04.05.2008
La Mariée mise à nu de Nikki Gemmell
Dimanche. Dans les allées du Jardin du Luxembourg. Je m’attarde sur ce couple. Une poussette. Un enfant qui court un peu. Début de la maîtrise de soi. Les parents qui poussent. Il faudrait remettre le manteau. Le protéger, une averse approche. Silencieux, ils le suivent. Soudain, elle s’arrête. « Il faudrait ne pas trop tarder, pour rentrer à l’heure du goûter ». Il faudrait, il faudrait… Echo sans fin de la vie d’une femme. Vie moderne entre obligations partagées et amour social. Un mari, une épaule solide sur laquelle s’épancher. Une démonstration de retenue. Côté face. Côté pile, il y a cette même épouse, redevenue femme, amante libre, libérée, soucieuse de ses envies, de sa volonté de liberté. Pourquoi faut-il jouer à pile ou face ? Dans la Mariée mise à nu, Nikki Gemmell nous entraîne à la découverte de cette femme. Cette femme, oui celle-ci, celle du roman, ou bien celle-là ce matin assise dans le bus à vos côtés, ou encore celle de la machine à café qui vous narre ce weekend de (dé)plaisirs avec son mari. Mais cette femme, c’est vous, c’est moi. L’épouse parfaite qui manage son temps entre son mari, son travail, ses enfants, les tâches quotidiennes (ménage, repassage, dîners entre amis…). Mais que savons-nous d’elle ? De ses désirs réels, de ses envies ? Nous lisons ses leçons. Parfois comme des commandements. Nous lisons en cachette dans les toilettes. Loin du mari, sous le manteau… Non, il faut lire ce livre devant tout le monde. Même à haute voix. Offrir des rires, des larmes. Nous avons toutes cette face cachée. Mais alors pourquoi la cachée plus longtemps ? Mettons-nous à nu… Crions, luttons face à cette société voilée. Levons le voile avec Nikki Gemmell !Sonia Bressler
La Mariée mise à nu de Nikki Gemmell, éd. Livre de Poche, mai 2008, 22 euros
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05.10.2007
Jean-Emmanuel Ducoin, notes d'Humanité(s)

Et oui c’est être « mal vu » que d’aimer lire, écrire, de prendre le temps, de s’arrêter sur l’évolution du monde. D’être encore capable de tendresse. « De penser que la réussite de la gauche antilibérale importe plus que le nom qui la représentera. De dire qu’il ne suffit pas d’être une femme pour être féministe. De dire que l’on préfère l’anticapitalisme à l’antilibéralisme… » Oui c’est être mal vu que de vivre encore dans les banlieues rouges. De jouer au foot dans la rue, d’adorer le tour de France, de redevenir gamin pour suivre les exploits d’un Eddy Merckx. D’être contre les masses médias de façon intelligente. Et surtout d’être dans cet à-venir. Donc dans la force du devenir, dans sa beauté. Il est tellement rare et précieux de retrouver ce style journalistique : si proche de la littérature. Comment veux-tu Jean-Emmanuel que je tire à « boulets rouges » sur ta prose ? Celle que j’apprécie, celle qui me fait déconstruire Res Publica et construire cette revue Kritiks ? Celle qui me pousse à croire qu’un jour les penseurs, les rêveurs réalistes, les optimistes négatifs que nous sommes, auront leur place dans ce monde qui court à sa perte ? Comme tu le remarques si bien « nous n’avons pas toutes les réponses. Mais nous continuons de regarder le monde avec un esprit aimanté de sympathie, d’engagements et de combats. Nous n’aspirons pas au repos. » Je ne sais pas si c’est cela être « effronté », mais c’est être irréductible...Jean-Emmanuel Ducoin, Notes d’Humanité(s), journal d’un effronté, éd. Michel de Maule, Paris, Août 2007. 304 pages, 24€
13:45 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Jean-Emmanuel Ducoin, chroniques, Humanité, politique, engagements, combats
22.07.2007
Dans le secret de la confession
Cesare Greppi, Les Témoins, éditions de la différence, 76 pages, 10 euros.Cesare Greppi, Mort précoce, 75 pages, 10 euros.
Traduits de l’italien par Marie-Pierre Géraud
Deux romans signés de l’écrivain italien Cesare Greppi. Dans un style proche du classicisme, la parole interdite quitte des lieux clos pour devenir vivante.
Les deux romans de l’écrivain italien Cesare Greppi ont à voir avec des univers fermés où rien de ce qui s’y passe à l’intérieur ne se divulgue à l’extérieur, ne doit interférer avec le dehors. Pour le premier, le monastère Sanctispiritus où s’entend dans un silence glacé le bruissement des robes des nonnes. Dans le second, un séminaire, l’histoire vertigineuse d’un jeune clerc à l’agonie. Sauf que… Ces ouvrages racontent à leur façon, de la même manière par fragments, un seul chapitre sur une page. Cette cohérence fait penser à une oeuvre en construction.
Le lecteur se laisse égarer
Dans les Témoins (1), il est d’abord question d’hommes revêtus de pèlerines noires qui s’introduiraient la nuit dans le monastère. Sauf que le témoin ne les a jamais vus ressortir ? Qui leur a ouvert ? Ces mêmes capes noires revêtiront les démons qui assaillent Niccolo, dans Mort précoce, un jeune clerc, malade d’un charbon qui s’est greffé au-dessus de son oeil gauche entraînant une fièvre pestilentielle.
Les témoins se passent la parole, la rumeur prend de l’ampleur et, alors que le lecteur se laisse égarer comme un voyageur par l’histoire, il apprend que le clerc Gaspard d’Azares, lors d’un essayage de soutane, aurait dit au témoin qu’« il n’y a pas d’enfer ni de démons, que les démons c’était nous et que nous ne devions ni naître ni mourir ». Il nous interroge : quelle légitimité avons-nous à être sur cette Terre ? les Témoins appelle le mystère.
Dans Mort précoce, les démons, le jeune Niccolo les connaît, ils se sont introduits dans sa chambre de malade, une multitude informe, des fureurs infernales seules vues de lui - pour ses gardiens clercs ils sont invisibles - mais à visage humain qui veulent lui refuser le paradis. Sauf que ce jeune garçon, que le bruissement des feuilles effrayait, va les combattre. Il a péché, le lecteur n’en saura rien de plus, il se confesse. C’est, lui dit son confesseur, une épreuve que Dieu parfois permet.
C’est un jeu, le lecteur jongle avec les deux ouvrages. Dans les Témoins, la vérité supposée va de pair avec le mensonge sous l’oeil du juge apostolique, une sanction doit tomber. Dans cachette, il y a cache : une mère dont la fille réside au monastère lui aurait envoyé une lettre enveloppée dans un chiffon dissimulé dans un pot de beurre que le ou la messagère aurait détruite sans l’avoir lue. Sauf qu’il y a eu des intrus au monastère, les soeurs Marie de Bazan et Isabelle Ulloa recevaient. Pour leur avoir parlé en tête à tête, le père provincial a su toute la vérité. Depuis, elles sont plus seules que jamais dans leur cellule.
Un innocent ravagé par le mal.
Sauf que, dans Mort précoce, le mystère appartient au Moyen Âge, soit une mise en scène de la vie du Christ. Un chemin de croix ? Niccolo est un innocent ravagé par le mal. La foule maligne revient le voir, l’un des trois prend des habits de lettré, mais ne peut ouvrir le livre qu’il a apporté - de quel livre s’agit-il ? -, une résistance due à l’innocence de Niccolo.
« Parler en secret » revient dans les deux ouvrages. Et le secret se dit dans un cas à un juge, dans l’autre à un confesseur, dans les deux registres un sanctionneur ou un instructeur. Se taire ou parler taraude Cesare Greppi.
Niccolo ne lutte pas contre la mort mais contre d’autres ennemis envieux beaucoup plus dangereux. Il prévient ses camarades venus le visiter : l’attente avant de rendre le dernier souffle est le plus éprouvant. Mais n’a-t-il pas lui-même créé ces chimères immondes, ces mirages ? Illusions d’un esprit malade ? Une fois ces créatures disparues, il demanda le viatique divin, la chaleur de son corps s’évanouissant. Le 11 février, un vendredi, il venait d’avoir dix-neuf ans, son corps épuisé s’éteint. Et de même que dans les Témoins, lors de l’oraison funèbre, l’un de ses camarades fait preuve de transgression : « Il parla du faste et de l’ambition des mortels qu’un vil sépulcre engloutit. » Il interroge, que sait-on des épreuves que subit Niccolo au Purgatoire ?
Tout est là : l’air, les sons, la lumière.
Puis l’auteur revient sur la vie d’avant. Niccolo et ses carnets, la lettre de son père, la liesse revenue lors d’une fête en Espagne en 1605, sa soeur cadette Isidora. Puis vient l’épisode de la mémoire à l’image des Témoins qui conte les louanges d’une nuit digne. Cesare Greppi dans ces interstices est digne d’un poète. Pour la mémoire, il rappelle que « quelque chose peut tomber de la mémoire », reste tout de même une lacune fragmentaire. Après sa disparition, sa lutte contre les démons, le lecteur apprend que Niccolo aimait la rosée de la même saveur que le miel. Un dialogue entre le frère et sa soeur Isidora sur les couleurs de l’arc-en-ciel, sont-elles vraies ou seulement apparentes ? Toujours chez Cesare Greppi, l’apparence renferme-t-elle un autre décor ? Le lecteur découvre un enfant fasciné par les faits fabuleux, en proie à la discrimination, mais pour lui ils étaient suffisamment remplis de vérité. Son âme s’était éveillée sur le pas d’une porte pas toujours secrète. Et, à l’été, Niccolo se découvre contemplatif, rien de trop, rien en plus. Tout est là : l’air, les sons, la lumière. En 1572, les étoiles encore, Cassiopée apparut pour disparaître deux ans plus tard. Le lecteur lit le journal intime de Niccolo écrit par Cesare Greppi. Un rêve lui avait annoncé sa mort. Les rêves sont formateurs. Depuis, la tristesse ne l’avait jamais quitté.
Certains auteurs façonnent des objets en soi hors de l’ordinaire, Cesare Greppi est un artisan miraculeux.
Virginie Gatti
(1) Pour ce premier roman, Cesare Greppi a obtenu le prix Grinzane Cavour.
22:00 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Cesare Greppi, littérature, témoins, beautés
11.04.2007
Pensées solitaires à la lumière des fleurs
Description poétique d’une existence banale qui n’échappe pas au deuil récent de l’écrivain.
Il nous décrit sa solitude de célibataire banale, rompue quelquefois par la gaieté et la fraîcheur d’une fillette de cinq ans. Il dérive des fleurs vers le ciel, ou écrit ce qui lui passe tout simplement par la tête. Les études de philosophie de l’auteur ont influencées son jeu sur la signification des mots. Il définit entre autres : Dieu, l'amour, la bêtise, l'humilité, la lenteur, la haine, la vérité, le néant, la littérature éternelle. Il se pose aussi un problème philosophique : " Qu'est-ce qu'aimer ?". Mais il ne veut pas partir dans des débats philosophiques trop étendus, et préfère nous laisser ses impressions à chaud. Christian Bobin utilise l’aspect d’un journal pour ne pas avoir à se justifier, enrichissant ainsi son oeuvre. Le lecteur, fidèle, tisse les fils entre les éléments épars et est touché de la sincérité de l’auteur qui n’utilise aucun artifice pour se montrer tel qu’il est, un homme vivant déplorant la mort.
Bien plus qu’un journal, c’est un autoportrait en mutation que nous offre Christian Bobin, à travers ses vagabondages quotidiens dans l’écriture. Une écriture coupée qui cherche la vérité de la vie, de la mort, qui se cherche elle-même et qui nous trouve.
Au fil des jours l'auteur nous livre ses émotions et sa vie monotone à travers ce sujet simple et poétique, un brin d’herbe ou plus communément : la vie.
Autoportrait au radiateur de Christian Bobin, aux Éditions Gallimard (4,90€), 170 pages.
12:55 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Autoportrait au radiateur, Christian Bobin, littérature
07.01.2007
Dans les pas de Rimbaud... à la recherche du temps perdu
La Semelle de Rimbaud, de Michel Etiévent, Éditions de la Diff’errance, 140 pages, 12 euros (1).
Jean-Emmanuel Ducoin
(1) À commander auprès de : Michel Etiévent, immeuble Le Doron, 520, avenue des Thermes, 73 600 Salins-les-Thermes (12 euros + 2 euros de frais de port).
23:15 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Rimbaud, temps perdu, poésie, littérature, recherche
26.10.2006
Terre nourricière
En matière de cuisine, les Indiens disent « avoir le goût entre les mains », pour son premier roman, Viviane Chocas déroule dans son écriture le fil gustatif de la mémoire, elle rend présent ce qui aurait dû être révolu. Dès les premières pages, la main paternelle emmène la petite fille dans la boutique, l’antre magique et magnétisant de madame Suba, où son regard se perdait sur les bocaux de gros cornichons au vinaigre sucré, le strudel au fromage blanc, les saucisses, le lard, les poivrons farcis. Elle a entre huit et douze ans et le Marais des années soixante-dix se parait des couleurs de la charcuterie. Née en France, c’est par les mets de la table qu’elle va faire connaissance avec l’histoire de ses parents hongrois et arriver jusqu’au ventre des origines. Les mets concentraient la mémoire vive, ils étaient roulés dans les consonnes et les voyelles se mastiquaient dans le croquant d’un concombre ou l’épicé d’un goulasch, « parfois, il suffit de manger pour que tout ou presque soit dit ». Chez elle, personne ne parlait hongrois, elle fera sa connaissance plus tard, seule, comme la dégustation d’un fruit défendu et interdit. A onze ans, elle savoure un beignet gorgé de confiture d’abricot, c’est aussi l’annonce de la mort de sa grand-mère restée au pays et le grand départ pour la terre inconnue. Ses parents l’ont fui en 1956, la langue natale était proscrite, elle appartenait à un no man’s land, quelque part derrière le rideau de fer. Klara allait pénétrer le clan familial, des oncles, des tantes inconnus, restés dans un passé arrêté par le temps. Le chemin vers soi se fera dans la clandestinité, au bac, elle choisit le magyar en langue facultative, l’apprend en cachette. Elle fait se rejoindre la langue des saveurs avec la langue du parler, la réminiscence du goût avec la représentation sémantique, un apprentissage volontaire et nécessaire. A vingt-quatre ans, elle part à Budapest, rencontre Pal, un photographe, elle qui cherche des traces d’elle va en laisser auprès de ce preneur d’images, et toujours cette odeur de paprika qui la tenaille dans les rues de la ville : « Je hume, j’inspire, énergiquement, j’y noierais mes poumons, j’adore ce picotement sous mon nez, le boucher se met à rire, Budapest m’appartient. » Mais après une nuit passée dans la chambre minable de Pal, dans une étreinte contrainte, elle n’a retenu aucun mot d’amour, ce n’est que lorsque la mère du jeune homme lui présente le chou farci que les sens se réveillent. Son corps avait besoin de cette offrande. La nourriture était devenue charnelle, elle lui racontait des histoires, elle la faisait revivre au monde, elle lui donnait la légitimité d’exister, d’être l’essence d’une union partagée entre son père et sa mère.
Alexandre Dumas malaxait les mots pour en tirer les recettes de son dictionnaire, l’auteure les intègre à son texte comme des ingrédients vitaux à sa survie. Elle a l’exigence du mot juste, comme la fuite politique de ses parents décrite en italique, une course contre la mort jusqu’à la frontière autrichienne, l’arrivée en France, et pour sa mère avec seulement une brosse à dents dans la poche. 19 août 1989, des citoyens est-allemands, en masse, choisissent l’Occident, Szürös, président par intérim de la IVe république hongroise scande devant la foule : « Le peuple mérite un peu de bonheur et d’abondance. » Klara, journaliste, est sur place, elle doit traduire toute l’aigreur et la rancœur restées trop longtemps bloquées au fond de la gorge, une arrête anguleuse, le temps de laisser dévaler les mots était venu, « ce 23 octobre 1989, j’avais espéré ouvrir à l’intérieur de mon propre territoire cette grille cadenassée en mon cœur », mais elle ne sera jamais entièrement hongroise, elle avait héritée d’une curieuse nostalgie léguée à la deuxième génération. Où était-elle chez elle ? Et c’est en touriste qu’elle rapporte de ces événements historiques du salami et du Tokay, présents indignes et sans valeur pour Péter, son père.
Pour Zsuzsa, sa mère, le hongrois renié reviendra, la langue de l’amour se doit d’être le magyar, les sentiments n’acceptent ni mensonge ni duperie, mais comment parler d’amour avec les mots de ses seize ans ? à l’avoir abandonnée, sa mère avait perdu l’aisance d’une langue vivante. Puis un soir, c’est Klara qui va donner la becquée à sa mère et à son amour de jeunesse, en préparant le fameux galuska, comme un rite d’initiation entre la mère et la fille, la transmission était réussie. Elle est l’enfant biologique, elle est aussi la part sensible d’une lignée de femmes juives hongroises, qui lui donnent pour mission de déchiffrer les secrets de famille et les non-dits. Lors d’une cérémonie d’anniversaire, au village de Lovasberény, son père, et elle avec lui, se réconcilie avec un passé qui ne lui fait plus peur. Faire plaisir pour les femmes, c’est faire manger, dire non, c’est refuser par l’enfant le sein de sa mère. Entourée de toutes ses vieilles grands-mères hongroises de substitution, Klara est des leurs, elle a su reconstituer, bribe par bribe, le chaos de ses origines autour de la tour de Babel faite de crêpes et de noix. La confection d’un plat restera pour elle comme un cadeau sans prix. Un suc inviolable.
Virginie Gatti
22:15 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Viviane Chocas, frontières, terre
23.10.2006
Le temps perdu
Elle aime l’école – pour oublier sa sœur Cosima ; elle aime se réfugier au sommet d’un caroubier – pour se faire oublier ; elle aimerait détenir l’anneau magique du roi Salomon qui donne le pouvoir de parler aux animaux ; elle aime le confort d’une enfance gorgée d’une soutenable légèreté de l’être, où le jour se lève pour gravir une marche supplémentaire dans la vie expérimentale d’une enfant. Mais l’horloge biologique va brusquement s’enrayer : l’oncle Quino est arrêté par les sbires de Franco. Sa tante Marga, qui était recherchée, et sa cousine Pilar fuient l’Espagne et sont recueillies à Rome par son père. Une autre a pris la fuite, Ofelia sa nourrisse, qui rend responsable Fidel Castro de sa condition de servante. De condition, le père d’Ottavia va également en changer, il devient syndicaliste. 21 juillet 1969, 4h57. Ottavia, la petite fille qui voulait voler, assiste au débarquement sur le sol lunaire de la mer de la Tranquillité de Neil Armstrong et Edwin Aldrin. Ils ont déménagé. Elle a quitté l’école des religieuses pour la Montessori. Seule Cosima se plaît dans sa nouvelle classe où l’institutrice leur fait chanter « Avanti popolo alla riscossa, Bandiera rossa trionfera ». Du cotonneux cocon familial, Ottavia va se trouver plonger dans un décor qu’elle ne reconnaît plus, l’aisance bourgeoise a fait place au désordre. Ses parents vivent dans l’utopie communautaire et réformatrice où les enfants sont abandonnés à eux-mêmes, c’est-à-dire à personne. Pour la petite fille, la politique a effectivement changé sa vie, mais s’adressant à son père qui lors d’une manifestation invoque la faucille et le marteau et la chance qu’elle a de ne pas mourir de faim, elle lui demande : « Est-ce que je peux savoir pourquoi on m’emmène ici ? » Ottavia se fait de son ancienne enfance une représentation idyllique où même quand il pleut dehors, à l’intérieur de la maison il y a toujours du gâteau et du chocolat chaud. Elle veut fuir ce qu’on lui impose, ce bonheur suggéré au nom des masses, seul l’acte onirique aurait encore le pouvoir de sauver sa mère et sa sœur. Pour son père, il est trop tard happé par les idées révolutionnaires.
L’année 1971, elle n’a aucun vœu à consigner sur son cahier, hormis celui de revenir à sa vie d’avant insouciante et sans contrainte sauf celle de grandir. Ses parents se séparent, elle fait pipi au lit, vole, ment, espionne, fugue. L’ensemble du récit est émaillé de phrases en espagnol, comme des clignotants verbaux, sentimentaux ou douloureux : «Te quiero mama. Je voudrais lui dire cette petite phrase, mais elle ne parvient pas à franchir mes lèvres. » L’époque des attentats commence avec des bombes qui éclatent au nord et au sud de l’Italie. Son père combat les pratiques anti-étatiques qui ont conduit à légaliser le clientélisme, la combine, l’aide paternaliste. Occhineri dit adieu à l’enfance, l’incertitude des lendemains – qui devaient chanter – s’installe, les peurs, les cauchemars. Dispensée d’office des cours de religion, elle erre dans le couloir et regarde les passants par la fenêtre.
Pour l’auteure, ce n’est ni la faute à Fidel ni à Franco, elle condamne les embrigadements arbitraires qui font chavirer les enfants, elle vise les adultes qui leur font miroiter un avenir ni contesté ni contestable. Une histoire de nostalgie, de perte, d’abandon, de ce qui définitivement ne reviendra plus. Ottavia a douze ans, on lui a tout prix, mais ce qui la marquera au fer pour longtemps et que personne ne lui arrachera, c’est le souvenir du parfum à la tubéreuse qui enveloppait sa mère. Le droit au rêve reste permissible et inaliénable.
Virginie Gatti
22:15 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Domitilla Calamai, Actes Sud
02.10.2006
Lambeaux de Charles Juliet
Un auteur déchiré qui écrit une oeuvre terriblement poignante, à défaut d'être originale.
Une femme, une vie, un drame injuste qui nous révolte. Un enfant, perdu, qui se met à écrire. Cet enfant c'est Charles Juliet qui a mis 12 ans à écrire son autobiographie, une thérapie douloureuse, mais nécessaire. La première partie de son oeuvre relate de la vie dramatique de sa mère qu’il n’a pas connue. Sœur aînée d’une famille de paysans dans les années 20, elle enchaîne les sacrifices sans émettre le moindre signe de révolte. Elle se réfugie quelquefois dans l’écriture, comme le fera plus tard son fils pour la retrouver. La deuxième partie fait office d’autobiographie, de l’enfance de l’auteur jusqu’à l’élaboration de ce livre. Arraché dès l’enfance à sa famille, Charles Juliet grandit avec un problème d’identité. Deux vies émouvantes mises en parallèles.Cette oeuvre est pourvue d’une intensité troublante, mise en valeur par un titre qui n’est pas anodin à l’émotion qu’il provoque. En effet, la perspective de « lambeaux » se retrouve dans différents points de l’œuvre. Tout d’abord par les images violentes retrouvées dans la vie des deux personnages, puis leurs personnalités divisées, éclatées, « en lambeaux », qui ne sont unifiées qu’à la fin. L’écriture en fragments ( phrases courtes incomplètes, blancs typographiques) démontre bien l’univers d'un récit basé sur des ruptures. Cette écriture simple nous touche, car elle est le reflet d’une vérité pudique et sincère. Cette sensibilité d’écriture émeut le lecteur par la souffrance et les déchirements qu’il lui transmet. Une lecture bouleversante.
Delphine Dauvergne
Lambeaux de Charles Juliet, Éditions Gallimard, collection Folio, 1995. 160 pages (4,90€)
20:50 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Charles Juliet, Gallimard, critique
23.09.2006
Controverse autour d’un texte
Le journal d’enfance d’Opal Whiteley a fait un étrange voyage. Ecrit entre sa sixième et septième année, entre septembre 1904 et août 1905, détruit plus tard par sa sœur Pearl, puis reconstitué en 1919, par Opal, neuf mois durant à rassembler, recoller les morceaux, des phrases écrites en majuscule, sur des bouts de papier, en tout un quart de million de mots. A été publié en 1920 à Boston, retentissement, l’ouvrage devient un best-seller. Mais il est aussitôt soupçonné de fraude littéraire, un enfant n’aurait pu écrire ce genre de récit. Elle l’aurait écrit à l’âge adulte. Mystification ?
D’où proviennent ces prénoms étranges donnés aux animaux ? Comment pouvait-elle connaître tous ces mots français ? Avait-elle des origines royales, est-elle Françoise Marie, fille naturelle du prince Henri d’Orléans ? Une vaste campagne de doute et de diffamation jette le livre aux oublis. En 1986, l’écrivain américain Benjamin Hoff se prend de passion pour ce livre, remonte aux sources : Opal savait lire des mots à trois ans, avait une mémoire exceptionnelle, écrivait sans cesse. Des chercheurs de l’Université de l’Oregon s’intéressent à ce mystère, ont acquis quelques certitudes : même si le journal aurait été enrichi lors de sa reconstitution, dès ses premières années, Opal écoutait sa mère dire des contes et des histoires de fées, collectionnait des milliers de spécimens de plantes, de minéraux, d’insectes. De la part de ces proches, elle n’était pas comme les autres et les corrections ne pouvaient corriger ses propensions à vagabonder et découvrir le monde environnant.
En 1923, on retrouve les traces d’Opal Whiteley en Angleterre ; puis en France ; en 1925, en Inde ; en 1948, dans une banlieue de Londres. Elle meurt dans un hôpital psychiatrique londonien en 1992, âgée de quatre-vingt-quatorze ans. Internée pendant quarante-cinq ans. Ignorée.
Dans la Rivière au bord de l’eau, la pouponnière est un lieu central pour son héroïne, elle y vient quotidiennement, y soigne ces animaux malades, recueille les blessés, apporte des vivres. Une œuvre existe par elle-même. Elle n’a besoin d’aucune information extérieure. Mais ce fait est à souligner : à deux ans, Opal aurait contracté une forte fièvre typhoïde - séparée de sa mère qui disait à tous ces enfants qu’ils n’étaient pas d’elle -, cet épisode aurait alimenté sa conviction de l’adoption et la recherche du père. De la fratrie, elle est la seule à entretenir un roman familial, elle refuse la sienne et s’invente une famille idéalisée, conforme à ses désirs.
Pour la première fois traduit en français, ce récit n’a pas dit son dernier mot, il recèle encore des zones ombres. Les faussaires en littérature ont plusieurs vies.
V.G.
14:20 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Opal Whiteley, Eau, roman, critique, controverse...
16.09.2006
Une enfant écoute le vent
Sous le lit, elle écrit ; assise sur le perron, lorsque la maman et le bébé sont partis, elle écrit ; elle se protège contre les dangers et les insultes, le mépris des adultes. Elle s’arrête pour « regarder une chenille en train de fabriquer son berceau », elle attend avec Vaillant Horatius, son fidèle chien de berger, de voir apparaître les étoiles ; dans l’enclos, elle va s’occuper d’Elizabeth Barrett Browning, « une vache aimée avec de la poésie dans l’empreinte de ses sabots ». Veut écrire une fois grande un livre sur le voyage d’une goutte de pluie et sur les joies du bleu. Elle aide son amie « la fille-qui-ne-voit- pas-clair » à comparer ce qu’elle entend et ce qu’elle ressent.
Les prières qu’elle dispense à chacune de ses sortie sont des odes à Pan. Opal est une enfant qui voit plus loin que la surface de la terre, le sommet des arbres, les rayons du soleil ; il y a tant à faire pour elle, la nature ne lui laisse aucun répit, pas même celui d’affronter la mort de Peter Paul Rubens, « un bien-aimé cochon » ; de William Shakespeare, « un vieux cheval gris dont l’âme comprend tout » épuisé par le fouet du garçon de ferme ; de Lars Porsena de Clusium, son corbeau tué par une carabine ; à chaque fois, elle se sent morte elle-même. Dans ses cachettes d’écriture, elle retrace la vision directe de l’impression. Elle est comme tous les enfants qui s’assoient et regardent l’agitation d’une fourmilière, à la différence près qu’Opal aperçoit et écoute tout ce qui se passe sous la fourmilière.
Lorsque la famille décide de déménager, Opal rassemble ses affaires, des traces laissées par ses compagnons, parmi les objets, un chausson du bébé d’Elsie pour que sa souris y dorme ou le petit arrosoir apporté par les fées pour la douche de ses amis. La Rivière au bord de l’eau est un récit ouvert et fermé à la fois, avec des naissances, des disparitions, des larmes, du chagrin, des rencontres, un univers à part en soi. Elle se termine sur un voyage qui se confond avec la destinée de son auteure. La disparition et le mystère.
Virginie Gatti
D’Opal Whiteley,
La Cause des livres, 316 pages, 20 euros.
14:15 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Opal Whiteley, Eau, roman, critique...


