04.04.2009
Saskia Sassen, sociologue "globale"
Connue pour ses travaux sur les "villes globales" - Londres, New York et Tokyo - où bat le pouls humain et financier de la mondialisation, Saskia Sassen enseigne à l'université Columbia (New York) et à la London School of Economics (Londres).
Aller à la rencontre de cette grande figure de la sociologie contemporaine, c'est faire connaissance avec une intellectuelle cosmopolite, invitée à siéger dans les plus grands concours internationaux d'urbanisme, et qui ne se départit jamais de la distance amusée propre à ceux qui sont, le mot est d'elle, "partout chez eux et partout des étrangers".
Née en 1949 dans une famille polyglotte, éduquée à Buenos Aires et à Rome, entrée aux Etats-Unis illégalement avant d'y poursuivre ses études, Saskia Sassen se définit elle-même comme une "excentrique". Le parcours de cette intellectuelle engagée, dont le premier manuscrit fut refusé par treize maisons d'édition, est fait de chemins de traverse.
Traversée des savoirs, entre sociologie, économie et sciences politiques. Traversée de son objet lui-même, cette globalisation qu'elle s'obstine à saisir par chacune de ses facettes, livre après livre : les parcours des migrants, les échanges monétaires entre entreprises, les structures des villes et, aujourd'hui, le destin ambigu des Etats. A rebours, à la fois, de l'essayisme des experts et du "radical chic" hypercritique, deux postures fréquentes dans ce champ d'études, Sassen n'ambitionne rien moins, dans son dernier livre, La Globalisation, une sociologie, que d'inscrire ce processus dans l'histoire des sciences sociales.
On imagine Saskia Sassen en intellectuelle "globale" et désincarnée, courant de jury en conférence autour de la planète : elle est en France, ces jours-ci, pour être consultée sur le "Grand Paris", comme elle était à Séoul hier et sera à Berlin demain. Elle habite un monde démultiplié, mais celui-ci est tissé du fil ininterrompu de son débat d'idées. Les honneurs ne sont pour elle que des sujets de conversation parmi d'autres. Plus drôles, peut-être, que les autres, tant le rire est chez elle une seconde nature. Lui arrive-t-il de s'ennuyer en avion ?, suggère-t-on pour entamer la conversation. "C'est un espace merveilleux, répond-elle avec malice. Les longs voyages permettent de trouver un espace pour penser. C'est un désert, et j'aime ça. Dans l'avion, on peut se séparer de son milieu, se désarticuler."
Pour ce qui est de son milieu d'origine, on connaît le cosmopolitisme éclairé de parents hollandais expatriés en Amérique du Sud puis à Rome, et aussi les cinq langues parlées à la maison - "sept, précise-t-elle, en comptant le latin et le grec".
Mais c'est une autre expérience qui refait surface quand Sassen évoque sa formation : la contestation familiale de l'Eglise catholique. "Un jour, mon grand-père est venu nous rendre visite à Buenos Aires, raconte-t-elle. Il était très catholique. Pour la première fois, nous avons dû aller à l'Eglise ! Mon père, lui, s'est contenté d'installer un crucifix sur la porte d'entrée, et il nous a donné des petits livres qui ressemblaient à des bibles, en fait des romans pleins d'histoires de meurtres..." Les premiers rapports de Saskia Sassen avec une institution globale furent donc marqués par l'ironie et la résistance passive.
L'expérience de la misère des quartiers pauvres de Buenos Aires a sans doute renforcé cette disposition à la résistance, et nourri encore sa vocation de sociologue. "Le canon, en sociologie, est assez flexible, dit-elle. Cette discipline nous offre des instruments pour expliquer le pouvoir ou pour le justifier, mais aussi pour le contester." Dans son cas, ce sera la lutte, par le meilleur moyen dont elle dispose : ce savoir qu'elle affûta partout, au contact de ceux qui lui offraient la plus grande résistance à l'air du temps. Comme à Poitiers, où elle choisit d'aller suivre, dans les années 1970, les cours de Jacques d'Hondt pour comprendre Marx avec les concepts hégéliens. Ces mêmes concepts que conspuaient, du haut de l'amphithéâtre, des étudiants massivement convertis à la "rupture épistémologique" althussérienne.
Afin de mener à bien ce combat, Saskia Sassen s'astreint à une "discipline" : "Pour moi, l'analyse radicale, c'est décrire, montrer, théoriser le système producteur des injustices, confie-t-elle. C'est trop facile d'être horrifié." De là sans doute un style volontairement sans emphase ni fioritures, et une grande aptitude à nuancer ses propres arguments.
De là aussi ce malentendu qui fit d'elle, un temps, une théoricienne du néolibéralisme. N'avait-elle pas minutieusement observé, au tout début des années 1990, les échanges financiers dont la "ville globale" est le centre, ainsi que l'activité des cadres internationaux qui en sont la chair ? Après avoir travaillé sur les migrations de travailleurs pauvres, ne délaissait-elle pas la "mondialisation par le bas" pour s'intéresser à celle qui, "par le haut", commençait à être la cible de tant de mouvements de contestation ?
C'était négliger qu'à ses yeux les deux notions n'ont aucun sens : dans le processus de globalisation, le haut et le bas se confondent ; ils sont en interaction permanente. Les migrants illégaux mettent chaque jour davantage en relief l'incapacité des Etats à s'imposer comme des acteurs souverains d'une politique territoriale. Et les travailleurs immigrés clandestins sont, comme les traders, les premiers acteurs globaux de notre modernité.
"Je crois que je fais le type de travail que Marx apprécierait", confie presque en passant celle qui appliqua systématiquement cette lecture décloisonnée de la mondialisation, d'abord aux migrations humaines, puis aux entreprises multinationales et aux places financières, avant de la retourner maintenant contre l'Etat, sans doute à la recherche d'une plus nette traduction politique de son travail. "En fin de compte, remarque-t-elle, je prends conscience que je suis vraiment hollandaise, pas latino-américaine. Il a fallu beaucoup de ténacité et de systématicité aux Hollandais pour maintenir ce pays au-dessus du niveau de la mer ! Quant à moi, mon premier livre était un prototype que je n'ai ensuite jamais cessé de reproduire."
"IL FAUT CONTINUER DE CREUSER !"
Dans cette entreprise intellectuelle, si l'on y songe, c'est aussi une étrange division du travail qui s'est organisée avec celui qui partage sa vie depuis vingt ans, le sociologue américain Richard Sennett. A elle l'économie politique de la globalisation, ses flux internationaux, son "système" ; à lui les conséquences culturelles et psychologiques du processus, la perte de la civilité et du caractère qui menacent ceux que le mouvement du capitalisme mondial emporte. Le versant "externe" et le versant "interne" d'un même processus, en somme, comme aurait pu dire Max Weber (1864-1920), le premier grand sociologue du capitalisme.
Bientôt, de retour dans un vol long courrier vers New York - sa ville préférée -, Saskia Sassen se remettra au travail, au livre en cours, à la conférence à venir. La lutte, toujours, pour continuer à donner une chance à ceux qui ne sont pas les vainqueurs de la globalisation. Pour eux, que le regard surplombant ignore, il faut encore affiner l'analyse. "Il y a des choses qui sont globales par nature, comme le FMI ou l'OMC, conclut-elle. Mais c'est tellement évident. La mondialisation est une catégorie transparente. L'Etat-nation aussi. Moi je creuse dans la pénombre de ces catégories dominantes. Ceux qui n'ont pas le pouvoir font aussi l'histoire, mais leur temporalité est plus longue. Il faut continuer de creuser !"
15:45 Publié dans Hommage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, critique, journalisme, politique, âge, vieillir, médecine, philosophie
27.03.2009
Mikhaïl Gromov
Inutile de chercher sa photo sur sa page personnelle du site Web de l'Institut des hautes études scientifiques (IHES), dont il est membre depuis 1982 : Mikhaïl Gromov y a mis celle d'un petit singe asiatique coloré. Facétie ? Pudeur et discrétion ? Le visage sec et parcheminé du grand géomètre franco-russe, pris entre une barbe grise hiératique et des sourcils broussailleux, devrait en tout cas devenir, pour quelques jours au moins, la figure même des mathématiques. L'Académie norvégienne des sciences et des lettres devait lui décerner, jeudi 26 mars, le prix Abel, créé en 2003 par la Fondation Abel pour pallier l'absence de prix Nobel de maths. A la différence de la célèbre médaille Fields (décernée tous les quatre ans à des chercheurs de moins de 40 ans), cette distinction couronne l'ensemble d'une oeuvre.
Celle de Misha Gromov est considérable. Il est ainsi le père du "h-principe" (h, pour homotopique), des fondements de la topologie symplectique, des notions de courbe pseudo-holomorphe ou de groupe hyperbolique... "Typiquement, sa méthode est d'accumuler une série de concepts qui paraissent au premier abord un peu grossiers et simples, dit le mathématicien Jean-Pierre Bourguignon, directeur de l'IHES. Mais quand vous parvenez à les enchaîner comme il faut - c'est-à-dire comme il le fait - alors des phénomènes mathématiques complètement nouveaux apparaissent brusquement."
Misha Gromov ne s'est pas rendu célèbre par la démonstration tonitruante d'une conjecture. "Il est plutôt un concepteur, quelqu'un qui, dans un seul article, aligne une centaine de théorèmes que la communauté des mathématiciens mettra dix ou quinze ans à absorber", explique M. Bourguignon. Le géomètre français d'origine russe ignorait jusqu'au 26 mars à midi qu'il était lauréat du prix le mieux doté des maths - seuls ses pairs ont donc pu être interrogés.
Pour le mathématicien Marcel Berger, ex-directeur de l'IHES, il faut revenir à des figures "comme celles de Bernhard Riemann (1826-1866) ou Henri Poincaré (1854-1912)" pour retrouver des savants dont les travaux ont autant irrigué à la fois la géométrie, l'analyse et l'algèbre. "Quelqu'un a un jour demandé à Einstein ce qu'il faisait quand il avait une idée, résume M. Berger ; il a répondu : "Des idées, on en a une ou deux dans sa vie" ; Misha Gromov, lui, en a eu cinq ou six."
Né en décembre 1943 en Russie, à Boksitogorsk, il découvre les mathématiques à 9 ans, grâce à sa mère qui lui offre Nombres et figures de Rademacher et Toeplitz. "J'étais incapable de tout comprendre, mais le livre m'a certainement influencé", dira-t-il, en 1999, dans un entretien accordé au physicien tchécoslovaque Georges Ripka et publié dans l'ouvrage Vivre savant sous le communisme (éd. Belin).
Il obtient un premier doctorat de l'université de Leningrad en 1968, et obtient un poste de maître-assistant. Mais il veut quitter l'Union soviétique. "Je voulus émigrer dès l'âge de 14 ans, dira-t-il à Georges Ripka. Je ne pouvais pas supporter le pays. La pression politique y était très déplaisante et elle ne venait pas que d'en haut." L'exemple offert par ses pairs vieillissant l'emplit d'effroi. "Les professeurs devaient enseigner de façon à témoigner du respect pour le régime, racontera-t-il. On ressentait la pression d'avoir toujours à exprimer sa soumission au système. On ne peut faire cela sans déformer sa personnalité et chaque mathématicien que je connus finit, à un certain âge, par développer une névrose accompagnée de troubles sévères. A mon avis, ils étaient devenus malades. Je n'ai pas voulu en arriver là."
Comment partir ? En entrant dans une manière de clandestinité mathématique. Car pour quitter l'URSS, mieux valait ne pas passer pour un cerveau d'exception. "Au début des années 1970, raconte Jean-Pierre Bourguignon, il quitte l'université et coupe les ponts avec la communauté académique en ne conservant par-devers lui aucun document ni aucun écrit mathématique d'aucune sorte." Qu'a fait Misha Gromov pendant cette clandestinité ? Il dira avoir été employé dans un institut de météorologie puis dans un centre de recherche sur la pâte à papier... Quelques légendes se sont forgées sur cette période dont il n'aime guère parler.
Ayant revendiqué le nom de sa mère pour établir ses nouveaux papiers d'identité, il obtient l'autorisation d'émigrer vers Israël en 1974. Mais lors d'une escale à Rome, il file aux Etats-Unis où Jim Simons, un mathématicien devenu aujourd'hui financier, lui offre un poste de professeur à l'université de l'Etat de New York à Stony Brook. "Ce furent des années extraordinaires, se souvient M. Bourguignon. Il a en quelque sorte été "confessé" par les mathématiciens de Long Island et il a pu raconter tout ce qu'il avait gardé dans sa tête et qu'il n'avait pu écrire pendant sa "clandestinité mathématique". Nous étions abasourdis." Au début des années 1980, il rejoint l'université Paris-VI puis, en 1982, devient professeur permanent à l'IHES. C'est toujours là, à Bures-sur-Yvette (Essonne), qu'il mène ses recherches.
15:54 Publié dans Hommage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, critique, journalisme, recrutement, emploi, banque, économie, solidarité, monde, politique
21.05.2006
Hommage
Marie-Stéphane Devaud, talentueuse journaliste free-lance et traductrice, et surtout amie, qui faisait aussi partie de Kritiks nous a quitté la semaine dernière.
« Pour tous ceux qui souhaiteraient être présent le jour de cette crémation, un petit salon vous accueillera au crématorium du cimetière du Père Lachaise le Mercredi 24 Mai à 10h45.
Pour tous ceux qui ne pourront être présent, mais qui toutefois souhaiteraient lui adresser un dernier salut, l'urne sera déposée vers 14h30 le même jour dans le caveau familial du cimetière de St Ouen.
Un olivier y sera planté dans la jardinière en les termes de ses derniers souhaits. »
Toute l’équipe de Kritiks lui rend hommage et adresse ses sincères condoléances à la famille.
Sonia B.
11:25 Publié dans Hommage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

