18.07.2009
Basta(s)
Caractère. Tisseurs de souvenirs et d’à-venir. Les grands mythes naissent des rites, quand ils ne les suscitent pas… Pour le sport aussi, la formule est non seulement consacrée mais chaque destin, dans ses tourments, ses troubles ou sa part de gloire, nous apportent inlassablement confirmation. Si « les preuves fatiguent la vérité » (Georges Braque), un nouvel exemple vient nourrir notre imagination et ne nous lasse pas de tenter de comprendre ce qui se trame derrière certaines aventures humaines aux contours tragiques. Ainsi en est-il du rugbyman français Mathieu Bastareaud, dont la mésaventure en Nouvelle- Zélande fait non seulement les choux gras de la presse à scandale, mais, comme toujours dans ces cas-là, alimente fantasmes et ragots de la pire espèce ramassés dans les caniveaux. Il faut parfois savoir se pincer le nez pour se soustraire aux puanteurs de rédacteurs en chef sans scrupule, dépourvu de parole et d’éthique ! Les faits, dans leur grande ligne, puisqu’il ne sert à rien de connaître l’exacte réalité de ce désastre pour entrevoir la somme de souffrances qui étreint désormais l’international, sont évidemment peu glorieux. Et pourtant tellement insignifiants au regard d’une vie…
Moeurs. Ce n’était qu’un soir de match. Un simple soir de défaite contre les Blacks. Un soir de détente pas plus triste qu’un autre, avant de rejoindre l’Australie pour la fin de la tournée d’un Quinze de France auteur d’une victoire surprise contre ces mêmes Néo-Zélandais une semaine plus tôt lors du premier test-match. Et puis. Sortie. De bar en bar. Légère beuverie. Retour tardif à l’hôtel. Bref des histoires de précoucheries à dormir debout, qui tournent mal. Histoires ridicules et dérisoires. Mais bien réelles pour des jeunots de vingt piges lâchés loin de leurs bases. Croyez-en le bloc-noteur, témoin privilégié d’une Coupe du monde de rugby à l’autre bout du monde (en Afrique du Sud). Ces moeurs d’hommes nuitamment éméchés capables d’excès en tout genre (l’alcool devrait aussi être détecté dans les urines) sont presque banales. On peut le regretter. Feindre de le découvrir ou s’en étonner. Appeler la morale à la rescousse. Telle est la vie des sportifs en tournée. Telle est la vie des hommes, toujours prêts à brûler leurs vaisseaux dès que le port s’éloigne.
Glauque. Mathieu Bastareaud, lui, n’a que vingt ans. Rendez-vous compte… Seul, le sportif l’est toujours. Seul, le champion d’exception l’est davantage. Et il s’agit bien de cela. Face aux étrangetés des situations et des tentations, Bastareaud, sans doute mal entouré ( ?) ou plus fragile qu’il n’y paraissait, s’est ainsi retrouvé au coeur d’une glauque circonstance de mâles arrimés à leur connerie. De celles qu’on ne prévoit pas. Mais qui laisse des traces psychologiques. Si l’on en croit la police locale, Bastareaud a donc inventé – la télésurveillance en atteste – cette histoire d’agression raciste au pied de son hôtel. De même, il avait aussi inventé en désespoir de cause cette blessure provoquée par une chute dans sa chambre, son visage ayant mal résisté à une table de chevet… Tout cela pour masquer une réalité moins valorisante. Énigmatique, le chef de la police local l’affirme : « Nous avons donné notre parole, et il y a certains détails de l’enquête que nous ne rendrons jamais publics. Nous ne voulons embarrasser personne, et nous nous sommes engagés à respecter le secret de l’enquête. » Ce que nous pouvons dire. Deux joueurs français rentrent à leur hôtel tard dans la nuit, accompagnés par deux personnes consentantes ou vénales (qu’importe). Bastareaud arrive. Les rejoint. Veut participer. Que se passe-t-il ensuite ? Probablement une dispute, puis une bagarre. Avec qui et pour quelles raisons ? Le chef de la police a sûrement son idée : « Les deux personnes ne se sont jamais présentées, cela me fait penser qu’elles ont été témoins de quelque chose, et qu’elles ont eu peur ensuite des retombées publiques. » Mystère. Préservons-le.
Trajectoire. Tout aurait pu s’arrêter là. Sur cette perspective « ordinaire ». Et, l’affaire passée, nous en serions encore à nous passionner pour ce joueur hors du commun, à son ascension météorique qui l’amena des pelouses du Val-de-Marne, via la division Fédérale 1 à Massy (en 2007), au Stade Français, sachant qu’une seule saison au plus haut niveau lui aura suffi pour se mettre aux normes des tout meilleurs, physiquement, tactiquement… Et psychologiquement ? Moins sûr. Celui que certains considèrent comme l’un des « plus grands espoirs du rugby mondial », avec ses qualités naturelles (1,83 m, 111 kg) et sa technique fabuleuse (agilité des mains, placement, vision du jeu, etc.), était-il en mesure de supporter non pas la pression d’une carrière tôt assumée, mais bien, dans son sens fondamental, sa trajectoire annoncée, déjà toute tracée, telle une évidence ? « Basta », étoile montante, était-il prédestiné à la vie de baroudeurs de ces rugbymen adultes, mûrs et sûrs d’eux, fiers de ce qu’ils sont et qui le montrent en toute occasion, impulsant un style d’existence qui n’appartient qu’à eux, mélange de grâce et de camaraderie ? Jadis, les Mesnel, Cabannes, Galtier et autres Deylaud, que nous eûmes la chance de croiser de près dans l’exercice de leur profession mais également dans leur vie d’hommes, n’étaient pas que des sportifs robotisés. Quel que soit leur âge, ils étaient d’abord et avant tout des adultes, courageux et bravaches, et leur comportement, même lors de fêtes mémorables dont ils ne cachaient que les excès (ce qui est excessif n’est-il pas insignifiant ?), symbolisait à lui seul la pleine conscience de leurs actes. Le pauvre Mathieu Bastareaud, lui, a comme subi quelque chose qui le dépassait, arrivé trop tôt dans une histoire qui n’était pas encore la sienne. S’il faut parfois mordre la poussière pour tremper un caractère de sportif d’exception, on ne peut que regretter que ce gamin, à l’aube de sa vie, se soit inutilement mis en danger au point de courber l’échine et d’entamer durablement ce en quoi il croyait dur comme fer.
Tentative.Le week-end dernier, Bastareaud a en effet tenté de mettre fin à ses jours. Il a depuis été pris en charge par son club et placé en assistance psychiatrique. Avancer dans l’inconnu. À pas comptés. Avec cette histoire en bandoulière, qui ne parle hélas pas que de rugby. Métaphoriquement, elle dit juste le haut-le-coeur d’une époque. Il n’y a rien de mythique là-dedans.
Jean-Emmanuel Ducoin
09:51 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, journalisme, critique, théâtre


Commentaires
Une bagarre entre joueurs, si c'est bien de cela qu'il s'agit, et si c'est autre chose, peu importe d'ailleurs. Bref, un non-événement. Rien qui justifie une telle médiatisation. Et des conséquences qui auraient pu être dramatiques. Vous avez raison de souligner que cette histoire est caractéristique de notre époque.
Cordialement.
Ecrit par : Carisma | 20.07.2009
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