23.09.2009

Abaissement(s)

img-1.jpgPosture. Les tristesses surannées, les bonheurs qu’on néglige, la peau déjà moins mate, les âmes plus grises… Après les brèves leçons des silences de l’été, l’enseignement répétitif des fureurs de la rentrée. À l’heure des grandes prérévoltes que l’on ne sent hélas qu’inconscientes, quand se rompt perceptiblement la douceur collective au profit d’une rage légitime difficile à canaliser, nous portons tous en nous l’énervement de l’air du temps. Difficile de s’y soumettre. De se résigner. Quelque chose nous révolte en permanence, secoue en nous les foudres des sentiments valeureux prêts à combattre les vils penchants d’une atmosphère politique et sociale irrespirable. Un trouble partagé, au moins dans son constat primal. La preuve. Une récente formule de Vincent Peillon, à qui l’on ne prêterait pas l’avenir de la gauche sans concessions (de sa part), nous tourneboula non sans ambivalence. « Nous vivons un moment d’abaissement national », déclara le député européen PS. Derrière la formule choc à laquelle nous avions adhéré en première intention, nous reconnûmes le talent phrasé de l’agrégé et docteur en philosophie, passionné de Merleau-Ponty, jamais avare de perception contemporaine, qui, sans vraiment le dire, nous signifiait d’un trait rapide à la fois son pessimisme moderne légitimant sa posture « d’adaptation à l’économie de marché », mais également, et c’est plus dérangeant, ses emprunts aux références conservatrices de « la France qui tombe » (un certain Nicolas Baverez). Entendons-nous bien. Nous n’accuserons pas Peillon d’analogie grossière avec l’un des penseurs récents de la réaction libérale, d’autant que l’élu socialiste ne manque pas de références philosophiques pour nous convaincre, si besoin était, de la pertinence de sa posture critique à l’égard de la France telle qu’elle est devenue, son rang dans le monde, sa culture, sa place symbolique, sa puissance économique, son « modèle » universel, etc. - constat que nous partageons, cela va sans dire… Si Vincent Peillon - était-il nécessaire de parader dans Voici pour faire passer le message ? - veut ainsi nous faire comprendre que nous vivons bel et bien, sous le règne de Nicoléon-le-Petit, un temps de médiocrité doublé de malheurs de masse, comment lui donner tort ? Tout ce qui vient de près ou de loin du Palais, dans un concert d’éructations permanentes et de vulgarité crasse, en effet, exsude avec impavidité tous les préjugés réactionnaires imaginables. Ingurgités par belles doses.

 

Top_10_Kitchens_by_SouthernAccents_7.jpgAccents. On voudrait reprendre des accents jaurésiens, se dresser sur des chaises volées au Pré-Saint-Gervais, se faire entendre de tous, crier « Citoyens, camarades, frères, la République est en danger, détenue dans quelques mains des pouvoirs capitalistes affidés, assez ! » Serait-ce exagéré de hurler de la sorte ? Déplacé d’aspirer, enfin, au rassemblement des exploités en une période de violence sociale aiguë ? Sont-ce de trop grands mots ? Jaurès invitait au combat sans se tromper de but : « Ni optimisme aveugle ni pessimisme paralysant. » Utilisons ceux de notre temps : sans la République, le combat social est-il vide ? et sans le combat social, la République est-elle impuissante ? À l’heure où des milliers de salariés sont jetés comme des chiens hors de leur travail (sans que les membres du gouvernement n’y voient une quelconque « violence » d’ailleurs), où l’on criminalise les syndicalistes, où des salariés de France Télécom tentent même de se suicider sur leur lieu de travail, où les « marchés de la misère » se répandent partout et créent des troubles jusque dans quatre arrondissements de Paris, où le ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, ose dire « quand il y a un Arabe, ça va… c’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes »… tôt ou tard, cette souffrance du peuple humilié, tel un monde caché, se transformera en force tellurique pouvant produire le meilleur comme le pire… Car le sarkozysme n’est pas que le projet d’un homme. C’est aussi un symptôme, la déformation d’une époque rognée à ses valeurs républicaines fondamentales, pour ne pas dire fondatrices. Les commentateurs accrédités le disent : « Sarkozy a changé. » Non, seule la lassitude nous habitue à lui. En découvrant la littérature sur le tard, le petit-bonhomme de Neuilly n’a calmé ni les excès de sa politique ni l’orgueil outrancier de sa position dominante. Peut-être louvoie-t-il mieux, voilà tout. Il n’en est que plus dangereux.

 

Précision (souhaitée). La référence récurrente dans cette chronique au « petit-bonhomme de Neuilly » ou à « Nicoléon-le-Petit » n’a évidemment rien à voir avec la taille, encore que l’intéressé s’en préoccupe beaucoup au point de manipuler (il n’y a pas d’autre mot) chacune de ses sorties publiques. Est-ce si honteux de mesurer moins de 1,70 m ? Passons… Sachez-le : les formules « petit-homme de Neuilly » ou « Nicoléon » n’ont été inventées que pour dire ce que nous pensons de Nicolas Sarkozy et de la probable place qu’il laissera dans l’histoire de la nation de Jaurès et de Hugo. Le bloc-noteur assume.

 

57987642_867f93f2fb.jpg« Nous ». Connaissez-vous ces mots du philosophe Leibovitz : « L’idée de valeur est indissociable d’une certaine idée de lutte… Ce qu’on a obtenu sans lutte n’a pas de valeur… », cités par Régis Debray dans la dernière livraison (à lire absolument) de la revue Médium, numéro intitulé « Nous », ce « nous » cher à Debray depuis la publication du Moment Fraternité (Gallimard). Réapprentissage d’un « nous » pluriel et combatif, qui, depuis hier, au Parc de La Courneuve, vit l’un de ses moments sacrés en camaraderie. Sachez-le, la Fête de l’Humanité reste en cette rentrée la meilleure protection contre la grippe A… et contre toutes les médiocrités ambiantes et autres tristesses. C’est dire s’il y a de quoi faire !

20.09.2009

Matteo Negri : « L’Ego »

La Galerie 208 vous invite à découvrir l’exposition de
Matteo Negri : « L’Ego »,
du 24 septembre au 21 octobre 2009
Vernissage le jeudi 24 septembre
en présence de l’artiste
de 19h à 21h
Cette exposition est une invitation à se plonger dans nos souvenirs d’enfance, douce nostalgie d’un âge béni où le jeu est innocent. L’enfant, devenu grand, continue à jouer, mêlant avec amusement ironie et sarcasme.
Matteo Negri, L'EGO,
75x75x15 cm
Références à l’enfance et bien davantage, les œuvres de Matteo Negri sont tels des miroirs qui reflètent nos souvenirs, sortes de passerelles entre les époques et les âges, clins d’œil amusés à l’Histoire de l’Art, à nos histoires personnelles... Les Legos sont des jouets universels, au langage aisé à saisir. Tous les enfants connaissent ces célèbres briques, et la plupart ont joué à les emboîter en laissant libre cours à leur imagination et leur créativité. Ce jeu de construction ne suit aucune règle si ce ne sont celles que chacun s’invente, au gré de ses fantaisies et de ses goûts. Il en va de même pour l’Art...

A partir de la réorganisation de briques de Lego, Matteo Negri souligne leur très fort potentiel constructif. Le jeune artiste milanais en joue d’ailleurs en poussant la matière jusqu’à ce qu’il juge qu’elle ait atteint une limite statique. Ainsi, les œuvres balancent entre construction d’enfant inachevée et déconstruction catastrophique. La composante ironique y est d’une importance significative. Le spectateur peut estimer que l’artiste voudrait déplacer ses objets d’un niveau espiègle ou confortable à un plus dangereux...

Matteo Negri s’intéresse à l’utilisation d’un jeu de couleurs typiques de la nature pop, ayant la fonction de réduire l’impression mimétique initiale de ses créations. Les œuvres de Lego sont couvertes par un vitré de vernis, pulvérisé directement dessus ou ajouté avec une couche cristalline qui les rend plus brillantes et plus lumineuses, comme si elles étaient une version microscopique de l’original. La division entre la forme et le contenu rappelle certains mécanismes de la rhétorique pop, qui a changé l’attention de l’observateur de sa destination d’origine par la séduction esthétique de l’objet.
L’art est un jeu en soi, ironique et facile, à l’image des jeux d’enfants. « La vie sans jeux, quel ennui! L’art sans le jeu, quel ennui aussi! Matteo Negri nous le prouve ici. »

Galerie 208 Chicheportiche
208 bvd Saint Germain 75007 Paris

19.09.2009

Irréductible(s)

2018639659.JPGLoin. La conscience intime du déchirement nécessite souvent une prédisposition géographique. Façon éloignement. Larguer les amarres. Tenter sa brève désaffiliation, quoique vaine. Partir-revenir, qu’il en reste un semblant de déréalisation, une sorte de foutoir suggestif que notre psyché se plaît à sur-jouer, histoire de contempler le contemporain… C’est le propre du retour aux affaires, à cette actualité brûlante, que cette curieuse impression de déjà-vu, de rageante continuité. « Ce que nous cherchons est tout », clamait Hölderlin. « L’autre comment trouver le secret qu’il me cache », suggérait Aragon. Et nous, où en sommes-nous après quelques semaines de calme supposé ?

 

 

img_ospite.jpgEngagement. D’abord, répondons tardivement à une question d’un internaute juillettiste - « À quoi sert un journaliste ? » - se référant avec amabilité à notre posture devant la triste disparition des littérateurs du Tour de France, épreuve que nous continuons de soutenir de toute notre âme, sans jamais épargner ceux qui, plus ou moins consciemment, pensent honorer sa légende en fermant les yeux sur sa mercantilisation rampante, symbole de son effroyable dispersion philosophique dans les roues des puissants, avec pour conséquence une désincarnation progressive des enjeux sociaux qui s’y nouent… Comme chacun (ne) le sait (pas), la plupart des journalistes ne se considèrent pas comme des « acteurs », s’affirmant plutôt comme des « observateurs étrangers ». Ainsi l’un des plus brillants suiveurs, celui de Libération, n’hésite pas à nous confier : « Si nous aspirons à devenir des acteurs, d’une manière ou d’une autre, et quoi qu’on fasse, nous sommes, au mieux, des utopistes, au pire, des naïfs. Nous n’avons pas d’idées à faire valoir. » Posture classique de « neutralité » dite aussi d’ « objectivité »… Lui porter la contradiction et/ou citer son fondateur Sartre (« Décrire le monde c’est déjà vouloir le changer »), ne change rien, précisément… Vous l’avez compris, revendiquer la posture du journal de Jaurès, c’est décidément une autre histoire, plus proche d’une espèce de philosophie du journalisme d’engagement, en toutes choses et en tous lieux. Regarder un monde en réduction (quel qu’il soit) en pleine dérive sans y apporter sa pierre, ses idées, ses combats, même modestement, ne serait-ce pas une forme de désengagement, pour ne pas dire un renoncement à tout ce que nous pensons ? Bref, une manière cynique d’aborder la réalité. Quelque-chose du genre : « Je vous vois, vous êtes tous aussi minables les uns que les autres, mais ce n’est pas mon problème » Derrière un fait, un exploit, se cachent toujours des questionnements et même des raisons de compréhension des dispositions humaines et des articulations sociales qui les environnent. L’oublier, c’est se renier. Comme nous l’écrivait un autre internaute toujours à propos de la Grande Boucle : « Il y a deux choses dangereuses. Croire que l’on peut tout changer et croire que l’on ne peut rien faire. » Qu’ajouter à cela ?

finkielkraut.jpgLivres (1). Donc, toujours tenter de réunir l’idéal et le possible. Même dans le calme de l’été fuyant, mis à profit pour quelques lectures à suggérer. Une fois qu’on vous aura dit - malgré les vives critiques idéologiques que vous connaissez vis-à-vis du personnage - que la lecture du dernier livre d’Alain Finkielkraut, Un coeur intelligent (Stock-Flammarion), nous accompagna agréablement (comme quoi, tout arrive), nous nous permettons de vous signaler la sortie de trois livres que la médiacratie traitera très inégalement, comme il se doit. Commençons par l’étonnant Un roman français (Grasset), de Frédéric Beigbeder, à qui l’on peut reprocher beaucoup de choses mais certainement pas ce texte en apparence anodin, narrant, en sa genèse, son aventure de sniffeur de rail de coke placé en garde à vue, regardant soudain le monde autrement ; un texte qui, à chaque ligne, entre moquerie et dépeçage de notre époque, révèle la poigne d’un écrivain se prenant enfin au sérieux - sans le savoir ?

 

 

 

200811210832_w350.jpgLivres (2). Parlons ensuite de deux véritables coups de coeur. D’abord Mal Tiempo, de David Fauquemberg (Fayard), roman de sueur, de sang et de beauté stylistique : le narrateur, un boxeur las sur le point de raccrocher les gants faute d’excellence durable, part encadrer un stage à Cuba, terre de contraste, où la boxe, en amateur, reste l’art noble suprême et la référence absolue, croisant sur son chemin le champion des champions, Yoangel Corto, colosse mystérieux et indocile pour lequel rien ne vaut que de combattre la boxe elle-même… Enfin Un sentiment, de Natascha Cucheval, récit d’une jeune documentariste honorant, un peu contre sa volonté, après une longue correspondance, la promesse d’un voyage faite à un ancien combattant, un certain Jo, octogénaire britannique installé depuis quelques années en Nouvelle-Zélande, dont elle découvre avec stupéfaction qu’il n’a rien de commun avec elle, lui à la fois acariâtre et réactionnaire ô possible, elle si douce… À la lecture de ces deux formidables surprises de la rentrée, nous nous sommes donc demandés : à quoi sert un roman ? Sans doute pas à expliquer le monde, mais, du moins, à mettre en relation « des » mondes propres aux personnages, qui, irréductiblement, nous racontent « de la » réalité.

Jean-Emmanuel Ducoin

12.09.2009

La Baronne de Baronnie

n136591120822_8023.jpgLa Baronne de Baronnie c'est avant tout un style à part. Une coiffure, un rire, une tenue de Baronne. Un vent léger soulève cette rencontre, en haut du Palais de Tokyo. La Baronne aime à se faire attendre. Un peu mais pas trop. Quand elle arrive, elle dessine un monde, un univers. La lumière saisit cette fin de journée.

Elle s'assoie, et, avec manière débute l'interview. En un éclat de rire, elle se retourne et me lance : "qu'avez-vous envie d'entendre ?"

Une chanson, une mélodie qui raconterait ce moment unique. Il y aurait la chanson "Same girl" de Jack Johnson. Une guitare acoustique dans ce bar. Il fait si clair aujourd'hui, tout est tellement si net. Le crocus sur sa veste grise. L'étendue de Paris se révèle.

Puis "The day we felle in love" d'Appaloosa. Invention des contours. L'étendue des pouvoirs de la Baronnie. Elle invente des sons, elle installe des sonorités et rend l'espace à ses fractions. Sa vie est une musique, un rythme. Elle connaît ses classiques mais en invente les modernismes.

Avec "Out There" de l'album Yearbook, elle commande un verre de pouilly fuissé. Quelques olives vertes en accompagnement. Apéritif. De jeux de mots en découvertes, La Baronne se joue des étendues, des normes, de nos habitudes d'humain trop humain. Elle compose.

Nous irons, nous ferons. Nous occuperons l'espace. Nous danserons sur ces/ses musiques. Entrelacs sensuels. Nous aurons plus de vue. De notre pouvoir, nous serons les maîtres. Là. Ici. Langage unique. Danse. Danse. Sur une aire plus large. L'inconnu ne le sera plus.

Elle est la confidente de tous (les noctambules, les artistes...). Elle danse sans solution de continuité. Elle se joue des normes. Du petit matin, des nuits trop courtes. Elle désigne le Japon comme une terre sainte. Elle cultive son germanisme et son américanisme. Elle rit... Derrière ses lunettes de soleil. Elle est au coeur du monde. Palpitations.

Le pouilly fuissé est fini. L'interview est close. Nous aurions pu citer les lieux, les rendez-vous à venir, les mystères de son histoire. Paris palpite. La Baronne offre une résistance libre au prêt à penser, à porter, à bouffer... Liberté incarnée. Elle se retourne et me lance "on devrait tous s'essayer au chignon".

Thanks Baronne.

Rendez-vous ce soir dès 23h au Curio Parlor 16 rue des Bernardins 75005 Paris

 

Léa Renoir

 

05.09.2009

Rendez l'Hôtel Lambert aux Polonais !

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Ah la belle cause ! Ah les émois d’une nouvelle cinémathèque à défendre ! A moi, Langlois, voilà qu’on détruit à nouveau, voilà que le fric revient en force pour tout engloutir ! Enfin ! Un vrai combat, la culture contre les barbares !

Défilons, venez tous, signez, pétitionnez : l’hôtel Lambert est sur le point d’être talibanisé. Taïaut, sus, et souvenez-vous de Poitiers !

Alerte aux talibans !

Les boudas d’Afghanistan ont leur pendant dans la douce France, le dernier Hôtel du XVIIème est en passe d’être revampé ! C’est un massacre à la tronçonneuse qui se prépare. Et au marteau piqueur ! Ils vont abattre les cloisons, ils vont percer les plafonds, ils vont badigeonner les mosaïques comme à Sainte Sophie, ils vont bruler les estampes comme on a brulé la grande bibliothèque d’Alexandrie. Les lustres vont être électrisés ! des coupe-feu vont être installés….Les riches talibans de la péninsule arabique ne détruisent pas, ils travestissent, ils dénaturent, ils réhabilitent et même ils restaurent ! Pas d’exécution en rase campagne, pas d’expédition diffusée sur toutes les télés du monde. Pas de clarté et de transparence dans l’horreur comme il se doit lorsque c’est la foi du charbonnier qui s’exprime. Pas de bazooka ou de canon de 144 pour bousiller les œuvres d’art et d’histoire, pour que les choses soient dites définitivement et sans retour. Ce que les talibans riches veulent faire est subreptice et souterrain.

Revenons sur l’évènement. Le choc tout d’abord. Un Rothschild donc, comme tous ceux qui portent ce nom, un défenseur des beaux arts et de la culture français, vend un monument d’histoire, un monument exceptionnel, le dernier « hôtel du XVIIème siècle encore debout à Paris ». Il n’est pas venu trente seconde à l’esprit de cet homme de biens que cet hôtel ne pouvait pas être traité comme un vulgaire bien immobilier. A le suivre, et tel qu’il s’est comporté, monsieur le propriétaire aurait pu tout aussi bien le vendre à une chaîne hôtelière américaine au motif qu’il s’agissait d’un hôtel…le vendre à Mac Do. Pour qu’ils restaurent….il aurait pu le vendre à la découpe comme on dit depuis que l’immobilier emprunte son vocabulaire à la boucherie, créant des studios avec Mezzanine dans ces salons à la hauteur de plafond indécente, en remplaçant les jardins suspendus par un Spa. Il aurait pu…pourquoi pas ! En faire don à l’association des mal-logés en consortium avec les amis de « un toit pour les sans-toit ». L’hôtel serait revenu à sa vocation d’accueil.

L’Hôtel Lambert défiguré !

Quand on voit ce que tous les occupants ont fait à cet hôtel il y a de quoi être révulsé. Songez qu’il a été propriété de princes polonais de 1843 jusqu’en 1975. Ce sont donc eux qui ont fait installer les premiers WC. On n’osera pas dire ici où les princes polonais les ont installés, car, je vous laisse imaginer que l’architecte de l’Hôtel Lambert, Louis Le Vau, n’avait pas pensé aux chiottes, aux écoulements d’eaux usées comme on dit maintenant, au branchement au tout à l’égout. Ce n’est pas Louis Le Vau qui a installé les douches et baignoires qui ont permis aux polonais, slaves mais pas sales, de se laver et d’assumer leur fonction princière sans puer de la gueule et incommoder le beau monde de leurs odeurs « sui generis ». Pensez aussi à Michèle Morgan, qui y a habité, elle avait loué quelques pièces aux princes. Pas chiens, il lui avait installé une gazinière dans le recoin d’un petit boudoir plein de boiserie. On s’était attaché à ne pas toucher aux délicieuses et kitchissimes pâtisseries baroques. Normal, non ? une cuisine, çà ne dépare pas forcément un salon de Louis Le Vau ! Il fallait quand même qu’elle puisse se faire son manger, Michèle ! Et puis il fallait aussi un endroit pour le frigo. Là on avait été obligé de faire passer des tuyaux dans les murs. Mais délicatement, hein, pas comme les projets des talibans. Et la poubelle ? Michèle, elle était comme tout le monde, même en triant, il reste toujours des trucs à jeter… (Non la poubelle çà n’était pas utile, on pouvait tout jeter directement dans la seine). Et l’électricité…entre 1843 et 1975, il a bien fallu faire passer les fils. Des baguettes discrètes…c’est sûr, mais des baguettes, et des prises, et des boutons pour allumer et éteindre. Les princes polonais avaient bien fait les choses, s’en tenant à respecter partout, dans le moindre détail le goût du XVIIème siècle.

Rendez l’Hôtel à l’Etat !

Il aurait pu aussi, mais il faut le dire avec beaucoup de prudence en ces temps de crise, le donner à l’Etat, pour qu’il en fasse quelque chose d’intelligent de cet hôtel du XVIIème siècle, le dernier debout, à Paris. Lui rendre son éclat du XVIIème par exemple et sa splendeur passée… Pour qu’enfin on puisse le visiter ! C’était marqué « propriété privée, chien méchant ! ». On ne pouvait pas l’approcher. Dans la rue, une lourde porte cochère hostile prévenait les curieux du danger à pousser trop loin leurs investigations. Rendant ce bâtiment à la Nation, ce serait faire en sorte que les enfants des écoles, dont les princes polonais se foutaient princièrement, s’enrichissent de la connaissance du dernier Hôtel du XVIIème siècle debout à Paris. Il est vrai que ce faisant le propriétaire aurait fait une mauvaise plaisanterie à ses amis et aux riverains ! surtout aux riverains qui auraient vu leur quiétude dérangée par les meutes glapissantes d’enfants de toutes les couleurs, de la diversité même, et des banlieues, venus pour admirer l’art de Le Vau et les merveilles de la décoration intérieure française. Moustaki qui habite à deux pas aurait immédiatement protesté, dénonçant une puérile démagogie, un populisme de mauvais goût. Il aurait écrit un truc à chanter sur le thème, « les jardins de Versailles sont pas faits pour les chiens, envoyez-y donc les enfants des écoles ». Pire, les voisins auraient perdu cette délicieuse exclusivité qu’ils avaient toujours eue de l’ « exquis  jardin suspendu ». Le propriétaire précédent n’avait-il pas la délicatesse de les y inviter prendre le thé. Cet hôtel Lambert, le grand public ne le savait pas, c’était aussi une Babylone en réduction, une Babylone bonzaï en quelque sorte. Et même, et surtout, à l’époque des princes dont la fortune favorisait les bonnes fortunes, le bijou de petit jardin formait un écrin délicat pour le bronzing intégral.

Au nom du peuple polonais !

Et pourtant ! Voilà un monument qu’on ne voyait jamais, sauf une brochette d’académiciens méritant ! Voilà un bâtiment qui ne méritait même pas qu’on le regardât. Un bâtiment tout simplement laid. Allez donc le voir au bout du bout de l’ile saint louis, il n’a aucune gueule, il est lourd, il fait penser à une caserne, il est encaqué entre une rue sinistre et un pont atrocement bruyant. Voilà donc une espèce d’endroit confiné, mastoque, donnant dans le genre bunker du XVIIème siècle, pas beau ! Pas du tout comme Vauban savait les faire ! Voilà donc un bâtiment qui n’a jamais intéressé personne. Et pourtant ! Voilà un bâtiment qui met en branle 8000 personnes de part le vaste monde et même l’ambassadeur de Pologne en France ! Songez, nous dit-on, que le prince qui se l’est payé, c’était un des négociateurs du traité de Tilsitt ! Oui, du traité de Tilsitt, absolument, monsieur ! Et çà personne ne s’en était souvenu ! Incroyable ! Ne pas se souvenir du traité de Tilsitt ! Une honte ! que fait l’Education Nationale ! Et évidemment, dans la foulée, on avait oublié qui l’avait négocié ! Maintenant, on sait qu’il y a avait un polonais dans le lot des négociateurs. et devinez quoi, le négociateur polonais, il avait acheté l’Hôtel, et c’est lui qui est resté jusqu’en 1975. (Sa famille ! cela va sans dire). Mieux ! Le prince, c’était un résistant contre les russes, (avant qu’ils s’appellent soviétiques évidemment !). Eh bien, le propriétaire qui a vendu ne s’est même pas préoccupé de savoir s’il y avait des gens qui avaient un droit historique sur l’hôtel. Alors que ce n’est pas loin d’être un monument national polonais.

Et puis, quand on revient sur cette histoire de Polonais qui achètent des Hôtels, la question qu’on devrait se poser avant toute chose c’est «  avec quel argent » ? D’où venait donc le fric des princes polonais de 1843 !!! (Par parenthèse, c’est une époque où il n’y avait pas de Pologne !!!) Ne s’agissait-il pas tout simplement de capitaux qui avaient illégalement quitté la Russie et que l’achat de cet hôtel avait permis de blanchir. Et puis, les princes polonais, leur fric, d’où ils le tiraient-ils ? C’est tout simple, ils faisaient comme tous les nobles, princes, ducs ou comtes, de tous les pays du monde. Propriétaires de grands domaines, ils exploitaient une main d’œuvre servile, exploitée dans des conditions que même les russes trouvaient choquantes et qui trimait dans des conditions d’hygiène, de promiscuité et de sous-développement choquantes. Cet Hôtel n’était-il pas le produit de la plus value et de la rente confisquée, arrachée au peuple polonais et à son prolétariat agricole ?

D’ailleurs, le prince a du être nationalisé quand les polonais sont devenus amis avec les russes en 1945. On ne peut pas imaginer que les biens du prince soient demeurés des biens privés alors que les polonais devenaient communistes. Donc, donc, l’hôtel Lambert, on n’y a peut-être pas bien réfléchi, c’est un bien de l’Etat polonais ! Lequel l’aurait légalement acquis à la suite des lois portant nationalisation des biens mobiliers et immobiliers des aristocrates ploutocrates et apatrides.

L’Hôtel Lambert est donc polonais à un double titre, historique et juridique ! Eh bien, la voilà la solution ! Il faut rendre l’hôtel aux polonais, pour qu’ils en fassent la maison Czartoryski pour l’amitié de la jeunesse franco-polonaise et pour le souvenir du traité de tilsitt.

Auberge de jeunesse, pour un si vieil hôtel, n’est-ce comme une cure de jouvence ?

Pascal Ordonneau

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