22.06.2009
Immortel(s)
Scène I. Au dehors, la chaleur étouffante accélère nos respirations contenues. Corps hors-là. Dans un bar, attablés à un coin de rue. Silence apparent. Presque accablant de normalité. Là, sur le trottoir, une foule informe baguenaude et vaque. Comme elle le peut.
- Dis papa, tu écoutes quelle musique en ce moment ?
- J’écoute le dernier album de Dominique A. Carrément en boucle, comme une obsession amoureuse, une addiction passagère. Un double CD intitulé la Musique et la Matière. Une merveille. Inventif et proche d’une certaine déconstruction des canaux habituels de la musique, avec tous les moyens techniques modernes. « Il y avait du sang qui ne sècherait pas/Tu me donnais la main/Pour boire de ce sang-là/Je ne t’ai jamais dit/Mais nous sommes immortels ! » Ce type, pourtant un marginal qui n’a cédé ni aux modes ni aux conventions du métier, méritait plus d’attention de ma part. Je l’avais toujours un peu négligé, le regardant de loin, comme une tentation compliquée, un artiste maudit, je ne sais quoi…
- Et en l’écoutant, toi qui problématises toujours tout, est-ce que tu as un sentiment « pratique », un apport susceptible de produire des effets réels, concrets, existentiels ?
- Tu m’impressionnes ! (Rires.) Bon. Disons qu’il ne faut jamais refuser les moments de grâce quand ils se présentent. Tout est nourrissant. Toute idée nouvelle propose une alternative à ses présupposés. On peut ne pas en tenir compte, mais au moins, ça nous bouscule. Accepter le débat nous distingue toujours. Même avec un chanteur, on peut penser « à partir de » lui. Réfléchir. S’inventer un nouvel univers. Par les temps qui courent, ça sauve l’honneur !
- Papa…
- Oui…
- Et le dernier livre que tu as lu ?
- Ça s’appelle la Politique par le sport (Denoël), un recueil de textes placé sous la direction de François Bégaudeau. Un travail intéressant et assez érudit, où se mêlent la passion du sport (authentique) et un humour parfois corrosif. Tu sais, quand on veut se plonger dans les mythologies quotidiennes, on ne peut éviter d’essayer de comprendre la métaphore du stade, qu’elle soit belle ou tragique. Émancipation ou perdition des peuples ? Dans un monde où la volonté de puissance par l’argent domine, le sport reste un laboratoire d’exploration privilégié.
Scène II. Cercle familial, 20 heures. Calme relatif pour la grande messe médiacratique. Au ballet des âmes tristes où se succèdent souvent des huis clos pétrifiants, ventres et gorges noués, les tourments intimes nous rejouent sans cesse nos vies passées ou imaginées.
- Je n’ai pas compris quelque chose, papa. Comment, en France, peut-on arrêter un enfant de huit ans pour une simple bagarre ? Ou envoyer des policiers dans une école pour un vol de vélo, bidon en plus ?
- Tu sais, si j’ai inventé une expression spéciale pour nommer le président de la République non pas Nicolas Sarkozy mais Nicoléon, ce n’est pas un hasard. Le modèle de société qu’il impulse chaque jour un peu plus et contre lequel nous devons nous battre quotidiennement dépasse de loin le cadre symboliquement troublé du Fouquet’s, de ses goûts prononcés pour le luxe de mauvais goût, ou de ses amitiés vulgaires. Non, avec lui, il faut toujours regarder le sens profond de ce qu’il met en oeuvre, faute de perdre de vue l’ensemble de l’ordo-libéralisme qu’il tente de nous imposer. D’un côté, un État assez policé placé sous le signe de l’ordre en toutes choses ; d’un autre côté, le libéralisme à tous crins protégé dans sa « liberté » même par cet État sécuritaire. Tu comprends ?
- Je crois. Mais ce n’est pas une dictature non plus…
- C’est une autre forme de diktat, plus sournoise, plus « indirecte », qui promotionne comme philosophie de vie l’individualisme, le profit rapide, le consumérisme, surestimant en permanence le critère quantitatif pour « faire du chiffre », sacrifier la sociabilité à la rentabilité, laissant de côté l’égalité, la fraternité, la solidarité, en somme les valeurs élémentaires pour lesquelles nous nous battons depuis toujours.
- Tu vas voter Front de gauche, dimanche ?
- Évidemment ! Comment puis-je te convaincre d’en faire autant ?
Scène III. La pluie et la rosée. Toutes ces choses guidées par une étoile flamboyante. Premières à éclairer la nuit… Un bout de jardin avec, de loin en loin, quelques aboiements de chiens éveillés. Au-delà des brumes de chaleur, les voix portent peu. À peine murmure-t-on.
- Sérieusement, papa. À propos du Front de gauche, tu n’arrêtes pas de me parler de « l’unité », de « l’unité », comme si c’était une nouveauté…
- Mais, ça l’est ! Les occasions de profond dynamisme politique sont assez rares pour passer à côté de celle-ci, crois-moi ! Ne trouves-tu pas que l’alliance Buffet-Mélenchon-Picquet est une manière, enfin, de renverser la table de la gauche ?
- Ouais, bof… tout ça pour mieux vous remettre avec les socialistes après…
- Mais tout dépend du rapport de forces ! Tu as bien compris que ton facteur refusait toute idée d’union. Et qui te dit qu’un jour ou l’autre le Front de gauche ne fera pas jeu égal avec le PS ? Regarde, même le philosophe Michel Onfray refuse désormais de donner sa voix au NPA parce que, dit-il, il ne veut pas voter pour une formation qui « fractionne ».
- Tu crois que le moment est favorable…
- Si toute la gauche antilibérale n’est pas capable de comprendre que l’instant peut se révéler historique, qu’il est possible d’ensemencer durablement, alors c’est à désespérer. Prenons date. Et après, beaucoup de choses seront possibles.
- Je vais réfléchir, papa.
- Tu sais, contrairement à ce que raconte Nicoléon, la colère continue de monter face au cynisme néolibéral, face à ce désir froid et calculé par les puissants de faire accepter comme une amélioration ce qui est de l’ordre de la dégradation des vies. La casse sociale va se retourner contre les libéraux, tôt ou tard, qu’ils soient de droite ou prétendument de gauche… Le désir de r-évolution est là et bien là, en maniant toujours l’idéal avec le possible… Tu as dix-neuf ans, tu dois le savoir.
- Oh oui.
Jean-Emmanuel Ducoin
14:06 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, journalisme, critique, théâtre


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