05.09.2009

Rendez l'Hôtel Lambert aux Polonais !

619439_photo-1251482477202-1-0.jpg
Ah la belle cause ! Ah les émois d’une nouvelle cinémathèque à défendre ! A moi, Langlois, voilà qu’on détruit à nouveau, voilà que le fric revient en force pour tout engloutir ! Enfin ! Un vrai combat, la culture contre les barbares !

Défilons, venez tous, signez, pétitionnez : l’hôtel Lambert est sur le point d’être talibanisé. Taïaut, sus, et souvenez-vous de Poitiers !

Alerte aux talibans !

Les boudas d’Afghanistan ont leur pendant dans la douce France, le dernier Hôtel du XVIIème est en passe d’être revampé ! C’est un massacre à la tronçonneuse qui se prépare. Et au marteau piqueur ! Ils vont abattre les cloisons, ils vont percer les plafonds, ils vont badigeonner les mosaïques comme à Sainte Sophie, ils vont bruler les estampes comme on a brulé la grande bibliothèque d’Alexandrie. Les lustres vont être électrisés ! des coupe-feu vont être installés….Les riches talibans de la péninsule arabique ne détruisent pas, ils travestissent, ils dénaturent, ils réhabilitent et même ils restaurent ! Pas d’exécution en rase campagne, pas d’expédition diffusée sur toutes les télés du monde. Pas de clarté et de transparence dans l’horreur comme il se doit lorsque c’est la foi du charbonnier qui s’exprime. Pas de bazooka ou de canon de 144 pour bousiller les œuvres d’art et d’histoire, pour que les choses soient dites définitivement et sans retour. Ce que les talibans riches veulent faire est subreptice et souterrain.

Revenons sur l’évènement. Le choc tout d’abord. Un Rothschild donc, comme tous ceux qui portent ce nom, un défenseur des beaux arts et de la culture français, vend un monument d’histoire, un monument exceptionnel, le dernier « hôtel du XVIIème siècle encore debout à Paris ». Il n’est pas venu trente seconde à l’esprit de cet homme de biens que cet hôtel ne pouvait pas être traité comme un vulgaire bien immobilier. A le suivre, et tel qu’il s’est comporté, monsieur le propriétaire aurait pu tout aussi bien le vendre à une chaîne hôtelière américaine au motif qu’il s’agissait d’un hôtel…le vendre à Mac Do. Pour qu’ils restaurent….il aurait pu le vendre à la découpe comme on dit depuis que l’immobilier emprunte son vocabulaire à la boucherie, créant des studios avec Mezzanine dans ces salons à la hauteur de plafond indécente, en remplaçant les jardins suspendus par un Spa. Il aurait pu…pourquoi pas ! En faire don à l’association des mal-logés en consortium avec les amis de « un toit pour les sans-toit ». L’hôtel serait revenu à sa vocation d’accueil.

L’Hôtel Lambert défiguré !

Quand on voit ce que tous les occupants ont fait à cet hôtel il y a de quoi être révulsé. Songez qu’il a été propriété de princes polonais de 1843 jusqu’en 1975. Ce sont donc eux qui ont fait installer les premiers WC. On n’osera pas dire ici où les princes polonais les ont installés, car, je vous laisse imaginer que l’architecte de l’Hôtel Lambert, Louis Le Vau, n’avait pas pensé aux chiottes, aux écoulements d’eaux usées comme on dit maintenant, au branchement au tout à l’égout. Ce n’est pas Louis Le Vau qui a installé les douches et baignoires qui ont permis aux polonais, slaves mais pas sales, de se laver et d’assumer leur fonction princière sans puer de la gueule et incommoder le beau monde de leurs odeurs « sui generis ». Pensez aussi à Michèle Morgan, qui y a habité, elle avait loué quelques pièces aux princes. Pas chiens, il lui avait installé une gazinière dans le recoin d’un petit boudoir plein de boiserie. On s’était attaché à ne pas toucher aux délicieuses et kitchissimes pâtisseries baroques. Normal, non ? une cuisine, çà ne dépare pas forcément un salon de Louis Le Vau ! Il fallait quand même qu’elle puisse se faire son manger, Michèle ! Et puis il fallait aussi un endroit pour le frigo. Là on avait été obligé de faire passer des tuyaux dans les murs. Mais délicatement, hein, pas comme les projets des talibans. Et la poubelle ? Michèle, elle était comme tout le monde, même en triant, il reste toujours des trucs à jeter… (Non la poubelle çà n’était pas utile, on pouvait tout jeter directement dans la seine). Et l’électricité…entre 1843 et 1975, il a bien fallu faire passer les fils. Des baguettes discrètes…c’est sûr, mais des baguettes, et des prises, et des boutons pour allumer et éteindre. Les princes polonais avaient bien fait les choses, s’en tenant à respecter partout, dans le moindre détail le goût du XVIIème siècle.

Rendez l’Hôtel à l’Etat !

Il aurait pu aussi, mais il faut le dire avec beaucoup de prudence en ces temps de crise, le donner à l’Etat, pour qu’il en fasse quelque chose d’intelligent de cet hôtel du XVIIème siècle, le dernier debout, à Paris. Lui rendre son éclat du XVIIème par exemple et sa splendeur passée… Pour qu’enfin on puisse le visiter ! C’était marqué « propriété privée, chien méchant ! ». On ne pouvait pas l’approcher. Dans la rue, une lourde porte cochère hostile prévenait les curieux du danger à pousser trop loin leurs investigations. Rendant ce bâtiment à la Nation, ce serait faire en sorte que les enfants des écoles, dont les princes polonais se foutaient princièrement, s’enrichissent de la connaissance du dernier Hôtel du XVIIème siècle debout à Paris. Il est vrai que ce faisant le propriétaire aurait fait une mauvaise plaisanterie à ses amis et aux riverains ! surtout aux riverains qui auraient vu leur quiétude dérangée par les meutes glapissantes d’enfants de toutes les couleurs, de la diversité même, et des banlieues, venus pour admirer l’art de Le Vau et les merveilles de la décoration intérieure française. Moustaki qui habite à deux pas aurait immédiatement protesté, dénonçant une puérile démagogie, un populisme de mauvais goût. Il aurait écrit un truc à chanter sur le thème, « les jardins de Versailles sont pas faits pour les chiens, envoyez-y donc les enfants des écoles ». Pire, les voisins auraient perdu cette délicieuse exclusivité qu’ils avaient toujours eue de l’ « exquis  jardin suspendu ». Le propriétaire précédent n’avait-il pas la délicatesse de les y inviter prendre le thé. Cet hôtel Lambert, le grand public ne le savait pas, c’était aussi une Babylone en réduction, une Babylone bonzaï en quelque sorte. Et même, et surtout, à l’époque des princes dont la fortune favorisait les bonnes fortunes, le bijou de petit jardin formait un écrin délicat pour le bronzing intégral.

Au nom du peuple polonais !

Et pourtant ! Voilà un monument qu’on ne voyait jamais, sauf une brochette d’académiciens méritant ! Voilà un bâtiment qui ne méritait même pas qu’on le regardât. Un bâtiment tout simplement laid. Allez donc le voir au bout du bout de l’ile saint louis, il n’a aucune gueule, il est lourd, il fait penser à une caserne, il est encaqué entre une rue sinistre et un pont atrocement bruyant. Voilà donc une espèce d’endroit confiné, mastoque, donnant dans le genre bunker du XVIIème siècle, pas beau ! Pas du tout comme Vauban savait les faire ! Voilà donc un bâtiment qui n’a jamais intéressé personne. Et pourtant ! Voilà un bâtiment qui met en branle 8000 personnes de part le vaste monde et même l’ambassadeur de Pologne en France ! Songez, nous dit-on, que le prince qui se l’est payé, c’était un des négociateurs du traité de Tilsitt ! Oui, du traité de Tilsitt, absolument, monsieur ! Et çà personne ne s’en était souvenu ! Incroyable ! Ne pas se souvenir du traité de Tilsitt ! Une honte ! que fait l’Education Nationale ! Et évidemment, dans la foulée, on avait oublié qui l’avait négocié ! Maintenant, on sait qu’il y a avait un polonais dans le lot des négociateurs. et devinez quoi, le négociateur polonais, il avait acheté l’Hôtel, et c’est lui qui est resté jusqu’en 1975. (Sa famille ! cela va sans dire). Mieux ! Le prince, c’était un résistant contre les russes, (avant qu’ils s’appellent soviétiques évidemment !). Eh bien, le propriétaire qui a vendu ne s’est même pas préoccupé de savoir s’il y avait des gens qui avaient un droit historique sur l’hôtel. Alors que ce n’est pas loin d’être un monument national polonais.

Et puis, quand on revient sur cette histoire de Polonais qui achètent des Hôtels, la question qu’on devrait se poser avant toute chose c’est «  avec quel argent » ? D’où venait donc le fric des princes polonais de 1843 !!! (Par parenthèse, c’est une époque où il n’y avait pas de Pologne !!!) Ne s’agissait-il pas tout simplement de capitaux qui avaient illégalement quitté la Russie et que l’achat de cet hôtel avait permis de blanchir. Et puis, les princes polonais, leur fric, d’où ils le tiraient-ils ? C’est tout simple, ils faisaient comme tous les nobles, princes, ducs ou comtes, de tous les pays du monde. Propriétaires de grands domaines, ils exploitaient une main d’œuvre servile, exploitée dans des conditions que même les russes trouvaient choquantes et qui trimait dans des conditions d’hygiène, de promiscuité et de sous-développement choquantes. Cet Hôtel n’était-il pas le produit de la plus value et de la rente confisquée, arrachée au peuple polonais et à son prolétariat agricole ?

D’ailleurs, le prince a du être nationalisé quand les polonais sont devenus amis avec les russes en 1945. On ne peut pas imaginer que les biens du prince soient demeurés des biens privés alors que les polonais devenaient communistes. Donc, donc, l’hôtel Lambert, on n’y a peut-être pas bien réfléchi, c’est un bien de l’Etat polonais ! Lequel l’aurait légalement acquis à la suite des lois portant nationalisation des biens mobiliers et immobiliers des aristocrates ploutocrates et apatrides.

L’Hôtel Lambert est donc polonais à un double titre, historique et juridique ! Eh bien, la voilà la solution ! Il faut rendre l’hôtel aux polonais, pour qu’ils en fassent la maison Czartoryski pour l’amitié de la jeunesse franco-polonaise et pour le souvenir du traité de tilsitt.

Auberge de jeunesse, pour un si vieil hôtel, n’est-ce comme une cure de jouvence ?

Pascal Ordonneau

Ecrire un commentaire