26.06.2009

Illusion(s)

noces_de_cana_symbolique.jpgSymbolique. Bluffés par l’air du temps ? L’autre soir, en regardant sur France 2 la très belle adaptation télévisée de la Reine morte, de Montherlant, dévorant jalousement des yeux l’extraordinaire Michel Aumont (l’un des plus grands acteurs vivants !) se jouer des mots, les menacer, les enfanter avec une force tellurique si prodigieuse qu’elle semblait jaillir des tréfonds du théâtre lui-même, voyant ce roi du Portugal vieillissant du XIVe siècle, nous repensions à la promesse de l’enfance selon Montherlant, qui écrivait en 1940 : « En vain, la gentillesse du jeune âge et de grandes et certaines qualités nous font-elles illusion ; par instants, la vérité nous apparaît que ces enfants de si bon métal, et si bien doués, seront un jour des médiocres, eux aussi. » Cruauté des mots. Jamais là pour pactiser avec les conventions ou les idées toutes faites. Mots fragiles, authentiques. Telle une mise à mise à mort symbolique, qui, rituellement, appelle une renaissance…

 

1429-1-contes-cruels-de-la-jeunesse.jpgMétaphore. Jeunesse, que deviens-tu en ce monde-ci ? À quels adultes donneras-tu naissance, loin des mots du théâtre (filmé ou non) ? Et pour quelles perspectives ? Tandis que le travail pue l’exploitation et la précarité, tandis que nos cités exhalent de l’inégalité, tandis que la famille explose (ou implose) et tandis que, au-dehors, les rêves poétiques se perdent faute d’espace de liberté, nous nous demandons combien de repères élémentaires survivront à la déferlante libérale-conservatrice. Mais où nos gamins piocheront-ils quelques espoirs ? Regardez ce qui se passe à la télévision (globalement) et sur Internet (ne craignons pas la confrontation avec le réel). Que constate-t-on ? Conte de fées mercantile, d’un côté ; jeu pour noctambules dérégulés, de l’autre ; les deux participant du même conditionnement… Parfois avec des sommets de confusion. Exemple, le « phénomène » Susan Boyle. Cette Écossaise de quarante-sept ans, sortie d’un télé-crochet britannique par la grande porte médiatique - la seule qui compte désormais -, nous raconte à tous, depuis le 11 avril, la métaphore vivante du monde marchand tel qu’il est. Peuplé de fantasmes de gloire et de rêves à deux balles. Cette chanteuse de karaoké au physique disgracieux a simplement ému la planète en lâchant quelques notes justes, laissant à chacun le loisir de faire son propre film intérieur, de remuer dans tous les sens sa propre histoire, de s’imaginer une meilleure reconnaissance, une place plus enviable, un destin, de quoi survivre, s’accrocher à quelque chose, coûte que coûte… Sans le vouloir, Susan Boyle nous a rappelé l’injustice de notre univers occidental dicté par le culte des apparences et des conventions si rarement transgressées. Et cette brave dame a créé un tel buzz que, depuis, la séquence de son passage dans cette fameuse émission, Britain’s Got Talent, a été visionnée par plus de 120 millions d’internautes. À titre de comparaison, la prestation de serment de Barack Obama n’a été vue « que » par 18 millions de personnes. Moralité ? Voir une femme heureuse devrait suffire à notre bonheur. Oui ? Non ? Autre proposition ?

Cause. Chers téléspectateurs, entraînez-vous à la chansonnette, ce ne sont pas les émissions du genre qui manquent. Rêvez, rêvez. Bouffez de la télé. Zappez. Entre Qui veut gagner des millions (vaguement intellectuel), Koh-Lanta (plutôt physique) et la Nouvelle Star (que cette écervelée de Lio se taise, par pitié !), vous trouverez forcément votre place, chèques en blanc ou perspectives de gloire, la reine ou le roi, rien qu’une fois, au moins une fois… Mais, surtout, pendant que votre vie passe - puisque vous êtes occupés à faire autre chose -, baissez la tête et acceptez passivement le sort qui est le vôtre, au boulot ou ailleurs, dans les Pôles emploi bondés ou aux Restos du Coeur. Trimez en silence. Ne vous révoltez pas. C’est pour la bonne cause. Pour sauver le système. N’en doutez pas, un jour, le système vous le rendra au centuple, avec Jean-Pierre Foucault et ses clones. La télé est là pour ça !

addiction.jpgAddiction. Mais ce n’est pas tout. De l’écran à l’écran, du cathodique au numérique, que font vos enfants le soir dans leur chambre ? Surfent-ils sur des sites pornos ? Bof, pas évident. Jouent-ils à ces jeux de rôle qui emprisonnent toute sociabilité ? Ça, oui. échangent-ils des jetons de poker virtuels sur ces nouveaux portails en ligne dont l’accès sera totalement libéralisé début 2010 ? Évidemment. Ce jeu de cartes n’est pas seulement à la mode et l’un des phénomènes les plus dangereux de nos sociétés cupides face à l’argent facile. Non, il est depuis peu devenu une drogue qui inquiète les plus grands spécialistes de l’addiction. Dans certains hôpitaux parisiens, de plus en plus de joueurs en ligne viennent se faire désintoxiquer. Sous les assauts de la réalité qui s’obstine à leur refuser des horizons réjouissants, nos jeunes y voient en effet un moyen de s’enrichir facilement (attention à votre carte bleue). Le bon Patrick Bruel a beau nous mettre en garde dans chacune de ses émissions, rappelant à qui veut l’entendre que le poker en ligne « pour un jeune qui débute, c’est comme si tu confiais une Ferrari à un gamin qui vient de passer son permis », rien n’y fait. Certains, plus malins que d’autres, des étudiants en sciences par exemple, voient même derrière le brouillard du hasard, une « logique mathématique »… Comment empêcher l’amateur en mal de sensations fortes de sombrer du rêve au cauchemar, seul devant son miroir aux alouettes ?

Quantitatif. Sale époque que la nôtre. Même Nicoléon, libre de tout marquage, peut se permettre d’affirmer dans un discours public : « L’égalité n’est pas ma valeur principale. » En d’autres temps, semblable phrase aurait signifié à son auteur une polémique d’ampleur capable de le renverser du Palais. Las. Époque du grand nulle part. Et du n’importe quoi. Tout sacrifier à la rentabilité - et au rêve de rentabilité. Défaire les liens sociaux pour du chiffre. Ériger en juge suprême le quantitatif au détriment de la qualité, du « sens ». Le chacun pour soi comme valeur. Dislocation. Illusion… Que le climat ambiant nous paraît étrange, si furtif, si prompt aux attentes indéfinissables, coincés que nous sommes entre cette révolte grondante qui reprendra - espérons-le - force et vigueur dès la semaine prochaine, et une envie de comprendre avec patience ce que l’avenir du monde nous réserve. Méfions-nous de l’air du temps. Toujours.

Jean-Emmanuel Ducoin

24.06.2009

Démagnétisé(s)

ziriako_1088427998_revolver_gr.jpgPorte-flingue. Tout est toujours question de trans-actions (Derrida) entre l’univers commun qui peuple nos espoirs et cet entre-nous contesté par la meute agissante. Soit. Malgré les kilomètres de vol, nous restons encore saisis devant les brumes de l’actualité qui obscurcissent l’horizon et secouent nos habitacles. Attirés que nous sommes par le flot des images suggestives, nous avons assisté, la même semaine, à la fois au « retour de Marx » (si, si, encore !), vanté en coeur par plusieurs grands médias à la faveur des succès dans les librairies mondiales des rééditions des oeuvres du père du Manifeste, à la prérévolte de la Britannique Susan Boyle, prête finalement à tout arrêter avant la finale de ce dimanche d’Incroyable Talent en raison de la trop forte pression médiatique, mais aussi, c’est dire si l’éventail est large, aux nouvelles éructations de Frédéric Lefebvre, porte-flingue de l’UMP version expérimentale, homme-lige nicoléonien capable de tout mais pas aussi fou qu’il y paraît. Concentrons-nous quelques instants non pas sur ce Lefebvre plus réac ces temps-ci qu’un certain vicomte de Vendée (difficile à croire) mais bien sur le symptôme dont il est l’incarnation volontaire. Car l’ultraconservateur porte-parole de l’UMP, accessoirement élu du peuple au Parlement où son arrogance crasse sévit jusque dans les couloirs de l’institution républicaine qui en a pourtant vu d’autres, n’a pas la dérive aveugle. Même s’il vient de se faire rabrouer par le gouvernement, ne soyons pas dupes : le grossier trublion n’a rien d’une incongruité préhistorique ressuscitée de son camp. Son indécente proposition de faire travailler les malades et les femmes en congé de maternité, à quelques encablures d’une échéance électorale, ne visait pas à provoquer l’opinion publique mais, surtout, à donner des signes idéologiques - pour ne pas dire des gages d’avenir - à une partie de l’électorat droitier dont les sondeurs disent qu’une quantité non négligeable pourrait revenir au bercail frontiste…

dossmemoiresperes2.jpgIdéologie. La « philosophie » de société ainsi proposée, symbole du libre-échange généralisé à tous les échelons de la vie quelles que soient ses sphères (publiques ou privées), pourrait nous faire sourire. Plus le temps. Dans cette vaste entreprise de culpabilisation collective (chômeurs, malades, sans-papiers, fonctionnaires, chercheurs, opposants, marxistes, derridiens, libres-penseurs - liste non exhaustive), certains auraient pu conseiller à Lefebvre d’aller encore plus loin dans l’indicible. Les enfants pourraient remettre la main à la pâte dans les dernières usines du pays, les vieillards faire la circulation ou l’accueil dans les services publics, les mourants profiter de leurs derniers souffles pour recharger les clims des hôpitaux surchargés, et, tant qu’on y est, rétablir le service du travail obligatoire ! Seuls les patrons se frottent les mains, sachant qu’une provocation, ratatinée en apparence, laisse toujours des traces. Certains, comme les responsables du mouvement Ethic de Sophie de Menthon, n’hésitaient pas cette semaine à demander : « L’arrêt maladie doit-il systématiquement être un congé ? » La perversité de la question en dit long sur le réservoir réactionnaire français dont la logique vise, à long terme et en période de crise durable, à la non-reconnaissance de la maladie (sauf peut-être les plus graves ?) et des indemnités, autrement dit la disparition cette fois définitive de la Sécurité sociale. Ainsi, l’initiative grotesque du pitbull Lefebvre s’avère bien plus perverse qu’on ne l’imagine. Lui-même a d’ailleurs assuré qu’il reviendrait prochainement à la charge… après les élections, pardi !

Pactole. Pendant ce temps-là, l’ancien PDG de Valeo Thierry Morin assumait l’orgueil de sa classe jusqu’à l’écoeurement. Remercié voilà deux mois avec, en poche, une prime de départ de 3,2 millions d’euros, chacun se souvient que la patronne du MEDEF, Laurent Parisot, lui avait demandé personnellement (brave intention) de renoncer à son joli pactole… « Rendez l’argent », avait-elle dit, des sanglots dans la voix. Seulement voilà, le sieur Morin vient d’expliquer qu’il entendait « tout garder » car, après tout, cette « indemnité » n’avait rien « d’illégitime » puisqu’elle ne correspond qu’à « deux années de salaire »… Vous aussi, vous avez la nausée ?

money2_3b38767r.jpgChiffre. Rien d’impossible. Sous l’empire de Nicoléon, où le tout-sécuritaire encadre l’économie marchande en fonctionnant comme un gardien de sa liberté non faussée (dialectique vicieuse qu’il faudrait une bonne fois pour toutes nommer « ordo-libéralisme », concept inventé en Allemagne), la crise de représentation toujours sur-agissante s’interprète pour tous comme une espèce de retour du réel, avec ses multiples manifestations. Comme si l’urgence du présent, plus pesant que jamais du fait des incertitudes du lendemain, venait supplanter les rêves d’à-venir des individus contemporains, qui, sous la mitraille, ont facilement la mémoire courte. Dans ce paysage intellectuel démagnétisé, où l’info-monde s’impose au localisme et où la mise en concurrence généralisée devient le substrat de tout échange humain, comme des actes tarifés, la r-évolution gronde. Comme le dit joliment Régis Debray : « Le chiffre n’est plus un mot de passe, il devient un mot d’ordre. »

Pédagogie. Moralité ? Plus il y a d’images et de sons, moins nous percevons le sens, moins nous comprenons… Au siècle des images et de l’info en temps réel, plus personne ne regarde ni n’écoute vraiment. Nous sommes aveuglés par la quantité, brouillés par le flot infernal, éblouis par les unes et les scoops, les idées frelatées et les fausses audaces, impressionnés par toutes les affiches, hypnotisés par les pubs, abrutis par les télés… Partons donc du paradoxe : envahis par les images et les sons, revenons-en aux réflexes élémentaires, voir par nous-mêmes, calmement, en détail, comme une pédagogie du regard, déchiffrer toutes les significations. Pour nous défendre. Puis contre-attaquer.

Jean-Emmanuel Ducoin

22.06.2009

Immortel(s)

Troquet.jpgScène I. Au dehors, la chaleur étouffante accélère nos respirations contenues. Corps hors-là. Dans un bar, attablés à un coin de rue. Silence apparent. Presque accablant de normalité. Là, sur le trottoir, une foule informe baguenaude et vaque. Comme elle le peut.

- Dis papa, tu écoutes quelle musique en ce moment ?

- J’écoute le dernier album de Dominique A. Carrément en boucle, comme une obsession amoureuse, une addiction passagère. Un double CD intitulé la Musique et la Matière. Une merveille. Inventif et proche d’une certaine déconstruction des canaux habituels de la musique, avec tous les moyens techniques modernes. « Il y avait du sang qui ne sècherait pas/Tu me donnais la main/Pour boire de ce sang-là/Je ne t’ai jamais dit/Mais nous sommes immortels ! » Ce type, pourtant un marginal qui n’a cédé ni aux modes ni aux conventions du métier, méritait plus d’attention de ma part. Je l’avais toujours un peu négligé, le regardant de loin, comme une tentation compliquée, un artiste maudit, je ne sais quoi…

- Et en l’écoutant, toi qui problématises toujours tout, est-ce que tu as un sentiment « pratique », un apport susceptible de produire des effets réels, concrets, existentiels ?

- Tu m’impressionnes ! (Rires.) Bon. Disons qu’il ne faut jamais refuser les moments de grâce quand ils se présentent. Tout est nourrissant. Toute idée nouvelle propose une alternative à ses présupposés. On peut ne pas en tenir compte, mais au moins, ça nous bouscule. Accepter le débat nous distingue toujours. Même avec un chanteur, on peut penser « à partir de » lui. Réfléchir. S’inventer un nouvel univers. Par les temps qui courent, ça sauve l’honneur !

- Papa…

- Oui…

- Et le dernier livre que tu as lu ?

- Ça s’appelle la Politique par le sport (Denoël), un recueil de textes placé sous la direction de François Bégaudeau. Un travail intéressant et assez érudit, où se mêlent la passion du sport (authentique) et un humour parfois corrosif. Tu sais, quand on veut se plonger dans les mythologies quotidiennes, on ne peut éviter d’essayer de comprendre la métaphore du stade, qu’elle soit belle ou tragique. Émancipation ou perdition des peuples ? Dans un monde où la volonté de puissance par l’argent domine, le sport reste un laboratoire d’exploration privilégié.

famille-1.jpgScène II. Cercle familial, 20 heures. Calme relatif pour la grande messe médiacratique. Au ballet des âmes tristes où se succèdent souvent des huis clos pétrifiants, ventres et gorges noués, les tourments intimes nous rejouent sans cesse nos vies passées ou imaginées.

- Je n’ai pas compris quelque chose, papa. Comment, en France, peut-on arrêter un enfant de huit ans pour une simple bagarre ? Ou envoyer des policiers dans une école pour un vol de vélo, bidon en plus ?

- Tu sais, si j’ai inventé une expression spéciale pour nommer le président de la République non pas Nicolas Sarkozy mais Nicoléon, ce n’est pas un hasard. Le modèle de société qu’il impulse chaque jour un peu plus et contre lequel nous devons nous battre quotidiennement dépasse de loin le cadre symboliquement troublé du Fouquet’s, de ses goûts prononcés pour le luxe de mauvais goût, ou de ses amitiés vulgaires. Non, avec lui, il faut toujours regarder le sens profond de ce qu’il met en oeuvre, faute de perdre de vue l’ensemble de l’ordo-libéralisme qu’il tente de nous imposer. D’un côté, un État assez policé placé sous le signe de l’ordre en toutes choses ; d’un autre côté, le libéralisme à tous crins protégé dans sa « liberté » même par cet État sécuritaire. Tu comprends ?

- Je crois. Mais ce n’est pas une dictature non plus…

- C’est une autre forme de diktat, plus sournoise, plus « indirecte », qui promotionne comme philosophie de vie l’individualisme, le profit rapide, le consumérisme, surestimant en permanence le critère quantitatif pour « faire du chiffre », sacrifier la sociabilité à la rentabilité, laissant de côté l’égalité, la fraternité, la solidarité, en somme les valeurs élémentaires pour lesquelles nous nous battons depuis toujours.

- Tu vas voter Front de gauche, dimanche ?

- Évidemment ! Comment puis-je te convaincre d’en faire autant ?

light_rain_revisited_b.jpgScène III. La pluie et la rosée. Toutes ces choses guidées par une étoile flamboyante. Premières à éclairer la nuit… Un bout de jardin avec, de loin en loin, quelques aboiements de chiens éveillés. Au-delà des brumes de chaleur, les voix portent peu. À peine murmure-t-on.

- Sérieusement, papa. À propos du Front de gauche, tu n’arrêtes pas de me parler de « l’unité », de « l’unité », comme si c’était une nouveauté…

- Mais, ça l’est ! Les occasions de profond dynamisme politique sont assez rares pour passer à côté de celle-ci, crois-moi ! Ne trouves-tu pas que l’alliance Buffet-Mélenchon-Picquet est une manière, enfin, de renverser la table de la gauche ?

- Ouais, bof… tout ça pour mieux vous remettre avec les socialistes après…

- Mais tout dépend du rapport de forces ! Tu as bien compris que ton facteur refusait toute idée d’union. Et qui te dit qu’un jour ou l’autre le Front de gauche ne fera pas jeu égal avec le PS ? Regarde, même le philosophe Michel Onfray refuse désormais de donner sa voix au NPA parce que, dit-il, il ne veut pas voter pour une formation qui « fractionne ».

- Tu crois que le moment est favorable…

- Si toute la gauche antilibérale n’est pas capable de comprendre que l’instant peut se révéler historique, qu’il est possible d’ensemencer durablement, alors c’est à désespérer. Prenons date. Et après, beaucoup de choses seront possibles.

- Je vais réfléchir, papa.

- Tu sais, contrairement à ce que raconte Nicoléon, la colère continue de monter face au cynisme néolibéral, face à ce désir froid et calculé par les puissants de faire accepter comme une amélioration ce qui est de l’ordre de la dégradation des vies. La casse sociale va se retourner contre les libéraux, tôt ou tard, qu’ils soient de droite ou prétendument de gauche… Le désir de r-évolution est là et bien là, en maniant toujours l’idéal avec le possible… Tu as dix-neuf ans, tu dois le savoir.

- Oh oui.

Jean-Emmanuel Ducoin

21.06.2009

Violences disent-ils !

Kritiks aime les débats, les réponses croisées, les idées débridées... En réponse à l'article de Jean-Emmanuel Ducoin intitulé "Violences" et publié le 18 juin dernier, Pascal Ordonneau nous offre sa lecture... Bras de fer intellectuel, débat en place publique. Les violences s'interrogent, nous interrogent...

 

04-01-14.jpgSi proche du viol des foules, si insouciant du viol des femmes. Dommages collatéraux. Attila, fléau de dieu, violences sanctifiées et civilisations ruinées. Drames du pré-humanisme, quand Dieu savait reconnaître les siens. "Nous ne jugerons pas le roi nous le tuerons" hurlait Danton et aussi : « ces prêtres, ces nobles ne sont point coupables, mais il faut qu'ils meurent… parce qu’ils gènent… »

La violence du fer incandescent cautérise les plaies  jaillies elles-mêmes de la violence du fer né du feu. Au commencement fut le big-bang et plus tard, de quelques éclaboussements cosmiques sont venus la terre et l’homme.  Violence pure de la nature faite à la nature, le feu et son parent consubstantiel l’explosion. L’explosion c’est le feu qui va plus vite. Et aussi, plus les éléments de la réaction sont opposés plus violente, plus énergétique la déflagration. Le feu, purifie. La violence absolue, purifie absolument.

2008-05-19t155423z_01_nootr_rtridsp_3_ofrwr-afsud-violences-20080519-reuter.jpgViolences naturelles ou violences sociales, les foules, les sociétés humaines, les peuples sont en mouvement comme les plaques terrestres, il en sort des éruptions, des mers qui sortent de leurs abysses, des soleils qui se vaporisent en super-novae. Produire de la violence, voilà qui nous a toujours semblé naturel. La colère d’Achille, en écho aux hurlements d’Oedipe. Produit de la violence, chassé par un dieu jaloux. Fuyard d’Afrique sans cesse arraché à sa terre natale pendant des milliers de siècles. Produire de la violence,  moment culturel, pour dépasse la nature, pour faire venir l’humanité.

D’où sort-il ce désir de violence, ici rêvé et décrit dans un futur si proche, qu’il en devient présent. D’où vient que tant d’hommes chantent et décrivent avec complaisance, annoncent avec délice, la violence, des rues, la violence des esclaves, celle des damnés, et celle en réponse des tyrannies sociales. Violence contre les choses au risque du ridicule, violence contre les êtres au risque de l’horreur

Car, cette violence décrite comme contenue, comme redoutable, c'est-à-dire à redouter, telle qu’elle est dite ici, est follement désirée, sa contemplation passionnément attendue, son déferlement anticipé et projeté. Il y a toujours autant de poètes pour chanter l’empire de la décadence qui regarde passer les grands barbares et pour composer des acrostiches indolents.

violences-au-kenya.jpgL’homme est-il fondu au creuset de la violence ? Ce fer devenu acier rougeoyant plié et replié dans des pluies d’étincelles, martelé dans des tonnerres de violence, sera plus affuté et plus coupant encore. Ce sera grandiose et l’homme sortira, comme une dague de damas, propre, neuf, nouveau, transfiguré, et plus terrible encore. Plus grand.

Etrange que l’espèce humaine, la seule qui a su s’évader de la tyrannie de la sélection naturelle, s’inflige à elle-même ce rêve et cette volonté de violence. Reste mental d’une violence faite à lui-même ?

On a dit qu’on ne pouvait pas se contenter de faire descendre le singe des arbres pour faire ensuite descendre l'homme du singe descendu. A t’on le droit de penser l’homme coupant sa partie de branche, pour, ayant abandonné le singe là où il était, dégringoler et se ramasser tant bien que mal en bas, par terre, contusionné, assommé par la violence du choc, humanisé ?

Cette violence latente, produite ou imaginée vient-elle de ce lointain originel quand l’homme a procédé à sa propre domestication, violence contre la nature et contre sa nature, pour le faire déboucher dans l’humanité. Violence contre le temps de la nature. Ne pas simplement demeurer là à attendre que la sélection naturelle ait pris son temps pour faire son œuvre. Faire que les choses arrivent quand on les veut. Faire que ce qu’on veut arrive vite.

Question de temps et de durée ? L’eau qui coule devant le sage au bord de la rivière pendant cent ans applique les lois de la nature. La violence c’est l’eau de la rivière qui déverse en un instant ce qu’elle aurait coulé en cent années.

La violence, serait-ce du temps qui se concentre ? Ou un temps qui accélérerait ? Ou bien enfin, un raccourci, court-circuitant les cheminements habituels pour aller plus vite, là-bas, au plus près des rêves, au plus vite des désirs.

L’or, comme les tous les métaux, ne vient plus à son terme, l’or natif  trop lent est resté en arrière, dépassé et laissé pour compte. Maintenant, l’or est produit. Le temps de l’homme va plus vite.

guatemala_violences.jpgLa violence de l’homme serait-ce un corps à corps de l’homme avec le temps, au mépris de la nature, au péril de la domestication humaine ?

Tous ces rêves, toutes ces fausses hantises de violence, ces appels hypocrites à se méfier des temps qui viennent, ces annonces qui valent provocations, ces désirs de grands soirs pour qu’il y ait des lendemains qui chantent, cet appel aux temps de la violence, pour qu’il n’y ait plus de temps à perdre, rassemblent cette violence que l’homme s’est faite à lui-même et la violence déployée pour plier le temps au rythme de ses désirs. C’est le vieux reste de la recherche et de la construction de l’humanité en l’homme.

Pourtant, la conquête de l’homme, est finie, l’humanisme n’est plus nécessaire. Et ne sont plus nécessaires tous ceux qui prétendent encore trouver la grandeur de l’homme dans la violence qu’il provoque, dans la fureur des villes incendiées, ces griseries de temps de la décadence, ces promenades moroses dans les grandes cités en cendres.

Cette croyance que la plongée au tréfonds des misères et des malheurs accumulés, nous fait retrouver l’homme en sa pureté et en sa dignité, en son humanité, ne peut plus avoir cours. Il n’y a pas de moments exceptionnellement monstrueux où l’humanisme peut servir de bouée de sauvetage. L’homme est partout, l’humanisme ruisselle partout le monde, les massacres, les appels à la violence, au meurtre à la destruction se font échos, sur des siècles et des millénaires.

Ne serait-il pas préférable, de se débarrasser de l’humanisme, quand on voit le résultat.

Et si on s’avisait de penser l’humanité un peu plus haut, au lieu de la surestimer ?

Alors ? Quoi ?

Un peu moins de complaisance…

Alors la violence ne serait plus à annoncer mais à combattre.

Et la violence qui point serait à dénoncer…Et la prétention aux raccourcis …

Car les délices de violence, sous couvert de révolutions annoncées, de révoltes augurées, de croisades prêchées, font  de plus en plus surement remonter l’homme au singe, avec le risque qu’il ne descende plus.

Pascal Ordonneau

 

 

18.06.2009

Violence(s)

violence.jpgInventivité. On voudrait pouvoir écrire : de la violence en milieu tempéré. Mais la vérité nous oblige. Il nous faut ainsi suggérer : de la violence en milieu violent. La France - hors-là aussi - est d’humeur combative. Et si cela ne constitue pour l’instant ni une révolution ni une insurrection, le climat intellectuel (donc populaire) donne à penser que de nouvelles révoltes peuvent non seulement surgir mais surprendre par leur inventivité. Du coup, beaucoup avouent publiquement leurs troubles (sic) ou leurs lueurs d’espoir. De Dominique de Villepin (« Il existe en France un risque révolutionnaire ») à Serge Halimi dans un éditorial choc du Monde diplomatique intitulé « Éloge des révolutions », en passant par le Figaro qui, récemment, reconnaissait très amèrement que l’historien François Furet s’était lourdement « trompé » en pronostiquant la « fin de la Révolution française », nous constatons non sans amusement que, décidément, ils sont nombreux ces temps-ci à s’interroger de vive voix sur le devenir français, sondant l’ici-maintenant pour appréhender l’à-venir. En somme : le chemin sera-t-il violent ou non ?

50e111e6-cab9-11dc-9b68-dc7d7131d769.jpgAnxiété. Est-ce tout simplement le bon questionnement ? Évitons les grands mots, qui encagent les perspectives dans des alternatives impossibles ou radicales. Beaucoup de commentateurs s’en amusent : la révolution de 2009 demeure pour l’heure peu visible. Ce constat leur permet de railler la combativité française, sa spécificité évidemment supérieure à ce qui se déroule dans les autres pays européens, pourtant soumis eux aussi et parfois plus durement aux conséquences sociales de la crise. Les fameux « amortisseurs sociaux » français loués hors de nos frontières (services publics, etc.) et dont se réclament aujourd’hui nos gouvernants (à commencer par Nicoléon en personne, on croit rêver !), alors que tous leurs projets conduisent à leur destruction systématique, ne sont pas une vue de l’esprit. Ils existent. Comme existe la réalité de l’anxiété contemporaine dont l’origine ne saurait être qu’un mal-être psychologique né du trouble existentiel. Derrière la crise économique, derrière l’atomisation sociale, derrière les grands désespoirs, que trouve-t-on sinon ce que l’on peut désormais appeler une « crise de civilisation » ? Pour que cette anxiété, cette colère, cette amertume deviennent révolutionnaires, il faut à la fois que le pouvoir puisse perdre sa tête et qu’une alternative populaire politique crédible soit déjà quasiment en place dans les structures de la société. Pour l’un comme pour l’autre, nous n’en sommes pas là…

Tentation. Pas de hasard. Prolongement avec la lecture du dernier numéro de Lignes (nº 29, édité par Nouvelles Éditions Lignes), dont le sujet principal questionne précisément « la violence en politique », collection dirigée par le philosophe Michel Surya. Ce dernier écrit justement dans sa présentation : « Le mot "crise" en cache un autre, encore qu’à peine, le mot "violence". La violence est sur toutes les lèvres. Comme une tentation ? Ce n’est pas impossible ; comme une inquiétude ? Ce n’est pas douteux. » Puis il ajoute : « Il semble donc qu’aux yeux du plus grand nombre, si ce n’est de tous, la violence ne soit plus possible ni permise, ne serait-ce que parce qu’il ne saurait y avoir d’autre monde que celui-ci. (…) Cette violence qu’on disait révolutionnaire. Or il n’y a plus personne à se laisser tenter par la révolution au point de penser qu’elle doive en passer par la violence. Et si quelques-uns craignent que la situation ne soit prérévolutionnaire, c’est qu’eux-mêmes vivent, pensent, sentent et dominent comme sous l’Ancien Régime. » Vaste problématique. Non ?

revolte.jpgRévolte. Faut-il répondre par la violence à la violence des éléments de domination édifiés autour de nous ? De quel droit et au nom de quelle légitimité ? Dailleurs. L’injustice sociale n’est-elle pas, majoritairement, « la » violence génératrice de tous les maux ? Dans cette zone de turbulences et de troubles collectifs où tous les corps sociaux constitués nous semblent défaillants et pour tout dire hautement coupables, où le coeur institutionnel lui-même est à l’évidence responsable et complice de ces dominations, toutes les violences subies deviennent en quelque sorte officielles. Violences policières (réelles ou symboliques) ; violences économiques, qui brutalisent la vie privée même ; violences sociales, qui ruinent toute perspective familiale ; violences d’État, qui pactisent avec le Fouquet’s et soumettent l’ouvrier ; violences de classe, plus ténues que jamais ; violences médiacratiques, vulgaires et pipolisées ; violences mercantiles, à tous les étages ; violence du désespoir programmé, forme nouvelle de violence oppressive ayant pour but de briser toute volonté de résistance ; violence du système, qui pousse les victimes à bout afin de leur démontrer que leur révolte ne peut rien, ce qui transforme l’impuissance en humiliation, etc. Le grand mouvement de contre-réforme des années 1980 et 1990 a amplifié ces tendances au détriment des espérances d’émancipation de la fin des guerres coloniales et de l’après-Mai 68. Désormais ? Nous vivons le temps d’une violence rituelle, existentielle, dépolitisée… Ainsi donc, si la violence est « sauvage, sans objet, informelle », comme l’annonçait Baudrillard, « c’est que les contraintes qu’elle conteste sont elles aussi informulées, inconscientes, illisibles ».

France-Toulouse-Emeute-7novembre2005-1.jpgSpectaculaire. Dès lors nous vient, par association d’idées, cette question grave : la révolte des quartiers populaires en 2005, qui avait toutes les apparences d’une violence parfois aveugle et autodestructrice, proposait-elle un mouvement social d’émancipation ascendant ? Certainement pas. Elle n’était ni ludique, ni sacrée, ni idéologique. Était-elle de surcroît structurellement liée à nos modes de consommation ? Possible. De quoi s’agissait-il alors ? D’une révolte stérile ? Nous ne le pensons pas. Disons plutôt : une révolte plus spectaculaire qu’authentiquement révolutionnaire. Hélas… Ultime question, non moins grave : le cycle des grandes manifestations qui dépassera, souhaitons-le, le fatidique mois de juin, porte-t-il assez d’imprévu et de sens contre l’usurpation du temps ? Pour que les êtres-révoltants qui en sont la composante essentielle innovent assez. Pour que la colère l’emporte définitivement sur les peurs. Enfin, pour que la violence collective s’éclaire à nouveau d’un objectif politique historiquement viable, sans lequel, soyons-en sûrs, cette violence restera aveugle… surtout en milieu violent.

Jean-Emmanuel Ducoin

17.06.2009

Muguet(s)

muguet.jpgBilan. Que le lecteur, tout de muguet vêtu, nous pardonne d’être aussi têtus. L’idée fixe ne nous quitte pas. Et puisque les dates ont ceci d’impérieuses qu’elles fixent dans notre univers mental des points de repères idoines, il nous faut les visiter coûte que coûte - faute de commettre le péché de fuite… Ainsi donc, voilà deux années pleines et entières - déjà - que le petit bonhomme de Neuilly trône au Palais. Deux années que la France laïque et républicaine se trouve violentée par le style du chef de meute du Fouquet’s. Deux années que le pays de Voltaire et d’Hugo sombre dans la vulgarité affichée. Deux années que les serviteurs zélés du vitaminé-sur-talonnettes tentent de transformer la France en une entreprise où, balayés par les vents du libéralisme, claquent bien des portes de l’histoire… Beaucoup de nos symboles sont d’ores et déjà démagnétisés. Quant à la psychologie collective des Français, elle hésite entre l’affreux et la dévotion. Exactement ce que souhaitait l’élu de 2007…

 

 

morgue3.jpgMorgue. Nicoléon. Encore Nicoléon. Toujours Nicoléon. Si présent dans l’actualité, jusqu’à provoquer l’écoeurement de tout citoyen quelque peu sensible à la destinée de notre sort collectif, qu’il a comme aimanté tous les agendas, transformant l’espace publique et nos vies en caricatures de la sienne. Le travail de sape n’a l’air de rien. Mais en vingt-quatre malheureux mois, l’apprentissage du nicoléonisme se révèle pire que ce que nous redoutions : et notre imagination en ce domaine fut vaste, comme en témoignent les dizaines de chroniques consacrées à lui dès avant son accession au trône par les formes légales de la monarchie républicaine. Depuis, une forme de réduction des esprits a tenté de se mettre en place, contre laquelle nous nous sommes insurgés autant que nous avons pu, appuyant tous les relais de résistance possible et imaginable. Nous n’en sommes plus à la peur suscitée. Mais à la réalité d’une casse sociale sans précédent. Avec le recours, et c’est tout aussi grave, de procédés détestables. Monopole de certains pouvoirs, façon dictature soft. Cercles d’influence, façon mafia. Convocation de quelques figures tutélaires de notre patrimoine national, façon histrion. Le tout avec une morgue et une condescendance cynique et brutale. Autour de nous, débris, ratures, impostures.

Autocélébration. La colère et la crise sont passées par là. Et avec elles un début - toujours fragile - de prise de conscience collective. Le souffle puissant des manifestations de janvier, de mars et hier du 1er mai, les menaces de conflits sociaux durs avec les risques d’insurrections par tout ou partie des révoltés du printemps 2009, l’évident sentiment de ras le bol généralisé qui parcourt l’échine de tout un peuple prêt à de grands renversements si la situation s’avérait favorable, l’aversion désormais palpable des intellectuels : tout cela n’épuise pas notre imagination et ce parfum de lutte des classes, revisitée, monte à nos narines et laisse comme une odeur sucrée… Pourtant, sachons-le : rien en apparence ne semble troubler le Palais. Bien au contraire. Après les quelques atermoiements de l’hiver, où les conseillers mirent pédale douce pour atténuer les secousses du prince-président, toutes les indiscrétions, depuis un mois environ, nous confirment le jusqu’au-boutisme de Nicoléon, qui impose à tous ses larbins de la maison UMP un message à vocation unique : « Soyons fiers de nos réformes. Ne nous laissons pas impressionner. Au contraire, assumons avec fermeté notre posture. » Pour tout observateur un peu sensé, cette espèce d’autocélébration, relayée par le premier ministre en personne et tous les ministres porte-voix, pourrait signer, vu le climat social, la faillite d’une communication pour le moins « à côté » des préoccupations des Français… Nicoléon pense le contraire. Et chacun doit se charger de relayer la bonne parole d’ici aux élections européennes : « Si nous passons l’été, c’est gagné. » Autre symptôme de l’obscénité idéologique qui prévaut au Palais. Passer en force est un ordre et une mission !

la_democratie_A4nb_130dpi.jpgDémocratie. Question : le divorce est-il à ce point consommé entre la masse des Français et ce petit homme à l’arrogance intuitive pour qu’on puisse affirmer que le lien est rompu sinon définitivement du moins très durablement ? Le « sarkozysme », puisque chacun le nomme ainsi, ne fait plus beaucoup illusion. Nous pourrions presque affirmer que son seul et peut-être dernier crédit réside dans sa suractivité originelle, sachant que, dans le même temps, elle enracine un peu plus la crise de la représentation, dont il pronostiquait, après le scrutin 2007 et la forte participation, la fin. Le philosophe et historien Marcel Gauchet, cette semaine dans Libération, livrait ce commentaire intéressant : « Le sarkozysme n’est qu’une conjoncture française, mais qui met néanmoins en lumière un élément sous-jacent de la crise de la démocratie : une volonté de pouvoir dont l’effet est une dévitalisation du pouvoir. » Et il ajoutait : « Chez Nicolas Sarkozy, la dimension institutionnelle est absente. L’autorité qui compte, à ses yeux, c’est la sienne, pas celle de l’État, dont il n’a pas le souci. Par ce trait, il incarne ce que j’appelle "la démocratie du privé", qui est un processus de désarticulation de la démocratie sous l’effet de l’individualisation et de la privatisation du monde. »

Suites. Nous formulons le même diagnostic depuis deux ans. Et c’est plutôt une chance de savoir que nous ne sommes plus les seuls à penser que, par touches successives, par capillarité, la démocratie est bel et bien en danger… Face à cette incarnation du pouvoir personnel qui peut, tôt ou tard, basculer dans un pré-absolutisme assumé, nous savons que ce qu’on appelle « le » politique ne peut plus être lié, dans son concept même comme il l’a toujours été depuis qu’une certaine idée de la République a triomphé, à une présupposition de l’étatique en son coeur institutionnel, lui-même défaillant et d’une certaine manière « complice » d’agissements déviants. Quel que soit son point de vue, tous les symptômes sont en place. Ne reste, si l’on peut dire, que la bataille décisive. Qui n’est gagnée pour personne. Autant le dire. À l’heure où beaucoup de contre-pouvoirs institutionnels apparaissent plus défaillants que jamais, le mouvement social dans son ensemble et dans sa diversité détient pour une grande part la clef de tout espoir. L’odeur du muguet ne nous a pas déçus ? À condition qu’il y ait des suites, les plus spectaculaires possible…

Jean-Emmanuel Ducoin

16.06.2009

Révolte(s)

supermarché shenyang.jpgScène I. Sans qu’on y prête attention, dans le brouhaha du centre commercial inondé de musique abjecte où vaquaient tant bien que mal une masse de consommateurs rabougris, l’homme se dressa maladroitement, en équilibre instable. C’était dans l’exacte trajectoire des portiques d’entrée, dans l’espace dévolu aux « promotions de la semaine » multigenre. Une simple chaise à roulettes de bureau encore empaquetée, en vente au prix exceptionnel de 49,99 euros, avait suffi pour qu’il se hisse plus haut que nous. Il nous apparaissait du coup mieux éclairé, d’une pâleur blanchâtre, comme dans un studio de télévision. En passant non loin de là, nous crûmes d’abord qu’il testait la solidité de la chaise, éprouvée par le poids d’un homme d’une cinquantaine d’années, assez massif. Mais non. Pour que sa voix portât au-delà du périmètre restrictif qui était le sien, il avait choisi de prendre de la hauteur - comme le faisaient naguère les Sartre et autres Bourdieu dans des circonstances analogues. Une feuille de papier blanche dans une main flageolante, il commença par crier : « Vous souffrez tous de la crise, n’est-ce pas ? Moi aussi. »

Scène II. Un peu interloqués par l’audace du quidam, quoique dans un premier temps plutôt amusés, deux, trois groupes de badauds s’arrêtèrent machinalement pour observer les agissements de cet olibrius sorti de nulle part. L’homme en question, plus tremblant que jamais, poursuivit : « Ma femme est au chômage depuis trois ans. Mon fils aîné a eu un bac + 4 et même en intérim, il ne trouve plus rien. Moi, mon entreprise a fermé en décembre dernier : 32 licenciements. Ma mère est en maison de retraite. Je ne peux plus payer sa pension. Que va- t-elle devenir ? » L’attention devint soudain plus intense. Était-ce la simple évocation des drames sociaux de cet homme sur qui la vie s’acharnait ? Était-ce le mode identificatoire qui, manifestement, se diffusait par-delà les rayons ? Ou était-ce tout simplement le bon moment pour oser, ainsi, exposer sa misère, sa forme de désespoir, son envie d’en découdre ? Des râles dans la voix, l’homme ajouta : « Depuis la fermeture des Resto du coeur, on mange mal. Je ne viens pas ici faire l’aumône. Ou pleurer. Je viens juste vous rappeler que nous sommes ici presque tous dans ce cas. Alors ? Qu’attend-on pour descendre dans la rue tous ensemble ? Qu’attend-on pour se révolter contre notre vie indigne ? Eux, ils ont monopolisé des milliards pour sauver les banques. Et nous, pendant ce temps-là ? On ne fait que survivre ! » Coincée entre un promontoire DVD et quelques cartons de vins en exposition, une femme hurla : « Vous avez raison ! » Était-ce le fruit de notre imagination ? Quelques applaudissements parvinrent à nos oreilles.

Scène III. Ce fut le moment choisi par deux vigiles pour intervenir. Très en douceur. Presque précautionneux. L’homme se mit à pleurer en nous tendant sa feuille. Il n’avait pas eu le temps de tout lire. Figurait une phrase, crayonnée de noir, que le bloc-noteur déclama : « Quand la foule regarde les riches avec ces yeux-là, ce ne sont pas des pensées qu’il y a dans les cerveaux, ce sont des événements. » Une citation de Victor Hugo, rédigée quelques mois avant la révolution de 1848. L’attroupement dura alors un bon moment. Plusieurs personnes parlèrent entre elles. Nous entendîmes vaguement les mots « chômage », « loyers », « dentistes trop chers », « hôpital fermé », l’« enterrement » d’Untel. Et puis : « On n’y arrive plus », trois fois prononcés en quelques instants. Il était 11 h 34 dans ce supermarché de province. Dans extraordinaire, il y a ordinaire.

supermarche1.jpgHypothèse I. Et vous, quelle est votre vie ? Quel sens tentez-vous de lui donner ? Que vous soyez dans le besoin ou non, la révolte gronde-t-elle en vous au point que, parfois, le cadre inégalitaire qui nous sert de décors vole en éclats au moins dans vos pensées ? Constatez-vous, autour de vous, que l’ascenseur social bloque au rez-de-chaussée les descendances qui, par un renversement de l’histoire, ne parviennent plus à maintenir la position sociale de leurs aïeux ? Que pensez-vous des discours apeurés de la médiacratie ambiante concernant la « radicalisation » des formes d’action, l’appréhension qu’elle suscite, sa définition souvent aléatoire et fantasmée par la plupart des commentateurs savants ? Lâchez-vous des larmes de crocodile sur le sort de quelques patrons séquestrés, pivots zélés ou simples boîtes aux lettres d’actionnaires fous de l’accroissement indéfini de leur productivité pour un capitalisme lui-même indéfini ? Vous aussi, vous n’êtes pas loin d’admettre que toute mollesse sert le système et que les signes avant-coureurs de troubles sociaux majeurs sont déjà dépassés et qu’une vraie coagulation des mécontentements est non seulement possible mais peut-être en processus de structuration ? De même, vous vous êtes longuement interrogé sur la stratégie de Nicoléon depuis son Palais, qui, à force d’exacerber les tensions, d’user de mots qui tournent à vide, d’attiser les clivages, d’instrumentaliser les extrêmes, d’abuser des mobilisations policières, se comporte en pyromane en chef d’une bande d’incendiaires libéraux prêts à tout pour nous faire entrer dans la civilisation de la précarité en toutes choses, donc de la mainmise de nos pulsions ? D’ailleurs : serez-vous dans la rue le 1er mai, sachant que jamais dans notre histoire contemporaine ce rendez-vous des travailleurs n’a revêtu autant d’importance, mêlant puissance du nombre et force symbolique ?

Hypothèse II. Même dans une phase avancée d’autodestruction, le capitalisme tente de s’adapter. S’appuyant encore et toujours sur l’une des fables qui ont dominé les dernières décennies qui voudraient nous faire croire que nous sommes définitivement entrés dans l’âge de la « permissivité », de la « flexibilité », de « l’individualisme » et de la société de « consommation ». La fable court toujours. Et avec elle la déjà vieille idée selon laquelle nous sommes passés de l’époque des « masses laborieuses » à celle des classes moyennes. Tout faux. Ce « marketing » idéologique, devenu un « instrument de contrôle social » (Deleuze), a enfin atteint ses limites. Les rêves d’accession sociale n’empêchent pas la perception du réel : l’érosion sociale a rarement été aussi visible. D’où la colère. Quelquefois incontrôlable. Au fond que nous dit cette réalité ? Qu’il faut reprendre le chemin (nié par les conservateurs et pour cause !) de la lutte des classes. Bien que dissimulée, délocalisée, dématérialisée, celle-ci demeure structurelle. Le réalisme est donc aujourd’hui du côté de la subversion, dont il convient sans cesse de réinventer les contours. Sans jamais oublier que le temps de la lutte devient, parfois, celui de la pensée. Et si nous lisions un peu de Victor Hugo dans les cortèges du 1er Mai ?

Jean-Emmanuel Ducoin

14.06.2009

Et si la fumée de cigarette annonçait la nouvelle pensée économique

cigarettes_682_475870a.jpgLa lutte contre le tabagisme a été presque gagnée. En France, en tout cas!  Les fumeurs sont évacués des lieux publics .Bientôt ils le seront des lieux privés. Enfin protégés contre-eux-mêmes ! Quoique….
S’Il ne s’agissait que de protéger les fumeurs contre eux-mêmes, il n’y aurait pas matière à écrire. Tout ou à peu prés l’a été sur ce thème. Le principe sous-jacent des lois est qu’il faut réduire la liberté d’aller et de venir du fumeur consommateur de tabac afin de retarder sa  consommation de médicaments. En revanche on ne porte pas atteinte à sa liberté de consommation. Il demeure cet homo oeconomicus, libre et impavide, essentiel à la théorie économique classique.
Or, Le législateur ne s’est pas rendu compte qu’il introduisait les prémisses d’une révolution conceptuelle, un véritable saut épistémologique. Et ceci concerne ceux qu’on appelle les fumeurs passifs.
L’idée est présente dans toutes les morales, les religions et les philosophies. « La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres ; ne fais pas aux autres ce qui est mauvais pour toi-même ; ta liberté s’arrête là où elle met en danger autrui ; le sage, un jet de pierre, la chute des étoiles, etc.…. ».
Les nouvelles règles, si on y regarde de prés, ont mis en marche une vraie révolution! Le concept de fumeur passif  bouleverse les principes même de la vie en société. Les conséquences économiques seront incalculables. L’introduction du fumeur passif dans le jeu socio-économique révolutionnera nos comportements sociaux et nos modes de consommer.

Et si le fumeur passif annonçait une révolution sociale de nature copernicienne ?

Pour tout fumeur actif on compte un ou des fumeurs passifs ! Cette règle associative est maintenant comme gravée dans les esprits et se dit :
« Le concept de fumeur passif induit l’idée que toute activité apparemment solipsiste peut avoir un effet collectif. »
Le consommateur, animal théorique, inventé par les économistes anglo-saxons, trônait dans sa liberté de choix et sur sa courbe d’ophélimité°. Son désir de consommer ne se concevait qu’au regard de ses besoins, indépendamment de toute autre considération. Son choix de consommer se formulait et se résolvait en décision d’achat pour autant, et seulement pour autant, que le prix coïncidât avec un équilibre général, dit équilibre de marché et sous cette seule condition.
La grande nouveauté du système dit de concurrence pure et parfaite venait de cette pureté d’intention et de décision. De même que le travail avait été reconfiguré en une sommation d’heures facturables et vidé de toute autre valeur subjective ou spirituelle, de même le consommateur consommant consommait pour lui seul.

9cacff66-bf71-11dc-8df2-71f68626c42d.jpgEt si le consommateur était un coupable qui s’ignore ?

Il faut donc revenir à cette révolution que nous annonçons et qui, en opposition radicale avec la théorie classique, se dit ainsi :
« Le consommateur consommant ne consomme pas seul ».
Consommant, il peut, et induire une consommation seconde, et, alternativement ou cumulativement, induire une consomption première.
Première hypothèse : le consommateur actif induisant une consommation seconde dite passive, il faut en déduire que la proposition de l’économie classique est biaisée.
A tout consommateur consommant il faut joindre un/des consommateur(s) connexe(s), indépendant du premier, et surtout, n’ayant pas décidé de consommer. Dans le cas du fumeur, passivité ne valait pas acquiescement. Donc la courbe de demande de la théorie classique, appuyée sur la pureté des intentions d’un consommateur solipsiste, ne vaut pas. Les intentions ne peuvent pas être pures, le consommateur actif, étant doublonné par un/des consommateurs passifs dont les comportements peuvent s’opposer au sien.
Diable ! Nous voilà bien ! Car si la courbe de la demande ne peut pas être tracée avec toute la rigueur nécessaire, comment pourra-t-on former des prix d’équilibre ? Autant dire qu’il y a là les ingrédients d’une situation prérévolutionnaire : pas de prix d’équilibre, pas d’économie libérale !
Deuxième hypothèse : la consommation est accompagnée nécessairement d’une consomption première. Consommer et consumer, ces deux concepts dont l’usage en vieux français a été longtemps indifférencié, ont de nombreuses affinités. Consommer, c’est faire disparaître, et consumer, c’est faire partir en fumée….le rapprochement sémantique naturel entre consommation et consomption trouve sa force dans son contenu moral.
En français on  dirait qu’il n’y a pas de consommateur innocent bien installé sur sa courbe d’ophélimité et négligeant le reste de l’humanité.
Il n’y a pas de consommateur innocent nous renvoie à la poésie « il n’y a pas d’amour heureux » ou à la politique : « tous  coupables ! » La consommation a entrainé consomption, la victime est le consommateur passif. Le fumeur passif, consumé, part en fumée.
Le consommateur primaire et actif est donc coupable.
Mais de quoi ?
Dans le cas du fumeur, fil d’Ariane dans ce raisonnement, la réponse est simple ! Le fumeur actif est coupable d’un forfait : la transformation en fumeur/s de son/ses voisin/s. Cette culpabilité nous la tirons de deux éléments conjoints et non exclusifs l’un de l’autre :
1) transformer un non-fumeur en fumeur, sans son consentement express, c’est s’en prendre à sa liberté de choisir.
2) si Le consommateur passif était non-fumeur par choix (être passif n’est pas nécessairement être poussif), le fumeur actif a enfreint sa liberté de vouloir.
Donc, le consommateur actif est coupable d’attenter aux libertés les plus fondamentales de l’être humain.

Et s’il fallait revoir la théorie économique dans son ensemble ?

Ainsi, le concept de fumeur passif met à bas, le concept clef de toutes les théories économiques héritées du XIX éme siècle : l’ « homo economicus » autonome, libre, parfaitement informé, et souverain.
Le fumeur passif, c’est la face cachée de la décision de consommer. C’est cette  «face cachée » que la théorie économique doit maintenant expliciter.
On sait depuis la Guerre des Etoiles que la Force a une face cachée. Les découvertes de la physique théorique conduisent tous les télescopes de la terre à fouiller l’espace à la recherche de la matière noire qui est à la matière ce que le fumeur passif est au fumeur actif.
Cette refondation est donc non seulement légitime sur le plan philosophique, elle l’est sur le plan scientifique.
Ce ne sera pas sans risque, les tâtonnements à la recherche de la face cachée des acteurs économiques au premier rang desquels les consommateurs, conduiront à des erreurs de jugement et de raisonnement. Elles se multiplient d’ores et déjà.

2355289755_1.jpgEt si les obèses étaient des consommateurs actifs ?

La réussite sociétale du concept de fumeur passif ne doit donc pas donner lieu à n’importe quelle application.
Récemment, certaines compagnies aériennes, ont prétendu déployer leur contribution à la réflexion « passif/actif », en faisant payer double tarif aux obèses. Nouvelle chez United Airlines cette politique est déjà en application dans huit autres compagnies.
On voit bien que le motif apparent est du même ordre que dans le cas du fumeur.  Les non-fumeurs incommodés par le comportement des fumeurs primaires ont donné leur dimension révolutionnaire à toutes les mesures initialement prises pour protéger ces derniers.
Les non-obèses peuvent-ils légitimement revendiquer comme les non-fumeurs le firent. Dis autrement, les obèses, sont-il des activistes qui porteraient atteintes à la liberté des non-obèses ? Il est vrai, que la question mérite d’être posée dans toutes les enceintes confinées. Dans un avion par exemple, le non-obèse peut avoir un sentiment d’atteinte à sa liberté quand les débordements de ventre, de cuisses et de bras de son voisin obèse réduisent son espace de vie à la portion congrue. Même chose dans un train, un  autobus, une escarpolette, un delta plane, sur le cheminement d’un sentier de montagne vers un temple népalais….
Pour autant, existe-t-il une obésité active et une obésité passive ? Des obèses parce qu’ils ont décidé de ne pas restreindre leur consommation d’un coté et des obèses qui le deviendraient par suite du comportement des premiers.
Sur le plan scientifique c’est tout à fait douteux : Peut-on sérieusement soutenir que la surconsommation des uns consume les autres ? Le surpoids ne peut pas avoir comme conséquence collatérale la légèreté de la fumée.
On ne peut pas être en même temps tout et son contraire.
Dans le même moment, ce débat là, indique bien les limites qu’il faut s’assigner dans ce renversement presque total de la vision théorique du fait économique et, tout à la fois, la portée théorique considérable de la révolution induite par le couple fumeur actif/fumeur passif, c'est-à-dire l’émergence de nouveaux couples conceptuels, consommation/consomption, activité/culpabilité, fumeur/enfumé.
On sait que rendre la lumière suppose d’ombre une morne moitié… Tout ceci n’est pas encore clair et immédiat à l’esprit. Le vent se lève, il faut tenter de vivre. Créer c’est renaître.

Pascal Ordonneau


° Nom féminin singulier : valeur d'usage qui varie en fonction de la quantité de marchandise

06.06.2009

Les dessous de l'affaire Bouton-Société Générale

1013203458_060158164.preview.jpg[120x-1].JPGPierre-Henri Leroy est le fondateur de Proxinvest, société de conseil indépendante, qui offre une solution adaptée aux besoins spécifiques des investisseurs dans la gestion de leur vote.
En mars 2009, il interpellait ses clients investisseurs et grand public sur la question de la réélection du président de la Société Générale, Daniel Bouton comme administrateur de Total : il invitait fortement à voter contre en raison des comportements passés de cet éminent banquier comme administrateur de différentes sociétés, dont Total, et ceci au regard des recommandations du comité de l’AFEP-Medef qu’il avait présidé.
Finalement, un scénario différent s’est réalisé: suite au scandale de son attribution d’options et aux pressions de l’Elysée, a décidé fin avril de démissionner de ses mandats à la Société Générale, laissant l ’ensemble des commandes à Frédéric Oudéa… Daniel Bouton alors été réélu chez Total, faiblement, mais réélu tout de même avec 58% des voix.
Pierre-Henri Leroy, le conseiller des grands investisseurs,  s’explique ici sur cette campagne « ad hominem », campagne que certains auront pu trouver injuste, mais qui semble avoir visé juste.  Son regard reste inquiet quant à l’avenir du système bancaire.

proxinvest.jpgPierre-Henri Leroy, vous dirigez une société bien mystérieuse : qu’est ce que Proxinvest ?
Pierre-Henri Leroy :
Proxinvest est une société d’analyse financière indépendante spécialisée dans le conseil de vote aux actionnaires. La société appartient à ma famille et aux directeurs associés. Nos clients sont exclusivement investisseurs et nous travaillons dans l’intérêt de tous les actionnaires, petits et gros, afin de leur recommander de voter dans l’intérêt à long terme des sociétés.

Pourquoi avoir pris Daniel Bouton cette année pour cible ?
Pierre-Henri Leroy :
Il est vrai que la plupart tous les grands dirigeant bancaires de banques françaises ou étrangères ont failli : ils ont servi le « veau d’or » d’un système de « banque universelle » catastrophique qui avait déjà valu aux contribuables français la facture du Crédit Lyonnais, et nous vaut aujourd’hui une récession qui été prévisible, nous l’avions annoncée dès 2002. Alors citons ceux de Dexia et de Natixis pour être indulgent vis à vis de ceux du BNP Paribas et du Crédit Agricole…
Mais Daniel Bouton, auteur d’un bon rapport de référence sur la gouvernance, le fameux rapport Bouton de 2002, avait à nos yeux une double responsabilité plus grave quant à la gouvernance de ces grands établissements et leur influence néfaste sur la gestion des sociétés.
Nous avons introduit à partir de cette année dans sa politique de vote un critère de compétence actionnariale pour l’élection des administrateurs, et le dossier de renouvellement de cet administrateur était à cet égard très lourd. Nous avions collecté sur Daniel Bouton, comme sur de nombreux autres administrateurs, une série de manquements présumés au respect des intérêts des actionnaires, ceci soit comme administrateur et dirigeant de la Société Générale soit comme administrateur d’Arcelor, Total, Schneider Electric comme de Vivendi Universal et de Veolia Environnement.
Par ailleurs, malgré le scandale Kerviel et la crise bancaire Daniel Bouton était resté aux commandes de la banque sans marquer aucune distance vis à vis d’un modèle bancaire que tous contestent aujourd’hui.

Daniel-Bouton1.jpgLe 15 mai prochain, quelques jours avant l’assemblée de Société Générale du 19 mai, les actionnaires de Total devaient se prononcer sur le renouvellement de Daniel Bouton comme administrateur du groupe pétrolier. Comment Proxinvest envisageait-elle cette réélection ?
Pierre-Henri Leroy :
La participation prolongée de Daniel Bouton au conseil d’administration de Total nous posait problème. Elle témoignait et témoigne encore à ce jour d’une application peu « loyale des règles du jeu » pour employer l’expression même du rapport Bouton. 
[ lien direct vers le rapport :  http://www.technip.com/francais/pdf/Rapport_Bouton%20_FR.pdf]
Le document de référence de Total pour 2007 (AG 2008) qualifiait en page 102 et 104, à nos yeux abusivement, d’administrateurs libres de conflits d’intérêts MM Bouton (banquier du groupe), Pébereau (banquier du groupe et grand actionnaire via Pargesa), Tchuruk (ancien dirigeant), Desmarest (ancien dirigeant), Desmarais (grand actionnaire), Jeancourt-Galignani (ancien banquier puis assureur du groupe), de Rudder (grand actionnaire), et Vaillaud (ancien dirigeant), tous « considérés comme administrateurs indépendants ».

En d’autres termes, ces administrateurs jouent sur les mots pour se positionner à un poste de pouvoir ? Et ainsi bénéficier de l’ensemble des responsabilités sur plusieurs groupes à la fois ?
Pierre-Henri Leroy :
Oui. C’est un des problèmes.  Daniel Bouton, élu administrateur de Total par l'AG de 1997, s’est associé depuis douze ans à une information qui nous semble trompeuse et à une gouvernance en contradiction flagrante aux principes du « rapport AFEP-Medef» de 2002 commandé par Bertrand Collomb alors Président de l'AFEP et administrateur de Total, et écrit par un groupe de travail présidé par Daniel Bouton et auquel participait Serge Tchuruk…
On ne pouvait en effet que constater le manque de respect de l’application des recommandations dudit rapport, qu’il s’agisse de l’indépendance d’ensemble du conseil (« au moins un tiers d’indépendants rapidement porté à la moitié des membres du Conseil dans les sociétés au capital dispersé et dépourvues d'actionnaires de contrôle. » (rapport Bouton page 9), ou des croisements d’administrateurs. Son rapport recommande encore : « Par souci de clarification, les critères que devraient examiner le Comité et le Conseil afin de qualifier un administrateur d'indépendant et de prévenir les risques de conflit d’intérêts entre l’administrateur et la direction, la société ou son groupe, devraient être les suivants :./..Ne pas être mandataire social d’une société dans laquelle la société détient directement ou indirectement un mandat d’administrateur./.. Ne pas être client, fournisseur, banquier d’affaire, banquier de financement réciproquement significatif de la société ou de son groupe./.. - Ne pas être administrateur de l’entreprise depuis plus de douze ans. » (rapport Bouton page 10) : cinq des administrateurs de Total jugés indépendants cités plus haut avaient dépassé douze ans d’ancienneté.

Malgré la démission surprise de Daniel Bouton de la Société Générale, il a été tout de même été réélu avec 59% de voix : est ce un échec pour vous ?
Pierre-Henri Leroy :
Notez que nous de demandions ni sa révocation ni sa démission de la Société Générale. Cet événement changeait grandement la donne et beaucoup d’actionnaires ont alors été sensibles, soit à la fin du croisement d’administrateurs soit à la sanction finalement acceptée…
59% des voix d’une assemblée d’actionnaires comme celle de Total est une déculottée
Quant à Anne Lauvergeon , Directeur Général d’Areva a essuyé un score plus bas encore de 57,27% !

Jamais dans l’histoire de nos grandes sociétés de grands administrateurs ont enregistré un si faible niveau de confiance. Et nous savons par nos clients que la société avait fait tout son possible pour convaincre – et impressionner - les grands investisseurs…

Le score d’Anne Lauvergeon, administrateur croisé avec le président de Total Thierry Desmarest,  est très révélateur : je crois donc pouvoir dire que s’il n’avait pas démissionné de la banque Daniel Bouton n’aurait pas gardé son siège chez Total.

Ce n’est donc nullement un échec pour Proxinvest mais plutôt une victoire de la démocratie actionnariale.

L’ensemble de ces « croisements d’administrateurs » n’était-il pas illégal ?
Pierre-Henri Leroy :
Non, pas formellement, mais c’est très malsain. Le « croisement d’administrateurs », ainsi condamné par les codes de gouvernance dignes de ce nom dont le rapport de 2002 de Daniel Bouton est une pratique endogène injustifiable. Le procédé est ancien, Marc Vienot administrateur et ancien président de la banque siégeait chez Alcatel alors que Serge Tchuruk était administrateur de la Société Générale, et avec Daniel Bouton d’ailleurs administrateurs dans le groupe Vivendi Universal. sSn épouse, Nicole Bouton, siègera au conseil de Pernod Ricard dont le président était administrateur de la Société Générale. Mais la situation empirait chez Total : alors que Thierry Desmarest, président de Total, siègeait déjà au conseil d’Areva dirigé par une administratrice de Total, Anne Lauvergeon, Daniel Bouton comme président du conseil de la Société Générale venait de faire entre  comme « administrateur indépendant » de la Société Générale un homme de Total, Robert Castaigne, qui fut de 1994 à juin 2008 directeur financier et membre du comité exécutif…
> Vous aviez aussi très durement critiqué Daniel Bouton sur ses compétences suite à la crise bancaire et au scandale Kerviel. Pourquoi ?
Pierre-Henri Leroy : La compétence des « grands administrateurs » est toujours invoquée comme excuse pour tolérer tous ces conflits d’intérêts… Je cite le rapport Bouton « On ne saurait trop insister sur la compétence et l'expérience qui sont les qualités premières des administrateurs. Ils doivent maîtriser les enjeux stratégiques des marchés où intervient l'entreprise, ce qui implique qu’ils aient une réelle connaissance de ses métiers. » (rapport Bouton page 8). 
L’ennui c’est que ce critère de compétence n’est pas testé pour les anciens fonctionnaires passés par les cabinet ministériels. Leur carnet d’adresse politique semble remplacer toute autre compétence.

340x.jpgQuels étaient vos griefs quant à la gestion de Daniel Bouton ?
Pierre-Henri Leroy :
Il nous appartenait de rappeler sans faiblesse les réalités de la gestion de Daniel Bouton comme dirigeant d’établissement bancaire et président de la FBF.
- la sous-évaluation des positions de la Société Générale dans l’immobilier américain ayant conduit à la perte de 2 milliards d’euros dans la crise immobilière des sub-primes.
- la responsabilité des manquements du contrôle des risques de la Société Générale dans une affaire de délit d’initié Amber Fund de 2003, due à une filiale située aux îles Cayman appartenant au département proche de celui de Kerviel « Dérivés Actions », affaire sanctionnée avec indulgence par l’AMF fin janvier 2008 pour avoir « méconnu des règles de bonne conduite et les conditions de surveillance et le contrôle des transactions sur les valeurs inscrites sur sa liste de surveillance. »
- la responsabilité des manquements du contrôle des risques de la Société Générale dans la prise de position frauduleuse dite Kerviel sur cinquante milliard d’euros et la gestion perdante de celle-ci ayant conduit à une perte de cinq milliards
- plus récemment, le 17 février 2009, la Société Générale a dû s’engager par accord particulier avec New York State Banking Department et la Federal Reserve Bank de New York à prendre diverses mesures pour une meilleure application des réglementations fédérales et de l'Etat de New York en matière de lutte contre le blanchiment, de suivi des transactions bancaires, de communication d’activités suspectes et de suivi des clients.
- La Société Générale s’est illustrée ces dernières années par un réel dynamisme d’affaires mais aussi par sa proximité facile de certains dirigeants de performance ou d’intégrité contestables comme J.M. Messier, S. Tchuruk (administrateur de Total depuis vingt ans !), Lakshmi Mittal ou Patricia Russo comme du soutien apporté à l’un de ses administrateurs Anthony Wyand, président d’AVIVA France, groupe condamné en appel en 2008 pour complicité d’abus de confiance dans le dossier de l’AFER.
- Le plus grave nous est révélé 15 mars 2009 par le site Le Revenu.com selon lequel l’assureur américain AIG aura versé 11,9 Mds.$ à la Société Générale grâce au sauvetage in extremis des contribuables américains. Ce risque de contrepartie considérable sur AIG est loin des notions traditionnelles de partage de risques. Les résultats 2008 du groupe bancaire, déjà affaiblie par la moins-value Kerviel reportée sur l’exercice 2007 aurait sans doute forcé la nationalisation.

- le résultat final de cette gestion se retrouvait dans le cours du titre Société Générale, qui à 28 euros le 18 mars 2009, était à un niveau très inférieur à son cours d’il y a dix ans  et au CAC40, parmi les moins bien classées des valeurs financières.

Pourtant  les actionnaires de la Société Générale ne lui en ont pas tenu rigueur.
Pierre-Henri Leroy :
C’est vrai. Les actionnaires des banques – et ce n’est pas le propre des seuls actionnaires de la Générale, se sont révélés ces dernières années particulièrement naïfs ou cyniques. 
En matière de loyauté vis à vis de ces actionnaires de Société Générale, il y avait pourtant beaucoup à redire, en plus de la faible indépendance du conseil. 
On peut énumérer… La faveur du président de la Société Générale pour les droits de vote double, la limitation du droit de vote.  La démocratie actionnariale à de la Société Générale est en question lorsque l’on sait comment sont exercés les droits de vote du premier actionnaire avec 7% des actions , 11% des droits de vote et quelques 20 % des votes en assemblée : les vote non exercés en direct sont ainsi contrôlés par la Direction…
La seule chose qui les aura indigné ses actionnaires , et la seule faute que se reconnaisse Daniel Bouton est sa dotation de 70 000 stock-options conditionnelles au cœur de la crise et au plus bas des cours.  C’était peu opportun mais est-ce si important au regard de la stratégie bancaire choisie ?

sg.jpgVous restez très critique de la stratégie de la Société Générale… Pourquoi ?
Pierre-Henri Leroy :
Frédéric Oudéa, le nouveau PDG a pris un nouveau départ après une année qui a dû être terrible pour les deux hommes. Il y a du dynamisme, une volonté de mieux faire qui nous réjouissent tous. Le cours s’est bien redressé à 44 euros, soit.
Mais hélas, il ne faut pas croire que la page est tournée avec le départ de Daniel Bouton. Son successeur a le mérite celui de la franchise : il a martelé lors de l’assemblée générale sa foi dans le modèle de banque universelle. C’est plutôt inquiétant.
Voilà qu’il choisit d’adhérer et d’encourager ce modèle monopoliste de confusion d’intérêts qui perdit le Crédit Lyonnais aux frais des contribuables français. Pour Daniel Bouton, avec lequel je débattais à l’Institut de l’Entreprise en 2006, ce système financier mondial qui a généré tant d’injustices et failli nous lâcher en 2008 sans l’argent des contribuables,  n’était que du bon capitalisme de marché.  C’est aussi pour cela que nous avons mis en cause sa responsabilité. 
S’il est évident qu’il faut reconstruire,  n’est pas sain de repartir comme avant sans organiser une vraie réflexion sur le modèle officiel.  Je trouve à ce stade inquiétant que Frédéric Oudéa – il n’esty pas le seul - n’ait pas assez de lucidité et d’autorité pour comprendre que ce modèle à failli, qu’il faut le réformer ou le mieux réguler.

04.06.2009

Et si... on cassait les vitres ?

monument-a-kim-il-sung1.jpgCorée du Nord, « le Retour 2 ». On y est !  Ils ont vraiment la bombe. Avec les grands anciens çà va faire 9. Israël ? Sûrement ! Mais c’est un secret. L’Iran, pas encore, mais  elle procède à grand pas. Et puis, il y a les pays qui font comme si ce n’était ni leur goût ni leur genre. Le japon par exemple…et quelques ex de feue l’URSS, qui ont des bombes dans des hangars, au milieu de fusées vintage, de quelques vieux Mig 17 et de caisses de kalachnikov.
Trop de bombes chez trop de gens cela ne tue pas du tout les bombes. Ça peut tuer beaucoup de gens si on n’y met pas le hôla !

 

Et si on faisait la guerre avant qu’on nous la fasse ?

C’est une provocation ? Pas tant que çà quand on y réfléchit ! Tout le monde de nos jours fait la guerre ! Le mot est devenu d’un usage commun. Guerre contre la pollution. Contre la pauvreté. Guerre contre la faim dans le monde et l’exploitation des enfants. La drogue et les mafias. On peut même faire la guerre à la guerre…avant qu’on nous la fasse.
La guerre serait donc une seconde nature de l’espèce humaine ?
Achille sous sa tente, regrettait le cri de guerre et de bataille.
C’est pousser loin les comparaisons et abuser des jeux de mots ? La guerre est une chose sérieuse, il y a des morts, des massacres, des souffrances et de l’horreur, tout simplement. Guerre du Biafra, guerre du Darfour, guerre civile au Sri Lanka…ce serait une bonne idée qu’Achille cesse de remuer et qu’ll reste dans sa tente !
Certes, certes, certes ! Oui-da, oui-da, oui-da !  Mais quand même ! On est en pleine crise économique. La question de la guerre prend un sens particulier. Et si on peut lui trouver des raisons pour la légitimer…si on pensait faire la guerre à la guerre et en tirer tous les bénéfices économiques.
Oui ! Une guerre çà fait mal. Cependant reconnaissons que quand elle cesse…. Suivent, par exemple,  les fameuses « trente glorieuses ».
Oui ! La guerre a fait très mal à l’Allemagne. Aux autres pays d’Europe. Pourtant, un bon plan Marshall et le tour était joué. Les plaies se pansent vite, les souvenirs s’estompent, le passé est révolu et les lendemains chantent à tue-tête la mélodie du bonheur.
Donc il n’est déraisonnable de penser à une guerre préventive….ce n’est pas une belle idée ?
C’est trop facile d’écarter une pensée pour le motif qu’elle est impensable. Si on n’essaie pas de dire l’indicible de quoi parlera-t-on une fois qu’on aura tout dit ?

Guerre_Froide.jpgEt si on faisait la guerre pour donner un petit coup de fouet à l’économie ?

Pour le coup, il ne faut pas tomber dans les pensées les plus outrancières. Aucune guerre n’a été déclarée pour le motif avoué d’une relance de la croissance même si la déclaration de guerre tombait bien.
Pourtant la guerre a des effets positifs sur l’économie c’est certain. Au titre des dépenses qu’on expose et au titre des coûts qu’on réduit.
Pour ce qui est des dépenses, c’est facile. La guerre se traduit par des dépenses d’investissement massives. C’est construire des chars, des fusils, des avions, des fusées, des abris anti-chars, anti-avions, anti-fusées et des tranchées anti-fusils. Produire massivement des consommables, cartouches, rockets, gaz réparer dans les délais les plus brefs les dégâts causés aux maisons, aux routes, aux chemins de fer. Les industries du transport, du bâtiment, que l’immobilier, de l’électronique etc. etc. tournent à plein régime.
Beaucoup d’ambigüités gênent la bonne intelligence des effets sur les  coûts. Les auteurs insistent beaucoup sur les coûts humains. Les morts, les blessés, les enfants qui ne sont pas faits ….il ne faut pas éluder. Ces coûts-là existent.
Mais il faut aussi penser à ce qui contribue à les réduire : l’innovation est accélérée en temps de guerre, et elle a des effets immédiats sur la productivité. Avec une bombe atomique on change d’échelle dans la production de la mort et des destructions. On arrive à des résultats extraordinaires pour une dépense humaine et monétaire tout à fait contenue. Il y a aussi la paix sociale : les gens qui se battent au front ne se soucient plus de faire le défilé du premier mai ou de réclamer une meilleure représentativité des syndicats. Il n’y a plus de chômage.
Nos grands anciens savaient tout cela et avaient parfois de ces solutions qui laissent pantois devant leur créativité. Saint Bernard pour prendre cet exemple !
Voilà une politique de réduction des coûts rondement menée. On est à la fin du XIème siècle. Tout le monde est heureux. Trop. Trop heureux, donc il y a de de plus en plus de monde. Donc trop de monde. Alors là, par hasard arrive Saint Bernard qui dit qu’il faut faire la guerre aux mécréants: des milliers de gens, des dizaines de milliers de gens sont partis à la guerre. Non seulement cela a réduit les coûts induits par la surpopulation, mais cela a permis toutes les dépenses qu’une bonne guerre autorise.
Car il faut se souvenir que la guerre tue ceux qui la font et affermit ceux qui la prêchent.

_Users_sophieb_Desktop_R_cup_photos_Metz_Bruxelles_laveurs_de_vitres02br.jpgEt si, on faisait plus simple que la guerre, si on cassait les vitres ?

« À la fin de l’envoi, je touche ! » Mettre Saint Bernard de son coté dans une analyse de ce genre fleure bon son Cyrano…et son plan pour aller sur la lune !
Pourquoi donc penser aux seules guerres pour relancer les économies frappées par la crise ?
Les catastrophes naturelles font aussi augmenter le PIB. Les maladies en faisant progresser la consommation de médicaments fait augmenter le PIB. C’est la même chose pour les embouteillages et la surconsommation d’essence qu’ils entraînent. Les voitures qui brûlent dans les banlieues à Noël ou au jour de l’an ou chaque fois que l’envie en prend à une bande quelconque ? C’est une contribution à la progression du PIB.
« À quelque chose malheur est bon. De tels accidents font aller l'industrie ».
« Que deviendraient les vitriers, si l'on ne cassait jamais de vitre? »
Alors ?
Voilà une idée bonne idée neuve ? Hé, non ! C’est une mauvaise idée selon Bastiat, un des fondateurs du libéralisme à la française au début du XIXème siècle.
Basquiat a démontré le paradoxe du vitrier. « Si la vitre n'avait pas été brisée, on aurait pu consacrer l’argent pour la remplacer à l'achat d’outils, de vêtements ou de chaussures. Ainsi non seulement on aurait eu une vitre …mais aussi un outil, un vêtement etc.… !
Il en concluait que « la société perd la valeur des objets inutilement détruits » et résumait en un dicton « destruction n'est pas profit. »
Donc, la guerre pour sortir de la crise ? Ce serait contreproductif ! C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire. On s’en doutait un peu…mais il n’est pas mauvais d’en voir la preuve rapportée.

Et s’il y avait les rêves ?

Que faire s’il ne suffit pas de faire la guerre, de casser les vitres et de polluer partout ?
Rêver ? Plus pratiquement, il y a tous ces rêves que l’humanité a poursuivis  et réalisés au fil des générations, ces autres rêves qui ont d’un seul coup enthousiasmé une seule génération.
« …si ce que vous désirez est possible, c’est déjà fait ; si c’est impossible, cela le sera ».
Cela a commencé il y a bien longtemps. Il y a ce rêve qui a fait marcher les ancêtres de l’homme depuis l’Afrique sur toute la planète. Il y a ce rêve de faim rassasiée, de survie assurée et d’efforts économisés qui ont débouché sur la révolution mentale et économique de la domestication. 
Il y a ces rêves insensés qui poussent des milliers de gens armés de pelles et de pioches vers l’enfer du Klondike pour y chercher de l’or. Keynes en avait tiré l’idée que pour relancer les économies il fallait faire courir la nouvelle que les montagnes contenaient de l’or.
Il y a des rêves d’enfants. Des rêves de lune, de mars et d’ailleurs qui s’accompagnent pour les réaliser de fantastiques dépenses dans des technologies qui ont changé la face du monde. Des rêves d’un seul monde où les continents sont sillonnés de routes maritimes, terrestres, aériennes….
Il y a le rêve d’un monde, riant et accueillant, pur et propre.
Il y a le rêve d’une humanité plus juste.
Beaucoup de rêves sont disponibles. Il n’est pas même nécessaire de faire la guerre à la bêtise. « Courons à l’onde en rejaillir vivant ! ».

Pascal Ordonneau

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