14.06.2009

Et si la fumée de cigarette annonçait la nouvelle pensée économique

cigarettes_682_475870a.jpgLa lutte contre le tabagisme a été presque gagnée. En France, en tout cas!  Les fumeurs sont évacués des lieux publics .Bientôt ils le seront des lieux privés. Enfin protégés contre-eux-mêmes ! Quoique….
S’Il ne s’agissait que de protéger les fumeurs contre eux-mêmes, il n’y aurait pas matière à écrire. Tout ou à peu prés l’a été sur ce thème. Le principe sous-jacent des lois est qu’il faut réduire la liberté d’aller et de venir du fumeur consommateur de tabac afin de retarder sa  consommation de médicaments. En revanche on ne porte pas atteinte à sa liberté de consommation. Il demeure cet homo oeconomicus, libre et impavide, essentiel à la théorie économique classique.
Or, Le législateur ne s’est pas rendu compte qu’il introduisait les prémisses d’une révolution conceptuelle, un véritable saut épistémologique. Et ceci concerne ceux qu’on appelle les fumeurs passifs.
L’idée est présente dans toutes les morales, les religions et les philosophies. « La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres ; ne fais pas aux autres ce qui est mauvais pour toi-même ; ta liberté s’arrête là où elle met en danger autrui ; le sage, un jet de pierre, la chute des étoiles, etc.…. ».
Les nouvelles règles, si on y regarde de prés, ont mis en marche une vraie révolution! Le concept de fumeur passif  bouleverse les principes même de la vie en société. Les conséquences économiques seront incalculables. L’introduction du fumeur passif dans le jeu socio-économique révolutionnera nos comportements sociaux et nos modes de consommer.

Et si le fumeur passif annonçait une révolution sociale de nature copernicienne ?

Pour tout fumeur actif on compte un ou des fumeurs passifs ! Cette règle associative est maintenant comme gravée dans les esprits et se dit :
« Le concept de fumeur passif induit l’idée que toute activité apparemment solipsiste peut avoir un effet collectif. »
Le consommateur, animal théorique, inventé par les économistes anglo-saxons, trônait dans sa liberté de choix et sur sa courbe d’ophélimité°. Son désir de consommer ne se concevait qu’au regard de ses besoins, indépendamment de toute autre considération. Son choix de consommer se formulait et se résolvait en décision d’achat pour autant, et seulement pour autant, que le prix coïncidât avec un équilibre général, dit équilibre de marché et sous cette seule condition.
La grande nouveauté du système dit de concurrence pure et parfaite venait de cette pureté d’intention et de décision. De même que le travail avait été reconfiguré en une sommation d’heures facturables et vidé de toute autre valeur subjective ou spirituelle, de même le consommateur consommant consommait pour lui seul.

9cacff66-bf71-11dc-8df2-71f68626c42d.jpgEt si le consommateur était un coupable qui s’ignore ?

Il faut donc revenir à cette révolution que nous annonçons et qui, en opposition radicale avec la théorie classique, se dit ainsi :
« Le consommateur consommant ne consomme pas seul ».
Consommant, il peut, et induire une consommation seconde, et, alternativement ou cumulativement, induire une consomption première.
Première hypothèse : le consommateur actif induisant une consommation seconde dite passive, il faut en déduire que la proposition de l’économie classique est biaisée.
A tout consommateur consommant il faut joindre un/des consommateur(s) connexe(s), indépendant du premier, et surtout, n’ayant pas décidé de consommer. Dans le cas du fumeur, passivité ne valait pas acquiescement. Donc la courbe de demande de la théorie classique, appuyée sur la pureté des intentions d’un consommateur solipsiste, ne vaut pas. Les intentions ne peuvent pas être pures, le consommateur actif, étant doublonné par un/des consommateurs passifs dont les comportements peuvent s’opposer au sien.
Diable ! Nous voilà bien ! Car si la courbe de la demande ne peut pas être tracée avec toute la rigueur nécessaire, comment pourra-t-on former des prix d’équilibre ? Autant dire qu’il y a là les ingrédients d’une situation prérévolutionnaire : pas de prix d’équilibre, pas d’économie libérale !
Deuxième hypothèse : la consommation est accompagnée nécessairement d’une consomption première. Consommer et consumer, ces deux concepts dont l’usage en vieux français a été longtemps indifférencié, ont de nombreuses affinités. Consommer, c’est faire disparaître, et consumer, c’est faire partir en fumée….le rapprochement sémantique naturel entre consommation et consomption trouve sa force dans son contenu moral.
En français on  dirait qu’il n’y a pas de consommateur innocent bien installé sur sa courbe d’ophélimité et négligeant le reste de l’humanité.
Il n’y a pas de consommateur innocent nous renvoie à la poésie « il n’y a pas d’amour heureux » ou à la politique : « tous  coupables ! » La consommation a entrainé consomption, la victime est le consommateur passif. Le fumeur passif, consumé, part en fumée.
Le consommateur primaire et actif est donc coupable.
Mais de quoi ?
Dans le cas du fumeur, fil d’Ariane dans ce raisonnement, la réponse est simple ! Le fumeur actif est coupable d’un forfait : la transformation en fumeur/s de son/ses voisin/s. Cette culpabilité nous la tirons de deux éléments conjoints et non exclusifs l’un de l’autre :
1) transformer un non-fumeur en fumeur, sans son consentement express, c’est s’en prendre à sa liberté de choisir.
2) si Le consommateur passif était non-fumeur par choix (être passif n’est pas nécessairement être poussif), le fumeur actif a enfreint sa liberté de vouloir.
Donc, le consommateur actif est coupable d’attenter aux libertés les plus fondamentales de l’être humain.

Et s’il fallait revoir la théorie économique dans son ensemble ?

Ainsi, le concept de fumeur passif met à bas, le concept clef de toutes les théories économiques héritées du XIX éme siècle : l’ « homo economicus » autonome, libre, parfaitement informé, et souverain.
Le fumeur passif, c’est la face cachée de la décision de consommer. C’est cette  «face cachée » que la théorie économique doit maintenant expliciter.
On sait depuis la Guerre des Etoiles que la Force a une face cachée. Les découvertes de la physique théorique conduisent tous les télescopes de la terre à fouiller l’espace à la recherche de la matière noire qui est à la matière ce que le fumeur passif est au fumeur actif.
Cette refondation est donc non seulement légitime sur le plan philosophique, elle l’est sur le plan scientifique.
Ce ne sera pas sans risque, les tâtonnements à la recherche de la face cachée des acteurs économiques au premier rang desquels les consommateurs, conduiront à des erreurs de jugement et de raisonnement. Elles se multiplient d’ores et déjà.

2355289755_1.jpgEt si les obèses étaient des consommateurs actifs ?

La réussite sociétale du concept de fumeur passif ne doit donc pas donner lieu à n’importe quelle application.
Récemment, certaines compagnies aériennes, ont prétendu déployer leur contribution à la réflexion « passif/actif », en faisant payer double tarif aux obèses. Nouvelle chez United Airlines cette politique est déjà en application dans huit autres compagnies.
On voit bien que le motif apparent est du même ordre que dans le cas du fumeur.  Les non-fumeurs incommodés par le comportement des fumeurs primaires ont donné leur dimension révolutionnaire à toutes les mesures initialement prises pour protéger ces derniers.
Les non-obèses peuvent-ils légitimement revendiquer comme les non-fumeurs le firent. Dis autrement, les obèses, sont-il des activistes qui porteraient atteintes à la liberté des non-obèses ? Il est vrai, que la question mérite d’être posée dans toutes les enceintes confinées. Dans un avion par exemple, le non-obèse peut avoir un sentiment d’atteinte à sa liberté quand les débordements de ventre, de cuisses et de bras de son voisin obèse réduisent son espace de vie à la portion congrue. Même chose dans un train, un  autobus, une escarpolette, un delta plane, sur le cheminement d’un sentier de montagne vers un temple népalais….
Pour autant, existe-t-il une obésité active et une obésité passive ? Des obèses parce qu’ils ont décidé de ne pas restreindre leur consommation d’un coté et des obèses qui le deviendraient par suite du comportement des premiers.
Sur le plan scientifique c’est tout à fait douteux : Peut-on sérieusement soutenir que la surconsommation des uns consume les autres ? Le surpoids ne peut pas avoir comme conséquence collatérale la légèreté de la fumée.
On ne peut pas être en même temps tout et son contraire.
Dans le même moment, ce débat là, indique bien les limites qu’il faut s’assigner dans ce renversement presque total de la vision théorique du fait économique et, tout à la fois, la portée théorique considérable de la révolution induite par le couple fumeur actif/fumeur passif, c'est-à-dire l’émergence de nouveaux couples conceptuels, consommation/consomption, activité/culpabilité, fumeur/enfumé.
On sait que rendre la lumière suppose d’ombre une morne moitié… Tout ceci n’est pas encore clair et immédiat à l’esprit. Le vent se lève, il faut tenter de vivre. Créer c’est renaître.

Pascal Ordonneau


° Nom féminin singulier : valeur d'usage qui varie en fonction de la quantité de marchandise

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