03.08.2009

Chère Amie,

velib.jpgOui ! La violence est insoutenable. La violence quelle qu’en soit la forme, l’objet, la motivation et surtout quelle qu’en soit la victime !
Tu m’as souvent dit et redit ton choix face au fameux dilemme : si un chat est écrasé par la Joconde et s’il faut  détruire la Joconde pour sauver le chat, tu n’hésites pas ! Tu détruis la Joconde ! La violence faite au chat est naturellement insoutenable, la violence faite à un objet tout exceptionnel qu’il soit ne mérite pas même qu’on s’y arrête.
Pourtant, hier, tu m’as envoyé cette photo.
Et ce matin, cet appel déchirant, cet appel au secours devant l’insoutenable.
Des velib étaient l’objet d’agressions répétées. 
Détruire, disaient-ils en riant, en tordant les cadres, en arrachant les fils, vitaux pourtant, en déchirant les pneumatiques, en tailladant au cutter et balançant des coups de pieds pour faire mal, très mal. Détruire et faire mal sans prendre de risque, facilement. Les velib ne peuvent pas se défendre n’est ce pas ? Alors pourquoi se gêner?
Dans un premier mouvement, j’ai voulu minimiser. J’ai voulu me dire qu’au fond, battre un velib, ce n’est pas plus original que battre son chien ou sa femme.
Trop facile ! La photo parlait trop fort ! Elle interdisait tout compromis mental.
Et c’est vrai qu’il est odieux ce type sur la photo, ricanant, évidemment sorti tout droit d’une banlieue louche, capuchon sur la tête pour qu’on ne le reconnaisse pas, brutalisant un  Velib sans défense comme en d’autres circonstances, il aurait incendié d’ innocentes voitures dans un parking de la couronne parisienne, pareil à un autonomiste corse sur le point de déposer un cocktail molotov dans la cave de la résidence secondaire d’un continental…ce type frappe le velib pour le plaisir de frapper, détruisant pour le plaisir d’éparpiller les pièces de la machine avec la même jouissance que prend le tueur fou à  démembrer le corps de sa victime.
Un sourd sentiment d’horreur m’a saisi au fur et à mesure que je prenais conscience de la violence renvoyée par l’image.
Je voyais cette roue, par terre, arrachée, qui aurait pu être sanguinolente.
Je fus soudain saisi d’une vision d’épouvante.
Violence_2_by_Fredh.jpgJe voyais des dizaines, des centaines de roues si utiles, si menacées aussi, si malmenées ou, horreur plus horrible encore, détournées.
Je pensais à d’autres brutes. Des brutes qui n’auraient pas détruit, recherchant un plaisir plus pervers par la torture et la souffrance. Velib, lancés, dans des escaliers vertigineux de Montmartre ou du Trocadéro, dans des courses folles et fatales, s’écrasant pour finir, sur des murs ou des voitures. Velib qu’on force à nager dans le canal saint martin, sachant bien qu’ils n’ont jamais appris. Vélib, emportés, démontés et revendus en pièces détachées dans de sordides circuits de trafic d’organes. … velib qu’on ……je n’en pouvais plus !
Submergé par ce torrent d’images atroces je vis toutes les injures, toutes  les violences faites à tous ces objets sur roue. Je me souvins qu’on n’avait pas hésité à se saisir de landaus, à les pousser dans le vide, les faire dégringoler, cahotant secoués de saccades misérables et ridicules, dans des escaliers gigantesques pour achever leurs courses empalés sur les baïonnettes de la soldatesque. Je revis tous ces fauteuils roulants que des écrivains délirants, des cinéastes déjantés, ont précipités du haut de falaises ou dans des sentiers de montagne sans rambardes. Je me rappelai que le plus souvent, cette  honte était filmée, photographiée et puis ensuite exposée aux rires et aux moqueries du plus grand nombre. Je me souvins de ce vélo subissant un facteur au fin fond d’une France agricole. Et pourtant, lui aussi, ce vélo, n’avait jamais menti !
Cette image t’avait heurtée ! Maintenant elle ne me quittait plus et appelait toutes ces images et m’en aveuglait.
Pourquoi, cette violence gratuite ? Pourquoi s’en prendre à des objets qui ne peuvent pas se défendre ? Pourquoi, tant de haines?
Je tentais, submergé par l’émotion, de respirer un peu d’air frais, de retrouver mon souffle et enfin de penser. Comprendre. Bouée mentale. Ne pas couler.  Ne pas se briser, englouti dans le déferlement des haines, dans le flux et le reflux du mépris. 
Faire émerger un sens et te libérer de l’emprise de cette image. Chasser ce démon qui allait te détruire.
Progresser pas à pas.
Partir du plus simple pour commencer cette reconstruction. Enoncer des pensées qui viennent toutes seules comme un fruit mûr se détache de l’arbre.
Ainsi….N’est-il pas normal, par principe, de s’attaquer aux choses sans défense ? N’est-ce pas même le principe de la conduite de la guerre de n’engager le combat que si on est convaincu de l’infériorité de l’adversaire. La formulation était donc bien naïve et quelque peu tautologique. « Attaquer un velib sans défense, c’est facile! » Si ce n’avait pas été facile, s’il avait eu une défense efficace, c’est évident, il n’y aurait pas eu agression ! La présomption de fragilité de l’adversaire est au fondement même de l’attaque. Cela va sans dire…
J’en fus, un instant, rasséréné : si c’est évident, si cela va sans dire…pourquoi en parler ! C’est une Image insoutenable, certes, mais tout et autant que n’importe quelle image de combat, de guerre ou de lutte ? Puis, je me dis que c’était un peu court. Tu ne serais pas rassurée à ce compte. Les prémisses étaient bonnes. Surement pas suffisantes. Tu aurais eu raison de me dire que cet argument de bon sens n’épuisait pas la question et que s’il s’agissait de dire des évidences, alors, engager une dépense si considérable en affiches disséminées dans tout Paris était incompréhensible.
Je te donnai raison et me pris à penser que le choix de la souffrance du Velib n’était pas innocent.  Les auteurs de cette communication imagée auraient pu essayer de soulever l’émotion en usant de choses plus immédiatement accessibles. En prenant un landau, par exemple, ou un fauteuil roulant.  Ces deux images, landau, fauteuil roulant, puis d’autres, patinette, velosolex,  patins à roulette, etc. etc., me firent prendre conscience de l’être du Velib. 
Le vélib, ce n’est pas un vélo. Il ne présente aucun intérêt à ce titre. C’est un service. Et pour le bien situer dans l’échelle des services : c’est un service nouveau et c’est un service public.  C’est ça qui différencie le velib de toutes les machines citées plus haut. Tout dans cette image tourne autour du « nouveau » et de « public » ; c’est de la distinction offerte à la contemplation et à la considération de tous qu’il est question ici.
Or, la lutte contre le neuf, le nouveau est de tous les instants. C’est une donnée universelle qui touche les corps et les âmes. Tu me faisais remarquer il y a quelques années ces taxiphones délabrés, ces abribus détruits de semaines en semaines, et plus récemment ces radars, pourtant coûteux pour la collectivité, aveuglés, rendus inaptes, badigeonnés, peinturlurés, ou vandalisés. 
Nous avons longtemps devisé sur cette résistance des corps aux greffes de membres ou d’organes.  Nous avons souvent imaginé que la lutte du corps contre le nouveau  ressemble à la lutte de la société contre l’intrusion. L’intrus, est autre. C’est l’étranger.
Les anticorps rejettent les réparations, comme dans une ville on casse les sanisettes !  la main greffée se débat contre le rejet du corps même qu’elle complète pourtant. On ne pourra d’ici longtemps regarder d’un œil neuf.  Le refus de l’intrus, éteindra plus souvent encore la lumière des réverbères qu’on vient d’implanter dans des rues obscures depuis des dizaines voire des centaines d’années. Le nouveau est essentiellement différent, distinct, menaçant, inquiétant? Etrange parce qu’étranger ?
Quand le nouveau est public et donc quand on l’exhibe, le nouveau étant distinguable et plus visible encore, cette différence, cette distinction magnifiée renforce la pulsion destructrice et accroit le désir de le faire disparaître.
Plus j’avançais, plus je me réjouissais: cette horreur qui t’avait saisie, j’allais pouvoir te proposer de la cantonner, d’en faire un outil peut-être, pour nous aider à mieux comprendre.
Que comprendre ? Me dirais-tu !
Et je te répondrai que cette image a été conçue pour nous dire que nous avons peur du nouveau, du distinct, de la différence que toutes les violences sont à craindre de cette peur.
La plainte du Velib vient d’une souffrance métaphorique.
C’est de l’humain qu’il est question. De la souffrance devant la violence et l’injustice.
Cette image t’est insupportable. L’horreur qu’elle recèle, en vérité, c’est qu’il faut renverser le Dilemme. Il ne s’agit plus de choix confortables, préférer l’animé à l’inanimé, écarter les choses, pour sauver les êtres.
De plus en plus souvent, ce sont les idées qu’il faut écarter pour libérer les souffrances.

Pascal Ordonneau