10.07.2009
Livresque(s)
Pétainisme. La vie réelle est une arme secrète (parfois inoffensive mais pas toujours) pour entrer en littérature, se frayer ci-devant un chemin dans les broussailles du mal-être et des injustices. Il faut y férir. Et mettre bas les jougs qui nous dominent. En écoutant cette semaine le prince-président Nicoléon s’exprimer à Versailles, lieu où jadis la grandeur supposée n’était pas encore une fonction mais une qualité (sic), nous nous disions que, décidément, certains hommes étaient capables de tout. Précautionneux pourtant, Nicoléon, lisant ses notes sans défaillir cette fois et sans improviser, de peur sans doute de maltraiter encore la langue… Sur tous les sujets - social, rigueur, religion, prisons, Europe, etc. - on aurait pu le contredire par les faits. Le petit bonhomme de Neuilly osa même se référer au Conseil national de la Résistance : à ce niveau de manipulation et de mensonges, les mots nous manquent. Les Versaillais toujours tapis dans l’ombre se réjouissent et triomphent en silence. Quelle est la différence entre un maître et ses valets ? Aucune. Un maître peut tout se permettre, ses valets n’ont aucun droit aux doutes… Alain Badiou a définitivement raison : « Sarkozy, le nom du pétainisme contemporain ».
Pages. Pour lutter contre toute résurgence misanthropique, merci à Pierre Assouline (voir son blog) de nous instruire d’une tendance à contretemps qui nous réconcilierait presque avec certaines franges de la population. Connaissez-vous le « bookaholics » ? Néologisme souvent utilisé aux États-Unis pour les accrocs du sexe, du travail, du jardinage, de l’automobile, de la cuisine, ou de toute autre activité… Assouline nous apprend en effet que l’Association des libraires américains travaillait à rendre leur fierté à ces « bookaholics », qui, les anglophones auront compris, sont bien ces voleurs de temps, caractéristiques par leur côté compulsif, obsessionnel, ininterrompu de la lecture ! Pour eux, ni traitements ni thérapies. Admirables dévoreurs de pages. Nos bons libraires et éditeurs, jamais avares de bons coups, viennent de décider d’en faire un « concept positif », de le dépouiller de sa dimension médicale (sic), au plus grand profit du livre… et de certains éditeurs qui s’obstinent, à l’heure d’Internet, à publier des textes. Vous aussi, vous êtes « bookaholics » ?
Jackson. Réveil au coeur de la nuit. Annonce troublante. Pop en deuil. Matin chagrin. Étiez-vous un peu « jacksonaholics » ? Le phénoménal inventeur de Thriller, qui, en cassant les codes, éleva le genre au rang d’art, a cessé de vivre. Mourir du coeur, drôle d’idée pour une victime du syndrome de Peter Pan, lui qu’on surnommait autant « Bambi » que « Wacko Jacko » (Jackson le Dingue). Star de la démesure en toutes choses, psychopathe d’un personnage qu’il n’a jamais été (un autre lui-même), schizophrène, luttant avec obstination contre le monde réel, gommant sa couleur comme son identité, fragile, souvent pathétique, colossal vendeur de disques, marqué au fer rouge par une famille de débiles, crucifié par son succès planétaire, montreur involontaire de souffrances intimes, Michael Jackson, fragile en diable, aimait tellement l’enfance qu’il voulut y habiter ad vitam aeternam - jusqu’au trouble de sa propre sexualité… Tout là-bas, Neverland va bientôt retrouver sa fonction première : un château de carton-pâte pour mauvais dessein animé. Une certaine idée du néant, du temps passé pour pas grand-chose, des éclats et, surtout, de cette espèce d’inutilité du jeu des apparences… Quant à nous, quel coup de vieux ! Le roi de la pop s’enfuit à cinquante ans et nous cherchons les mots. Le type vampirisait une partie de notre univers mental. N’est-ce pas ça, le génie des inventeurs ?
Mitterrand. « Je suis un artiste, pas un intellectuel. » Le cultureux multigenres aime les mots… et alors ? Même en abolissant les frontières du compréhensible ; même en reconnaissant au bonhomme une réelle sensibilité aux cultures du monde, avec cette forme de mélancolie qui nous trouble et nous émeut, quand s’avance l’ombre du grand nuage de la mort où le visible et l’invisible font cause commune ; et même, tenez, en se disant que la fonction vaut plus que celui qui vous l’octroie… eh bien non, désolé, nous ne parvenons pas à croire en la sincérité - pour ne pas dire l’authenticité - de la nomination de Frédéric Mitterrand à la tête du ministère de la Culture. Certes, pour tout nicoléonien attablé au Fouquet’s, regagnant vite rive gauche le soir venu, le patronyme était attirant, toujours obsessionnel. « Une prise de guerre », a-t-on entendu dans les couloirs du Palais. Il paraît même que Nicoléon, fier d’associer indirectement son nom à celui de son illustre prédécesseur, rigole encore de la bonne blague faite aux naïfs. Un dandy pour le prince ? Une figure décalée et décapante pour la galerie ? Un mirliflore pour toutes audaces ? Comme une justification au soi-disant nouveau bon goût inculqué par l’épouse italienne, qui lui avait déjà murmuré à l’oreille le nom du neveu pour la Villa Médicis ? Et quoi d’autres ? Une simple décoration ? Un trophée ? Un alibi ? Un signe désespéré d’« ouverture » ? Un pied de nez au tonton, qui croyait ferme aux « forces de l’esprit » ? Un peu tout cela à la fois, hélas !… Mais au fait : est-il « homme de gauche », ce Frédéric Mitterrand, comme le clament encore quelques inconditionnels ? S’il appela à voter Chirac en 1995, essentiellement par haine du « devoir d’inventaire » décrété par les jospinistes en mal de transcendance, il déclara néanmoins, deux années plus tard : « Je suis de gauche car je n’ai aucune affinité avec les gens de droite. » C’était dit. Mais douze ans plus tard, l’attendrissant monsieur « bonsoâr ! », inoubliable chroniqueur cathodique du temps qui passe en compagnie des stars, et parangon de ce qu’il appelle lui-même « l’histoire académique », se trouve une place de choix dans les arcanes de la vulgarité pétainiste réinventée.
Régression. De Gaulle, incarnation du devoir national, imposa Malraux. Mitterrand, amoureux des lettres et des arts symboliques, inventa Lang. Nicoléon, lui, parvient tout juste à démagnétiser un neveu… Et vous doutez encore de la réalité du dépérissement du pays de Jaurès et d’Hugo ?
Jean-Emmanuel Ducoin
19:29 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, finance, économie, société générale, proxinvest


Commentaires
Non, je n'en doute pas, je le mesure en TOUT et notamment dans l'architecture, dans les maisons et lieux, au sein desquels nous osons "vivre" et qui sont d'une laideur infâme - foudroiement qui m'a saisi d'un retour d'Espagne et de Barcelone.
Ecrit par : grellety | 12.07.2009
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