17.06.2009

Muguet(s)

muguet.jpgBilan. Que le lecteur, tout de muguet vêtu, nous pardonne d’être aussi têtus. L’idée fixe ne nous quitte pas. Et puisque les dates ont ceci d’impérieuses qu’elles fixent dans notre univers mental des points de repères idoines, il nous faut les visiter coûte que coûte - faute de commettre le péché de fuite… Ainsi donc, voilà deux années pleines et entières - déjà - que le petit bonhomme de Neuilly trône au Palais. Deux années que la France laïque et républicaine se trouve violentée par le style du chef de meute du Fouquet’s. Deux années que le pays de Voltaire et d’Hugo sombre dans la vulgarité affichée. Deux années que les serviteurs zélés du vitaminé-sur-talonnettes tentent de transformer la France en une entreprise où, balayés par les vents du libéralisme, claquent bien des portes de l’histoire… Beaucoup de nos symboles sont d’ores et déjà démagnétisés. Quant à la psychologie collective des Français, elle hésite entre l’affreux et la dévotion. Exactement ce que souhaitait l’élu de 2007…

 

 

morgue3.jpgMorgue. Nicoléon. Encore Nicoléon. Toujours Nicoléon. Si présent dans l’actualité, jusqu’à provoquer l’écoeurement de tout citoyen quelque peu sensible à la destinée de notre sort collectif, qu’il a comme aimanté tous les agendas, transformant l’espace publique et nos vies en caricatures de la sienne. Le travail de sape n’a l’air de rien. Mais en vingt-quatre malheureux mois, l’apprentissage du nicoléonisme se révèle pire que ce que nous redoutions : et notre imagination en ce domaine fut vaste, comme en témoignent les dizaines de chroniques consacrées à lui dès avant son accession au trône par les formes légales de la monarchie républicaine. Depuis, une forme de réduction des esprits a tenté de se mettre en place, contre laquelle nous nous sommes insurgés autant que nous avons pu, appuyant tous les relais de résistance possible et imaginable. Nous n’en sommes plus à la peur suscitée. Mais à la réalité d’une casse sociale sans précédent. Avec le recours, et c’est tout aussi grave, de procédés détestables. Monopole de certains pouvoirs, façon dictature soft. Cercles d’influence, façon mafia. Convocation de quelques figures tutélaires de notre patrimoine national, façon histrion. Le tout avec une morgue et une condescendance cynique et brutale. Autour de nous, débris, ratures, impostures.

Autocélébration. La colère et la crise sont passées par là. Et avec elles un début - toujours fragile - de prise de conscience collective. Le souffle puissant des manifestations de janvier, de mars et hier du 1er mai, les menaces de conflits sociaux durs avec les risques d’insurrections par tout ou partie des révoltés du printemps 2009, l’évident sentiment de ras le bol généralisé qui parcourt l’échine de tout un peuple prêt à de grands renversements si la situation s’avérait favorable, l’aversion désormais palpable des intellectuels : tout cela n’épuise pas notre imagination et ce parfum de lutte des classes, revisitée, monte à nos narines et laisse comme une odeur sucrée… Pourtant, sachons-le : rien en apparence ne semble troubler le Palais. Bien au contraire. Après les quelques atermoiements de l’hiver, où les conseillers mirent pédale douce pour atténuer les secousses du prince-président, toutes les indiscrétions, depuis un mois environ, nous confirment le jusqu’au-boutisme de Nicoléon, qui impose à tous ses larbins de la maison UMP un message à vocation unique : « Soyons fiers de nos réformes. Ne nous laissons pas impressionner. Au contraire, assumons avec fermeté notre posture. » Pour tout observateur un peu sensé, cette espèce d’autocélébration, relayée par le premier ministre en personne et tous les ministres porte-voix, pourrait signer, vu le climat social, la faillite d’une communication pour le moins « à côté » des préoccupations des Français… Nicoléon pense le contraire. Et chacun doit se charger de relayer la bonne parole d’ici aux élections européennes : « Si nous passons l’été, c’est gagné. » Autre symptôme de l’obscénité idéologique qui prévaut au Palais. Passer en force est un ordre et une mission !

la_democratie_A4nb_130dpi.jpgDémocratie. Question : le divorce est-il à ce point consommé entre la masse des Français et ce petit homme à l’arrogance intuitive pour qu’on puisse affirmer que le lien est rompu sinon définitivement du moins très durablement ? Le « sarkozysme », puisque chacun le nomme ainsi, ne fait plus beaucoup illusion. Nous pourrions presque affirmer que son seul et peut-être dernier crédit réside dans sa suractivité originelle, sachant que, dans le même temps, elle enracine un peu plus la crise de la représentation, dont il pronostiquait, après le scrutin 2007 et la forte participation, la fin. Le philosophe et historien Marcel Gauchet, cette semaine dans Libération, livrait ce commentaire intéressant : « Le sarkozysme n’est qu’une conjoncture française, mais qui met néanmoins en lumière un élément sous-jacent de la crise de la démocratie : une volonté de pouvoir dont l’effet est une dévitalisation du pouvoir. » Et il ajoutait : « Chez Nicolas Sarkozy, la dimension institutionnelle est absente. L’autorité qui compte, à ses yeux, c’est la sienne, pas celle de l’État, dont il n’a pas le souci. Par ce trait, il incarne ce que j’appelle "la démocratie du privé", qui est un processus de désarticulation de la démocratie sous l’effet de l’individualisation et de la privatisation du monde. »

Suites. Nous formulons le même diagnostic depuis deux ans. Et c’est plutôt une chance de savoir que nous ne sommes plus les seuls à penser que, par touches successives, par capillarité, la démocratie est bel et bien en danger… Face à cette incarnation du pouvoir personnel qui peut, tôt ou tard, basculer dans un pré-absolutisme assumé, nous savons que ce qu’on appelle « le » politique ne peut plus être lié, dans son concept même comme il l’a toujours été depuis qu’une certaine idée de la République a triomphé, à une présupposition de l’étatique en son coeur institutionnel, lui-même défaillant et d’une certaine manière « complice » d’agissements déviants. Quel que soit son point de vue, tous les symptômes sont en place. Ne reste, si l’on peut dire, que la bataille décisive. Qui n’est gagnée pour personne. Autant le dire. À l’heure où beaucoup de contre-pouvoirs institutionnels apparaissent plus défaillants que jamais, le mouvement social dans son ensemble et dans sa diversité détient pour une grande part la clef de tout espoir. L’odeur du muguet ne nous a pas déçus ? À condition qu’il y ait des suites, les plus spectaculaires possible…

Jean-Emmanuel Ducoin

Commentaires

En effet, vous n'êtes pas seul(e)(s)...

Ecrit par : grellety | 12.07.2009

Ecrire un commentaire