14.10.2009
Et si on critiquait la Crise ?
Il n’y a pas si longtemps, pour qu’on ne se repose pas sur quelques moments calmes, j’avais esquissé que la tempête pouvait être suivie d’un ouragan, que le calme apparent du moment n’annonçait rien d’un calme futur et que le monde, et surtout les pays occidentaux, feraient bien de tendre l’oreille pour écouter la rumeur.
Personne ne tient à ce que la crise demeure en l’état, personne de désire se morfondre dans une déréliction morose et personne ne souhaite des lendemains qui feront hurler. Il est d’ailleurs heureux de relever que les contempteurs des sociétés modernes se découvrent ici en minorité et que les appels à la croisade inversée tombent à plat.
Pour le moment…pour le moment.
Car, il n’y a pas si longtemps, avant que la crise ne ravage le monde, « Crise Economique» n’était qu’un concept de pure théorie économique, venu du fin fonds des âges, un rebut de l’histoire ou peut-être thème de méditation sur la fin de l’histoire. Les vraies crises, les crises qui portaient sens, pour l’homme, la société, le monde, étaient des crises politiques. Il n’était de crises que de Berlin, de Baie des Cochons, du Vietnam, et du monde soviétique. Penser la crise, ce n’était pas penser aux histoires de gros sous, aux banquiers qui se balancent par les fenêtres (espèce maintenant disparue) et aux traders déboussolés.
Et voilà que, sans prévenir, la crise a pris la couleur de l’économie, revêtant les oripeaux un peu défraichis d’évènements vieux de 80 ans. Pendant plus de quatre mois, ce ne furent qu’économies qui tombent de la falaise, paniques dans les chaumières et queues devant les guichets de banque. Le calme serait aujourd’hui de retour. Le moment critique, « le climax » de la crise serait derrière nous. Parce que l’attitude des hommes politiques et financiers durant ces moments intenses, pendant cette crise et ses déferlements ont été bien pensés au moment les plus critiques ? La sagesse du monde l’ayant emporté, la crise serait circonscrite, réduite, et, enfin, sur le point d’être anéantie.
Et si à cet instant la crise n’était plus qu’un gargouillis d’évier enfin débouché.
La crise ! La crise ! La crise ! Tous les matins, tous les soirs et à midi pendant le déjeuner, sujet de toutes les conversations, de tous les débats et de toutes les bonnes idées. La crise, enfin qui fait vendre du papier journal, du papier-livre. La crise qui permet d’emplir de plus de sens les antennes et les télévisions. La crise qui permet à nous tous qui avons des idées de les dévider sans grand risque puisque, dit-on, le pire est passé.
Ecoutez les radios et le ton soulagé des commentateurs, le pire est passé. Tendez l’oreille pour entendre les mots qui se déploient comme les oriflammes d’une jeune armée, fringante et redevenue confiante. Le pire de la crise est passé….
On parlait il y a encore quelques temps de signes, de frémissements…. L’eau dans la casserole va bientôt bouillir, le temps de la cuisine va reprendre, et les livres des bonnes recettes vont se rouvrir. Ecoutez la bourse qui est passé de la résistance…. « Le CAC s’est bien défendu, la ligne de 3000 a été sauvegardée » à l’attaque, « et maintenant, nous sommes à l’assaut des 3600… ». Regardez les chiffres de l’emploi : on détruit moins de postes, le chômage a moins progressé. Et même l’inflation qui fait une timide apparition ! Chère inflation ! Délicieuse inflation, douce annonciatrice des tensions entre offre et demande ! Chère énonciatrice des goulets ou goulots d’étranglement dans les processus industriels. Signe parmi les signes, le pétrole qui avait cessé de flamber, qui était déraisonnablement devenu raisonnable, (pas assez ce n’est pas assez !), a pris lui aussi la mesure de l’événement et entamé un retour vers les hauts. Un petit doublement pour commencer, un coup pour voir ! Pour voir quoi ? Mais la fin de la crise, stupide !
Et si, on était en fait revenu, aux valeurs vraies et peut-être aux valeurs justes ?
On ne sera pas ici excessif. Car la prudence règne ! Cette crise a apporté avec elle beaucoup de malheurs, mais elle a aussi apporté beaucoup de sagesse. Toutes les crises, ont tendance à fabriquer de l’humilité et de la modestie en grande quantité. Alors on évite de tirer des plans sur la comète, on relativise les frémissements et on dit qu’il faut « savoir raison garder ». Ils nous disent bien tous, qu’aujourd’hui, maintenant, il semblerait bien que les indicateurs se tiennent dans une bonne tendance. La crise, est…serait…peut-être…en toute franchise…et beaucoup de transparence…car il ne faut sous-estimer…ni d’ailleurs surestimer ….
C’est que vous le savez bien, lire dans les chiffres, c’est quand même plus sérieux que lire dans le marc de café. D’ailleurs c’est une mauvaise expression que cette « lecture des chiffres ». Çà fait aruspices penchés sur des viscères de volailles. On ne devrait jamais lire les chiffres, ni les traduire non plus. A pratiquer ainsi on prend le risque de sauter des pages, de changer des mots, des sens. Au contraire, l’humilité retrouvée nous dit d’écouter les chiffres et les faits. Elle nous intime de nous laisser guider par la réalité vraie et non pas les souhaits obscurs ou les désirs inaccomplis dont nous prétendions badigeonner le futur. La crise, même Bernanke, même Trichet et Gordon Brown le disent haut et fort, nous aura poussés à retrouver l’authenticité, la mesure et l’universel.
Et si, sortir de la crise c’était rester au fond du puits ?
Les chiffres parlent, la croissance française est redevenue positive, les chiffres le disent, le sentiment des industriels anglais sur les mois à venir s’est amélioré, les données sont là, aux Etats Unis les achats de biens immobiliers ont cessé de se dégrader…..tout va bien donc ?
Au fait, pour revenir sur quelques éléments simples, laissons parler les pourcentages : combien de croissance faut-il pour effacer 50% de décroissance ? Simple ! Il faut 100%. Combien de temps a-t-il fallu pour que le taux de chômage en France décroisse de 50%. Simple, comme bonjour ! Il suffit de laisser parler les chiffres : il aura fallu dix ans, pour que venant de quasiment 13% à son maximum, il tangente le 7% dans son plus bas 2008. Et combien de temps aura-t-il fallu pour que la crise le repropulse vers un taux « double digit ». À peine six mois !
Oui, les économies du monde ont stoppé leur dégringolade. On dira, méchamment, que dans toute chute, il y a un moment où ayant atteint le fonds, on ne peut pas aller plus loin. En économie, dégringoler ce n’est pas revenir à zéro et une décroissance rencontre naturellement son point limite. Même pendant la deuxième guerre mondiale qui n’a pas été une époque fabuleuse pour l’économie française, il se passait quand même quelque chose, des gens consommaient, d’autres produisaient…il est vrai qu’en 1945, le niveau du PNB français devait être approximativement aussi élevé qu’en 1900 ! Il est vrai aussi que cela ne veut pas dire « rien ».
Oui, la chute des économies s’est arrêtée…mais cela veut-il dire que la Crise est finie ? Rien du tout ! Ou alors on confond les notions, on fait des amalgames abusifs. La crise économique, peut être comprise sous deux angles : La crise est l’expression d’un moment critique ou bien la crise, est cette situation qui fait que les économies qui en ont été touchées se retrouvent 10 ans en arrière.
Ce n’est pas la même chose : si nous optons pour la première interprétation. Nous sommes tout au fond du puits, nous ne pouvons pas descendre plus bas, même des signaux nous montrent que la remontée est imaginable dans des délais assez brefs. Alors, nous sommes sortis de crise, ce n’est qu’une question de mois. Et les indices boursiers devraient nous montrer très vite le cheminement de la prospérité.
Si nous optons pour la seconde : nous sommes retournés, 5, 10 ans en arrière, l’étiage que nous avons atteint, au fond du puits est si bas, que la remontée va être très difficile, au surplus, pendant que nous remonterons le monde aura changé. Donc, comme il est déraisonnable de penser que tout va redevenir comme avant, comme ne sachant pas où se trouve précisément le nouvel équilibre, ni de quoi il est fait, alors, nous ne sommes pas du tout sortis de la crise !
Et si le pire, le vrai de la crise avait été de ne rien voir venir, de ne rien prévoir ?
Chercher à savoir ce qu’on entend par « crise » ne relève pas de la querelle byzantine ou du désir malsain de couper les cheveux en quatre. C’est une question de fond. Cela concerne directement la vision qu’on a des choses. Quelqu’un a dit qu’on ne voit jamais que ce que l’on vous donne à voir. Selon qu’on donnera à voir de la crise « moment » ou de la crise « situation », le jugement sur la crise sera diamétralement opposé.
Pour revenir au moment où la crise éclate et se répand, que peut-on en dire, si ce n’ est que personne ne l’avait « vue » au sens de « vision ». Le monde économique manquait de Tiresias ou de Calchas et se contentait de vivre au gré de l’évènement. Il n’avait que des Greenspan, ou des « djiordjgedeubeuleyoubouche » qui prétendaient savoir lire les chiffres et ne savaient pas les écouter.
La crise en tant qu’événement critique, catastrophique, a été effectivement vécue, phénomène d’une rare violence, tsunami, décrochage de plaque tectonique, dévissage de cordée. Et comme le tsunami, une fois que la crise est passée, elle est passée. Il ne se passe plus rien, on ramasse les décombres et on se dit que c’est fini, et qu’il faut tout nettoyer pour tout redevienne comme avant !!!!
La « vision » est donc que l’après doit ressembler à l’avant, sans qu’on sache trop bien pourquoi, si n’est que c’est rassurant et commode. SI on s’obstine à ne voir que l’accident météorologique la « vision du visionnaire », celle de Tiresias, qui se projette et appréhende la réalité de demain, manquera encore.
Alors la vraie crise sera à nouveau parmi nous.
Nous avons roulé dans les débris de la falaise.
Et certains ont pensé que c’était çà la crise. Et ceux qui ont survécu, se sont relevés et ont recommencé à grimper pour revenir au point de départ, ceux-là ont le sentiment que la crise et finie et qu’ils accomplissent la sortie de crise.
Ayant roulé en bas de la falaise, d’autres ont constaté que la vie ne serait plus comme avant, la falaise effondrée, le paysage est changé, les raisons d’être très haut ne sont plus valides. La crise, c’est ce changement, et tant que ce changement n’aura pas été totalement assumé, tant qu’une nouvelle voie au travers des débris de la falaise n’aura pas été définie, tant que la carte d’un cheminement vers une autre falaise ou une autre plage n’aura pas été dessinée, nous ne pourrons pas dire que nous sommes sortis de la crise.
Pascal Ordonneau
20:12 Publié dans Economie, Finance & Crises, Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, journalisme, critique, pascal ordonneau, théâtre


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