21.01.2008

A.J. Conseil : le premier blog "recruteur"

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Aujourd'hui la rédaction a fait le tour de la "toile", et nous avons découvert l'existence d'un blog différent : celui du cabinet de conseil et de recrutement A.J. Conseil. Attention, ce n'est pas n'importe quel blog ! Là vous pouvez y trouver des lectures, des conseils, découvrir des métiers. Alain Jacob président-fondateur de A.J. Conseil répond à nos questions.
 
Pourquoi avez-vous choisi de faire un blog ?
Alain Jacob : J'ai souhaité communiquer autrement que par le site, en quelque sorte doubler notre site qui est en ligne depuis 1998. D'autre part nous constatons une baisse notable des réponses des candidats aux offres d'emploi en ligne sur les grands sites emploi. Le volume d'offres d'emploi sur Internet est en très forte augmentation les annonces des cabinets de niche comme AJ Conseil y sont diluées.

Est-ce une façon d'être plus proche des candidats ? Est-ce une façon de « dédramatiser » l'image d'un cabinet de recrutement ?
Alain Jacob : Oui le blog est plus convivial, les offres d'emploi sont un élément du contenu du blog et sont entourées d'autres informations complémentaires.

Sur votre blog on peut trouver des lectures, des lieux, etc. est-ce là une façon de montrer votre valeur « conseil » ?
Alain Jacob : Oui nous pouvons montrer notre dimension de conseil par le blog notamment en faisant passer le message que nous inscrivons les relations humaines dans l'environnement des secteurs : hôtellerie, restauration, tourisme, dont nous sommes un spécialiste reconnu

Vous êtes le premier cabinet de recrutement et de conseil a avoir un blog. Est-ce pour vous un outil de communication efficace ?
Alain Jacob : La majorité des interlocuteurs a qui nous avons mentionné l'existence du blog nous ont félicité. Il faut maintenant en augmenter régulièrement l'audience : améliorer le référencement et affiner le contenu.
 

27.12.2007

Maryse Wolinski fait son blog !

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Pourquoi avoir choisi le blog pour vous exprimer ? Est-ce un moyen d'être au plus près de votre
quotidien ?

Maryse Wolinski : Le blog, c'est bien plus de proximité que les médias papier.  C'est aussi dire ce que l'on a envie de dire et que souvent, on tait dans les autres médias. C'est se dire et souvent aller au delà d'une pensée hypocrite et formatée.


Vous plongez le lecteur au coeur de vos questionnements et prises de positions, est-ce parce que vous vous y sentez plus libre ?

Maryse Wolinski : Libre, bien sûr. D'abord parce que l'on est son propre rédacteur en chef. Cela ne signifie pas qu'il faut faire n'importe quoi. Au contraire, plus d'infos révélées mais aussi plus de qualité.

Vous proposer à vos lecteurs un carnet de voyage dans vos pensées, est-ce pour vous une façon de faire vivre la littérature en dehors des pagesde vos livres ?

Maryse Wolinski : Carnet de voyages avant tout dans mon quotidien, mais il est vrai que le blog est encore un carnet de voyages dans les pensées. Voyages moins structurés que dans le cadre d'un roman où tout est centré sur des personnages. Et même si dans ces personnages, on met beaucoup de soi. Ainsi dans mon prochain roman qui sera publié en mars prochain, les trois principaux personnages de femmes, Marta, Cécile et Esther ( trois prénoms qui ne sonnent pas les mêmes origines et pourtant il s'agit d'une grand-mère, d'une mère et d'une petite fille ), m'ont emprunté beaucoup et de mon caractère et de mes réactions, souvent vives, directes, et de mes pensées. Ce que j'aimerai dans le blog, c'est y inclure une nouvelle, voire un roman, que je n'écrirai que pour le blog et qui ne paraîtrait jamais en librairie. Voilà une idée qui me plairait, encore faudrait-il dégager du temps pour parvenir à ce projet qui vient de me traverser l'esprit mais m'enchante déjà. Je vais y réfléchir pendant la période des fêtes.

Pour découvrir son blog, cliquez-là ! 

Propos recueillis par Sonia Bressler 

20.04.2007

Philippe Ollé-Laprune : un Mexique moderne et sans complexe

Livres. Durant sept ans, Philippe Ollé-Laprune a fait ses choix dans cent ans de littérature mexicaine. Au-delà d’un catalogue, ce sont des textes à lire. Une anthologie à part. Entretien.

Pourquoi – plus que d’autres littératures latino-américaines – les lettres mexicaines jouissent-elles d’un tel prestige en Europe ? Vous parlez de « préjugé favorable »…
Philippe Ollé-Laprune. Pour des raisons tant historiques qu’intellectuelles. Depuis le temps des découvertes jusqu’à nos jours, le monde européen a vu l’Amérique latine comme une terre d’utopie, un lieu de création possible où les fables ont encore plus de vigueur qu’ailleurs. Le boom de ces littératures dans les années soixante n’a fait que s’amplifier. Le Mexique étant l’un des pays les plus importants, il est normal que le lecteur ait ce genre de préjugé. Avec deux ou trois auteurs phare et facilement reconnaissables.

Avec l’arrivée des Espagnols, le lettré et l’homme d’armes sont les mêmes qui écrivent les poèmes et les lois. Quel rapport entretenait alors la société mexicaine avec l’écrit ?
Philippe Ollé-Laprune.
Il est sensible que la société mexicaine est empreinte  d’une culture raffinée, produite par des gens de lettres qui apprécient en particulier la poésie et le théâtre. Ce sont les mêmes qui animent la société et qui écrivent.

Quel sens avez-vous voulu donner à cette à cette anthologie ?
Philippe Ollé-Laprune. Le premier critère est bien sûr la qualité des auteurs et des textes, mais j’ai tenté d’élaborer un cadre général et j’ai choisi des auteurs qui rentraient dans ce cadre. Seulement après, j’ai fixé les textes. Pour cette raison, il existe aussi de nombreux auteurs de très bonne qualité qui n’y figurent pas, car dans le même genre ou de la même génération, il y avait mieux.

Vous parlez d’un vide romanesque entretenu par le pouvoir au XIXe siècle et qui vous conduit à dater le plus jeune romancier né en 1960…
Philippe Ollé-Laprune. Mon anthologie ne traite que du XXe siècle. Le pouvoir a interdit le roman pendant la colonie, c’est-à-dire avant le XIXe siècle. Durant le XIXe siècle commence timidement une production de romans assez  moyens. Si je prends comme borne 1960 vient du fait que les auteurs nés après cette date n’ont pas encore une oeuvre assez fixée, assez sûre pour les placer dans cette anthologie, donc les deux choses n’ont rien à voir.

Vous avez privilégié des textes dans leur complétude, des nouvelles entières aux extraits de romans par exemple…
Philippe Ollé-Laprune.
En effet, j’ai tenté de rendre lisible chacun des textes pour des non-spécialistes.

Combien de temps vous a pris l’élaboration de ce projet ?
Phillippe Ollé-Laprune.
Pour faire court sept ans de travail. Depuis 1986, je lis la littérature mexicaine ayant eu même la chance de publier des auteurs de 1990 à 1994.

Comment se sont intégrés aux textes les dessins de Vicente Rojo ?
Philippe Ollé-Laprune.
J’ai choisi Vicente Rojo  pour le grand respect que j’ai pour lui et le fait que ses dessins montrent un Mexique moderne et sans complexe. Ses dessins vont parfaitement avec l’esprit du livre.
Au début du siècle, malgré la dictature de Porfirio Diaz (1), les écrivains sont fortement marqués par des influences étrangères. Dans le même sens, la poésie a-t-elle eu un rôle particulier ? Vous ouvrez votre ouvrage avec Ramon Lopez Velarde.
Philippe Ollé-Laprune. Effectivement, la dictature de Porfirio Diaz n’interdisait pas de livres. Le lettré avait accès à tout et les poètes mexicains pour moi très brillants à ce moment-là se nourrissent de lectures étrangères, en particulier des Français très à la mode au Mexique à cette époque.

De quelle façon, « le groupe sans groupe », les Contemporaneos ( 1928-1931) ont-ils marqué la culture mexicaine ?
Philippe Ollé-Laprune.
Ils permettent l’ouverture de cette littérature à des thèmes ambigus, ils cultivent une perfection des formes qui en font des auteurs à l’œuvre souvent mince mais où rien n’est en trop. Ils ont une exigence, un désir de perfection qui va fortement marquer les esprits.

Comment ce que vous appelez «  les secousses de la réalité » ont-elles bouleversé le monde artistique ?
Philippe Ollé-Laprune.
Soit de façon volontaire, par exemple les romans de la révolution, soit imprégnée d’une réalité qui appelle un écrivain à la création, à la fable. La littérature mexicaine ne peut éviter de puiser dans son environnement sa source directe.

Le texte de Mariano Azuela, Ceux d’en bas, fait étrangement écho au Dormeur du Val, d’Arthur Rimbaud…
Philippe Ollé-Laprune.
Vous avez raison et il est plus que probable que Mariano Azuela l’ait lu, mais je ne sais pas avec précision le degré d’influence.

Carlos  Fuentes est-il un porte-drapeau ?
Philippe Ollé-Laprune.
Carlos Fuentes a beaucoup donné au roman au Mexique. Il a été un témoin attentif et passionné de notre temps, ce qui fait de lui un personnage très reconnu  par les médias du monde entier. C’est en cela qu’il est une personnalité porte-drapeau, ce qui n’empêche pas son œuvre d’occuper une place de choix dans cet univers.

Vous écrivez en choisissant son récit le Chat : «  Le monde littéraire mexicain serait différent  si Garcia Ponce n’avait pas existé »…
Philippe Ollé-Laprune.
Juan Garcia Ponce a permis la circulation de textes d’écrivains étrangers remarquables, de langues allemande, française ou anglaise et il a su imprégner  son œuvre de nombreux enseignements de ces auteurs. Il est avec Salvador Elizondo  l’introducteur de phénomène de transgression dans les années soixante, ce qui fait d’eux les héros d’une génération liée aux mouvements de libération de ces années.

Pourquoi les années soixante-soixante-dix représentent-elles une explosion littéraire ?
Philippe Ollé-Laprune.
C’est l’ouverture d’esprit de ce temps qui passe par la littérature. Un moment du Mexique encore optimiste où les créateurs de toutes les disciplines artistiques expérimentent, essaient de nouvelles formes, ouvrent des chemins nouveaux.

Aujourd’hui, la littérature contemporaine prend des chemins tortueux. En 2000, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) perd les élections après avoir dominé sans partage le XXe siècle. Comment l’idéologique inspire-t-il, enferme-t-il ou interdit-il l’inspiration ?
Philippe Ollé-Laprune.
Avec le tremblement de terre de 1985 et surtout le refus de la passivité de la population, une génération a décidé de se prendre en charge sans s’occuper du pouvoir. Le PRI s’est caractérisé par une idéologie post-révolutionnaire souvent assez cynique mais proche des artistes. Certains ont cherché à plaire au pouvoir comme Agustin Yanez ou Salvador Novo à la fin de sa vie, d’autres ont refusé tel José Revueltas. Mais je ne crois pas qu’il y ait eu de conduite sur le plan littéraire guidée par l’idéologie.


Les revues mexicaines ont toujours joué un rôle essentiel dans la connaissance et la diffusion des écrivains à l’image d’Artes de Mexico dirigée par Alberto Ruy Sanchez.
Philippe Ollé-Laprune. En effet, de nombreux groupes littéraires se sont regroupés autour de revues. Et souvent, les auteurs les plus marquants émergent comme les figures reconnaissables. Les cas avec Octavio Paz  avec Vuelta, Salvador Elizondo avec S.Nob. Artes de Mexico a été relancée par Alberto Ruy Sanchez, cependant sa trajectoire est éloignée de l’objet de cette revue et sa reconnaissance comme auteur ne vient pas de cette publication.

Pourquoi certains auteurs qui publient régulièrement comme Barbara Jacobs se font-ils si discrets ?
Philippe Ollé-Laprune.
Certains écrivains préfèrent se préserver à travers leur œuvre, c’est le cas de Barbara Jacobs, et ils n’ont pas volontairement une vie culturalo-mondaine très fournie. D’ailleurs, il y a au Mexique une grande quantité d’événements publiques qui permettent aux lecteurs d’être en contact avec les auteurs. Cela peut plaire à certains mais bon nombre essaient de se préserver.


Votre ouvrage se clôt sur un exilé Eduardo Milan, né en Uruguay, arrivé au Mexique en 1979. Parlez-nous de son parcours.
Philippe Ollé-Laprune.
Eduardo Milan est arrivé exilé pour des raisons politiques. Petit à petit, il a creusé son chemin, publiant des recueils de poèmes et de nombreux essais sur la poésie. Son ton particulier, sa formation différente à celle que propose le Mexique lui donnent un rôle à part. Une voix différente qui voudrait rappeler le côté positif que l’exil peut avoir.

Borges le rêvait, avez-vous rassembler une bibliothèque idéale, autrement dit, le monde peut-il se contenir dans une bibliothèque ? 
Philippe Ollé-Laprune.
Ni l’un ni  l’autre. J’ai cherché à faire le portrait de cette littérature, à me donner un cadre et à représenter le plus significatif que l’on peut y trouver. Et le monde ne peut tenir dans une bibliothèque, raison pour laquelle on continue à écrire.

Entretien réalisé par Virginie Gatti

(1) Général qui régna sur le Mexique 1876 à 1911.

Cent ans de littérature mexicaine, de Philippe Ollé-Laprue,Editions de la Différence, 847 pages, 45 euros.


Repères
- Phillippe Ollé-Laprune est né à Paris en 1962. Il a été directeur de collections aux Editions de la Différence, responsable du Marché de la poésie de Paris.
- En 1994, il arrive au Mexique comme responsable du Bureau du livre de l’Ambassade de France.
- Depuis 1998, il réside à son compte à Mexico où il dirige la Casa refugio Citlaltepetl et réalise divers projets culturels et éditoriaux.


Conseils de lecture

- Ceux d’en bas, de Mariano Azuela (1873-1952).
- Ma cousine Agueda, de Ramon Lopez Velarde (1888-1921).
- Au fil de l’eau, d’Agustin Yanez (1904-1980).
- La Fille ivre, d’Efrain Huerta (1914-1982).
- L’Aiguilleur, de Juan José Arreola, (1918-2001).
- Le Chat, de Juan Garcia (1932-2004).
- Des mots pour une fable, de Margo Glantz.
- La Castaneda, de Vilma Fuentes.
- Eumelia, de Daniel Sada.
- Champion poids léger, de Juan Villoro.
Ces textes sont lisibles dans l’ouvrage de Phillipe Ollé-Laprune. 

03.07.2006

La Salle Pleyel

medium_cm1.jpgCarla Maria Tarditi on vous connait comme chef d'orchestre et responsable de la musique à  Pleyel, qui a connu sous votre direction un grand renouveau;qu'en est-il aujourd'hui de la Salle Pleyel et de vous-même?

Carla Maria Tarditi :  Je suis très inquiète actuellement sur les décisions prises aussi bien au niveau des pianos que de la Salle Pleyel. D'ailleurs, la création de ce site de protestation concernant les travaux prévus par le ministère de la culture démontre que d'autres que moi, dans le monde entier, partagent cette inquiétude. La Salle Pleyel est un lieu indispensable pour les musiciens du  monde entier; c'est un lieu où les plus grands se sont produits,  c'est une pièce d'architecture unique, plus moderne par sa forme courbe que tous les auditoriums construits récemment ; en 1927, il préfigurait déjà le 21e siècle. Paris possède un seul auditorium international, apprécié du monde entier: C'est LA SALLE PLEYEL. Je rappelle que l'état décidait de le vendre en 1995, comme une pauvre chose ingérable et d'ailleurs mal en point, il a fallu beaucoup de travail et de passion pour sortir Pleyel de l'incurie où la gestion étatique l'avait plongé. Lorsque j'ai fermé l'auditorium pour travaux, après le dernier concert de la Philharmonie de Berlin, il était question de mener à bien la rénovation dans les 18 mois, rénovation sans surprise puisque identique au dossier de candidature de rachat de Pleyel en 1998. Le projet était donc connu et était un élément important du programme culturel du candidat choisi par la Commission de Bruxelles ,chargée de vérifier la cession des actifs du Crédit Lyonnais,  propriétaire de la Salle.

Que s'est-il passé après la fermeture de Pleyel pour travaux?
Carla Maria Tarditi :  bien avant la fermeture, mon équipe à présenté aux différents services de l'Etat le projet de rénovation qui consistait à redonner à l'auditorium toute sa splendeur de 1927, plus un confort amélioré des sièges, des espaces d'accueil et des vestiaires, l'immeuble étant inscrit aux monuments historiques. Et j'ai bien compris la leçon que m'a donné un haut responsable des MH : quand un élément d'un bâtiment est classé, tout le bâtiment est classé ! Nous verrons par la suite comment cette règle est appliquée... Après un sondage que nous avions fait sur notre public, 95% étaient très satisfaits de l'acoustique, 75% réclamaient plus de confort. Les travaux prévus allaient complètement en ce sens.

Pourquoi ces travaux ne se sont-ils pas faits dans les 18 mois, comme vous aviez prévus?

Carla Maria Tarditi :  les services officiels bloquaient, il y avait toujours quelque chose qui n'allait pas, comme si un mot d'ordre avait été donné. En fait, au tout début, mon intention était de faire les travaux pendant les périodes de vacances d'été mais l'Orchestre de Paris s'y est opposé, ce qui m'a obligé d'envisager une fermeture totale, et qui a eu pour conséquence, le déménagement de l'orchestre à Mogador, qui a du subir de coûteuses transformations pour ce faire. Gaspillage de temps et d'argent, de plus l'orchestre se plaignait qu'il avait été obligé de quitter Pleyel alors que son dirigeant avait décidé lui-même du malheur de l'orchestre!Nous sommes restés plusieurs mois sans réponse de l'Etat. Un ancien banquier, se présentant comme gestionnaire de crise est engagé par le principal actionnaire. Du jour au lendemain, je suis priée de quitter mon bureau, les dossiers me sont retirés, on licencie mes proches collaborateurs et tous les coups bas sont permis. Diviser pour régner. On me sort du placard juste lorsqu'il faut apporter un peu de crédibilité musicale à des actes par trop sacrilèges ! Je rappelle qu'il y avait une centaine de candidatures à la reprise de la Salle Pleyel, que le projet se jugeait sur un "mieux disant culturel" que je représentais. J'estime avoir une responsabilité morale au bon déroulement de ce projet choisi par la Commission de Bruxelles, en toute sagesse.

Comment en arrive-t-on à la destruction de la Salle Pleyel?

Carla Maria Tarditi : Par l'intermédiaire de ce banquier reconverti, le ministère de la Culture propose un bail où il aura toute liberté sur la nature des travaux, bien que financés par les actionnaires pour 33 millions d'euros ! Et sur l'utilisation de la marque, tout le patrimoine lui revenant dans 50 ans pour un euro symbolique! Non seulement l'intention est de casser un monument historique mais aussi de bénéficier de surfaces non négligeables, 15000 mètres carrés dans une des rues les plus prestigieuses de la capitale. Pour en faire quoi ? Le Premier Ministre ayant annoncé lors d'une conférence de presse (Le Figaro du 7mars 2006) la décision de construire une nouvelle salle de concerts à La Villette entre 2000 et 2500 places. La Salle Pleyel en a 2380!et l'orchestre de Paris d'ajouter que dès que la nouvelle salle sera achevée, il quittera Pleyel. Et le journaliste de commenter:"cela ressemblait à un congrès politique". Bien entendu, je n'ai pas été tenue au courant de tout ceci; je l'ai découvert que plusieurs mois après. Le contrat était signé et le programme de travaux entièrement dicté et contrôlé par le directeur de la Cité de la Musique qui affirme dans ce même article :"la cité de la musique n'a pas le droit de gérer la Salle Pleyel"! Voulant connaître la nature des travaux envisagés, je demande à consulter les plans aux services de la Mairie de Paris, ce que tout citoyen est autorisé à faire. On me répond que les plans ne sont pas visibles ! Pendant ce temps là, les travaux avancent...Après deux mois, mon avocat saisi la CADA pour signaler ce dysfonctionnement, hélas, les dossiers ne mentionnent pas de destruction importante, juste 300 m2 de bureaux. Comment dans ce cas imaginer ce qui se trame? C'est au cours d'une visite organisée par l'entrepreneur de travaux, un jour où on m'a conviée à sortir de mon placard! que je découvre la vérité: un lieu rétréci de tous côtés, le fond de la scène est bouché par des blocs de béton censés accueillir du public, en fait c'est la place des choeurs qu'on compte dans le nombre de places totales,donc ON SUPPRIME 600 PLACES Les murs courbes ont été cassés pour supporter quatre balcons indigents, la voûte a disparu, le dernier balcon a une pente qui donne le vertige, il ne reste que très peu d'espace au -dessus des derniers rangs de spectateurs, j'ai l'impression de me trouver dans un espace multifonctionnel pour université de province ! On me dit qu'il y aura un système électro-acoustique de diffusion du son !et que des rideaux sépareront l'espace...Quand aux Salles Chopin et Debussy elles ont disparu au profit de vestiaires et de régie.

Est-ce irrémédiable?

Carla Maria Tarditi : Non. Il suffit que les autorités prennent conscience qu'une telle opération dessert le prestige de la France, sonne le glas du prestige musical  et culturel français à l'étranger, et de ses responsables. Ce n'est rien pour une entreprise aussi habile que BOUYGUES de refaire ce qui  est indispensable à la Salle Pleyel et aux musiciens. 2007 doit fêter les 200 ans des pianos PLEYEL, la plus ancienne marque de pianos ! Faisons le nécessaire pour rouvrir La Salle Pleyel la tête haute! Les programmes prévus peuvent se donner pendant quelques mois  à La Cité de la Musique, le temps d'effacer ces fausses notes architecturales et juridiques avant qu'elles ne deviennent historiques ! Nous sommes sûrs que Paris mérite deux beaux auditoriums: La Salle Pleyel et  La Cité de la Musique.

Propos recueillis
par Sonia Bressler
 
NB : une pétition est en ligne cliquez
ici

           

27.01.2006

Emilie Jouvet (sex-artiste)

 Originaire du sud de la France où elle a fréquenté les Beaux Arts d'Aix et l'Ecole Nationale de la Photographie d’Arles, Emilie Jouvet pratique le sex art dans l’univers lesbien des nuits parisiennes. Elle réalise un premier film audacieux, un porno, fait par des lesbiennes et qui s’adresse à un public de lesbiennes.

Elle parle si doucement qu’il faut parfois se pencher pour entendre ce qu’elle dit. Emilie Jouvet est une jeune femme discrète. Plutôt réservée. Normal, car son métier est d’observer, cachée de préférence derrière un appareil photo ou une caméra. Et pour cela, il vaut mieux se faire oublier. Surtout quand on fait du « sex art », exclusivement féminin. Car sous ses dehors timides, cette jolie jeune femme de 29 ans n’a pas froid aux yeux. Elle réalise un premier long osé, qui est en passe de révolutionner le monde fermée de la pornographie : One night stand, littéralement “un coup sans lendemain” est le premier film porno « lesbien-queer » made in France.
Au téléphone, avant le rendez-vous, Emilie avait précisé qu’elle ne souhaitait pas parler uniquement de son film. « Il n'est pas encore tout à fait terminé, il reste quelques montages à faire, et ce travail ne dépend pas que de moi ». Impossible de dire s’il sera prêt pour le Festival des Films de Femmes en mars, qui lui a proposé de programmer son long métrage. Pendant l'entretien, dans un bar près de chez elle, on la sent d'abord un peu réticente à aborder ce sujet,  presque dépassée de l’intérêt que ce projet suscite dans la communauté lesbienne. « Je ne pensais vraiment pas que One Night Stand allait avoir autant de résonances et intéresser autant de monde ».
Photographe de formation, Emilie, originaire du Sud, a fait les Beaux-Arts à Aix-en-Provence, puis l’Ecole Nationale de la Photographie d’Arles. Elle en sort non diplômée car ce qu’elle fait plait à ses professeurs mais pas au jury, qui assimile alors son travail à de la pornographie.
Elle n’en a cure, et poursuit son objectif. Ses photos de couples lesbiens, de visages de femmes et de nus non-conventionnels,  ne sont pas bien accueillies dans sa ville natale. On lui demande de décrocher des photos. Elle n’obéit pas. « Art et pornographie ne sont pas incompatibles pour moi. Ce sont des symboles ».
« Je ne me reconnais pas dans les portraits que l’on voit dans les magazines, reprend-t-elle. La représentation de la femme est remplie de codes implicites. Il faut qu’elle soit mince, il faut qu’elle soit jeune, et impérativement féminine ». Emilie décide alors de montrer la beauté sous d’autres angles. À 20 ans, elle fait poser nue une fille plutôt forte. Après quelques réticences, la séance se passe à merveille. « Ce fut une révélation, pour elle comme pour moi. J’ai senti qu’elle se détendait de plus en plus, et qu'elle se sentait belle et bien dans son corps ». Emilie ne s’arrête pas en chemin, et ne lâche plus son appareil. Elle photographie des filles, beaucoup de filles, des grosses, des androgynes, des filles qui aiment les filles, dans un univers urbain, nocturne, et trash
[i].
 « Dans les représentations homosexuelles féminines, on a soit le type lesbien porno chic, soit des « butchs », c’est très réducteur ». Les butchs ? Des filles à gros bras et cheveux coupés ras, comme Josiane Balasko dans son film Gazon Maudit.
Des stéréotypes très éloignés de la réalité, à commencer par elle. Chaussures à talons, pantalons moulants, cheveux blonds platine et coupe déstructurée, Emilie Jouvet est féminine jusqu'aux bouts des ongles. D’ailleurs, elle-même se définit en tant que fille, même si elle s'intéresse de près au queer, ce mouvement qui conteste la construction des genres féminins et masculins tels que représentés par la société. La base du discours n'est plus de s’identifier par rapport à des préférences sexuelles relatives à son sexe, hétéro, gaie ou lesbienne, mais la diversité par rapport à la question du genre et du sexe.
Emilie Jouvet est autant artiste féministe que lesbienne. Pour elle, les deux sont liés. Avec son collectif les Très Très Méchantes Filles, qu’elle a créé il y a six mois avec une amie, Denyse Juncutt, elle s’attache à promouvoir les idées Queer, féministes et lesbiennes par le biais de soirées où sont projetées photos et vidéos. Denyse Juncutt, photographe également, dit d’elle qu’elle est « une emmerdeuse perfectionniste », une personnalité entière qui « donne sa chance aux gens ». « Quand on l’a comme amie, il faut lui en faire beaucoup baver pour qu’elle coupe les ponts ». Mais ce qui frappe surtout chez Emilie, c’est son  côté engagé et obstiné.
Deux qualités décisives qui l’ont aidé à mener (presque) à bien son projet de film porno-politico-féministe : « Ce genre de film n'existait pas en France. On parle de sexualité partout, mais la question de sexualités alternatives est mal représentée. Les lesbiennes ne se reconnaissent pas dans les films pornos qui les représentent, tout simplement parce que les réalisateurs de ces films sont souvent masculins et hétérosexuels ». Forte de ce constat, elle contacte son réseau, et propose à qui veut de venir jouer, bénévolement. « Je n'ai pas cherché de financement, et je n'ai pas voulu passer par une boîte de production qui m'aurait imposé des images, j’ai tout fait toute seule, avec zéro budget ». Emilie Jouvet est une fille indépendante, qui sait ce qu’elle veut. « L’intérêt du film est de montrer la diversité sexuelle du mouvement Queer, des lesbiennes, bi, et  transgenres ftm (female to male)... ». C’est pour cette raison qu’elle ne fait pas appel à des « hardeuses » professionnelles. D’ailleurs, entre les scènes, Emilie a glissé des interviews de chaque fille. Les moments les plus beaux? « Lorsqu'une alchimie se crée à l'écran, et qu'on touche à quelque chose qui s'apparente à du désir universel ».  Pause. Elle ajoute, tout doucement : « Tout le monde est transporté, et l'ambiance est fantastique ».
Marie Vaton
 
(1) Ses expositions photographiques et ses vidéos, où les personnages sont captés dans leur intimité et leur lâcher-prise, sont exposés dans de nombreuses manifestations artistiques et culturelles, et ses photographies de mode et de portraits  publiées dans plusieurs magasines: Oxydo, Muteen, De l’Air, Ninja, En ville, Têtu.

Actualités :
Exposition photo et vidéo au centre d'art contemporain La CRIEE à Rennes le 27 janvier.
Projection photo et vidéo lors de la prochaine soirée TTMF le 3 mars à La Flèche d'OR, Paris.
Publication d'un portfolio photo "GIRL FIGHT" dans le magasine NINJA
 
En savoir plus : ht
tp://www.20six.fr/emyphotografy

21.08.2005

Åsa Moberg


Le Deuxième Sexe débarque en Suède.

Journaliste et écrivain de renom, mais également féministe libre, Åsa Moberg a bataillé, depuis 1997, avec la traduction du grand livre de Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Cette belle performance offre l’occasion de voir, avec l’auteur, ce qu’il en est, aujourd’hui, de l’émancipation des femmes suédoises.

M.-S. D. : Åsa Moberg, vous venez de réaliser un exploit en publiant la traduction de la bible du féminisme moderne, le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Il y a trois ans, l’anniversaire des cinquante ans de la parution de cet essai historique avait de nouveau déclenché les polémiques en France. Comment le livre est-il accueilli en terre suédoise?
Åsa Moberg :  Je dois préciser tout de suite que jamais je n’aurais pu accomplir ce travail seule. Il y a, en fait, trois traducteurs: Adam Inczèdy-Gombos, Eva Gothlin et moi-même.
Le livre a été très bien accueilli – ce qui est d’ailleurs surprenant de la part des Suédois qui le savaient déjà traduit. Une première traduction a en effet été réalisée en 1973, mais elle ne contient que la moitié de l’original. En tout petits caractères, il est indiqué que l’édition est abrégée «  comme la version poche française », avec l’autorisation de l’auteur. Mais jamais la version « Folio » (1) n’a été plus courte que l’original! J’ai interviewé Claude Lanzmann en 1995, alors que j’écrivais un livre sur Beauvoir (2), et il a trouvé tout à fait invraisemblable que Beauvoir ait pu donner son accord pour supprimer la moitié du livre.
Dans cette traduction donc, il manque des chapitres entiers, par exemple ceux qui traitent de la psychanalyse, des lesbiennes, des hétaïres et des prostituées, des « justifications », etc... Les quatre analyses rédigées par des écrivains hommes notoires sur leur vision des femmes ne figurent pas non plus. Tout au long du texte, des morceaux ont été éliminés, quelques lignes ici et là – souvent dans les passages philosophiques, plus difficiles à traduire. La plupart des citations ont également été retirées.
J’ai rencontré à Paris l’une des traductrices de cette édition, Inger Bjurström; elle m’a assuré que l’ensemble du texte avait bien été traduit, mais que l’éditeur aurait pratiqué des coupes. Personne ne sait exactement pourquoi, aujourd’hui, tout ceux qui avaient participé à ce travail sont morts. Mais le fait que le seul chapitre resté intact soit celui concernant « Le point de vue du matérialisme historique » donne peut-être une piste: à l’époque, la pensée politiquement correcte de gauche avait la mainmise sur la scène culturelle suédoise. La psychanalyse, par exemple, était considérée comme « bourgeoise » et « dépassée ».
Le chapitre « La vie sociale », également absent dans l’édition de 1973, est tout à fait d’actualité avec son analyse de la féminité considérée en tant que valeur économique sur les différents marchés, comme celui du mariage et celui de l’emploi; c’est triste à dire, mais en Suède, au regard de leur statut économique, il reste toujours plus avantageux pour les femmes de se marier, car sur le marché de l’emploi, quel que soit leur niveau d’études, elles ne peuvent obtenir qu’une activité professionnelle mal rémunérée, qui ne leur permet pas d’élever seule des enfants étant donné qu’elle assure tout juste leur propre autonomie financière.

M.-S. D. : L’histoire du féminisme suédois est-elle contemporaine du levier initié en 1949 par Simone de Beauvoir, en France, avec la publication du Deuxième Sexe?
Å. M.: Oui, je pense. Ce qui m’a toujours frappée chez cette femme française, c’est sa manière de réfléchir très « scandinave », elle croit à certaines valeurs démocratiques et égalitaires que les Suédois se plaisent à revendiquer comme les leurs. En fait, il y a un lien très concret entre la Suède et Le Deuxième Sexe, et ce, parce que le livre s’est inspiré du travail mondialement reconnu de Gunnar Myrdal, professeur d’économie et lauréat du prix Nobel, Un Dilemme américain. Dans cet ouvrage, Myrdal étudie la situation des Noirs aux Etats-Unis, et Simone de Beauvoir, dans une lettre à Nelson Algren, écrit qu’elle voudrait réaliser une recherche semblable sur la situation des femmes dans la société. Le Deuxième Sexe comporte de nombreux parallèles entre les femmes et les autres groupes opprimés tels que les Noirs.
Globalement, bien avant l’ère moderne des mass médias, l’histoire du féminisme se ressemble dans toutes les sociétés occidentales. Dans la plupart des pays, la lutte pour le suffrage féminin a culminé autour de la fin du 19e siècle, la majorité d’entre eux accordant le droit de vote aux femmes, comme les pays nordiques  – 1906, Finlande, 1919, Suède –, à la même période. La France s’est montrée exceptionnellement en retard avec la loi de 1944!
Cela étant, la Suède n’a pas connu de « seconde vague » du féminisme avant la fin des années soixante, comme dans la majorité des autres pays occidentaux. La lutte pour la légalisation de l’avortement, accordée aux femmes, dans la plupart des pays, au milieu des années 70, a marqué le franchissement d’un seuil clé. 

M.-S. D. : Qu’en est-il aujourd’hui du féminisme et de ses revendications en Suède? Le phénomène de « secondarisation de la femme » a-t-il évolué vers une réelle parité sociale et familiale, ou doit-on toujours lutter pour « devenir  femme »?
Å. M.: « Parité, oui, mais plus en théorie qu’en pratique! Le premier enfant crée toujours une inégalité profonde entre les deux sexes. Les femmes continuent encore d’assumer les responsabilités au foyer et à l’égard des enfants. Mais la Suède fait néanmoins partie des rares pays à accorder un long congé parental en cas de naissance, congé que le père a également la possibilité de solliciter. Au total, 18 mois sont accordés aux parents; ils peuvent les partager à égalité, mais cela arrive rarement. L’un des mois est appelé « le mois de papa », seul le père y a droit; s’il ne le sollicite pas, la mère ne peut pas, ce mois-là, obtenir un congé payé de son employeur, ce sera donc un mois « perdu ».
Politiquement, les femmes sont bien représentées, la parité est recherchée à tous les niveaux, ce qui n’est pas le cas dans d’autres secteurs où peu de femmes accèdent à des postes élevés. Moins de 10% des professeurs d’universités sont des femmes, dans les sociétés financières, il n’y a souvent aucun cadre dirigeant féminin, les présidentes de conseils d’administration sont très rares, etc. Aux Etats-Unis, les femmes sont beaucoup plus présentes dans les fonctions à haute responsabilité des entreprises, en France, c’est dans le domaine universitaire. De mon point de vue, les femmes intègrent la « vie publique » dans les secteurs les moins « sensibles » de la société où elles vivent, comme c’est le cas pour la politique, chez nous.
Mais quand on m’interroge sur des questions d’actualité importantes pour les féministes, généralement, je mets l’accent sur le désastre économique que le nouveau système de retraite suédois impose aux femmes. C’est un point très peu débattu; les féministes se prêtent beaucoup plus au débat qui tourne autour de la pornographie – condamnée en Suède – plutôt qu’à celui d’ordre économique. Les femmes paieront au prix fort ce désintérêt pour les questions économiques. Aujourd’hui, l’inégalité des salaires impliquent une inégalité des retraites. » 

M.-S. D. : Qu’est-ce qui vous a poussé à défendre la cause des femmes?
Å. M.: Comment ne pas défendre une telle cause?
J’établis un parallèle entre la lutte des femmes et la lutte contre le racisme. Tant que le racisme et la misogynie ne disparaîtront pas, il faudra se battre. Et nous devons accepter que des personnes de tous bords politiques nous rejoignent dans ce combat. Une partie des féministes, en Suède, considère le féminisme comme une idéologie de gauche, ce que je ne comprends pas. Si un jour les femmes doivent être sur un pied d’égalité avec les hommes, elles devront apprendre à se soutenir quelles que soient leurs options politiques, comme les hommes l’ont toujours fait. En tant que féministe, je ne peux pas être contre les femmes prêtres simplement parce que je ne crois pas en Dieu, ou contre les femmes travaillant dans de banques parce que je suis contre le capitalisme. Tant qu’il y aura des églises, nous aurons besoin de femmes prêtres (et nous en avons depuis 1959) et tant qu’il y aura le capitalisme, nous aurons besoin de femmes capitalistes. 

M.-S. D. : On ne peut parler de Simone de Beauvoir sans évoquer Jean-Paul Sartre. Selon vous, la rédaction du Deuxième Sexe relève-t-elle d’une démarche existentialiste?
Å. M.: Il faudrait vraiment poser la question à ma partenaire de travail Eva Gothlin, philosophe de référence en ce qui concerne la pensée de Simone de Beauvoir. Dans sa thèse Kön och existens (1991), Sex and existence en anglais (1997)  – récemment traduite en français (3) –, elle met en lumière le fait que Beauvoir ne fut absolument pas, comme on l’a souvent affirmé, le porte-parole aveugle de Jean-Paul Sartre.
C’est en sa qualité de philosophe qu’Eva Gothlin a œuvré sur la nouvelle traduction du Deuxième Sexe. Au départ, je pensais qu’elle n’aurait qu’à vérifier les passages proprement philosophiques, mais une fois ceux-ci analysés, l’ensemble du texte s’est révélé truffé de connotations philosophiques

M.-S. D. : Pour revenir à votre performance, comment avez-vous procédé pour effectuer ce travail colossal de traduction? Quelles difficultés avez-vous rencontrées et combien de temps y avez-vous consacré?
Å. M.: Comme je vous l’ai dit, nous avons travaillé à trois sur la traduction: Adam Inczèdy-Gombos, Eva Gothlin et moi-même. Tiens, je suis frappée ici par la combinaison de ces deux prénoms, Adam et Eve !
Adam Inczèdy-Gombos est le fils d’un baron hongrois, il est photographe, écrivain et traducteur. Il a grandi en France et en Suisse, le français était sa première langue; à l’âge de 15 ans, il est arrivé en Suède et a appris le suédois. C’est lui qui a dirigé la « partie française », c’est à dire la compréhension exacte du texte original, en relevant les passages qui s’écartent du style classique, de sorte que nous puissions reproduire ces « déviations » en suédois. Tous les bons écrivains prennent des libertés avec le langage, mais les traducteurs, en règle générale, se montrent beaucoup plus prudents, et ils ont tendance à rectifier ces écarts pour réaliser une traduction conventionnelle. Avec le regard d’Adam, nous nous sommes sentis libres de faire danser le suédois autant que le français, disons, à mi-chemin entre « le haut et le bas » style.
Dans un premier temps, j’ai travaillé avec lui. Je m’occupais de la langue suédoise. J’ai terminé avec Eva en vérifiant chaque mot, chaque point virgule, pour être sûre que le sens du texte original était clairement respecté.
La traduction nous a pris cinq ans, avec quelques pauses. Si nous avions su que cela durerait si longtemps, nous ne nous serions vraisemblablement pas lancés dans l’aventure! On a commencé en 1997 en pensant pouvoir publier deux ans plus tard, pour le cinquantenaire du livre en 1999. Il y a beaucoup de projets dans le monde qui se fixe de telles ambitions, mais je crois que tous jouent les prolongations! 
Entretien réalisé par Marie-Stéphane Devaud

 (1) Le Deuxième Sexe, T. 1 et 2, Gallimard, « Folio essais », 1986.
(2) Simone och jag : tankar kring Simone de Beauvoir, Norstedts Forlag AB, 1996.
(en français, Simone et moi : réflexions sur Simone de Beauvoir).

(3) Sexe et existence: la philosophie de Simone de Beauvoir,
 trad. par Michel Kail, éditions Michalon, 2001.

17.08.2005

Robert Redeker, nostalgie de l'homme humain

La mondialisation sauvage ou la « politique du sac de peau »

À l’écart du marketing éditorial de la bien-pensance, Robert Redeker poursuit une méditation philosophique exigeante, soucieuse des métamorphoses contemporaines galopantes de l’espèce humaine.

Propos recueillis par Marie-Stéphane Devaud

M-S. Devaud : « Dans « Nouvelles Figures de l’homme », vous proposez de substituer au concept d’homme celui d’humain. Votre démarche peut-elle être interprétée comme un tremplin pour la philosophie, qui, depuis Foucault, est dans une impasse ? »

Robert Redeker : L’homme est mort, après Dieu, mais qu’est-ce qui a pris son relais ? Pour répondre à cette question, j’ai voulu écrire un livre postfoucaldien (sur la mort de l’homme, mais aussi sur le biopouvoir) qui tienne compte cependant de l’apport de Michel Foucault. L’homme est une parenthèse, aujourd’hui close, dans la destinée beaucoup plus générale de l’humain. Il est une des figures prises par l’humain, la figure occidentale. Anthropologiquement, le concept d’homme n’est plus du tout pertinent pour rendre compte des évolutions que nous avons sous les yeux. L’impasse de la philosophie est la suivante : son projet fondamental, fixer l’humain sur une essence appelée homme (par exemple, le fameux cogito de Descartes) est épuisé du fait qu’il est désormais en décalage radical avec l’évolution contemporaine de la forme humaine. La philosophie doit inventer de nouveaux concepts pour  coller (afin de pouvoir le penser) à ce changement. 

M-S. Devaud : « Selon vous, l’universalisation de l’homme s’est arrêtée au XXe siècle et elle a fait émerger des nouveaux visages de l’humain, le « déshumain » et le « néghumain ». Nous ne sommes donc plus que des packs d’énergie sans finalité ? »
R. R. : Déshumain : les conditions objectives de l’existence contemporaine (éclatement du temps et de l’espace du fait des nouvelles technologies, morcellement de l’appréhension de soi, effondrement des structures collectives d’agrégation des individus en vue d’un sens) détressent, défont, l’humain tel qu’il a été constitué en homme par l’Histoire. C’est cela la déshumanisation du monde contemporain : défaire l’homme, fabriquer le déshumain. Néghumain : impossibilité de reconstituer l’humain en homme par-delà la déshumanisation. Le néghumain complète le déshumain. Néghumain ne signifie pas seulement que l’existence humaine se trouve réduite à une seule dimension (la consommation), mais surtout qu’elle s’est fermée à double tour : impossibilité de retourner en arrière, vers l’homme, désormais aussi mort que Dieu, et impossibilité d’ “ inventer de nouvelles possibilités de vie ” (on se souvient que cette formule récapitule, pour Nietzsche, la tâche de la philosophie).

M-S. D. : « Vous insistez sur le défi lancé à l’architecture du fait de ces nouvelles figures de l’homme. Après avoir sédentarisé l’humain, il s’agit désormais pour elle de devenir un art du nomadisme. »
R. R : C’est l’architecture qui permet à l’être humain de se sentir heureux de vivre. C’est la clef du bonheur, l’art qui a construit l’âme humaine. Elle a servi à deux tâches : sédentariser l’humain, et emprisonner les dieux dans des temples. Fixer les humains sur une terre, fixer les dieux en des prisons sur cette terre délimitée. Parallèlement, la philosophie s’est acharnée à fixer les humains sur une essence, une solide et inébranlable terre intérieure, qui a pris le nom d’homme. La renomadisation contemporaine, impliquée par les mutations du travail, le développement des techniques de transport et des technologies de la communication, arrache l’humain à cette terre intérieure qu’était l’homme, le plongeant dans un désarroi qu’on peut appeler errance anthropologique. La renomadisation – signe de la mort de l’homme – n’est pas que matérielle, elle est aussi intellectuelle et spirituelle. Le défi auquel l’architecture se trouve confronté est le suivant : bâtir des lieux de passages qui soient habitables, rendre habitable le passage.

M-S. D. : « Vous réservez le terme d’« inhumain » à l’impensable de la chambre à gaz. La Shoah est indéniablement un événement unique, mais comment parler des autres génocides ? »

R. R. : Chaque génocide est singulier. Mais la Shoah est le schème général des génocides, leur idéal-type ; par suite, elle est aussi l’idéal-type de l’inhumain. Il ne faut pas voir dans « inhumain » un sentiment subjectif, le point de vue de la victime ou du bourreau. Inhumain dit autre chose. Qu’est-ce qui constitue l’inhumain de la Shoah ? Réponse : sa situation objective. L’inhumanité de la Shoah provient du croisement des deux formes du Mal : le mal banal, la banalité du mal, et ce que Kant appelait le Mal radical. Les deux se sont trouvés absolument systématisés dans la Shoah, poussés jusqu’à leurs possibilités les plus extrêmes. L’inhumanité de la Shoah est donc une inhumanité objective : le croisement d’une double systématisation, la systématisation du mal radical et la systématisation du mal banal. .

M-S. D. : « Dans la fabrique du « déshumain », le sport occupe une place de choix. Comment pensez-vous possible de désamorcer cette anthropofacture planétaire? »
R. R. : La critique du sport est en général mal conduite, sur des bases morales ou politiques. Cette critique doit plutôt être de type anthroplogique : quel style d’humain (et non pas d’homme, le sport n’est pas une affaire d’hommes, mais d’humains en voie de déshumanisation) le sport fabrique-t-il ? Le sport est le dispositif central, planétaire, de la déshumanisation. Il est même devenu le nouveau sacré : les manifestants et grévistes de mars dernier ne voulaient pas gêner le comité olympique à Paris et firent flotter le drapeau olympique en tête de leur manifestation. La revendication était terrible : du pain (augmentation des salaires) et des jeux, du cirque (les jeux olympiques). Aucun souffle de liberté dans cette demande adressée aux gouvernements. Ce fétichisme olympique des syndicats apparemment contestataires, inaptes à revendiquer autre chose que du pain et des jeux, fait toucher du doigt que le sport est aujourd’hui le nœud de la servitude volontaire.

M-S. D. : « De même, au vu des avancées constantes des sciences du vivant, ne croyez-vous pas utopique d’infléchir “ la politique du sac de peau ”, comme vous l’appelez si bien ? Y a-t-il des signes, selon vous, qui nous permettent d’espérer un retour de l’humain qui ne soit pas destructeur pour l’homme ? »
R. R. : Désamorcer et infléchir sont les bons mots, ils prennent le relais de l’utopie, qui était constructiviste. Ils signifient : prendre notre destin de déshumanisation et de néghumanisation à contre-pied, à revers, ruser avec lui, “ inventer de nouvelles possibilités de vie ”. Il est évident que les partis politiques et les syndicats en sont incapables, parce que s’appuyant sur des concepts – l’homme, le peuple – d’un âge révolu, qui a été rendu caduc par l’évolution imposée au monde, par le turbocapitalisme. Le concept proposé par Toni Négri de “ multitude ” est un assez bon concept de substitution à ces représentations caduques, malheureusement mal utilisé et collé à une gangue marxiste dont Négri n’arrive pas se débarrasser. Pourtant, seule une politique des multitudes, non-utopique et non-constructiviste, peut désamorcer et infléchir, ouvrir de “ nouvelles possibilités de vie ”.


Robert Redeker,  Nouvelles Figures de l’homme, éditions Le Bord de l’eau, 2004, 127 p., 16 €.

14.08.2005

Vassilis Alexakis

 Sango en poupe pour Vassilis Alexakis

Amoureux inconditionnel des mots, l’écrivain Vassilis Alexakis, dont on sait qu’il compose ses livres aussi bien en grec qu’en français, allant et venant entre son pays d’origine et son pays d’adoption, a décidé d’apprivoiser une troisième langue.

Entretien réalisé par Marie-Stéphane Devaud

Vous avez obtenu en 1995 le prix Médicis avec La Langue maternelle, et cette année, avec votre dernier roman, Les Mots étrangers (1), le prix de la Francophonie, Les Mots d’Or du roman . Les langues ne seraient-elles pas vos héroïnes préférées?
Vassilis Alexakis: Oui, c’est surtout vrai pour le dernier livre, car c’est un contrat que je me suis fixé, la contrainte facilitant les choses. Il s’agissait de voir si l’on peut remplacer le personnage féminin par une nouvelle langue qui entrerait dans la vie de quelqu’un. Il y a une analogie entre la découverte et l’amour d’une langue, et une passion amoureuse, puisque dans les deux cas, il y a cette approche progressive de l’autre, de son milieu, de son monde, de sa poésie. C’est vrai que l’on peut aussi dire ça de La Langue maternelle puisque précisément, dans ce roman que j’ai écrit juste après la mort de ma mère, la langue, c’est un peu la mère, et je raconte mes retrouvailles avec le grec à travers la mystérieuse lettre E du temple de Delphes. Donc, oui, il y a une analogie entre les deux livres: le défi de La Langue maternelle, qui était de voir si l’on peut faire un roman avec une lettre de l’alphabet grec, et celui des Mots étrangers qui consiste à faire un roman avec une langue nouvelle qui se présente un peu comme une maîtresse exotique s’immisçant dans votre vie: j’ai suivi tout au long du roman cette idée puisque dans la dernière partie, je pars en Afrique découvrir la famille de cette adorable langue.

Vous êtes l’un des écrivains les plus réputés pour votre bilinguisme, grec-français. Mais Les Mots étrangers sont le roman de l’apprentissage d’une troisième langue, le sango. Vous dites que « l’apprentissage d’une langue ressemble à une cure de jouvence » : est-ce à dire que chaque langue donne à vivre une autre vie?

V. A..: C’est un peu vrai, oui. Déjà le fait d’apprendre une langue, c’est accepter de jouer le rôle d’un petit garçon, d’un élève, d’un ignorant, n’est-ce pas... Il y a cette idée que dès que l’on commence à apprendre une langue, tout est à réapprendre. Si vous voulez, ça peut sembler un voyage vers un au-delà mais en réalité, c’est un retour en arrière. Par exemple, ce voyage vers l’Afrique me ramenait moi sans cesse en arrière, à l’époque où je découvrais le français, même à l’époque où je découvrais le grec: on redécouvre la musique des mots, on redécouvre le monde, donc il y a une espèce de nostalgie. Je crois que dans le fait même de voyager, il y a une nostalgie: on croit découvrir un nouveau monde et au fond, on cherche un monde ancien que l’on a perdu. Je pense que le voyage a cet aspect un peu mystérieux.

Dans vos romans, la réalité est présentée sous un angle assez insolite: pensez-vous que votre double culture incite à une forme de distanciation ou est-ce un effet dû à votre seul travail de romancier?
V. A.:Je pense que les deux choses sont vraies, que le fait de vivre à cheval sur deux pays empêche de s’habituer complètement aussi bien à l’un qu’à l’autre. Par conséquent, on redécouvre et on oublie tout le temps, c’est une succession rapide de surprises et de découvertes. C’est une situation propice au travail du romancier, ça veut dire qu’il le ne faut pas s’habituer aux choses, parce que sinon on ne les voit plus. J’ai cet avantage, car je n’ai pas le sentiment d’appartenir à un endroit. Cette double présence est aussi un atout pour le travail du romancier, qui pousse en soi à cette distanciation. Vous savez, le travail du romancier, c’est une construction où, effectivement, il faut prendre une très grande distance avec la réalité des choses pour pouvoir faire autre chose. Il faut détruire complètement la réalité, rester avec les gravats, les bouts de fer, les briques, et reconstruire. Mes livres ne sont pas, comme on le dit, autobiographiques: il y a bien sûr une foule d’éléments autobiographiques, mais il s’agit d’un travail tout à fait artificiel que je compare d’ailleurs volontiers à un travail de menuisier: je fabrique une histoire, selon les besoins du roman, j’utilise au fur et à mesure des éléments autobiographiques, mais c’est le roman qui décide du choix de ces choses-là, et non pas un besoin d’étaler mon histoire.

Donc, vous avez choisi, parmi la multiplicité des langues africaines, le sango, une langue inventée par des piroguiers, qui, je vous cite, « incite la voix à donner toute sa mesure ». L’oralité a, en fait, pour vous autant d’importance que l’écrit?
V. A.: Oui, c’est un critère pour moi, je considère qu’une phrase est bonne quand je peux la lire à haute voix, qu’elle est facile à dire. Ça oblige à une certaine sobriété dans l’expression. Il y a un autre élément qui rentre en ligne de compte, je pense, dans mon écriture, c’est que la littérature grecque a quand même une part orale très importante, notamment la poésie: je suis un peu marqué par ça, par les voix. Je ne suis pas du tout partisan d’une écriture savante, d’une langue savante. Je me souviens que quand j’étais arrivé à Paris, le premier achat que j’ai fait, c’était un magnétophone pour enregistrer les gens dans les cafés et au marché, pour savoir exactement comment ils parlaient. J’ai appris le français essentiellement comme ça, je n’ai pas suivi d’enseignement systématique des classiques français, je déteste l’espèce de fioriture de langue, toute cette lourde tradition lettrée française. Je cherche à retrouver une fraîcheur orale dans la parole écrite. Tout ça fait que le sango, langue à tons, donc musicale par excellence, me convenait très bien.

À propos de votre apprentissage du sango, vous dites « qu’il est difficile d’expliquer pourquoi on a choisi une langue quand on n’a aucune aucune raison de l’apprendre ». Mais n’y-a-t-il pas malgré tout un lien avec la mort de votre père et de ce grand-père, dont vous possédez une lettre et une photographie prise à Bangui? Vous racontez qu’il y avait une communauté grecque à Bangui encore florissante dans les années 1960.
V. A.: Il faut qu’on rectifie les choses parce que l’histoire du grand-père et de la sœur du grand-père, c’est tout à fait imaginaire! J’ai découvert après qu’il y avait effectivement une communauté grecque à Bangui au début du siècle et que c’était crédible comme histoire. Ce que je dis sur cette communauté dans le livre est tout à fait vrai, sauf que moi, je n’ai jamais eu le moindre lien ni avec l’Afrique ni avec Alexandrie comme je dis que j’avais une grand-mère là-bas! La lettre non lue du grand-père mort que mon père m’a transmise, ça, oui, c’est vrai; la photo, en revanche, est fausse, même si j’ai une photo de mon père, effectivement, où il tient une carabine. Mais même mon éditeur qui me connaît depuis 30 ans a cru que j’avais eu de la famille à Bangui! Vous savez, il y a une autre histoire assez drôle dans Le Cœur de Marguerite, le roman que j’avais publié avant: je présente un écrivain qui s’appelle Eckerman, un homme âgé, allemand, qui vit en Suisse, c’est un personnage complètement inventé, j’ai même inventé ses livres, son œuvre. Mais mon frère, par exemple, a eu un doute et il m’a dit qu’il a cherché sur Internet pour voir si les œuvres de cet Eckerman étaient signalées et quand j’ai été en Suisse, la dame qui m’a invité là-bas, au Centre culturel français de Berne, elle aussi, elle a cherché dans l’annuaire pour essayer d’inviter cet écrivain! Mais vous savez, quand je commence à raconter la réalité, on croit que j’invente et quand j’invente on croit que c’est la réalité!

Vous dites également, que lors de l’apprentissage de cette troisième langue, le dictionnaire de sango vous a autant fasciné que les aventures de Tarzan que vous lisiez enfant. Pourriez-vous nous raconter quelques histoires que connaissent ces mots étrangers?
V. A.: Bien sûr que l’on peut lire un dictionnaire comme la suite des aventures de Tarzan. Brusquement, on apprend dans le dictionnaire que pour sceller un pacte, on boit du sang mélangé à de l’eau: je veux dire, on dirait une scène de Tarzan où il fraternise avec le chef d’une tribu locale! On apprend des tas de choses sur les poisons, le rôle des sorciers, les méchants sorciers, les sorciers blancs, on voit apparaître des figures extaordinaires, on découvre que l’on mange du serpent, on apprend comment on fait du vin de palme... Bien sûr que ça ressuscite le monde Tarzan! Mais ce que je veux dire, c’est que les dictionnaires ont deux aspects: ils parlent, ils tiennent un discours qui peurt être lu comme un discours merveilleux, un conte et en même temps, il y a un moment où ils s’arrêtent de parler. C’est une chose assez extraordinaire! Ils ont envie d’engager un dialogue, ils tiennent la parole assez longtemps c’est vrai, mais il y a un moment où ils attendent que leur interlocuteur aussi dise quelque chose, dans leur langue évidemment, qu’il les comprenne. C’est ce que je dis dans le livre: les dictionnaires nous rendent l’intérêt que nous leur portons. Le sango a eu envie de connaître une histoire grecque, de savoir à quoi ça ressemble un grec!

Concernant le problème posé par l’évolution du sango auquel on reproche de prendre du retard, vous soulignez le parallèle avec la situation du grec, lorsqu’il était pris entre deux langues, le « démotique » et la « katharevoussa ». La langue populaire a finalement pris le dessus en Grèce, mais pensez-vous qu’en Afrique le sango pourra résister?
V. A.: Il faut surtout une volonté politique de faire entrer le sango dans les écoles, ce qui demande beaucoup de moyens. Le drame du sango, ce n’est pas qu’il est incapable naturellement de rendre compte du monde moderne, c’est qu’on le lui interdit, qu’on en fait une langue de cuisine. C’est une monstruosité que dans un pays on ne puisse pas étudier sa langue maternelle! Il n’est pas enseigné, il est interdit d’enseignement! On pense que le pays progressera grâce au français. Or le français, les gens du peuple ne le connaisse absolument pas. À 6 ans, ils le découvrent à l’école, mais c’est une langue étrangère totalement, et ils prennent du retard dans l’enseignement, justement parce que n’ayant pas étudié leur langue maternelle, ils peuvent d’autant plus difficilement apprendre le français. Donc on arrive à des gens acculturés, qui oublient ou qui méprisent leur langue maternelle et apprennent un demi français. Pour les élites africaines qui ont fait leurs études en France, c’est une façon de monopoliser le pouvoir: enseigner le sango, c’est rendre la parole au peuple. Mais ce qui est très embêtant, c’est qu’au moment des élections, s’ils prononcent un discours en français, les gens ne le comprennent pas! Alors ils sont obligés de s’exprimer en sango! C’est tout à fait délirant! Il n’y a pas de rivalité entre les langues et je pense d’ailleurs qu’aujourd’hui tout le monde devrait apprendre tout de suite sa langue maternelle et une langue étrangère dans les écoles.

Comment envisagez-vous d’entretenir votre sango et cet apprentissage vous a-t-il donné une ouverture sur la communauté africaine française?
V. A.: L’Afrique, qui était totalement absente de ma vie est très présente aujourd’hui. Je dois retourner en Centrafrique en octobre, mais dans d’autres pays africains, on s’est intéressé au livre, j’ai l’impression d’être devenu un tout petit peu africain. Mais en même temps, il y a quelque chose de bizarre, la défense que j’ai pu prendre à travers le roman de cette langue mineure méprisée m’a rapproché non seulement des Africains, mais aussi bien des Bretons, des gens de Perpignan qui parlent le catalan, de tous les gens qui ont une langue maternelle menacée ou méprisée: c’est une ouverture formidable, on m’invite à la fois à Bamako pour parler des langues africaines, et à Perpignan pour prendre la défense du catalan! Maintenant, dès qu’il s’agit de langue, de problème d’identité et de problème linguistique, on fait pratiquement appel à moi, ce qui est assez saugrenu, car je ne suis ni linguiste ni rien du tout. Mais j’aime beaucoup les langues, vraiment, comme des êtres humains, j’ai envie de les défendre et de dire leur beauté, leur poésie.
(1) Les Mots étrangers, éditions Stock, 2002.

08.08.2005

Philippe Sollers

Question d’étoile

Voici un livre lumineux, habité par tous ces explorateurs du passé dont les temps présents n’ont de cesse  de nous éloigner ! Avec son dernier roman, Philippe Sollers revient nous dire le magnifique bonheur et l’immense liberté de la lecture! 

Entretien réalisé par Marie-Stéphane Devaud

Philippe Sollers, merci infiniment de cet entretien! Parlons donc tout de suite de votre Étoile des amants: c’est un séjour dans une île, un séjour au « royaume des sensations », on pourrait dire aussi, de la sensation d’existence immédiate?
Je crois que Nietzsche a anticipé ce qui est en train de nous arriver lorsqu’il a dit que « le corps était la grande raison », et qu’il s’agirait, désormais, presque d’être l’incarnation animale de Dieu, ou bien qu’il faudrait penser enfin ses sens, ses cinq sens! Je crois désormais effectivement vérifiable que tout est fait pour priver l’être humain de sa perception et de ses sensations, de le scotcher à l’image publicitaire, d’appauvrir son langage, de façon à ce qu’il se vive parfaitement embarrassé, désespéré et vite évacuable. Ce qui fait que le totalitarisme du XXe siècle ayant démontré, comme le dit Hannah Arendt, la « superfluité » de la vie humaine, nous entrerions dans un système planétaire qui ferait qu’une vie n’est pas seulement superflue – tout le monde est devenu remplaçable –, mais que ça ne vaut même plus la peine de s’arrêter sur la perception et la sensation! Ce que vous démontre, au contraire, la ténacité, le courage, la sublime assurance de peintres comme Matisse et Picasso, par exemple, qui, précisément, ont agi en tant que réfractaires à leur époque et ont tenu bon en peignant des choses qui pourrait vous paraître inessentielles par rapport à la propagande du temps: c’est une magnifique leçon! On l’accepte en peinture, pourquoi ne pas l’accepter en littérature, avec des mots? Si vous voulez, L’Étoiles des amants, c’est exactement le roman qu’un des personnages de Matisse ou de Picasso est en train de lire: j’introduis un arrêt, une interruption, et je montre que tout le monde va dans le bavardage, la cohue, le rien. C’est ce que dit Pascal: lorsque tout le monde va dans le débordement, quelqu’un qui s’arrête, évidemment, produit un effet considérable, parce que tout à coup, vous pouvez juger du mouvement, du mouvement négatif! Alors il se trouve que la question qui se pose, c’est de savoir comment les mots, le rythme des mots, des phrases, correspondent à une réalité extrêmement riche, qui est celle des cinq sens. Que faisons-nous, aujourd’hui, de nos cinq sens? Voilà la question! Donc, je mets simplement ça dans un dispositif de solitude choisie par amour, parce que c’est l’amour qui pose la question des cinq sens. Quand, dans une formule admirable, Lichtenberg écrit « il y a très peu de choses que nous pouvons goûter avec les cinq sens à la fois », que veut-il dire? Bien sûr, l’acte amoureux! Pas d’autre réponse... Les cinq sens à la fois!

Alors vous évoquez, dans votre livre, les « éditions Pal et Nocturnes », et leurs « inspirateurs convertis à l’islam », dont « le but est de désespérer au maximum l’habitant des régions tempérées »: il s’agit là de culte du ressentiment? Kafka disait que « l’évolution humaine est une croissance de la puissance de mort ».
Bien sûr, esprit de vengeance! Quand je dis « convertis à l’islam », évidemment je plaisante! Mais je pense profondément qu’une tyrannie qui s’annonce pourra en effet déprimer tout le monde: d’abord empêcher de lire au maximum, ce qu’on peut vérifier, car lire, ça veut dire esprit critique, et ensuite, vous désespérer au maximum pour que vous soyez résignés! Il faut vous montrer que vous n’avez pas d’issue, que la vie ne mène nulle part, que vous avez peu de plaisir pour beaucoup de souffrance, que le deuil vous habite, que l’horizon est tout à fait funeste, que la vie ne vaut peut-être même pas la peine d’être vécue... Tout pousse à la propagandisation d’une telle vision du monde, et moi, je vous dis le contraire: je vous dis que ce moment est tout à fait magique, que l’herbe est d’une beauté extraordinaire, et ces fleurs aussi, que nous devrions goûter cet instant comme s’il n’y en avait pas d’autre, que peu importe ce soir ou demain, nous sommes pleinement dans l’éternité dès maintenant! Et pour cela j’apporte comme preuves le fait que des êtres très différents au cours du temps – qui sont indiens, chinois, anglais comme Shakespeare, allemands comme Hölderlin, français comme Rimbaud, etc... – d’une certaine façon, avec des mots différents, vont tous dans la même direction ultrapositive et extatique. Et à ce moment-là, comme je pense que ça va choquer beaucoup le système et ses représentants, j’invente une salle de spectacle où le puritanisme ambiant est violemment choqué par cette épreuve de beauté aussi formidable. En réalité, il est possible que dans l’histoire de l’humanité toute entière, au cours des siècles, il y ait un seul problème: c’est « puritain » ou  « non puritain », ou, comme dirait Epicure, le plaisir ou la douleur. C’est très simple: ça peut être résumé vraiment le matin, vous vous levez du pied droit ou du pied gauche, ou bien vous avez passé une journée très déprimée ou très résignée avec très peu de plaisir, et avec peut-être un désir de souffrance... Parce qu’à ce moment-là, ça s’appellera la servitude volontaire, comme l’a dit mon compatriote La Boétie – puisque je suis né à Bordeaux –, donc vous verrez le monde comme ça! Ou alors de l’autre pied: vous allez le voir admirablement intéressant, avec, encore une fois, des couleurs, de la peinture, de la musique, de l’amour, des corps, etc...Voilà. Alors si vous êtes dans un état dépressif, peut-être voulu, parce que vous allez vous cacher ça, mais en réalité, c’est vous qui provoquez votre propre intoxication dépressive, et d’ailleurs, le programme est fait pour la solliciter de votre part, et vous allez obtempérer, il faut oser le reconnaître, pourquoi pas? Et de l’autre, au contraire, vous allez devenir réfractaire, et si vous l’êtes depuis le début, depuis pratiquement votre naissance, vous n’allez pas céder et trouver la vie merveilleuse, la vie qui pourrait durer éternellement, se reproduire éternellement, vous n’en auriez jamais assez de regarder l’océan, les mouettes, les fleurs, et d’embrasser la personne que vous aimez!

Votre livre est parsemé de citations, mais vous dites que ce sont des  « preuves » qu’il n’y a qu’une « seule expérience fondamentale à travers le temps ». Est-ce que l’on peut parler d’une « expérience de rassemblement du temps », et établir un rapprochement avec la position de Spinoza qui nous dit de voir le monde sous « l’angle de l’éternité »?
Bien sûr. De toute façon, qu’est-ce qui produit le maximum de joie pour rester dans Spinoza? C’est la perfection. Ne pensons même pas en terme d’éternité. Qu’est-ce qui donne le plus de joie? C’est ça la question, c’est à dire le plus de perfection, donc de beauté, donc de vérité. Alors contrairement au catéchisme doloriste, au sacrificiel, contrairement à l’esprit de vengeance, « l’esprit de vengeance, dit Nietzsche, est le ressentiment de la volonté contre le temps et son  « il était  »»... C’est donc un embarras avec le Temps: la vengeance, c’est une valorisation insensée d’un passé vécu comme douleur! Qu’est-ce qui apporte le plus de joie, là tout de suite? Alors c’est très étrange, parce qu’à partir du moment où vous vous posez cette question, de toute part vous parviennent des témoignages, certaines expériences vécues, extatives, positives, de libération, de floraison, d’immortalité si vous voulez, ça vous vient de partout: tous ces morts se mettent à vous parler, à vous, personnellement! Ils ne forment pas ensemble un parti politique, ils ne forment pas la moindre communauté, cela est impossible! Ce qui est intéressant, c’est non pas de faire des citations, des citations, ça n’a aucun intérêt, et d’autre part, il faudrait savoir qui sait les faire? Est-ce qu’un ordinateur arriverait à les faire de façon aussi pertinente, aussi percutante? C’est peu probable. Donc, ça suppose un énorme travail qui ne doit pas se voir, parce que comprimer en quelques pages les Upanishad, ou les Cantos de Pound, ou les poèmes de Wang Wei, ou bien une digression très électrique sur Antoine et Cléopâtre de Shakespeare, ou bien encore... vous voyez, des choses qui ont l’air très éloignées... Et non! Au contraire! Elles sont très proches et disent la même chose! Par rapport à quoi? Au refoulement et au puritanisme, et à ce qui veut empêcher que l’être humain atteigne à la joie!

Vous convoquez également l’alchimie, dans votre texte, à travers la présence de Nicolas Flamel. Est-ce que l’on pourait dire que l’alchimie consiste, au fond, à « toucher les mots dans les choses  », être selon?
Qui vole selon, c’est dans le poème de Rimbaud: « Elle est retrouvée! / Quoi? l’éternité./ C’est la mer mêlée/ Au soleil. Mon âme éternelle,/ Observe ton vœu/ Malgré la nuit seule/ Et le jour en feu./ Donc tu te dégages/ Des humains suffrages/Des communs élans!/ Tu voles selon... » Qu’est ce que ça veut dire quelqu’un qui en arrive à tutoyer son âme, son âme éternelle? « Mon âme éternelle, dit le poème, observe ton vœu malgré la nuit seule et le jour en feu  ». Donc il lui donne, il lui assigne une position. Tu voles selon: ça c’est magnifique! Ça veut dire qu’une fois entré dans ce temps-là, l’éternité est retrouvée: on ne va pas vers l’éternité, on la retrouve, mais d’une toute autre façon qu’on l’aura imaginée autrefois, parce que c’était Dieu. L’homme n’a même pas besoin de Dieu, c’est tout à fait une autre expérience, vous entrez dans une dimension où tout devient une situation libre. Vous êtes devenu une sorte d’oiseau libre, l’alchimie vous savez, c’est aussi la possibilité de parler la langue des oiseaux!

À l’encontre de la version officielle, vous nous démontrez donc que le paradis existe sur terre?
C’est une vieille histoire! Vous savez qu’au cours des âges, appelez ça utopie ou hérésie, mais enfin, il y a toujours eu des tas de gens qui ont pensé que l’âge d’or existait, qu’on pouvait le retrouver, que le paradis existait! Que le fait de présenter la chute en dehors de cet état là, était une falsification, en quelque sorte; que le paradis existait là, maintenant tout de suite, ce qui est une très bonne nouvelle! Bien sûr, à ce moment-là tollé! Horreur! Kafka a lui-même des intuitions magnifiques là-dessus! Rien ne prouve que nous ne sommes pas restés au Paradis: si Adam et Eve avaient pu se tenir tranquilles, nous ne serions pas là, n’est-ce pas? Il faut bien expliquer cette chute, cette reproduction. Alors voilà: est-ce que l’âge d’or est possible, le Paradis, le jardin des délices, les îles des bienheureux... vous allez me dire tout ça, c’est de la poésie... Mais bien sûr! La poésie divine des « intervalles », comme dit encore Epicure!

Alors pour clore notre entretien, puis-je vous demander quel livre avez-vous, aujourd’hui, dans votre poche?
Ainsi parlait Zarathoustra, et je peux vous en citer tout de suite de mémoire une phrase absolument merveilleuse:  «  J’appelle « Etat » le lieu où le lent suicide de tous est appelé la vie » : nous disons non à l’Etat!

Philippe Sollers. L’Étoile des amants. Ed.Gallimard, 2002, 175 pp., 14,50 €

Corinne Maier

Éclosion d’une nouvelle forme de résistance : le désengagement actif.

Économiste, psychanalyste et essayiste, Corinne Maier est aussi aujourd’hui une vedette internationale. Son pamphlet Bonjour paresse, de l’art et de la nécessité d’en faire le moins en entreprise, caustique à souhait, vient de franchir la barre des 400 000 exemplaires vendus.
Entretien réalisé par Marie-Stéphane Devaud

Comment expliquez-vous le succès de Bonjour paresse ?
Je pense qu’il exprime le malaise qu’éprouve les gens dans leur travail. Mais je tiens à préciser que c’est en fait mon employeur, EDF, qui a lancé le livre en voulant me sanctionner. Après sa sortie, j’ai reçu une lettre m’accusant de choses horribles, d’un comportement gangrénant le système de l’intérieur, comme décrit dans Bonjour paresse. J’ai été voir les syndicats, à la suite de quoi il y a eu une envolée médiatique, et finalement, EDF a abandonné la procédure de sanction… et les ventes ont décollé !

On connaît depuis Marx la valeur aliénante du travail, mais à vous lire, avec l’impératif de se vendre, le dress-code, le jargon du neo-management,