26.06.2009

Illusion(s)

noces_de_cana_symbolique.jpgSymbolique. Bluffés par l’air du temps ? L’autre soir, en regardant sur France 2 la très belle adaptation télévisée de la Reine morte, de Montherlant, dévorant jalousement des yeux l’extraordinaire Michel Aumont (l’un des plus grands acteurs vivants !) se jouer des mots, les menacer, les enfanter avec une force tellurique si prodigieuse qu’elle semblait jaillir des tréfonds du théâtre lui-même, voyant ce roi du Portugal vieillissant du XIVe siècle, nous repensions à la promesse de l’enfance selon Montherlant, qui écrivait en 1940 : « En vain, la gentillesse du jeune âge et de grandes et certaines qualités nous font-elles illusion ; par instants, la vérité nous apparaît que ces enfants de si bon métal, et si bien doués, seront un jour des médiocres, eux aussi. » Cruauté des mots. Jamais là pour pactiser avec les conventions ou les idées toutes faites. Mots fragiles, authentiques. Telle une mise à mise à mort symbolique, qui, rituellement, appelle une renaissance…

 

1429-1-contes-cruels-de-la-jeunesse.jpgMétaphore. Jeunesse, que deviens-tu en ce monde-ci ? À quels adultes donneras-tu naissance, loin des mots du théâtre (filmé ou non) ? Et pour quelles perspectives ? Tandis que le travail pue l’exploitation et la précarité, tandis que nos cités exhalent de l’inégalité, tandis que la famille explose (ou implose) et tandis que, au-dehors, les rêves poétiques se perdent faute d’espace de liberté, nous nous demandons combien de repères élémentaires survivront à la déferlante libérale-conservatrice. Mais où nos gamins piocheront-ils quelques espoirs ? Regardez ce qui se passe à la télévision (globalement) et sur Internet (ne craignons pas la confrontation avec le réel). Que constate-t-on ? Conte de fées mercantile, d’un côté ; jeu pour noctambules dérégulés, de l’autre ; les deux participant du même conditionnement… Parfois avec des sommets de confusion. Exemple, le « phénomène » Susan Boyle. Cette Écossaise de quarante-sept ans, sortie d’un télé-crochet britannique par la grande porte médiatique - la seule qui compte désormais -, nous raconte à tous, depuis le 11 avril, la métaphore vivante du monde marchand tel qu’il est. Peuplé de fantasmes de gloire et de rêves à deux balles. Cette chanteuse de karaoké au physique disgracieux a simplement ému la planète en lâchant quelques notes justes, laissant à chacun le loisir de faire son propre film intérieur, de remuer dans tous les sens sa propre histoire, de s’imaginer une meilleure reconnaissance, une place plus enviable, un destin, de quoi survivre, s’accrocher à quelque chose, coûte que coûte… Sans le vouloir, Susan Boyle nous a rappelé l’injustice de notre univers occidental dicté par le culte des apparences et des conventions si rarement transgressées. Et cette brave dame a créé un tel buzz que, depuis, la séquence de son passage dans cette fameuse émission, Britain’s Got Talent, a été visionnée par plus de 120 millions d’internautes. À titre de comparaison, la prestation de serment de Barack Obama n’a été vue « que » par 18 millions de personnes. Moralité ? Voir une femme heureuse devrait suffire à notre bonheur. Oui ? Non ? Autre proposition ?

Cause. Chers téléspectateurs, entraînez-vous à la chansonnette, ce ne sont pas les émissions du genre qui manquent. Rêvez, rêvez. Bouffez de la télé. Zappez. Entre Qui veut gagner des millions (vaguement intellectuel), Koh-Lanta (plutôt physique) et la Nouvelle Star (que cette écervelée de Lio se taise, par pitié !), vous trouverez forcément votre place, chèques en blanc ou perspectives de gloire, la reine ou le roi, rien qu’une fois, au moins une fois… Mais, surtout, pendant que votre vie passe - puisque vous êtes occupés à faire autre chose -, baissez la tête et acceptez passivement le sort qui est le vôtre, au boulot ou ailleurs, dans les Pôles emploi bondés ou aux Restos du Coeur. Trimez en silence. Ne vous révoltez pas. C’est pour la bonne cause. Pour sauver le système. N’en doutez pas, un jour, le système vous le rendra au centuple, avec Jean-Pierre Foucault et ses clones. La télé est là pour ça !

addiction.jpgAddiction. Mais ce n’est pas tout. De l’écran à l’écran, du cathodique au numérique, que font vos enfants le soir dans leur chambre ? Surfent-ils sur des sites pornos ? Bof, pas évident. Jouent-ils à ces jeux de rôle qui emprisonnent toute sociabilité ? Ça, oui. échangent-ils des jetons de poker virtuels sur ces nouveaux portails en ligne dont l’accès sera totalement libéralisé début 2010 ? Évidemment. Ce jeu de cartes n’est pas seulement à la mode et l’un des phénomènes les plus dangereux de nos sociétés cupides face à l’argent facile. Non, il est depuis peu devenu une drogue qui inquiète les plus grands spécialistes de l’addiction. Dans certains hôpitaux parisiens, de plus en plus de joueurs en ligne viennent se faire désintoxiquer. Sous les assauts de la réalité qui s’obstine à leur refuser des horizons réjouissants, nos jeunes y voient en effet un moyen de s’enrichir facilement (attention à votre carte bleue). Le bon Patrick Bruel a beau nous mettre en garde dans chacune de ses émissions, rappelant à qui veut l’entendre que le poker en ligne « pour un jeune qui débute, c’est comme si tu confiais une Ferrari à un gamin qui vient de passer son permis », rien n’y fait. Certains, plus malins que d’autres, des étudiants en sciences par exemple, voient même derrière le brouillard du hasard, une « logique mathématique »… Comment empêcher l’amateur en mal de sensations fortes de sombrer du rêve au cauchemar, seul devant son miroir aux alouettes ?

Quantitatif. Sale époque que la nôtre. Même Nicoléon, libre de tout marquage, peut se permettre d’affirmer dans un discours public : « L’égalité n’est pas ma valeur principale. » En d’autres temps, semblable phrase aurait signifié à son auteur une polémique d’ampleur capable de le renverser du Palais. Las. Époque du grand nulle part. Et du n’importe quoi. Tout sacrifier à la rentabilité - et au rêve de rentabilité. Défaire les liens sociaux pour du chiffre. Ériger en juge suprême le quantitatif au détriment de la qualité, du « sens ». Le chacun pour soi comme valeur. Dislocation. Illusion… Que le climat ambiant nous paraît étrange, si furtif, si prompt aux attentes indéfinissables, coincés que nous sommes entre cette révolte grondante qui reprendra - espérons-le - force et vigueur dès la semaine prochaine, et une envie de comprendre avec patience ce que l’avenir du monde nous réserve. Méfions-nous de l’air du temps. Toujours.

Jean-Emmanuel Ducoin

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