24.06.2009
Démagnétisé(s)
Porte-flingue. Tout est toujours question de trans-actions (Derrida) entre l’univers commun qui peuple nos espoirs et cet entre-nous contesté par la meute agissante. Soit. Malgré les kilomètres de vol, nous restons encore saisis devant les brumes de l’actualité qui obscurcissent l’horizon et secouent nos habitacles. Attirés que nous sommes par le flot des images suggestives, nous avons assisté, la même semaine, à la fois au « retour de Marx » (si, si, encore !), vanté en coeur par plusieurs grands médias à la faveur des succès dans les librairies mondiales des rééditions des oeuvres du père du Manifeste, à la prérévolte de la Britannique Susan Boyle, prête finalement à tout arrêter avant la finale de ce dimanche d’Incroyable Talent en raison de la trop forte pression médiatique, mais aussi, c’est dire si l’éventail est large, aux nouvelles éructations de Frédéric Lefebvre, porte-flingue de l’UMP version expérimentale, homme-lige nicoléonien capable de tout mais pas aussi fou qu’il y paraît. Concentrons-nous quelques instants non pas sur ce Lefebvre plus réac ces temps-ci qu’un certain vicomte de Vendée (difficile à croire) mais bien sur le symptôme dont il est l’incarnation volontaire. Car l’ultraconservateur porte-parole de l’UMP, accessoirement élu du peuple au Parlement où son arrogance crasse sévit jusque dans les couloirs de l’institution républicaine qui en a pourtant vu d’autres, n’a pas la dérive aveugle. Même s’il vient de se faire rabrouer par le gouvernement, ne soyons pas dupes : le grossier trublion n’a rien d’une incongruité préhistorique ressuscitée de son camp. Son indécente proposition de faire travailler les malades et les femmes en congé de maternité, à quelques encablures d’une échéance électorale, ne visait pas à provoquer l’opinion publique mais, surtout, à donner des signes idéologiques - pour ne pas dire des gages d’avenir - à une partie de l’électorat droitier dont les sondeurs disent qu’une quantité non négligeable pourrait revenir au bercail frontiste…
Idéologie. La « philosophie » de société ainsi proposée, symbole du libre-échange généralisé à tous les échelons de la vie quelles que soient ses sphères (publiques ou privées), pourrait nous faire sourire. Plus le temps. Dans cette vaste entreprise de culpabilisation collective (chômeurs, malades, sans-papiers, fonctionnaires, chercheurs, opposants, marxistes, derridiens, libres-penseurs - liste non exhaustive), certains auraient pu conseiller à Lefebvre d’aller encore plus loin dans l’indicible. Les enfants pourraient remettre la main à la pâte dans les dernières usines du pays, les vieillards faire la circulation ou l’accueil dans les services publics, les mourants profiter de leurs derniers souffles pour recharger les clims des hôpitaux surchargés, et, tant qu’on y est, rétablir le service du travail obligatoire ! Seuls les patrons se frottent les mains, sachant qu’une provocation, ratatinée en apparence, laisse toujours des traces. Certains, comme les responsables du mouvement Ethic de Sophie de Menthon, n’hésitaient pas cette semaine à demander : « L’arrêt maladie doit-il systématiquement être un congé ? » La perversité de la question en dit long sur le réservoir réactionnaire français dont la logique vise, à long terme et en période de crise durable, à la non-reconnaissance de la maladie (sauf peut-être les plus graves ?) et des indemnités, autrement dit la disparition cette fois définitive de la Sécurité sociale. Ainsi, l’initiative grotesque du pitbull Lefebvre s’avère bien plus perverse qu’on ne l’imagine. Lui-même a d’ailleurs assuré qu’il reviendrait prochainement à la charge… après les élections, pardi !
Pactole. Pendant ce temps-là, l’ancien PDG de Valeo Thierry Morin assumait l’orgueil de sa classe jusqu’à l’écoeurement. Remercié voilà deux mois avec, en poche, une prime de départ de 3,2 millions d’euros, chacun se souvient que la patronne du MEDEF, Laurent Parisot, lui avait demandé personnellement (brave intention) de renoncer à son joli pactole… « Rendez l’argent », avait-elle dit, des sanglots dans la voix. Seulement voilà, le sieur Morin vient d’expliquer qu’il entendait « tout garder » car, après tout, cette « indemnité » n’avait rien « d’illégitime » puisqu’elle ne correspond qu’à « deux années de salaire »… Vous aussi, vous avez la nausée ?
Chiffre. Rien d’impossible. Sous l’empire de Nicoléon, où le tout-sécuritaire encadre l’économie marchande en fonctionnant comme un gardien de sa liberté non faussée (dialectique vicieuse qu’il faudrait une bonne fois pour toutes nommer « ordo-libéralisme », concept inventé en Allemagne), la crise de représentation toujours sur-agissante s’interprète pour tous comme une espèce de retour du réel, avec ses multiples manifestations. Comme si l’urgence du présent, plus pesant que jamais du fait des incertitudes du lendemain, venait supplanter les rêves d’à-venir des individus contemporains, qui, sous la mitraille, ont facilement la mémoire courte. Dans ce paysage intellectuel démagnétisé, où l’info-monde s’impose au localisme et où la mise en concurrence généralisée devient le substrat de tout échange humain, comme des actes tarifés, la r-évolution gronde. Comme le dit joliment Régis Debray : « Le chiffre n’est plus un mot de passe, il devient un mot d’ordre. »
Pédagogie. Moralité ? Plus il y a d’images et de sons, moins nous percevons le sens, moins nous comprenons… Au siècle des images et de l’info en temps réel, plus personne ne regarde ni n’écoute vraiment. Nous sommes aveuglés par la quantité, brouillés par le flot infernal, éblouis par les unes et les scoops, les idées frelatées et les fausses audaces, impressionnés par toutes les affiches, hypnotisés par les pubs, abrutis par les télés… Partons donc du paradoxe : envahis par les images et les sons, revenons-en aux réflexes élémentaires, voir par nous-mêmes, calmement, en détail, comme une pédagogie du regard, déchiffrer toutes les significations. Pour nous défendre. Puis contre-attaquer.
Jean-Emmanuel Ducoin
08:13 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, journalisme, critique, théâtre


Commentaires
j'ai beaucoup pensé à Stéphane Mifsud pendant cette plongée au milieu des mots. Et puis, le record étant battu, on en ressort, essoré, dégoulinant de mots un peu collants, poisseux: gouttes de mots, qui voudraient faire des rivières et qui finissent prisonnières dans des piscines, torrents de mots qui regrettent leurs montagnes sauvages et ces époques bénies où ils avaient le droit de dire ce qu'ils voulaient, mots enrégimentes dans les grands meetings de stade sportifs, ruisseaux de pensée fraiche qu'on canalise en incantation. J'ai beaucoup pensé aux flots de mots dans lesquels, on se perd, on se noie.
Ecrit par : pascal ordonneau | 24.06.2009
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