18.10.2009

Fête(s)

(À la mémoire de Willy Ronis, un grand ami de l’Humanité.)

ur9jokgd.gifMots. Le brouhaha n’y changea rien. Car soudain : « Le réel, c’est quand on se cogne. » Phrase de Lacan prononcée par un ami écrivain présent au village du livre de la Fête de l’Humanité, évoquant, sans fard mais avec une rage perceptible dans l’éclat de ses pupilles, l’actualité sociale, les destructions d’emplois, les suicides chez France Télécom… Dans chacun de nos mots, une évidente promiscuité. Impression diffuse de communion d’actes à-venir. « Que fait-on maintenant ? ajouta-t-il. La révolution, ça ne se décrète pas. » Le chroniqueur prit soudain conscience qu’il fallut une bonne dose d’écoeurement pour que cet intime en littérature, ancien partenaire de combat de Deleuze et de Guattari dans les années soixante-dix, éloigné de la « gauche de gauche », comme il dit, depuis plus de quinze ans, en revienne brutalement à des considérations de combat à ce point exprimées. « Il va se passer des choses, précisa-t-il. C’est désormais une évidence. Une certitude, au plus profond de moi-même. »

 

Engagement associatif - Crise ou mutation dimanche 4 mai 2008.jpgEngagement. Entrelaçant donc quêtes personnelles et aspirations collectives, misant sur les contreforts de sentiments affirmés qui finissent toujours par ouvrir des brèches dans les murailles psychologiques en apparence solides, bref, pour éviter que les lendemains ne nous effraient de trop, nous avons respiré à pleines bouffées cette Fête de l’Huma à nulle autre pareille, fouillant dans notre mémoire semblables souvenirs d’allégresses communes, nous référant, par la force des choses, à un passé si lointain (les années quatre-vingt ? soixante-dix ?) que toute comparaison nous parut sinon déplacée du moins prodigieusement imbécile. Le nombre. La foule considérable. L’intensité combative. L’ardeur politique. Le goût du débat. L’emprise festive… Tout y fut. Plus encore. Et puisque chacun y construit sa propre histoire, tout en relativité mais forcément symbolique et/ou significative, il nous faut bien privilégier, avec toute l’injustice que cela peut susciter, l’exemplarité de moments vécus en toute intimité. Après tout, nous écrivons aussi pour témoigner de nos émotions, pourquoi les taire. Alors nous repensons, par exemple, à cette création vécue aux Amis de l’Huma intitulée Tambours de la haute nécessité, une espèce de chao(s)péra dirigé par Bernard Lubat et toute sa compagnie, avec le comédien Denis Lavant, déchirant de gravité, lisant, narrant, criant les textes signés par Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau, Quand les murs tombent, Manifeste pour les produits de haute nécessité… Un moment de tension porté au sublime de l’exigence par ces artistes à l’engagement rare. Dans cet art labyrinthique de l’esprit, quand se bousculent malgré nous quelques souvenirs de purs miracles puisqu’ils frappent l’imagination au coeur, nous repensons aussi à Robert Guédiguian, qui, à la faveur de son dernier film, l’Armée du crime, évocation des héros du groupe Manouchian avec lesquels il dit avoir été « du côté de la lumière », trouvait important de « proposer cette histoire comme modèle d’identification à des jeunes gens ». Et Guédiguian de suggérer : « La légende explique l’histoire. Je crois qu’il faut légender le réel. »

 

3-ok-pr-blog-22x26.jpgFabrique. Le réel dit le monde qui avance. Qui avance très mal. La Fête nous le rappela à chaque instant : nous vivons l’ère des fabriques de grande détresse. Le peuple de la Fête n’en peut plus, veut que ça change, d’une manière ou d’une autre, pour modifier l’échelle des valeurs imposée par ceux qui nous dominent. Changer ce monde où un chercheur, quelle que soit sa nationalité, n’est évalué qu’au nombre d’articles qu’il parvient à publier dans les revues spécialisées exclusivement anglo-saxonnes. Où un footballeur compte plus qu’un prix Nobel de littérature ou de chimie. Où un préfet du pays de Voltaire et d’Hugo ne reçoit satisfaction de sa hiérarchie que par le nombre d’expulsions qu’il parvient à réaliser par mois. Où des ministres le lâchent par les mots, par les gestes. Où un agent de police reçoit les félicitations dès qu’il dépasse un certain nombre de contraventions. Un monde où un livre n’est jugé « bon » que par ses chiffres de vente (imaginez la position singulière du bloc-noteur, lui-même coauteur d’un des best-sellers de l’été). Où le poids d’une émission de télé se pèse en Audimat. Où la qualité d’un film n’apparaît aux yeux de beaucoup qu’à partir d’un certain nombre d’entrées. Où bientôt nos enfants auront une valeur faciale indexée sur le nombre d’amis répertoriés par MSN ou Facebook. Un monde où « le chiffre n’est plus un mot de passe mais un mot d’ordre » (Régis Debray). Où la plupart des rapports humains deviennent actes tarifés. Où tous les coûts sont réduits. Où l’on finit par vendre les services publics à la découpe. Pendant que d’autres, Rolex aux poignets, insultent les masses à coups de slogans publicitaires débiles pour mémères apprivoisées.

 

ntedessin6.jpgJour le jour. C’est dans la faille creusée par cette réalité que, pendant ce temps-là, les salariés se tuent de désespoir… Et peu de personnalités (euphémisme) pour dire ne serait-ce qu’un petit mot de sympathie, de compassion ou de rage, à la mémoire de cette jeune femme de France Télécom de trente-deux ans, tuée par la souffrance au travail, sacrifiée, parmi d’autres, par les moeurs impératives du capitalisme. Imaginez un peu que cette femme ait été la traductrice de Nietzsche ou de Shakespeare, alors là, oui, elle eut reçu les hommages de la haute et le ton qu’il faut pour le dire du côté de Saint-Germain… Allez, une citation de Robert Guédiguian pour conclure : « Si on ne pense pas qu’un jour le monde appartiendra au monde, on ne peut pas se battre au jour le jour. » Qui dit mieux ?

Jean-Emmanuel Ducoin

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