12.09.2009

La Baronne de Baronnie

n136591120822_8023.jpgLa Baronne de Baronnie c'est avant tout un style à part. Une coiffure, un rire, une tenue de Baronne. Un vent léger soulève cette rencontre, en haut du Palais de Tokyo. La Baronne aime à se faire attendre. Un peu mais pas trop. Quand elle arrive, elle dessine un monde, un univers. La lumière saisit cette fin de journée.

Elle s'assoie, et, avec manière débute l'interview. En un éclat de rire, elle se retourne et me lance : "qu'avez-vous envie d'entendre ?"

Une chanson, une mélodie qui raconterait ce moment unique. Il y aurait la chanson "Same girl" de Jack Johnson. Une guitare acoustique dans ce bar. Il fait si clair aujourd'hui, tout est tellement si net. Le crocus sur sa veste grise. L'étendue de Paris se révèle.

Puis "The day we felle in love" d'Appaloosa. Invention des contours. L'étendue des pouvoirs de la Baronnie. Elle invente des sons, elle installe des sonorités et rend l'espace à ses fractions. Sa vie est une musique, un rythme. Elle connaît ses classiques mais en invente les modernismes.

Avec "Out There" de l'album Yearbook, elle commande un verre de pouilly fuissé. Quelques olives vertes en accompagnement. Apéritif. De jeux de mots en découvertes, La Baronne se joue des étendues, des normes, de nos habitudes d'humain trop humain. Elle compose.

Nous irons, nous ferons. Nous occuperons l'espace. Nous danserons sur ces/ses musiques. Entrelacs sensuels. Nous aurons plus de vue. De notre pouvoir, nous serons les maîtres. Là. Ici. Langage unique. Danse. Danse. Sur une aire plus large. L'inconnu ne le sera plus.

Elle est la confidente de tous (les noctambules, les artistes...). Elle danse sans solution de continuité. Elle se joue des normes. Du petit matin, des nuits trop courtes. Elle désigne le Japon comme une terre sainte. Elle cultive son germanisme et son américanisme. Elle rit... Derrière ses lunettes de soleil. Elle est au coeur du monde. Palpitations.

Le pouilly fuissé est fini. L'interview est close. Nous aurions pu citer les lieux, les rendez-vous à venir, les mystères de son histoire. Paris palpite. La Baronne offre une résistance libre au prêt à penser, à porter, à bouffer... Liberté incarnée. Elle se retourne et me lance "on devrait tous s'essayer au chignon".

Thanks Baronne.

Rendez-vous ce soir dès 23h au Curio Parlor 16 rue des Bernardins 75005 Paris

 

Léa Renoir

 

06.06.2009

Les dessous de l'affaire Bouton-Société Générale

1013203458_060158164.preview.jpg[120x-1].JPGPierre-Henri Leroy est le fondateur de Proxinvest, société de conseil indépendante, qui offre une solution adaptée aux besoins spécifiques des investisseurs dans la gestion de leur vote.
En mars 2009, il interpellait ses clients investisseurs et grand public sur la question de la réélection du président de la Société Générale, Daniel Bouton comme administrateur de Total : il invitait fortement à voter contre en raison des comportements passés de cet éminent banquier comme administrateur de différentes sociétés, dont Total, et ceci au regard des recommandations du comité de l’AFEP-Medef qu’il avait présidé.
Finalement, un scénario différent s’est réalisé: suite au scandale de son attribution d’options et aux pressions de l’Elysée, a décidé fin avril de démissionner de ses mandats à la Société Générale, laissant l ’ensemble des commandes à Frédéric Oudéa… Daniel Bouton alors été réélu chez Total, faiblement, mais réélu tout de même avec 58% des voix.
Pierre-Henri Leroy, le conseiller des grands investisseurs,  s’explique ici sur cette campagne « ad hominem », campagne que certains auront pu trouver injuste, mais qui semble avoir visé juste.  Son regard reste inquiet quant à l’avenir du système bancaire.

proxinvest.jpgPierre-Henri Leroy, vous dirigez une société bien mystérieuse : qu’est ce que Proxinvest ?
Pierre-Henri Leroy :
Proxinvest est une société d’analyse financière indépendante spécialisée dans le conseil de vote aux actionnaires. La société appartient à ma famille et aux directeurs associés. Nos clients sont exclusivement investisseurs et nous travaillons dans l’intérêt de tous les actionnaires, petits et gros, afin de leur recommander de voter dans l’intérêt à long terme des sociétés.

Pourquoi avoir pris Daniel Bouton cette année pour cible ?
Pierre-Henri Leroy :
Il est vrai que la plupart tous les grands dirigeant bancaires de banques françaises ou étrangères ont failli : ils ont servi le « veau d’or » d’un système de « banque universelle » catastrophique qui avait déjà valu aux contribuables français la facture du Crédit Lyonnais, et nous vaut aujourd’hui une récession qui été prévisible, nous l’avions annoncée dès 2002. Alors citons ceux de Dexia et de Natixis pour être indulgent vis à vis de ceux du BNP Paribas et du Crédit Agricole…
Mais Daniel Bouton, auteur d’un bon rapport de référence sur la gouvernance, le fameux rapport Bouton de 2002, avait à nos yeux une double responsabilité plus grave quant à la gouvernance de ces grands établissements et leur influence néfaste sur la gestion des sociétés.
Nous avons introduit à partir de cette année dans sa politique de vote un critère de compétence actionnariale pour l’élection des administrateurs, et le dossier de renouvellement de cet administrateur était à cet égard très lourd. Nous avions collecté sur Daniel Bouton, comme sur de nombreux autres administrateurs, une série de manquements présumés au respect des intérêts des actionnaires, ceci soit comme administrateur et dirigeant de la Société Générale soit comme administrateur d’Arcelor, Total, Schneider Electric comme de Vivendi Universal et de Veolia Environnement.
Par ailleurs, malgré le scandale Kerviel et la crise bancaire Daniel Bouton était resté aux commandes de la banque sans marquer aucune distance vis à vis d’un modèle bancaire que tous contestent aujourd’hui.

Daniel-Bouton1.jpgLe 15 mai prochain, quelques jours avant l’assemblée de Société Générale du 19 mai, les actionnaires de Total devaient se prononcer sur le renouvellement de Daniel Bouton comme administrateur du groupe pétrolier. Comment Proxinvest envisageait-elle cette réélection ?
Pierre-Henri Leroy :
La participation prolongée de Daniel Bouton au conseil d’administration de Total nous posait problème. Elle témoignait et témoigne encore à ce jour d’une application peu « loyale des règles du jeu » pour employer l’expression même du rapport Bouton. 
[ lien direct vers le rapport :  http://www.technip.com/francais/pdf/Rapport_Bouton%20_FR.pdf]
Le document de référence de Total pour 2007 (AG 2008) qualifiait en page 102 et 104, à nos yeux abusivement, d’administrateurs libres de conflits d’intérêts MM Bouton (banquier du groupe), Pébereau (banquier du groupe et grand actionnaire via Pargesa), Tchuruk (ancien dirigeant), Desmarest (ancien dirigeant), Desmarais (grand actionnaire), Jeancourt-Galignani (ancien banquier puis assureur du groupe), de Rudder (grand actionnaire), et Vaillaud (ancien dirigeant), tous « considérés comme administrateurs indépendants ».

En d’autres termes, ces administrateurs jouent sur les mots pour se positionner à un poste de pouvoir ? Et ainsi bénéficier de l’ensemble des responsabilités sur plusieurs groupes à la fois ?
Pierre-Henri Leroy :
Oui. C’est un des problèmes.  Daniel Bouton, élu administrateur de Total par l'AG de 1997, s’est associé depuis douze ans à une information qui nous semble trompeuse et à une gouvernance en contradiction flagrante aux principes du « rapport AFEP-Medef» de 2002 commandé par Bertrand Collomb alors Président de l'AFEP et administrateur de Total, et écrit par un groupe de travail présidé par Daniel Bouton et auquel participait Serge Tchuruk…
On ne pouvait en effet que constater le manque de respect de l’application des recommandations dudit rapport, qu’il s’agisse de l’indépendance d’ensemble du conseil (« au moins un tiers d’indépendants rapidement porté à la moitié des membres du Conseil dans les sociétés au capital dispersé et dépourvues d'actionnaires de contrôle. » (rapport Bouton page 9), ou des croisements d’administrateurs. Son rapport recommande encore : « Par souci de clarification, les critères que devraient examiner le Comité et le Conseil afin de qualifier un administrateur d'indépendant et de prévenir les risques de conflit d’intérêts entre l’administrateur et la direction, la société ou son groupe, devraient être les suivants :./..Ne pas être mandataire social d’une société dans laquelle la société détient directement ou indirectement un mandat d’administrateur./.. Ne pas être client, fournisseur, banquier d’affaire, banquier de financement réciproquement significatif de la société ou de son groupe./.. - Ne pas être administrateur de l’entreprise depuis plus de douze ans. » (rapport Bouton page 10) : cinq des administrateurs de Total jugés indépendants cités plus haut avaient dépassé douze ans d’ancienneté.

Malgré la démission surprise de Daniel Bouton de la Société Générale, il a été tout de même été réélu avec 59% de voix : est ce un échec pour vous ?
Pierre-Henri Leroy :
Notez que nous de demandions ni sa révocation ni sa démission de la Société Générale. Cet événement changeait grandement la donne et beaucoup d’actionnaires ont alors été sensibles, soit à la fin du croisement d’administrateurs soit à la sanction finalement acceptée…
59% des voix d’une assemblée d’actionnaires comme celle de Total est une déculottée
Quant à Anne Lauvergeon , Directeur Général d’Areva a essuyé un score plus bas encore de 57,27% !

Jamais dans l’histoire de nos grandes sociétés de grands administrateurs ont enregistré un si faible niveau de confiance. Et nous savons par nos clients que la société avait fait tout son possible pour convaincre – et impressionner - les grands investisseurs…

Le score d’Anne Lauvergeon, administrateur croisé avec le président de Total Thierry Desmarest,  est très révélateur : je crois donc pouvoir dire que s’il n’avait pas démissionné de la banque Daniel Bouton n’aurait pas gardé son siège chez Total.

Ce n’est donc nullement un échec pour Proxinvest mais plutôt une victoire de la démocratie actionnariale.

L’ensemble de ces « croisements d’administrateurs » n’était-il pas illégal ?
Pierre-Henri Leroy :
Non, pas formellement, mais c’est très malsain. Le « croisement d’administrateurs », ainsi condamné par les codes de gouvernance dignes de ce nom dont le rapport de 2002 de Daniel Bouton est une pratique endogène injustifiable. Le procédé est ancien, Marc Vienot administrateur et ancien président de la banque siégeait chez Alcatel alors que Serge Tchuruk était administrateur de la Société Générale, et avec Daniel Bouton d’ailleurs administrateurs dans le groupe Vivendi Universal. sSn épouse, Nicole Bouton, siègera au conseil de Pernod Ricard dont le président était administrateur de la Société Générale. Mais la situation empirait chez Total : alors que Thierry Desmarest, président de Total, siègeait déjà au conseil d’Areva dirigé par une administratrice de Total, Anne Lauvergeon, Daniel Bouton comme président du conseil de la Société Générale venait de faire entre  comme « administrateur indépendant » de la Société Générale un homme de Total, Robert Castaigne, qui fut de 1994 à juin 2008 directeur financier et membre du comité exécutif…
> Vous aviez aussi très durement critiqué Daniel Bouton sur ses compétences suite à la crise bancaire et au scandale Kerviel. Pourquoi ?
Pierre-Henri Leroy : La compétence des « grands administrateurs » est toujours invoquée comme excuse pour tolérer tous ces conflits d’intérêts… Je cite le rapport Bouton « On ne saurait trop insister sur la compétence et l'expérience qui sont les qualités premières des administrateurs. Ils doivent maîtriser les enjeux stratégiques des marchés où intervient l'entreprise, ce qui implique qu’ils aient une réelle connaissance de ses métiers. » (rapport Bouton page 8). 
L’ennui c’est que ce critère de compétence n’est pas testé pour les anciens fonctionnaires passés par les cabinet ministériels. Leur carnet d’adresse politique semble remplacer toute autre compétence.

340x.jpgQuels étaient vos griefs quant à la gestion de Daniel Bouton ?
Pierre-Henri Leroy :
Il nous appartenait de rappeler sans faiblesse les réalités de la gestion de Daniel Bouton comme dirigeant d’établissement bancaire et président de la FBF.
- la sous-évaluation des positions de la Société Générale dans l’immobilier américain ayant conduit à la perte de 2 milliards d’euros dans la crise immobilière des sub-primes.
- la responsabilité des manquements du contrôle des risques de la Société Générale dans une affaire de délit d’initié Amber Fund de 2003, due à une filiale située aux îles Cayman appartenant au département proche de celui de Kerviel « Dérivés Actions », affaire sanctionnée avec indulgence par l’AMF fin janvier 2008 pour avoir « méconnu des règles de bonne conduite et les conditions de surveillance et le contrôle des transactions sur les valeurs inscrites sur sa liste de surveillance. »
- la responsabilité des manquements du contrôle des risques de la Société Générale dans la prise de position frauduleuse dite Kerviel sur cinquante milliard d’euros et la gestion perdante de celle-ci ayant conduit à une perte de cinq milliards
- plus récemment, le 17 février 2009, la Société Générale a dû s’engager par accord particulier avec New York State Banking Department et la Federal Reserve Bank de New York à prendre diverses mesures pour une meilleure application des réglementations fédérales et de l'Etat de New York en matière de lutte contre le blanchiment, de suivi des transactions bancaires, de communication d’activités suspectes et de suivi des clients.
- La Société Générale s’est illustrée ces dernières années par un réel dynamisme d’affaires mais aussi par sa proximité facile de certains dirigeants de performance ou d’intégrité contestables comme J.M. Messier, S. Tchuruk (administrateur de Total depuis vingt ans !), Lakshmi Mittal ou Patricia Russo comme du soutien apporté à l’un de ses administrateurs Anthony Wyand, président d’AVIVA France, groupe condamné en appel en 2008 pour complicité d’abus de confiance dans le dossier de l’AFER.
- Le plus grave nous est révélé 15 mars 2009 par le site Le Revenu.com selon lequel l’assureur américain AIG aura versé 11,9 Mds.$ à la Société Générale grâce au sauvetage in extremis des contribuables américains. Ce risque de contrepartie considérable sur AIG est loin des notions traditionnelles de partage de risques. Les résultats 2008 du groupe bancaire, déjà affaiblie par la moins-value Kerviel reportée sur l’exercice 2007 aurait sans doute forcé la nationalisation.

- le résultat final de cette gestion se retrouvait dans le cours du titre Société Générale, qui à 28 euros le 18 mars 2009, était à un niveau très inférieur à son cours d’il y a dix ans  et au CAC40, parmi les moins bien classées des valeurs financières.

Pourtant  les actionnaires de la Société Générale ne lui en ont pas tenu rigueur.
Pierre-Henri Leroy :
C’est vrai. Les actionnaires des banques – et ce n’est pas le propre des seuls actionnaires de la Générale, se sont révélés ces dernières années particulièrement naïfs ou cyniques. 
En matière de loyauté vis à vis de ces actionnaires de Société Générale, il y avait pourtant beaucoup à redire, en plus de la faible indépendance du conseil. 
On peut énumérer… La faveur du président de la Société Générale pour les droits de vote double, la limitation du droit de vote.  La démocratie actionnariale à de la Société Générale est en question lorsque l’on sait comment sont exercés les droits de vote du premier actionnaire avec 7% des actions , 11% des droits de vote et quelques 20 % des votes en assemblée : les vote non exercés en direct sont ainsi contrôlés par la Direction…
La seule chose qui les aura indigné ses actionnaires , et la seule faute que se reconnaisse Daniel Bouton est sa dotation de 70 000 stock-options conditionnelles au cœur de la crise et au plus bas des cours.  C’était peu opportun mais est-ce si important au regard de la stratégie bancaire choisie ?

sg.jpgVous restez très critique de la stratégie de la Société Générale… Pourquoi ?
Pierre-Henri Leroy :
Frédéric Oudéa, le nouveau PDG a pris un nouveau départ après une année qui a dû être terrible pour les deux hommes. Il y a du dynamisme, une volonté de mieux faire qui nous réjouissent tous. Le cours s’est bien redressé à 44 euros, soit.
Mais hélas, il ne faut pas croire que la page est tournée avec le départ de Daniel Bouton. Son successeur a le mérite celui de la franchise : il a martelé lors de l’assemblée générale sa foi dans le modèle de banque universelle. C’est plutôt inquiétant.
Voilà qu’il choisit d’adhérer et d’encourager ce modèle monopoliste de confusion d’intérêts qui perdit le Crédit Lyonnais aux frais des contribuables français. Pour Daniel Bouton, avec lequel je débattais à l’Institut de l’Entreprise en 2006, ce système financier mondial qui a généré tant d’injustices et failli nous lâcher en 2008 sans l’argent des contribuables,  n’était que du bon capitalisme de marché.  C’est aussi pour cela que nous avons mis en cause sa responsabilité. 
S’il est évident qu’il faut reconstruire,  n’est pas sain de repartir comme avant sans organiser une vraie réflexion sur le modèle officiel.  Je trouve à ce stade inquiétant que Frédéric Oudéa – il n’esty pas le seul - n’ait pas assez de lucidité et d’autorité pour comprendre que ce modèle à failli, qu’il faut le réformer ou le mieux réguler.

08.04.2009

"Nous étions devenus esclaves de notre propre technique"

h_4_ill_1090432_miyazaki.jpgA sa sortie au Japon, en juillet 2008, Ponyo sur la falaise, le neuvième long métrage dirigé par Hayao Miyazaki, a remporté un énorme succès. Au mois de septembre suivant, il a été sélectionné au festival de Venise. A 68 ans, le fondateur du studio Ghibli est coutumier de ces cérémonies, et pourtant, au lendemain de la projection, il expliquait être toujours aussi insatisfait de son travail : "Je n'avais aucune envie d'entrer dans la salle hier soir." Le créateur du Voyage de Chihiro a ensuite retracé la genèse de son dernier film.

Comment êtes-vous passé du Château ambulant à Ponyo ?

Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles j'ai choisi de faire Ponyo, mais permettez-moi de vous exposer l'une d'entre elles. Depuis de nombreuses années, avec mon équipe du studio Ghibli, j'ai pratiqué un style d'animation par lequel nous avons essayé de reproduire précisément la réalité, en la menant vers l'animation. Je suis parti d'une image très simple. En quarante ans, elle est devenue beaucoup plus détaillée avec les ordinateurs, en utilisant les programmes de 3D. Au bout de quarante ans, ces efforts ont suscité une telle pression que nous sommes arrivés à nous demander pourquoi nous les faisions. Pourquoi ne pas abandonner cette approche ? Notre but est d'être libres et flexibles, et en se tenant à ce style d'animation nous nous imposons trop de restrictions. En choisissant l'océan comme décor de notre nouveau film, nous espérions retrouver la liberté, loin de l'imagerie de la nature que nous avons dépeinte dans les quarante dernières années. J'avais l'impression que nous étions devenus esclaves de notre propre technique. Plutôt que d'être très précis et exacts dans les détails, nous avons choisi de mettre plus d'animation dans les mouvements, sans donner trop de détails aux ombres, aux reflets. Dans les années 1930, c'est ce que faisaient les fondateurs de l'animation.

Pourtant l'animation de Ponyo est très complexe, pour ne parler que du ballet des méduses au début du film. On voit mal comment vous avez pu ainsi économiser vos efforts.

C'est vrai, il s'agit plus d'un échange que d'une réduction de la charge de travail. La vie d'un animateur, c'est de dessiner autant que possible, d'une certaine façon, avec sa main et un crayon. C'est ce que nous voulions faire en produisant Ponyo. Ne confions pas le travail à un ordinateur, ne le laissons pas nous confisquer cette joie et ce plaisir. L'équipe, moi y compris, a été vraiment libérée par cette approche s'éloignant des contraintes de l'ordinateur.

Donc vous n'avez jamais utilisé d'ordinateur ?

En ce qui concerne les dessins, tout est fait à la main. Pour le rendu, nous avons utilisé des ordinateurs, un peu, mais pour le dessin c'est du cent pour cent fait main.

Même si l'histoire est toujours fantastique, Ponyo propose votre représentation la plus réaliste du Japon contemporain.

Dans une certaine mesure. Idéalement, je voudrais croire qu'un enfant de 5 ans voit le monde tel que nous l'avons créé dans cette animation.

Les personnages adultes sont aussi beaucoup plus développés et sympathiques que dans Chihiro par exemple. Il y a les vieilles femmes de la maison de retraite...

Le nombre de personnes âgées augmente au Japon, et encore une fois, c'est la façon dont un enfant de 5 ans verrait la réalité du Japon, plein de personnes âgées. Près des centres aérés et des crèches, on voit beaucoup de gens dans des fauteuils roulants. D'une certaine façon, ils n'ont pas l'air heureux d'être poussés, et c'est peut-être l'image que les enfants ont de la réalité aujourd'hui. C'était plus ou moins un rêve personnel, cette idée qu'il serait sympathique d'avoir ce centre pour personnes âgées juste à côté de la crèche, et de les voir interagir.

L'âge de vos personnages est toujours choisi avec précaution, et Suzuke est plus jeune que tous vos autres héros ; c'est aussi un garçon. Pourquoi avez-vous choisi un garçon de 5 ans, et non pas de 3 ou de 7 ans ?

C'est une théorie personnelle, qui veut que, à 5 ans, on soit encore une figure à la frontière entre l'humain et Dieu. Les bébés naissent divins et deviennent finalement banals, mortels, mais individuels.

Comment définiriez-vous le personnage de Fujimoto, le sorcier sous-marin ?

Le pur stéréotype d'un Japonais intelligent. Une personne qui s'inquiète du monde, de la nature, de la terre et de l'espace, mais qui ne comprend pas vraiment les jeunes enfants. La vraie intelligence est peut-être en train de disparaître, je ne sais pas... Mais je sais qu'il y a des gens exactement comme Fujimoto.

Dans le sens où ils ne s'occupent pas des gens, mais juste des idées ?

Je pense que cela fait partie de mon message.

Vous montrez ces désastres naturels, après le tsunami en Thaïlande et La Nouvelle-Orléans, comme l'occasion d'une fête. N'est-ce pas un petit peu provocateur ?

Comme vous le savez peut-être, le Japon est un pays de tremblements de terre et de typhons. Nous devons apprendre à vivre avec, il serait absurde que je les dénonce. C'est le fonctionnement naturel du monde dans lequel nous vivons. C'est une partie de nos vies, de notre environnement.

Propos recueillis par Thomas Sotinel (Le Monde)

21.01.2008

A.J. Conseil : le premier blog "recruteur"

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Aujourd'hui la rédaction a fait le tour de la "toile", et nous avons découvert l'existence d'un blog différent : celui du cabinet de conseil et de recrutement A.J. Conseil. Attention, ce n'est pas n'importe quel blog ! Là vous pouvez y trouver des lectures, des conseils, découvrir des métiers. Alain Jacob président-fondateur de A.J. Conseil répond à nos questions.
 
Pourquoi avez-vous choisi de faire un blog ?
Alain Jacob : J'ai souhaité communiquer autrement que par le site, en quelque sorte doubler notre site qui est en ligne depuis 1998. D'autre part nous constatons une baisse notable des réponses des candidats aux offres d'emploi en ligne sur les grands sites emploi. Le volume d'offres d'emploi sur Internet est en très forte augmentation les annonces des cabinets de niche comme AJ Conseil y sont diluées.

Est-ce une façon d'être plus proche des candidats ? Est-ce une façon de « dédramatiser » l'image d'un cabinet de recrutement ?
Alain Jacob : Oui le blog est plus convivial, les offres d'emploi sont un élément du contenu du blog et sont entourées d'autres informations complémentaires.

Sur votre blog on peut trouver des lectures, des lieux, etc. est-ce là une façon de montrer votre valeur « conseil » ?
Alain Jacob : Oui nous pouvons montrer notre dimension de conseil par le blog notamment en faisant passer le message que nous inscrivons les relations humaines dans l'environnement des secteurs : hôtellerie, restauration, tourisme, dont nous sommes un spécialiste reconnu

Vous êtes le premier cabinet de recrutement et de conseil a avoir un blog. Est-ce pour vous un outil de communication efficace ?
Alain Jacob : La majorité des interlocuteurs a qui nous avons mentionné l'existence du blog nous ont félicité. Il faut maintenant en augmenter régulièrement l'audience : améliorer le référencement et affiner le contenu.
 

27.12.2007

Maryse Wolinski fait son blog !

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Pourquoi avoir choisi le blog pour vous exprimer ? Est-ce un moyen d'être au plus près de votre
quotidien ?

Maryse Wolinski : Le blog, c'est bien plus de proximité que les médias papier.  C'est aussi dire ce que l'on a envie de dire et que souvent, on tait dans les autres médias. C'est se dire et souvent aller au delà d'une pensée hypocrite et formatée.


Vous plongez le lecteur au coeur de vos questionnements et prises de positions, est-ce parce que vous vous y sentez plus libre ?

Maryse Wolinski : Libre, bien sûr. D'abord parce que l'on est son propre rédacteur en chef. Cela ne signifie pas qu'il faut faire n'importe quoi. Au contraire, plus d'infos révélées mais aussi plus de qualité.

Vous proposer à vos lecteurs un carnet de voyage dans vos pensées, est-ce pour vous une façon de faire vivre la littérature en dehors des pagesde vos livres ?

Maryse Wolinski : Carnet de voyages avant tout dans mon quotidien, mais il est vrai que le blog est encore un carnet de voyages dans les pensées. Voyages moins structurés que dans le cadre d'un roman où tout est centré sur des personnages. Et même si dans ces personnages, on met beaucoup de soi. Ainsi dans mon prochain roman qui sera publié en mars prochain, les trois principaux personnages de femmes, Marta, Cécile et Esther ( trois prénoms qui ne sonnent pas les mêmes origines et pourtant il s'agit d'une grand-mère, d'une mère et d'une petite fille ), m'ont emprunté beaucoup et de mon caractère et de mes réactions, souvent vives, directes, et de mes pensées. Ce que j'aimerai dans le blog, c'est y inclure une nouvelle, voire un roman, que je n'écrirai que pour le blog et qui ne paraîtrait jamais en librairie. Voilà une idée qui me plairait, encore faudrait-il dégager du temps pour parvenir à ce projet qui vient de me traverser l'esprit mais m'enchante déjà. Je vais y réfléchir pendant la période des fêtes.

Pour découvrir son blog, cliquez-là ! 

Propos recueillis par Sonia Bressler 

20.04.2007

Philippe Ollé-Laprune : un Mexique moderne et sans complexe

Livres. Durant sept ans, Philippe Ollé-Laprune a fait ses choix dans cent ans de littérature mexicaine. Au-delà d’un catalogue, ce sont des textes à lire. Une anthologie à part. Entretien.

Pourquoi – plus que d’autres littératures latino-américaines – les lettres mexicaines jouissent-elles d’un tel prestige en Europe ? Vous parlez de « préjugé favorable »…
Philippe Ollé-Laprune. Pour des raisons tant historiques qu’intellectuelles. Depuis le temps des découvertes jusqu’à nos jours, le monde européen a vu l’Amérique latine comme une terre d’utopie, un lieu de création possible où les fables ont encore plus de vigueur qu’ailleurs. Le boom de ces littératures dans les années soixante n’a fait que s’amplifier. Le Mexique étant l’un des pays les plus importants, il est normal que le lecteur ait ce genre de préjugé. Avec deux ou trois auteurs phare et facilement reconnaissables.

Avec l’arrivée des Espagnols, le lettré et l’homme d’armes sont les mêmes qui écrivent les poèmes et les lois. Quel rapport entretenait alors la société mexicaine avec l’écrit ?
Philippe Ollé-Laprune.
Il est sensible que la société mexicaine est empreinte  d’une culture raffinée, produite par des gens de lettres qui apprécient en particulier la poésie et le théâtre. Ce sont les mêmes qui animent la société et qui écrivent.

Quel sens avez-vous voulu donner à cette à cette anthologie ?
Philippe Ollé-Laprune. Le premier critère est bien sûr la qualité des auteurs et des textes, mais j’ai tenté d’élaborer un cadre général et j’ai choisi des auteurs qui rentraient dans ce cadre. Seulement après, j’ai fixé les textes. Pour cette raison, il existe aussi de nombreux auteurs de très bonne qualité qui n’y figurent pas, car dans le même genre ou de la même génération, il y avait mieux.

Vous parlez d’un vide romanesque entretenu par le pouvoir au XIXe siècle et qui vous conduit à dater le plus jeune romancier né en 1960…
Philippe Ollé-Laprune. Mon anthologie ne traite que du XXe siècle. Le pouvoir a interdit le roman pendant la colonie, c’est-à-dire avant le XIXe siècle. Durant le XIXe siècle commence timidement une production de romans assez  moyens. Si je prends comme borne 1960 vient du fait que les auteurs nés après cette date n’ont pas encore une oeuvre assez fixée, assez sûre pour les placer dans cette anthologie, donc les deux choses n’ont rien à voir.

Vous avez privilégié des textes dans leur complétude, des nouvelles entières aux extraits de romans par exemple…
Philippe Ollé-Laprune.
En effet, j’ai tenté de rendre lisible chacun des textes pour des non-spécialistes.

Combien de temps vous a pris l’élaboration de ce projet ?
Phillippe Ollé-Laprune.
Pour faire court sept ans de travail. Depuis 1986, je lis la littérature mexicaine ayant eu même la chance de publier des auteurs de 1990 à 1994.

Comment se sont intégrés aux textes les dessins de Vicente Rojo ?
Philippe Ollé-Laprune.
J’ai choisi Vicente Rojo  pour le grand respect que j’ai pour lui et le fait que ses dessins montrent un Mexique moderne et sans complexe. Ses dessins vont parfaitement avec l’esprit du livre.
Au début du siècle, malgré la dictature de Porfirio Diaz (1), les écrivains sont fortement marqués par des influences étrangères. Dans le même sens, la poésie a-t-elle eu un rôle particulier ? Vous ouvrez votre ouvrage avec Ramon Lopez Velarde.
Philippe Ollé-Laprune. Effectivement, la dictature de Porfirio Diaz n’interdisait pas de livres. Le lettré avait accès à tout et les poètes mexicains pour moi très brillants à ce moment-là se nourrissent de lectures étrangères, en particulier des Français très à la mode au Mexique à cette époque.

De quelle façon, « le groupe sans groupe », les Contemporaneos ( 1928-1931) ont-ils marqué la culture mexicaine ?
Philippe Ollé-Laprune.
Ils permettent l’ouverture de cette littérature à des thèmes ambigus, ils cultivent une perfection des formes qui en font des auteurs à l’œuvre souvent mince mais où rien n’est en trop. Ils ont une exigence, un désir de perfection qui va fortement marquer les esprits.

Comment ce que vous appelez «  les secousses de la réalité » ont-elles bouleversé le monde artistique ?
Philippe Ollé-Laprune.
Soit de façon volontaire, par exemple les romans de la révolution, soit imprégnée d’une réalité qui appelle un écrivain à la création, à la fable. La littérature mexicaine ne peut éviter de puiser dans son environnement sa source directe.

Le texte de Mariano Azuela, Ceux d’en bas, fait étrangement écho au Dormeur du Val, d’Arthur Rimbaud…
Philippe Ollé-Laprune.
Vous avez raison et il est plus que probable que Mariano Azuela l’ait lu, mais je ne sais pas avec précision le degré d’influence.

Carlos  Fuentes est-il un porte-drapeau ?
Philippe Ollé-Laprune.
Carlos Fuentes a beaucoup donné au roman au Mexique. Il a été un témoin attentif et passionné de notre temps, ce qui fait de lui un personnage très reconnu  par les médias du monde entier. C’est en cela qu’il est une personnalité porte-drapeau, ce qui n’empêche pas son œuvre d’occuper une place de choix dans cet univers.

Vous écrivez en choisissant son récit le Chat : «  Le monde littéraire mexicain serait différent  si Garcia Ponce n’avait pas existé »…
Philippe Ollé-Laprune.
Juan Garcia Ponce a permis la circulation de textes d’écrivains étrangers remarquables, de langues allemande, française ou anglaise et il a su imprégner  son œuvre de nombreux enseignements de ces auteurs. Il est avec Salvador Elizondo  l’introducteur de phénomène de transgression dans les années soixante, ce qui fait d’eux les héros d’une génération liée aux mouvements de libération de ces années.

Pourquoi les années soixante-soixante-dix représentent-elles une explosion littéraire ?
Philippe Ollé-Laprune.
C’est l’ouverture d’esprit de ce temps qui passe par la littérature. Un moment du Mexique encore optimiste où les créateurs de toutes les disciplines artistiques expérimentent, essaient de nouvelles formes, ouvrent des chemins nouveaux.

Aujourd’hui, la littérature contemporaine prend des chemins tortueux. En 2000, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) perd les élections après avoir dominé sans partage le XXe siècle. Comment l’idéologique inspire-t-il, enferme-t-il ou interdit-il l’inspiration ?
Philippe Ollé-Laprune.
Avec le tremblement de terre de 1985 et surtout le refus de la passivité de la population, une génération a décidé de se prendre en charge sans s’occuper du pouvoir. Le PRI s’est caractérisé par une idéologie post-révolutionnaire souvent assez cynique mais proche des artistes. Certains ont cherché à plaire au pouvoir comme Agustin Yanez ou Salvador Novo à la fin de sa vie, d’autres ont refusé tel José Revueltas. Mais je ne crois pas qu’il y ait eu de conduite sur le plan littéraire guidée par l’idéologie.


Les revues mexicaines ont toujours joué un rôle essentiel dans la connaissance et la diffusion des écrivains à l’image d’Artes de Mexico dirigée par Alberto Ruy Sanchez.
Philippe Ollé-Laprune. En effet, de nombreux groupes littéraires se sont regroupés autour de revues. Et souvent, les auteurs les plus marquants émergent comme les figures reconnaissables. Les cas avec Octavio Paz  avec Vuelta, Salvador Elizondo avec S.Nob. Artes de Mexico a été relancée par Alberto Ruy Sanchez, cependant sa trajectoire est éloignée de l’objet de cette revue et sa reconnaissance comme auteur ne vient pas de cette publication.

Pourquoi certains auteurs qui publient régulièrement comme Barbara Jacobs se font-ils si discrets ?
Philippe Ollé-Laprune.
Certains écrivains préfèrent se préserver à travers leur œuvre, c’est le cas de Barbara Jacobs, et ils n’ont pas volontairement une vie culturalo-mondaine très fournie. D’ailleurs, il y a au Mexique une grande quantité d’événements publiques qui permettent aux lecteurs d’être en contact avec les auteurs. Cela peut plaire à certains mais bon nombre essaient de se préserver.


Votre ouvrage se clôt sur un exilé Eduardo Milan, né en Uruguay, arrivé au Mexique en 1979. Parlez-nous de son parcours.
Philippe Ollé-Laprune.
Eduardo Milan est arrivé exilé pour des raisons politiques. Petit à petit, il a creusé son chemin, publiant des recueils de poèmes et de nombreux essais sur la poésie. Son ton particulier, sa formation différente à celle que propose le Mexique lui donnent un rôle à part. Une voix différente qui voudrait rappeler le côté positif que l’exil peut avoir.

Borges le rêvait, avez-vous rassembler une bibliothèque idéale, autrement dit, le monde peut-il se contenir dans une bibliothèque ? 
Philippe Ollé-Laprune.
Ni l’un ni  l’autre. J’ai cherché à faire le portrait de cette littérature, à me donner un cadre et à représenter le plus significatif que l’on peut y trouver. Et le monde ne peut tenir dans une bibliothèque, raison pour laquelle on continue à écrire.

Entretien réalisé par Virginie Gatti

(1) Général qui régna sur le Mexique 1876 à 1911.

Cent ans de littérature mexicaine, de Philippe Ollé-Laprue,Editions de la Différence, 847 pages, 45 euros.


Repères
- Phillippe Ollé-Laprune est né à Paris en 1962. Il a été directeur de collections aux Editions de la Différence, responsable du Marché de la poésie de Paris.
- En 1994, il arrive au Mexique comme responsable du Bureau du livre de l’Ambassade de France.
- Depuis 1998, il réside à son compte à Mexico où il dirige la Casa refugio Citlaltepetl et réalise divers projets culturels et éditoriaux.


Conseils de lecture

- Ceux d’en bas, de Mariano Azuela (1873-1952).
- Ma cousine Agueda, de Ramon Lopez Velarde (1888-1921).
- Au fil de l’eau, d’Agustin Yanez (1904-1980).
- La Fille ivre, d’Efrain Huerta (1914-1982).
- L’Aiguilleur, de Juan José Arreola, (1918-2001).
- Le Chat, de Juan Garcia (1932-2004).
- Des mots pour une fable, de Margo Glantz.
- La Castaneda, de Vilma Fuentes.
- Eumelia, de Daniel Sada.
- Champion poids léger, de Juan Villoro.
Ces textes sont lisibles dans l’ouvrage de Phillipe Ollé-Laprune. 

03.07.2006

La Salle Pleyel

medium_cm1.jpgCarla Maria Tarditi on vous connait comme chef d'orchestre et responsable de la musique à  Pleyel, qui a connu sous votre direction un grand renouveau;qu'en est-il aujourd'hui de la Salle Pleyel et de vous-même?

Carla Maria Tarditi :  Je suis très inquiète actuellement sur les décisions prises aussi bien au niveau des pianos que de la Salle Pleyel. D'ailleurs, la création de ce site de protestation concernant les travaux prévus par le ministère de la culture démontre que d'autres que moi, dans le monde entier, partagent cette inquiétude. La Salle Pleyel est un lieu indispensable pour les musiciens du  monde entier; c'est un lieu où les plus grands se sont produits,  c'est une pièce d'architecture unique, plus moderne par sa forme courbe que tous les auditoriums construits récemment ; en 1927, il préfigurait déjà le 21e siècle. Paris possède un seul auditorium international, apprécié du monde entier: C'est LA SALLE PLEYEL. Je rappelle que l'état décidait de le vendre en 1995, comme une pauvre chose ingérable et d'ailleurs mal en point, il a fallu beaucoup de travail et de passion pour sortir Pleyel de l'incurie où la gestion étatique l'avait plongé. Lorsque j'ai fermé l'auditorium pour travaux, après le dernier concert de la Philharmonie de Berlin, il était question de mener à bien la rénovation dans les 18 mois, rénovation sans surprise puisque identique au dossier de candidature de rachat de Pleyel en 1998. Le projet était donc connu et était un élément important du programme culturel du candidat choisi par la Commission de Bruxelles ,chargée de vérifier la cession des actifs du Crédit Lyonnais,  propriétaire de la Salle.

Que s'est-il passé après la fermeture de Pleyel pour travaux?
Carla Maria Tarditi :  bien avant la fermeture, mon équipe à présenté aux différents services de l'Etat le projet de rénovation qui consistait à redonner à l'auditorium toute sa splendeur de 1927, plus un confort amélioré des sièges, des espaces d'accueil et des vestiaires, l'immeuble étant inscrit aux monuments historiques. Et j'ai bien compris la leçon que m'a donné un haut responsable des MH : quand un élément d'un bâtiment est classé, tout le bâtiment est classé ! Nous verrons par la suite comment cette règle est appliquée... Après un sondage que nous avions fait sur notre public, 95% étaient très satisfaits de l'acoustique, 75% réclamaient plus de confort. Les travaux prévus allaient complètement en ce sens.

Pourquoi ces travaux ne se sont-ils pas faits dans les 18 mois, comme vous aviez prévus?

Carla Maria Tarditi :  les services officiels bloquaient, il y avait toujours quelque chose qui n'allait pas, comme si un mot d'ordre avait été donné. En fait, au tout début, mon intention était de faire les travaux pendant les périodes de vacances d'été mais l'Orchestre de Paris s'y est opposé, ce qui m'a obligé d'envisager une fermeture totale, et qui a eu pour conséquence, le déménagement de l'orchestre à Mogador, qui a du subir de coûteuses transformations pour ce faire. Gaspillage de temps et d'argent, de plus l'orchestre se plaignait qu'il avait été obligé de quitter Pleyel alors que son dirigeant avait décidé lui-même du malheur de l'orchestre!Nous sommes restés plusieurs mois sans réponse de l'Etat. Un ancien banquier, se présentant comme gestionnaire de crise est engagé par le principal actionnaire. Du jour au lendemain, je suis priée de quitter mon bureau, les dossiers me sont retirés, on licencie mes proches collaborateurs et tous les coups bas sont permis. Diviser pour régner. On me sort du placard juste lorsqu'il faut apporter un peu de crédibilité musicale à des actes par trop sacrilèges ! Je rappelle qu'il y avait une centaine de candidatures à la reprise de la Salle Pleyel, que le projet se jugeait sur un "mieux disant culturel" que je représentais. J'estime avoir une responsabilité morale au bon déroulement de ce projet choisi par la Commission de Bruxelles, en toute sagesse.

Comment en arrive-t-on à la destruction de la Salle Pleyel?

Carla Maria Tarditi : Par l'intermédiaire de ce banquier reconverti, le ministère de la Culture propose un bail où il aura toute liberté sur la nature des travaux, bien que financés par les actionnaires pour 33 millions d'euros ! Et sur l'utilisation de la marque, tout le patrimoine lui revenant dans 50 ans pour un euro symbolique! Non seulement l'intention est de casser un monument historique mais aussi de bénéficier de surfaces non négligeables, 15000 mètres carrés dans une des rues les plus prestigieuses de la capitale. Pour en faire quoi ? Le Premier Ministre ayant annoncé lors d'une conférence de presse (Le Figaro du 7mars 2006) la décision de construire une nouvelle salle de concerts à La Villette entre 2000 et 2500 places. La Salle Pleyel en a 2380!et l'orchestre de Paris d'ajouter que dès que la nouvelle salle sera achevée, il quittera Pleyel. Et le journaliste de commenter:"cela ressemblait à un congrès politique". Bien entendu, je n'ai pas été tenue au courant de tout ceci; je l'ai découvert que plusieurs mois après. Le contrat était signé et le programme de travaux entièrement dicté et contrôlé par le directeur de la Cité de la Musique qui affirme dans ce même article :"la cité de la musique n'a pas le droit de gérer la Salle Pleyel"! Voulant connaître la nature des travaux envisagés, je demande à consulter les plans aux services de la Mairie de Paris, ce que tout citoyen est autorisé à faire. On me répond que les plans ne sont pas visibles ! Pendant ce temps là, les travaux avancent...Après deux mois, mon avocat saisi la CADA pour signaler ce dysfonctionnement, hélas, les dossiers ne mentionnent pas de destruction importante, juste 300 m2 de bureaux. Comment dans ce cas imaginer ce qui se trame? C'est au cours d'une visite organisée par l'entrepreneur de travaux, un jour où on m'a conviée à sortir de mon placard! que je découvre la vérité: un lieu rétréci de tous côtés, le fond de la scène est bouché par des blocs de béton censés accueillir du public, en fait c'est la place des choeurs qu'on compte dans le nombre de places totales,donc ON SUPPRIME 600 PLACES Les murs courbes ont été cassés pour supporter quatre balcons indigents, la voûte a disparu, le dernier balcon a une pente qui donne le vertige, il ne reste que très peu d'espace au -dessus des derniers rangs de spectateurs, j'ai l'impression de me trouver dans un espace multifonctionnel pour université de province ! On me dit qu'il y aura un système électro-acoustique de diffusion du son !et que des rideaux sépareront l'espace...Quand aux Salles Chopin et Debussy elles ont disparu au profit de vestiaires et de régie.

Est-ce irrémédiable?

Carla Maria Tarditi : Non. Il suffit que les autorités prennent conscience qu'une telle opération dessert le prestige de la France, sonne le glas du prestige musical  et culturel français à l'étranger, et de ses responsables. Ce n'est rien pour une entreprise aussi habile que BOUYGUES de refaire ce qui  est indispensable à la Salle Pleyel et aux musiciens. 2007 doit fêter les 200 ans des pianos PLEYEL, la plus ancienne marque de pianos ! Faisons le nécessaire pour rouvrir La Salle Pleyel la tête haute! Les programmes prévus peuvent se donner pendant quelques mois  à La Cité de la Musique, le temps d'effacer ces fausses notes architecturales et juridiques avant qu'elles ne deviennent historiques ! Nous sommes sûrs que Paris mérite deux beaux auditoriums: La Salle Pleyel et  La Cité de la Musique.

Propos recueillis
par Sonia Bressler
 
NB : une pétition est en ligne cliquez
ici

           

27.01.2006

Emilie Jouvet (sex-artiste)

 Originaire du sud de la France où elle a fréquenté les Beaux Arts d'Aix et l'Ecole Nationale de la Photographie d’Arles, Emilie Jouvet pratique le sex art dans l’univers lesbien des nuits parisiennes. Elle réalise un premier film audacieux, un porno, fait par des lesbiennes et qui s’adresse à un public de lesbiennes.

Elle parle si doucement qu’il faut parfois se pencher pour entendre ce qu’elle dit. Emilie Jouvet est une jeune femme discrète. Plutôt réservée. Normal, car son métier est d’observer, cachée de préférence derrière un appareil photo ou une caméra. Et pour cela, il vaut mieux se faire oublier. Surtout quand on fait du « sex art », exclusivement féminin. Car sous ses dehors timides, cette jolie jeune femme de 29 ans n’a pas froid aux yeux. Elle réalise un premier long osé, qui est en passe de révolutionner le monde fermée de la pornographie : One night stand, littéralement “un coup sans lendemain” est le premier film porno « lesbien-queer » made in France.
Au téléphone, avant le rendez-vous, Emilie avait précisé qu’elle ne souhaitait pas parler uniquement de son film. « Il n'est pas encore tout à fait terminé, il reste quelques montages à faire, et ce travail ne dépend pas que de moi ». Impossible de dire s’il sera prêt pour le Festival des Films de Femmes en mars, qui lui a proposé de programmer son long métrage. Pendant l'entretien, dans un bar près de chez elle, on la sent d'abord un peu réticente à aborder ce sujet,  presque dépassée de l’intérêt que ce projet suscite dans la communauté lesbienne. « Je ne pensais vraiment pas que One Night Stand allait avoir autant de résonances et intéresser autant de monde ».
Photographe de formation, Emilie, originaire du Sud, a fait les Beaux-Arts à Aix-en-Provence, puis l’Ecole Nationale de la Photographie d’Arles. Elle en sort non diplômée car ce qu’elle fait plait à ses professeurs mais pas au jury, qui assimile alors son travail à de la pornographie.
Elle n’en a cure, et poursuit son objectif. Ses photos de couples lesbiens, de visages de femmes et de nus non-conventionnels,  ne sont pas bien accueillies dans sa ville natale. On lui demande de décrocher des photos. Elle n’obéit pas. « Art et pornographie ne sont pas incompatibles pour moi. Ce sont des symboles ».
« Je ne me reconnais pas dans les portraits que l’on voit dans les magazines, reprend-t-elle. La représentation de la femme est remplie de codes implicites. Il faut qu’elle soit mince, il faut qu’elle soit jeune, et impérativement féminine ». Emilie décide alors de montrer la beauté sous d’autres angles. À 20 ans, elle fait poser nue une fille plutôt forte. Après quelques réticences, la séance se passe à merveille. « Ce fut une révélation, pour elle comme pour moi. J’ai senti qu’elle se détendait de plus en plus, et qu'elle se sentait belle et bien dans son corps ». Emilie ne s’arrête pas en chemin, et ne lâche plus son appareil. Elle photographie des filles, beaucoup de filles, des grosses, des androgynes, des filles qui aiment les filles, dans un univers urbain, nocturne, et trash
[i].
 « Dans les représentations homosexuelles féminines, on a soit le type lesbien porno chic, soit des « butchs », c’est très réducteur ». Les butchs ? Des filles à gros bras et cheveux coupés ras, comme Josiane Balasko dans son film Gazon Maudit.
Des stéréotypes très éloignés de la réalité, à commencer par elle. Chaussures à talons, pantalons moulants, cheveux blonds platine et coupe déstructurée, Emilie Jouvet est féminine jusqu'aux bouts des ongles. D’ailleurs, elle-même se définit en tant que fille, même si elle s'intéresse de près au queer, ce mouvement qui conteste la construction des genres féminins et masculins tels que représentés par la société. La base du discours n'est plus de s’identifier par rapport à des préférences sexuelles relatives à son sexe, hétéro, gaie ou lesbienne, mais la diversité par rapport à la question du genre et du sexe.
Emilie Jouvet est autant artiste féministe que lesbienne. Pour elle, les deux sont liés. Avec son collectif les Très Très Méchantes Filles, qu’elle a créé il y a six mois avec une amie, Denyse Juncutt, elle s’attache à promouvoir les idées Queer, féministes et lesbiennes par le biais de soirées où sont projetées photos et vidéos. Denyse Juncutt, photographe également, dit d’elle qu’elle est « une emmerdeuse perfectionniste », une personnalité entière qui « donne sa chance aux gens ». « Quand on l’a comme amie, il faut lui en faire beaucoup baver pour qu’elle coupe les ponts ». Mais ce qui frappe surtout chez Emilie, c’est son  côté engagé et obstiné.
Deux qualités décisives qui l’ont aidé à mener (presque) à bien son projet de film porno-politico-féministe : « Ce genre de film n'existait pas en France. On parle de sexualité partout, mais la question de sexualités alternatives est mal représentée. Les lesbiennes ne se reconnaissent pas dans les films pornos qui les représentent, tout simplement parce que les réalisateurs de ces films sont souvent masculins et hétérosexuels ». Forte de ce constat, elle contacte son réseau, et propose à qui veut de venir jouer, bénévolement. « Je n'ai pas cherché de financement, et je n'ai pas voulu passer par une boîte de production qui m'aurait imposé des images, j’ai tout fait toute seule, avec zéro budget ». Emilie Jouvet est une fille indépendante, qui sait ce qu’elle veut. « L’intérêt du film est de montrer la diversité sexuelle du mouvement Queer, des lesbiennes, bi, et  transgenres ftm (female to male)... ». C’est pour cette raison qu’elle ne fait pas appel à des « hardeuses » professionnelles. D’ailleurs, entre les scènes, Emilie a glissé des interviews de chaque fille. Les moments les plus beaux? « Lorsqu'une alchimie se crée à l'écran, et qu'on touche à quelque chose qui s'apparente à du désir universel ».  Pause. Elle ajoute, tout doucement : « Tout le monde est transporté, et l'ambiance est fantastique ».
Marie Vaton
 
(1) Ses expositions photographiques et ses vidéos, où les personnages sont captés dans leur intimité et leur lâcher-prise, sont exposés dans de nombreuses manifestations artistiques et culturelles, et ses photographies de mode et de portraits  publiées dans plusieurs magasines: Oxydo, Muteen, De l’Air, Ninja, En ville, Têtu.

Actualités :
Exposition photo et vidéo au centre d'art contemporain La CRIEE à Rennes le 27 janvier.
Projection photo et vidéo lors de la prochaine soirée TTMF le 3 mars à La Flèche d'OR, Paris.
Publication d'un portfolio photo "GIRL FIGHT" dans le magasine NINJA
 
En savoir plus : ht
tp://www.20six.fr/emyphotografy

21.08.2005

Åsa Moberg


Le Deuxième Sexe débarque en Suède.

Journaliste et écrivain de renom, mais également féministe libre, Åsa Moberg a bataillé, depuis 1997, avec la traduction du grand livre de Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Cette belle performance offre l’occasion de voir, avec l’auteur, ce qu’il en est, aujourd’hui, de l’émancipation des femmes suédoises.

M.-S. D. : Åsa Moberg, vous venez de réaliser un exploit en publiant la traduction de la bible du féminisme moderne, le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Il y a trois ans, l’anniversaire des cinquante ans de la parution de cet essai historique avait de nouveau déclenché les polémiques en France. Comment le livre est-il accueilli en terre suédoise?
Åsa Moberg :  Je dois préciser tout de suite que jamais je n’aurais pu accomplir ce travail seule. Il y a, en fait, trois traducteurs: Adam Inczèdy-Gombos, Eva Gothlin et moi-même.
Le livre a été très bien accueilli – ce qui est d’ailleurs surprenant de la part des Suédois qui le savaient déjà traduit. Une première traduction a en effet été réalisée en 1973, mais elle ne contient que la moitié de l’original. En tout petits caractères, il est indiqué que l’édition est abrégée «  comme la version poche française », avec l’autorisation de l’auteur. Mais jamais la version « Folio » (1) n’a été plus courte que l’original! J’ai interviewé Claude Lanzmann en 1995, alors que j’écrivais un livre sur Beauvoir (2), et il a trouvé tout à fait invraisemblable que Beauvoir ait pu donner son accord pour supprimer la moitié du livre.
Dans cette traduction donc, il manque des chapitres entiers, par exemple ceux qui traitent de la psychanalyse, des lesbiennes, des hétaïres et des prostituées, des « justifications », etc... Les quatre analyses rédigées par des écrivains hommes notoires sur leur vision des femmes ne figurent pas non plus. Tout au long du texte, des morceaux ont été éliminés, quelques lignes ici et là – souvent dans les passages philosophiques, plus difficiles à traduire. La plupart des citations ont également été retirées.
J’ai rencontré à Paris l’une des traductrices de cette édition, Inger Bjurström; elle m’a assuré que l’ensemble du texte avait bien été traduit, mais que l’éditeur aurait pratiqué des coupes. Personne ne sait exactement pourquoi, aujourd’hui, tout ceux qui avaient participé à ce travail sont morts. Mais le fait que le seul chapitre resté intact soit celui concernant « Le point de vue du matérialisme historique » donne peut-être une piste: à l’époque, la pensée politiquement correcte de gauche avait la mainmise sur la scène culturelle suédoise. La psychanalyse, par exemple, était considérée comme « bourgeoise » et « dépassée ».
Le chapitre « La vie sociale », également absent dans l’édition de 1973, est tout à fait d’actualité avec son analyse de la féminité considérée en tant que valeur économique sur les différents marchés, comme celui du mariage et celui de l’emploi; c’est triste à dire, mais en Suède, au regard de leur statut économique, il reste toujours plus avantageux pour les femmes de se marier, car sur le marché de l’emploi, quel que soit leur niveau d’études, elles ne peuvent obtenir qu’une activité professionnelle mal rémunérée, qui ne leur permet pas d’élever seule des enfants étant donné qu’elle assure tout juste leur propre autonomie financière.

M.-S. D. : L’histoire du féminisme suédois est-elle contemporaine du levier initié en 1949 par Simone de Beauvoir, en France, avec la publication du Deuxième Sexe?
Å. M.: Oui, je pense. Ce qui m’a toujours frappée chez cette femme française, c’est sa manière de réfléchir très « scandinave », elle croit à certaines valeurs démocratiques et égalitaires que les Suédois se plaisent à revendiquer comme les leurs. En fait, il y a un lien très concret entre la Suède et Le Deuxième Sexe, et ce, parce que le livre s’est inspiré du travail mondialement reconnu de Gunnar Myrdal, professeur d’économie et lauréat du prix Nobel, Un Dilemme américain. Dans cet ouvrage, Myrdal étudie la situation des Noirs aux Etats-Unis, et Simone de Beauvoir, dans une lettre à Nelson Algren, écrit qu’elle voudrait réaliser une recherche semblable sur la situation des femmes dans la société. Le Deuxième Sexe comporte de nombreux parallèles entre les femmes et les autres groupes opprimés tels que les Noirs.
Globalement, bien avant l’ère moderne des mass médias, l’histoire du féminisme se ressemble dans toutes les sociétés occidentales. Dans la plupart des pays, la lutte pour le suffrage féminin a culminé autour de la fin du 19e siècle, la majorité d’entre eux accordant le droit de vote aux femmes, comme les pays nordiques  – 1906, Finlande, 1919, Suède –, à la même période. La France s’est montrée exceptionnellement en retard avec la loi de 1944!
Cela étant, la Suède n’a pas connu de « seconde vague » du féminisme avant la fin des années soixante, comme dans la majorité des autres pays occidentaux. La lutte pour la légalisation de l’avortement, accordée aux femmes, dans la plupart des pays, au milieu des années 70, a marqué le franchissement d’un seuil clé. 

M.-S. D. : Qu’en est-il aujourd’hui du féminisme et de ses revendications en Suède? Le phénomène de « secondarisation de la femme » a-t-il évolué vers une réelle parité sociale et familiale, ou doit-on toujours lutter pour « devenir  femme »?
Å. M.: « Parité, oui, mais plus en théorie qu’en pratique! Le premier enfant crée toujours une inégalité profonde entre les deux sexes. Les femmes continuent encore d’assumer les responsabilités au foyer et à l’égard des enfants. Mais la Suède fait néanmoins partie des rares pays à accorder un long congé parental en cas de naissance, congé que le père a également la possibilité de solliciter. Au total, 18 mois sont accordés aux parents; ils peuvent les partager à égalité, mais cela arrive rarement. L’un des mois est appelé « le mois de papa », seul le père y a droit; s’il ne le sollicite pas, la mère ne peut pas, ce mois-là, obtenir un congé payé de son employeur, ce sera donc un mois « perdu ».
Politiquement, les femmes sont bien représentées, la parité est recherchée à tous les niveaux, ce qui n’est pas le cas dans d’autres secteurs où peu de femmes accèdent à des postes élevés. Moins de 10% des professeurs d’universités sont des femmes, dans les sociétés financières, il n’y a souvent aucun cadre dirigeant féminin, les présidentes de conseils d’administration sont très rares, etc. Aux Etats-Unis, les femmes sont beaucoup plus présentes dans les fonctions à haute responsabilité des entreprises, en France, c’est dans le domaine universitaire. De mon point de vue, les femmes intègrent la « vie publique » dans les secteurs les moins « sensibles » de la société où elles vivent, comme c’est le cas pour la politique, chez nous.
Mais quand on m’interroge sur des questions d’actualité importantes pour les féministes, généralement, je mets l’accent sur le désastre économique que le nouveau système de retraite suédois impose aux femmes. C’est un point très peu débattu; les féministes se prêtent beaucoup plus au débat qui tourne autour de la pornographie – condamnée en Suède – plutôt qu’à celui d’ordre économique. Les femmes paieront au prix fort ce désintérêt pour les questions économiques. Aujourd’hui, l’inégalité des salaires impliquent une inégalité des retraites. » 

M.-S. D. : Qu’est-ce qui vous a poussé à défendre la cause des femmes?
Å. M.: Comment ne pas défendre une telle cause?
J’établis un parallèle entre la lutte des femmes et la lutte contre le racisme. Tant que le racisme et la misogynie ne disparaîtront pas, il faudra se battre. Et nous devons accepter que des personnes de tous bords politiques nous rejoignent dans ce combat. Une partie des féministes, en Suède, considère le féminisme comme une idéologie de gauche, ce que je ne comprends pas. Si un jour les femmes doivent être sur un pied d’égalité avec les hommes, elles devront apprendre à se soutenir quelles que soient leurs options politiques, comme les hommes l’ont toujours fait. En tant que féministe, je ne peux pas être contre les femmes prêtres simplement parce que je ne crois pas en Dieu, ou contre les femmes travaillant dans de banques parce que je suis contre le capitalisme. Tant qu’il y aura des églises, nous aurons besoin de femmes prêtres (et nous en avons depuis 1959) et tant qu’il y aura le capitalisme, nous aurons besoin de femmes capitalistes. 

M.-S. D. : On ne peut parler de Simone de Beauvoir sans évoquer Jean-Paul Sartre. Selon vous, la rédaction du Deuxième Sexe relève-t-elle d’une démarche existentialiste?
Å. M.: Il faudrait vraiment poser la question à ma partenaire de travail Eva Gothlin, philosophe de référence en ce qui concerne la pensée de Simone de Beauvoir. Dans sa thèse Kön och existens (1991), Sex and existence en anglais (1997)  – récemment traduite en français (3) –, elle met en lumière le fait que Beauvoir ne fut absolument pas, comme on l’a souvent affirmé, le porte-parole aveugle de Jean-Paul Sartre.
C’est en sa qualité de philosophe qu’Eva Gothlin a œuvré sur la nouvelle traduction du Deuxième Sexe. Au départ, je pensais qu’elle n’aurait qu’à vérifier les passages proprement philosophiques, mais une fois ceux-ci analysés, l’ensemble du texte s’est révélé truffé de connotations philosophiques

M.-S. D. : Pour revenir à votre performance, comment avez-vous procédé pour effectuer ce travail colossal de traduction? Quelles difficultés avez-vous rencontrées et combien de temps y avez-vous consacré?
Å. M.: Comme je vous l’ai dit, nous avons travaillé à trois sur la traduction: Adam Inczèdy-Gombos, Eva Gothlin et moi-même. Tiens, je suis frappée ici par la combinaison de ces deux prénoms, Adam et Eve !
Adam Inczèdy-Gombos est le fils d’un baron hongrois, il est photographe, écrivain et traducteur. Il a grandi en France et en Suisse, le français était sa première langue; à l’âge de 15 ans, il est arrivé en Suède et a appris le suédois. C’est lui qui a dirigé la « partie française », c’est à dire la compréhension exacte du texte original, en relevant les passages qui s’écartent du style classique, de sorte que nous puissions reproduire ces « déviations » en suédois. Tous les bons écrivains prennent des libertés avec le langage, mais les traducteurs, en règle générale, se montrent beaucoup plus prudents, et ils ont tendance à rectifier ces écarts pour réaliser une traduction conventionnelle. Avec le regard d’Adam, nous nous sommes sentis libres de faire danser le suédois autant que le français, disons, à mi-chemin entre « le haut et le bas » style.
Dans un premier temps, j’ai travaillé avec lui. Je m’occupais de la langue suédoise. J’ai terminé avec Eva en vérifiant chaque mot, chaque point virgule, pour être sûre que le sens du texte original était clairement respecté.
La traduction nous a pris cinq ans, avec quelques pauses. Si nous avions su que cela durerait si longtemps, nous ne nous serions vraisemblablement pas lancés dans l’aventure! On a commencé en 1997 en pensant pouvoir publier deux ans plus tard, pour le cinquantenaire du livre en 1999. Il y a beaucoup de projets dans le monde qui se fixe de telles ambitions, mais je crois que tous jouent les prolongations! 
Entretien réalisé par Marie-Stéphane Devaud

 (1) Le Deuxième Sexe, T. 1 et 2, Gallimard, « Folio essais », 1986.
(2) Simone och jag : tankar kring Simone de Beauvoir, Norstedts Forlag AB, 1996.
(en français, Simone et moi : réflexions sur Simone de Beauvoir).

(3) Sexe et existence: la philosophie de Simone de Beauvoir,
 trad. par Michel Kail, éditions Michalon, 2001.

17.08.2005

Robert Redeker, nostalgie de l'homme humain

La mondialisation sauvage ou la « politique du sac de peau »

À l’écart du marketing éditorial de la bien-pensance, Robert Redeker poursuit une méditation philosophique exigeante, soucieuse des métamorphoses contemporaines galopantes de l’espèce humaine.

Propos recueillis par Marie-Stéphane Devaud

M-S. Devaud : « Dans « Nouvelles Figures de l’homme », vous proposez de substituer au concept d’homme celui d’humain. Votre démarche peut-elle être interprétée comme un tremplin pour la philosophie, qui, depuis Foucault, est dans une impasse ? »

Robert Redeker : L’homme est mort, après Dieu, mais qu’est-ce qui a pris son relais ? Pour répondre à cette question, j’ai voulu écrire un livre postfoucaldien (sur la mort de l’homme, mais aussi sur le biopouvoir) qui tienne compte cependant de l’apport de Michel Foucault. L’homme est une parenthèse, aujourd’hui close, dans la destinée beaucoup plus générale de l’humain. Il est une des figures prises par l’humain, la figure occidentale. Anthropologiquement, le concept d’homme n’est plus du tout pertinent pour rendre compte des évolutions que nous avons sous les yeux. L’impasse de la philosophie est la suivante : son projet fondamental, fixer l’humain sur une essence appelée homme (par exemple, le fameux cogito de Descartes) est épuisé du fait qu’il est désormais en décalage radical avec l’évolution contemporaine de la forme humaine. La philosophie doit inventer de nouveaux concepts pour  coller (afin de pouvoir le penser) à ce changement. 

M-S. Devaud : « Selon vous, l’universalisation de l’homme s’est arrêtée au XXe siècle et elle a fait émerger des nouveaux visages de l’humain, le « déshumain » et le « néghumain ». Nous ne sommes donc plus que des packs d’énergie sans finalité ? »
R. R. : Déshumain : les conditions objectives de l’existence contemporaine (éclatement du temps et de l’espace du fait des nouvelles technologies, morcellement de l’appréhension de soi, effondrement des structures collectives d’agrégation des individus en vue d’un sens) détressent, défont, l’humain tel qu’il a été constitué en homme par l’Histoire. C’est cela la déshumanisation du monde contemporain : défaire l’homme, fabriquer le déshumain. Néghumain : impossibilité de reconstituer l’humain en homme par-delà la déshumanisation. Le néghumain complète le déshumain. Néghumain ne signifie pas seulement que l’existence humaine se trouve réduite à une seule dimension (la consommation), mais surtout qu’elle s’est fermée à double tour : impossibilité de retourner en arrière, vers l’homme, désormais aussi mort que Dieu, et impossibilité d’ “ inventer de nouvelles possibilités de vie ” (on se souvient que cette formule récapitule, pour Nietzsche, la tâche de la philosophie).

M-S. D. : « Vous insistez sur le défi lancé à l’architecture du fait de ces nouvelles figures de l’homme. Après avoir sédentarisé l’humain, il s’agit désormais pour elle de devenir un art du nomadisme. »
R. R : C’est l’architecture qui permet à l’être humain de se sentir heureux de vivre. C’est la clef du bonheur, l’art qui a construit l’âme humaine. Elle a servi à deux tâches : sédentariser l’humain, et emprisonner les dieux dans des temples. Fixer les humains sur une terre, fixer les dieux en des prisons sur cette terre délimitée. Parallèlement, la philosophie s’est acharnée à fixer les humains sur une essence, une solide et inébranlable terre intérieure, qui a pris le nom d’homme. La renomadisation contemporaine, impliquée par les mutations du travail, le développement des techniques de transport et des technologies de la communication, arrache l’humain à cette terre intérieure qu’était l’homme, le plongeant dans un désarroi qu’on peut appeler errance anthropologique. La renomadisation – signe de la mort de l’homme – n’est pas que matérielle, elle est aussi intellectuelle et spirituelle. Le défi auquel l’architecture se trouve confronté est le suivant : bâtir des lieux de passages qui soient habitables, rendre habitable le passage.

M-S. D. : « Vous réservez le terme d’« inhumain » à l’impensable de la chambre à gaz. La Shoah est indéniablement un événement unique, mais comment parler des autres génocides ? »

R. R. : Chaque génocide est singulier. Mais la Shoah est le schème général des génocides, leur idéal-type ; par suite, elle est aussi l’idéal-type de l’inhumain. Il ne faut pas voir dans « inhumain » un sentiment subjectif, le point de vue de la victime ou du bourreau. Inhumain dit autre chose. Qu’est-ce qui constitue l’inhumain de la Shoah ? Réponse : sa situation objective. L’inhumanité de la Shoah provient du croisement des deux formes du Mal : le mal banal, la banalité du mal, et ce que Kant appelait le Mal radical. Les deux se sont trouvés absolument systématisés dans la Shoah, poussés jusqu’à leurs possibilités les plus extrêmes. L’inhumanité de la Shoah est donc une inhumanité objective : le croisement d’une double systématisation, la systématisation du mal radical et la systématisation du mal banal. .

M-S. D. : « Dans la fabrique du « déshumain », le sport occupe une place de choix. Comment pensez-vous possible de désamorcer cette anthropofacture planétaire? »
R. R. : La critique du sport est en général mal conduite, sur des bases morales ou politiques. Cette critique doit plutôt être de type anthroplogique : quel style d’humain (et non pas d’homme, le sport n’est pas une affaire d’hommes, mais d’humains en voie de déshumanisation) le sport fabrique-t-il ? Le sport est le dispositif central, planétaire, de la déshumanisation. Il est même devenu le nouveau sacré : les manifestants et grévistes de mars dernier ne voulaient pas gêner le comité olympique à Paris et firent flotter le drapeau olympique en tête de leur manifestation. La revendication était terrible : du pain (augmentation des salaires) et des jeux, du cirque (les jeux olympiques). Aucun souffle de liberté dans cette demande adressée aux gouvernements. Ce fétichisme olympique des syndicats apparemment contestataires, inaptes à revendiquer autre chose que du pain et des jeux, fait toucher du doigt que le sport est aujourd’hui le nœud de la servitude volontaire.

M-S. D. : « De même, au vu des avancées constantes des sciences du vivant, ne croyez-vous pas utopique d’infléchir “ la politique du sac de peau ”, comme vous l’appelez si bien ? Y a-t-il des signes, selon vous, qui nous permettent d’espérer un retour de l’humain qui ne soit pas destructeur pour l’homme ? »
R. R. : Désamorcer et infléchir sont les bons mots, ils prennent le relais de l’utopie, qui était constructiviste. Ils signifient : prendre notre destin de déshumanisation et de néghumanisation à contre-pied, à revers, ruser avec lui, “ inventer de nouvelles possibilités de vie ”. Il est évident que les partis politiques et les syndicats en sont incapables, parce que s’appuyant sur des concepts – l’homme, le peuple – d’un âge révolu, qui a été rendu caduc par l’évolution imposée au monde, par le turbocapitalisme. Le concept proposé par Toni Négri de “ multitude ” est un assez bon concept de substitution à ces représentations caduques, malheureusement mal utilisé et collé à une gangue marxiste dont Négri n’arrive pas se débarrasser. Pourtant, seule une politique des multitudes, non-utopique et non-constructiviste, peut désamorcer et infléchir, ouvrir de “ nouvelles possibilités de vie ”.


Robert Redeker,  Nouvelles Figures de l’homme, éditions Le Bord de l’eau, 2004, 127 p., 16 €.

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