quelque part, mais d’aller...»Il chemine donc, avec les phrases de Rimb en tête : « Et nous errions, nourris du vin des casernes et du biscuit de la route. Moi, pressé de trouver le lieu et la formule » (les Illuminations). De l’hôpital de la Conception à Marseille, en passant par Milan ou Rome, partout et nulle part, l’auteur apprivoise les ombres de Rimbaud et le tutoie comme on le ferait avec un frère. « Tu passes avec ton grand corps aux mains pendantes », lit-on. Ou encore : « Forcément tu es sur mes chemins. Dans l’arôme de l’absinthe qui borde les sentiers que j’aime. » Voire : «Il est blanc ton regard, Rimb. [...] Je ne sais pas si c’est cet éclat qui t’adoucit, te chérubinise le côté du visage, celui qui regarde vers Charleville, vers l’est et la vieille. » Celle qu’Etiévent nomme « la vieille », c’est la mère de Rimbaud, avec laquelle on ne rime pas mais on trime, parce qu’elle refuse qu’on foute le bordel dans les vers bien alignés. Cette femme qui ne comprend pas ce que l’ado est et devient, qui ne supporte pas que le pré-poète confonde, comme le suggère si joliment Etiévent, le « passé simple du verbe avoir avec le futur du verbe être ». Elle fouette, gifle. Lui partira. Et vivra. Voilà. Le talent d’Etiévent, c’est ça : cette pudeur à épouser le génie de l’autre, à s’immiscer dans son existence sans rien altérer ni violenter. Au silence des «jardins de palme», l’auteur évoque, comme rarement on l’a fait, ce qu’il faut « pour combler cet horrible trou par où tout fout le camp et qu’il faut emplir de mots et d’épuisements de marcheur ». Question de vie ou de mort, affirme-t-il : « Comme moi qui vois arriver la nuit sans avoir jamais rien su de la lumière... » Admirable de bout en bout, Etiévent conclut par ces mots énigmatiques : « Je n’irai jamais à Charleville... » Nous non plus.


Jean-Emmanuel Ducoin


(1) À commander auprès de : Michel Etiévent, immeuble Le Doron, 520, avenue des Thermes, 73 600 Salins-les-Thermes (12 euros + 2 euros de frais de port).

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