07.07.2009
Vivant(s)
Solution. Les malaises suscités par les désenchantements du monde marchand atteignent nos carapaces. Nous assumons mal les craintes qui nous assaillent, même si, en intimité, le travail sur nous-mêmes consolide notre orgueil primal de vieux républicains tendance révolutionnaire (et l’inverse). L’homme comme symbole ? Lavé des épreuves de la peur (parfois), rectifié en lui-même, ayant trouvé un sens (un chemin, une direction ?) à défaut de but ultime (un horizon ?), l’homme marche dans la ville sans jamais chercher à fuir les tremblements de la beauté. Rengaine à peine dégrossie : travail personnel au profit de la collectivité ? ou travail collectif au profit des individus ? ou les deux ? autres propositions ? « Il n’y a pas de sens pour un seul », disait Bataille…
Nancy. Le dilemme n’est pas nouveau, celui de se croire l’unique solution du problème. Quel problème ? Celui de la gauche, pardi ! L’autre jour, lisant avec un vif intérêt le long entretien, paru dans Libération, avec le philosophe Jean-Luc Nancy, nous nous prenions, quelques jours avant les élections européennes, à réfléchir avec lui et grâce à lui à ce qu’il nomme « le sens de l’histoire », ce qui, vous en conviendrez, est autrement plus ambitieux que sa petite marche personnelle au coeur du vaste monde (à ce propos, lisez une fois dans votre vie, le Toucher, Jean-Luc Nancy, par Jacques Derrida, aux éditions Galilée, 2000). Dans cet entretien, Jean-Luc Nancy déclarait tout de go : « L’histoire représentée comme émancipation de l’humanité s’est arrêtée. » Bien que préparé à semblable sentence, l’énoncé dans sa propre bouche eut un effet assez dévastateur. D’autant qu’il ajoutait : « Le sens de l’histoire a été suspendu, et cette suspension n’est pas provisoire. Je ne dis pas qu’une autre histoire ne va pas reprendre, autrement. Mais être de gauche, c’était vivre dans le sentiment de participer à une histoire qui progressait, bon an, mal an, vers la possibilité d’une plus grande justice sociale, d’une société plus juste, plus heureuse, plus pacifique. » Rudes mots. Abruptes. Quasiment définitifs. En somme, comme l’avait écrit très tôt Michel Foucault, nous sommes sortis de l’Histoire (avec la majuscule qui sied à sa grandeur) pour entrer dans l’âge de l’espace (avec minuscule).
Désenchanté. Reprenons un instant. Jean-Luc Nancy avait donc bien dit : « Être de gauche, c’était… » Il utilisait l’imparfait. à l’en croire, deux intentions s’offriraient donc à nous. Ou la gauche n’existe plus, ou elle a changé de définition. Nancy insistait : « La société a cessé de se projeter vers l’avenir, changement dont le "no future" des punks a donné la version sombre et tragique. (…) Ma jeunesse a été marquée par le futurisme (…), on s’interrogeait sur la vie du militant qui sacrifie tout son présent, amoureux, sexuel, artistique, sensible, au service d’un projet à venir. Voilà ce qui s’est perdu. » De quoi Nancy est-il le symptôme ? À l’évidence d’un désenchantement que la cruauté de sa sincérité n’atténue en rien, bien au contraire. Car l’homme, pour lequel nous exprimons (modestement) estime et admiration pour son oeuvre, tenta de nous achever ainsi : « Tout passe par la politique, mais rien ne peut s’y accomplir. La politique est toujours "pour demain". »
Émancipation. Nous en étions là, coincés entre gravité et stupéfaction. Là, à ressasser les phrases en leur brutalité. À les faire tourner en boucle, tentant d’en percer les éventuels mystères. Là, à repenser la question de l’État, ce qui doit ou non le régir, au nom de qui et de quoi, et pour quoi faire. Là, à nous liquéfier devant les sensations éprouvées, le sentiment, le sens critique. À nous remémorer ce que signifiait et signifie toujours l’émancipation, à savoir la liberté des hommes, leur libre arbitre, la fraternité, l’amitié, la libre création, leur pouvoir enfin gagné sur toutes les formes de productions collectives, l’accès à la culture et aux connaissances, un monde équitablement partagé entre productions et loisirs, une certaine idée du vivre-ensemble, etc. Nous en étions là, et bien au-delà en vérité : notre « coloration » politique (au sens des idées) retrouvait raison, ampleur et souffle à la simple évocation du moindre renoncement - ce à quoi pourrait nous inciter Nancy. Puisque nous partageons le même constat, à savoir que la « machine démocratique, tout en fonctionnant à peu près, n’est pas par elle-même porteuse d’émancipation » (dont acte commun), et puisque, en ce qui nous concerne, nous savons que l’enjeu de civilisation à venir, outre celui de l’urgente protection de la planète, restera celui de la lutte contre les inégalités produites par le capitalisme mondialisé, nous n’entrevoyons aucun débouché collectif sans un profond réenchantement de la politique. Précisément. La tâche qui, aux yeux de Nancy, paraît insurmontable (il en a pourtant vu d’autres), ne revient-elle pas à ceux qui pensent encore la politique comme un bien commun indispensable à la vie de la cité ? Seule réponse, selon nous, à ce beau constat du citoyen Nancy : « Empêcher enfin sérieusement les plus riches de multiplier leur richesse par le nombre de pauvres qu’ils créent. Car ils ne volent pas seulement l’argent : ils volent le présent, ils volent l’existence réelle. »
Dignité. La politique ? Trop sérieuse pour la laisser à ceux qui veulent absolument s’en occuper pour nous. C’est donc aux citoyens, réunis autour d’un projet d’émancipation (eh oui) réinventant un développement durable et un partage des richesses, de reconstruire encore et toujours notre dignité menacée. Bien sûr, sans jamais craindre le débat d’idées, ni redouter les intellectuels plus armés que nous au maniement des concepts. « L’examen de conscience est un jeu crépusculaire où le scrupuleux perd à tous les coups », remarquait Régis Debray dans Loués soient nos seigneurs (Gallimard). C’était en 1996… treize ans déjà. Mais Debray, qui s’y connaît toujours en engagement, concluait son chef-d’oeuvre par cette formule admirable : « Alors, la mort d’un militant honore toute sa communauté d’espérance et, réinsufflant vie aux principes qu’elle arbore sur ses bannières, redonne de l’élan aux vivants. » À méditer. Plus que jamais.
Jean-Emmanuel Ducoin
13:24 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, revue critique, mag, littérature, année, nouveautés, philosophie, psychanalyse


Commentaires
belle article!!!!
Ecrit par : emule | 09.07.2009
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