16.06.2009
Révolte(s)
Scène I. Sans qu’on y prête attention, dans le brouhaha du centre commercial inondé de musique abjecte où vaquaient tant bien que mal une masse de consommateurs rabougris, l’homme se dressa maladroitement, en équilibre instable. C’était dans l’exacte trajectoire des portiques d’entrée, dans l’espace dévolu aux « promotions de la semaine » multigenre. Une simple chaise à roulettes de bureau encore empaquetée, en vente au prix exceptionnel de 49,99 euros, avait suffi pour qu’il se hisse plus haut que nous. Il nous apparaissait du coup mieux éclairé, d’une pâleur blanchâtre, comme dans un studio de télévision. En passant non loin de là, nous crûmes d’abord qu’il testait la solidité de la chaise, éprouvée par le poids d’un homme d’une cinquantaine d’années, assez massif. Mais non. Pour que sa voix portât au-delà du périmètre restrictif qui était le sien, il avait choisi de prendre de la hauteur - comme le faisaient naguère les Sartre et autres Bourdieu dans des circonstances analogues. Une feuille de papier blanche dans une main flageolante, il commença par crier : « Vous souffrez tous de la crise, n’est-ce pas ? Moi aussi. »
Scène II. Un peu interloqués par l’audace du quidam, quoique dans un premier temps plutôt amusés, deux, trois groupes de badauds s’arrêtèrent machinalement pour observer les agissements de cet olibrius sorti de nulle part. L’homme en question, plus tremblant que jamais, poursuivit : « Ma femme est au chômage depuis trois ans. Mon fils aîné a eu un bac + 4 et même en intérim, il ne trouve plus rien. Moi, mon entreprise a fermé en décembre dernier : 32 licenciements. Ma mère est en maison de retraite. Je ne peux plus payer sa pension. Que va- t-elle devenir ? » L’attention devint soudain plus intense. Était-ce la simple évocation des drames sociaux de cet homme sur qui la vie s’acharnait ? Était-ce le mode identificatoire qui, manifestement, se diffusait par-delà les rayons ? Ou était-ce tout simplement le bon moment pour oser, ainsi, exposer sa misère, sa forme de désespoir, son envie d’en découdre ? Des râles dans la voix, l’homme ajouta : « Depuis la fermeture des Resto du coeur, on mange mal. Je ne viens pas ici faire l’aumône. Ou pleurer. Je viens juste vous rappeler que nous sommes ici presque tous dans ce cas. Alors ? Qu’attend-on pour descendre dans la rue tous ensemble ? Qu’attend-on pour se révolter contre notre vie indigne ? Eux, ils ont monopolisé des milliards pour sauver les banques. Et nous, pendant ce temps-là ? On ne fait que survivre ! » Coincée entre un promontoire DVD et quelques cartons de vins en exposition, une femme hurla : « Vous avez raison ! » Était-ce le fruit de notre imagination ? Quelques applaudissements parvinrent à nos oreilles.
Scène III. Ce fut le moment choisi par deux vigiles pour intervenir. Très en douceur. Presque précautionneux. L’homme se mit à pleurer en nous tendant sa feuille. Il n’avait pas eu le temps de tout lire. Figurait une phrase, crayonnée de noir, que le bloc-noteur déclama : « Quand la foule regarde les riches avec ces yeux-là, ce ne sont pas des pensées qu’il y a dans les cerveaux, ce sont des événements. » Une citation de Victor Hugo, rédigée quelques mois avant la révolution de 1848. L’attroupement dura alors un bon moment. Plusieurs personnes parlèrent entre elles. Nous entendîmes vaguement les mots « chômage », « loyers », « dentistes trop chers », « hôpital fermé », l’« enterrement » d’Untel. Et puis : « On n’y arrive plus », trois fois prononcés en quelques instants. Il était 11 h 34 dans ce supermarché de province. Dans extraordinaire, il y a ordinaire.
Hypothèse I. Et vous, quelle est votre vie ? Quel sens tentez-vous de lui donner ? Que vous soyez dans le besoin ou non, la révolte gronde-t-elle en vous au point que, parfois, le cadre inégalitaire qui nous sert de décors vole en éclats au moins dans vos pensées ? Constatez-vous, autour de vous, que l’ascenseur social bloque au rez-de-chaussée les descendances qui, par un renversement de l’histoire, ne parviennent plus à maintenir la position sociale de leurs aïeux ? Que pensez-vous des discours apeurés de la médiacratie ambiante concernant la « radicalisation » des formes d’action, l’appréhension qu’elle suscite, sa définition souvent aléatoire et fantasmée par la plupart des commentateurs savants ? Lâchez-vous des larmes de crocodile sur le sort de quelques patrons séquestrés, pivots zélés ou simples boîtes aux lettres d’actionnaires fous de l’accroissement indéfini de leur productivité pour un capitalisme lui-même indéfini ? Vous aussi, vous n’êtes pas loin d’admettre que toute mollesse sert le système et que les signes avant-coureurs de troubles sociaux majeurs sont déjà dépassés et qu’une vraie coagulation des mécontentements est non seulement possible mais peut-être en processus de structuration ? De même, vous vous êtes longuement interrogé sur la stratégie de Nicoléon depuis son Palais, qui, à force d’exacerber les tensions, d’user de mots qui tournent à vide, d’attiser les clivages, d’instrumentaliser les extrêmes, d’abuser des mobilisations policières, se comporte en pyromane en chef d’une bande d’incendiaires libéraux prêts à tout pour nous faire entrer dans la civilisation de la précarité en toutes choses, donc de la mainmise de nos pulsions ? D’ailleurs : serez-vous dans la rue le 1er mai, sachant que jamais dans notre histoire contemporaine ce rendez-vous des travailleurs n’a revêtu autant d’importance, mêlant puissance du nombre et force symbolique ?
Hypothèse II. Même dans une phase avancée d’autodestruction, le capitalisme tente de s’adapter. S’appuyant encore et toujours sur l’une des fables qui ont dominé les dernières décennies qui voudraient nous faire croire que nous sommes définitivement entrés dans l’âge de la « permissivité », de la « flexibilité », de « l’individualisme » et de la société de « consommation ». La fable court toujours. Et avec elle la déjà vieille idée selon laquelle nous sommes passés de l’époque des « masses laborieuses » à celle des classes moyennes. Tout faux. Ce « marketing » idéologique, devenu un « instrument de contrôle social » (Deleuze), a enfin atteint ses limites. Les rêves d’accession sociale n’empêchent pas la perception du réel : l’érosion sociale a rarement été aussi visible. D’où la colère. Quelquefois incontrôlable. Au fond que nous dit cette réalité ? Qu’il faut reprendre le chemin (nié par les conservateurs et pour cause !) de la lutte des classes. Bien que dissimulée, délocalisée, dématérialisée, celle-ci demeure structurelle. Le réalisme est donc aujourd’hui du côté de la subversion, dont il convient sans cesse de réinventer les contours. Sans jamais oublier que le temps de la lutte devient, parfois, celui de la pensée. Et si nous lisions un peu de Victor Hugo dans les cortèges du 1er Mai ?
Jean-Emmanuel Ducoin
15:31 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, journalisme, critique, théâtre


Commentaires
Madame Victoire n’est plus. Et ses paroles de paix ne résonnent plus dans la tête des hommes qui ont faim.
« Mais mon Dieu, s’ils pouvaient se résigner à manger de la croûte de pâté ! ».
Un peu plus tard, on a vu la colère de l’homme qui a faim dans le reflet des vitrines de chez Potin. Maintenant la tête de l’homme qui a faim, ne se reflète plus nulle part. l’homme qui a faim, monte sur son caddy, la pièce d’un euros bien enfichée dans la poignée rouge, et s’expose au milieu des victuailles non pas parce qu’il en veut à la bouffe, sardines défendues par les boîtes, boîtes défendues par les flics, flics défendus par la peur….non, pas qu’il veuille et revendique de se les approprier sans faire la queue à la caisse, en passant devant tout le monde et surtout devant la caissière, sans payer, mais aussi sans vouloir se payer sa tète, sans faire chauffer la carte, comme çà, comme si c’était naturel, revendiquant au passage la jurisprudence qui exonère de toute culpabilité l’homme qui vole pour survivre, l’homme qui emporte sans payer ce qui lui faut pour faire manger ce soir toute sa maisonnée.
Il est monté sur un caddy, parce qu’il fait partie d’un monde civilisé où les caddys vous tendent leur panier et crient du désespoir de ne pas être garnis. Il aurait pu monter sur un vélib au risque de le blesser. Les caddys sont plus stables il faut le reconnaître et l’homme qui veut se faire entendre, à cet instant, n’en est pas au point où il se soucierait peu de se casser la figure.
Il est monté sur un caddy parce que dans le supermarché, ou mieux, l’hyper marché, les distances à franchir sont considérables entre les rayonnages, et des rayonnages au rayon du frais et de celui-ci au coin des bonnes affaires du bordelais et ainsi de suite jusqu’aux caisses, si on laissait les gens à eux-mêmes, ils s’épuiseraient et pourraient bien renoncer à acheter. Même parfois, mais c’est le cas dans les très grands centres commerciaux, qui couvrent des hectares et tous les besoins, on vous fournit avec le caddy, des patins à roulette ou des tricycles si on ne sent pas à l’aise avec les patins ou même des fauteuils roulants, à moteur, électrique, pas du genre qu’on peut lancer dans les sentiers sans garde-fou pour faire cinéma nouvelle vague. Même on a vu que certains supermarchés proposaient des caddy landau, de look ancien pour rappeler aux vieux admirateurs de Pol Pot, des gardes rouges et des années soixante huit, les soirées entières passées à la cinémathèque pour applaudir aux plus splendides des trucages historiques.
Il est monté sur un caddy, lui. Parce que la société est comme çà. Pour faire son marché, le caddy. C’est un véhicule auquel il a toujours été habitué. C’est pour çà qu’il est monté dessus. Il n’a pas cherché un baril, ou un tonneau, un empilement de parpaing, ni une échelle, ou bull-dozer, ou sur des palettes de boites de petits pois.
Il est monté aujourd’hui sur un caddy.
Hier, il n’y avait pas pensé. En fait, hier, il n’avait pas grand-chose à raconter. Au fond en y réfléchissant, il serait bien monté sur un baril de thon rouge, avec l’oncle joel, qui a un beau bateau de pêche pour pécher le thon, surtout le thon rouge, et même que l’oncle, il aime pas les bureaucrates de Bruxelles, qu’est ce qu’ils y connaissent à la pèche ces blaireaux, alors l’oncle il est malin, et avec ses copains il triche un peu sur les prises…y a plein de thon dans la mer, alors, hé, faut pas prendre les gens pour des cons…
Il serait bien monté sur le tracteur de son beau-frère. Et on en aurait flanqué sur la chaussée des centaines de litres de lait, de milliers de patates, et des tonnes de fruits. Attend ! Les prix, ils veulent pas payer ! Et tout le monde gueulait l’année dernière quand ils étaient hauts ! en tout le lait on pataugeait dedans que c’était à en mourir de rire. On ne monte pas dans des caddys avec son beau-frère, çà ferait un peu efféminé.
Le mois dernier non plus…il n’était pas monté sur le caddy.
Ni l’année dernière.
L’année dernière c’était avec le comité d’entreprise à Bombay.
A la réflexion monter sur un caddy n’aurait servi à rien, il aurait suffi qu’il levât la tête, quand ils avaient quitté la mégapole, au lieu de lire le bouquin qui, justement, parlait de cette mégapole et des autres comme il y en a plein en Inde. Ça vient du grec, mégapole. Il avait souri de ce comique de situation : des mots grecs pour parler des villes indiennes.
Ecrit par : Pascal Ordonneau | 17.06.2009
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