25.05.2009

« Le sous-travail, un fléau qui gangrène la société française »

img.jpgFrançois Dupuy est consultant pour de nombreuses grandes entreprises françaises. Après « La Fatigue des élites » publié en 2005, il prépare un ouvrage pour la rentrée prochaine qui révèle un autre danger qui guette notre économie : ce qu'il appelle le sous-travail.

Vous tirez aujourd'hui la sonnette d'alarme sur un phénomène que vous avez remarqué au cours de vos nombreuses enquêtes dans les entreprises, un phénomène dont on ne parle jamais.
François Dupuy : Il s'agit du sous-travail généralisé. Il se développe de façon endémique dans notre pays. Entendons-nous bien : je ne parle pas ici des 35 heures qui sont la durée légale du travail. Je ne parle pas non plus des temps de travail fractionnés que l'on impose par exemple aux caissières d'hypermarché, ce que j'appelle le sous-travail subi. Non, la tendance que j'évoque est plus diffuse. Elle se traduit par le fait que certains salariés travaillent à peine le quart de la durée légale du travail. Voire moins dans certaines entreprises que j'ai observées.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?
François Dupuy : Dans une usine d'une grande entreprise industrielle française dont je tais volontairement le nom, le poste de travail est d'une durée de 7 h 38. Sur ce total, l'engagement de l'ouvrier, c'est-à-dire le temps réel qu'il a passé à travailler, a été mesuré à 4 h 20. La différence ? Les pauses, les conversations avec des collègues, les congés maladie qui sont aujourd'hui considérés comme un dû dans certaines entreprises. Le sous-travail, c'est tout cela. Je pourrais multiplier les exemples. Avec un constat : loin d'être cantonné, comme on le pensait, à l'administration publique, le sous-travail touche tout aussi bien les entreprises privées.

Comment expliquez-vous ce phénomène ?
François Dupuy : Essentiellement par l'histoire. De la Seconde Guerre mondiale et jusqu'au deuxième choc pétrolier, il était difficile de trouver une voiture ou de se faire installer le téléphone. Les produits étaient rares. Conséquence : le producteur était en mesure d'imposer son prix au client. Du coup, l'actionnaire, étatique ou privé, pouvait se permettre de laisser filer les conditions de travail puisque le surcoût était supporté in fine par le client. De ce point de vue, actionnaires et salariés étaient alors alliés. Puis il y a eu les chocs pétroliers et l'ouverture des marchés. La concurrence a poussé l'actionnaire à faire alliance cette fois avec le client. Les entreprises se sont alors efforcées de récupérer tous les avantages donnés aux salariés sous la période précédente afin de diminuer les coûts. Beaucoup d'entreprises, notamment celles qui sont issues ou sont encore dans la sphère publique, restent touchées par le phénomène du sous-travail. Il faut parfois un choc pour arriver à y échapper, comme par exemple la menace d'une faillite. C'est ce qui s'est passé par exemple chez Renault sous la présidence de Georges Besse ou à Air France sous la direction de Christian Blanc. D'une manière générale, les entreprises qui ont adopté un mode de production transversal, ce que l'on appelle le mode projet, ont fait diminuer le sous-travail. Dans ce type d'organisation, le contrôle social des uns sur les autres est fort, donc dissuasif.

Pourquoi est-il si rarement évoqué ?
François Dupuy : Il a tendance à faire sourire. Il se niche dans une zone grise, il est diffus. Et il est beaucoup plus facile de dénoncer les rémunérations de quelques PDG ! En France, nous avons l'indignation sélective...

Peut-on mesurer l'impact du sous-travail sur notre économie ?
François Dupuy : Il n'existe pas de statistiques. Mais ce qui est sûr, c'est que le sous-travail corrode la société en profondeur. Commençons par le secteur public. Il y a dix ans, l'Inspection générale des finances avait calculé dans un rapport que le coût de la collecte de l'impôt était en France trois fois plus élevé que dans d'autres pays comme la Suède ou l'Espagne. Or l'efficacité d'une administration fiscale devrait se mesurer par sa capacité à accroître aussi peu que possible la masse d'impôts à collecter par le coût de cette collecte ! Cet écart de un à trois est colossal. Jusqu'à ce rapport, le coût du sous-travail et de la sous-organisation n'avaient jamais été évalués. Si on pouvait faire le calcul à l'échelle de tout le secteur public, on arriverait à un chiffre effroyable ! C'est ce que j'appelle le « surcoût du service pauvre » : l'administration délivre un service pauvre à un prix très élevé.

Comment réagit l'Etat ?
François Dupuy : Les dirigeants se rendent bien compte que ça ne peut plus durer. Ils pratiquent donc une politique de rapine, en reculant un peu l'âge de la retraite, en supprimant quelques postes par-ci par-là. Ils exaspèrent ainsi la méfiance du corps administratif qui se braque au moindre mouvement. C'est un vrai cercle vicieux. Un cercle renforcé par l'extraordinaire égoïsme des syndicats de fonctionnaires, décidés à ne rien lâcher. Se développent alors des mentalités de forteresse assiégée. On se croirait à Fort Alamo ! C'est frappant par exemple chez les enseignants, selon lesquels il ne faudrait surtout rien changer. Dans l'université, des gens qui savent qu'ils ne travaillent pas assez se crispent au moindre signe de changement. Mon maître Michel Crozier disait déjà que l'Education nationale est un problème beaucoup trop important pour qu'on s'y attaque...

Et dans les entreprises, comment s'exerce cette corrosion du sous-travail ?

François Dupuy : Certaines entreprises ont réussi à reprendre la situation en main. Et heureusement : elles se sont ainsi sauvées - je parlais tout à l'heure d'Air France ou de Renault. Avec une volonté de fer, certains patrons ont réussi à bâtir de grands groupes mondiaux, comme Saint-Gobain, Total, Lafarge ou L'Oréal. D'autres ont échoué. Pour survivre, elles ont développé des stratégies alternatives. D'abord le recours aux intérimaires, qui eux travaillent à fond. Dans l'une des entreprises où j'ai enquêté, j'ai pu mesurer une productivité des intérimaires supérieure de 40 % à celle des salariés maison occupant le même poste ! Autrement dit, les salariés de l'entreprise peuvent d'autant plus sous-travailler qu'il y a des esclaves pour faire le boulot. Les intérimaires acceptent ça parce qu'on leur agite sous le nez la carotte de la titularisation : si vous travaillez bien, vous serez embauché et vous pourrez à votre tour souffler.

Et au-delà des intérimaires ?
François Dupuy : C'est ici que le sous-travail devient le plus corrosif. Car les entreprises s'efforcent alors de réduire leur dépendance au travail. Elles le font en délocalisant. L'objectif premier de nombreuses délocalisations n'est pas de faire travailler des gens moins payés... mais de faire travailler des gens ! Pour cette seule raison, une grande entreprise industrielle envisage ainsi de réduire ses effectifs dans ses usines en France... de 85 %. L'autre moyen de réduire la dépendance au travail, c'est l'informatisation et la mécanisation. Dans la logistique par exemple, les entreprises réfléchissent à remplacer les hommes par des robots dans les entrepôts. Le sous-travail tue le travail. Pire encore : le sous-travail permet à une génération de vivre confortablement en tuant le travail pour la génération suivante.

Là encore, est-ce une spécificité française ?
François Dupuy : Les Etats-Unis sont capables de créer une multitude d'emplois qu'on ne cherche pas à supprimer pour mécaniser l'activité. Il y a là-bas une confiance dans le travail. En France, le rêve, c'est une rame de métro sans conducteur...

Ce sous-travail est-il aussi à l'oeuvre dans les PME ?

François Dupuy : Dans une bien moindre mesure. Pour une raison toute simple : dans un univers moins grand, où le contrôle social est plus fort, il est difficilement acceptable que l'un travaille beaucoup moins que l'autre.

Comment vaincre ce que vous considérez comme un fléau ?
François Dupuy : Pour faire bouger les choses, il faut une crise majeure, comme celle que nous vivons aujourd'hui. Hélas, cette crise ne fera bouger les lignes que dans le secteur marchand. Dans tous les secteurs où n'existe aucune menace sur l'emploi, on continue à vivre dans une tour d'ivoire. Les syndicats ont ici une responsabilité historique. A court terme, ils exercent une action salutaire dans la crise, en s'efforçant d'endiguer la colère sociale. Mais à long terme, ils ont une lourde responsabilité dans le maintien du statu quo et la perpétuation d'inégalités de toutes sortes.

Dans le secteur public, quels sont les leviers d'action, pour casser le cercle vicieux du non-travail ?
François Dupuy : En France, la réforme de l'Etat n'a jamais été menée à son terme. Au point où nous en sommes aujourd'hui, je ne vois plus qu'une solution : il faut une nuit du 4 août. Abolition du statut général de la fonction publique ! Avec tout ce qu'il implique : emploi à vie, augmentations à l'ancienneté, etc. Bien sûr, cela paraissait impossible. Mais encore début 1989, il paraissait impossible que le mur de Berlin puisse un jour s'effondrer ! Une fois le statut aboli, il deviendrait possible de rebâtir une autre organisation où la logique de la nécessité l'emporte sur la logique de l'envie. Alain Juppé expliquait qu'il serait temps d'adapter l'horaire des policiers à celui des délinquants... C'est exactement cela qui est en jeu. La nécessité permettrait de redonner du sens, de donner du pouvoir au premier niveau d'encadrement, de gérer enfin les ressources humaines, d'avoir des promotions au mérite et non plus à l'âge. Faut-il le rappeler ? Le travail, c'est d'abord une logique de la nécessité.

PROPOS RECUEILLIS PAR DANIEL FORTIN ET JEAN-MARC VITTORI, Les Echos

24.05.2009

Et si l'inflation

solicitor_inflation.gifQu’on le sache et qu’on le clame : les prix à la consommation ont augmenté pour la première fois en six mois de 0.3% ! En Allemagne : hausse de 0,7% confirmée en avril !

Une hausse de 0,3% ! Une mignardise en quelque sorte ! Une petite chose, qui ne paie pas de mine, mais qui, dans cette crise, nous annonce, à coup sûr, le meilleur.

Les étiquettes s’agitent doucement. Il ne s’agit pas encore de tenter des entrechats, des jeté-battus. Non ! Les étiquettes savent bien se tenir, à cet instant, et ne pensent pas à valser. Elles frémissent, sans plus !

Et, savez-vous ? Pour autant qu’on prenne le soin de les observer d’un peu plus prés certains composants du CPI° affichent des hausses non négligeables! un petit début de retour de l’inflation ? On a envie de dire « c’est le printemps ! » et de sourire avec Monsieur Bernanke, « we can see the green shoots of recovery »°°. Rien de plus sérieux ! De l’inflation… cause ou signe ? Printemps ou bourgeon ?

Et si, l’inflation était une très bonne idée pour régler nos problèmes et pour sortir de la crise ?

La déflation plie. Les gouvernants ont bien gouverné. Le pire est passé, la destruction de monnaie est enrayée et les prix ne baisseront plus….en tout cas plus autant. La déflation reculant, y a-t-il un risque, une chance, pour que l’inflation soit de retour ?

1121_clip_image003.jpgIl faut prêter attention aux risques même de ces réflexions !  On euphorise un peu vite et fort légèrement. On touche à quelque chose d’essentiel. Ce dernier « et si… » place son locuteur dans la ligne de mire des défenseurs de la foi : « Je t'exorcise, esprit immonde, ainsi que toute incursion et toute illusion de Satan». Trouver quelque chose de positif à l’inflation équivaut de nos jours à vanter les mérites de Pol-pot et des grands procès staliniens !

Il faut reprendre ses esprits et considérer sereinement les idées et les faits. L’inflation a été décrite pendant les 50 dernières années comme un cancer. Un cancer ? Mais, non !  On ne prend pas plaisir à un cancer. L’inflation c’était comme une drogue ! Quelques auteurs indulgents la présentaient comme une drogue douce. « Trop de champagne, c’est trop, quand même ! ».

L’inflation, c’était le reflet d’une incapacité de choisir, la manifestation limpide de l’illusion politique : on peut tout faire quand on le veut. Le prix importe peu. Comment payer ? De l’inflation!  Et pour que les salariés et les fonctionnaires, les gens méritant n’en souffrissent pas on haussait les salaires en suivant le rythme des prix avec un petit bonus au passage pour consoler. C’était l’échelle mobile des salaires. La mobilité dérivait des conséquences : les salaires de tous augmentant, les coûts de production augmentaient, donc les prix se rehaussaient… et ainsi de suite. Donc une drogue addictive, « trop de champagne, ne tue pas le champagne ».

Etait-ce si mauvais que çà ? En tout, l’excès est condamnable. En matière d’inflation, la planche à billet de la République de Weimar était condamnable, la dérive des prix à deux, voire trois, chiffres des économies sud-américaines était condamnable.

Mais n’était-ce pas bon parfois ?

Et voilà ! Nous y sommes ! L’inflation a toujours été un bon moyen pour se libérer de ses dettes.

Dans les dernières années de l’Ancien Régime, Le trésor Public était paralysé, incapable de faire face à l’endettement du Royaume. La Révolution y mit  bon ordre et, dans ce combat, son épée fut une monnaie nouvelle, en papier, l’assignat. Elle en joua sans réserve produisant la nouvelle monnaie avec une belle énergie et en grande quantité. L’assignat perdit vite de sa valeur initiale. Les débiteurs remboursèrent leurs dettes en monnaie de singe. La richesse passa du coté des créanciers à celui des débiteurs !

Le XVIIème siècle, avait connu une pénurie de numéraire, accompagné de la stabilité des prix et même de leur décroissance, c'est-à-dire de la déflation. Le pouvoir était entre les mains des nantis, usuriers et préteurs. Le système de Laws, dérivant en une production monétaire explosive, déclencha une belle inflation et contribua à alléger les dettes publiques et privées renversant l’ordre des pouvoirs. La richesse changea de camp.

inflation-cover2.jpgEt si l’inflation devait être partie intégrante de la panoplie des armes contre la crise ?

La France traverse une crise du surendettement. Il n’est que de lire la presse pour mesurer le monceau de dettes dans lequel elle est empêtrée. Les collectivités locales ne valent pas mieux. De nombreux pays européens ont rejoint la France dans cette contreperformance. L’endettement public de l’Espagne, celui de l’Angleterre et même de l’Allemagne ont pulvérisé les ratios habituels.

Le moyen classique et économiquement correct pour résoudre le problème de l’endettement public ? Des impôts, beaucoup d’impôts, sur les riches bien sûr, mais aussi sur tout le monde parce qu’il faut vraiment beaucoup de recettes publiques pour faire face à l’explosion de la dette.

Ce serait correct et en harmonie avec ce qu’ont pensé, voulu et réalisé les meilleurs économistes du monde. Oui… mais… les meilleurs économistes du monde ne seraient pas mal venus de diminuer d’un ton la vigueur de leurs condamnations. Les évènements récents ne plaident pas en leur faveur. Et surtout, lever beaucoup d’impôts sur des gens fragilisés par la montée du chômage, par l’aggravation des risques économiques et par l’effondrement de la valeur des actifs, c’est la porte ouverte à la déflation.

Aux Etats-Unis ou en Angleterre le poids de la dette écrase les ménages et les conduit à la ruine. Les biens immobiliers sont vendus à l’encan par saisies et ventes forcées.  Conséquence bien naturelle : le repli sur soi-même des agents économiques. L’épargne se substitue à la consommation. La déflation induit thésaurisation et réévaluation des dettes, immobilisme, refus de risquer.

Et si, l’inflation était un bon moyen pour renverser ces tendances et rendre le pouvoir à l’initiative, au goût du risque, à l’investissement et à la consommation.

Donc l’inflation ! Donc la révolution des idées économiques ! Donc l’économiquement incorrect ! C’est décidé, on y va ! Mais pas n’importe comment ! L’inflation « n’importe comment » c’est condamnable, on l’a dit un peu plus haut. Il faut poser les conditions de meilleure efficacité de cette politique.

Au XVIIème siècle, au XVIIIème, comme dans les siècles précédents, le groupe des créanciers se trouvait nettement distinct du groupe des débiteurs. On était en général ou l’un ou l’autre, pas les deux en même temps. De nos jours, ce n’est plus vrai. Une seule et même personne détient des obligations d’Etat ou des dépôts dans des banques, donc des titres de créance et est débitrice au titre d’un achat à crédit d’appartements, de voitures….

Produire de l’inflation peut conduire à appauvrir un agent économique tout en allégeant les charges qui pèsent sur lui. C’est le prototype du jeu à somme nul… Alors ?

inflation05.jpgLa réponse est très simple : il faut cibler. Par exemple : un peu d’inflation non répercutée sur les retraites.


On ne plaindra pas trop la victime qui ne fait pas (plus ?) partie de la partie la plus dynamique ou la plus porteuse d’espoir de la société. Ce faisant les charges des organismes de retraite sont allégées, leurs contraintes de financement, le poids de leur endettement diminuent et, par voie de conséquence, le poids relatif des cotisations sur les gens en activité. Cette réduction de charges compense les hausses de prix vis-à-vis de ceux qui travaillent. La hausse des prix ne porte pas sur les dettes dont la valeur fond doucement à ce soleil printanier. Du coup, sachant qu’ils pourront se désendetter sans souffrir, l’avenir leur paraît accessible et … ils s’endettent sans réticences.

Et l’économie se porte mieux… et les retraites sont payées.

En suivant ce type de politique, n’a-t-on pas fait passer de la richesse d’une catégorie, les personnes qui profitent d’un repos bien mérité les pieds ancrés dans le passé, sans charges familiales, à une autre, celles qui vivent les challenges de la vie professionnelle,  le stress du chômage, qui se projettent dans l’avenir, bâtissent des familles et construisent des maisons….

Voilà un bon ciblage. Il y en a d’autres, il faut être un peu créatif. Pas trop d’inflation, pas pour tout le monde… voilà l’idée.
Au travail, le vent se lève, il faut tenter de créer l’avenir…

Pascal Ordonneau

° consumer price indicateur, ou indice des prix à la consommation

°° « nous pouvons voir les bourgeons de la reprise », dit par Bernanke, en mars 2009

22.05.2009

Les trente glorieuses

45772.jpgCher ami,

Les souvenirs vieillissent dit-on ? Mais pas ceux qui renvoient à ces bonnes vieilles « trente glorieuses ». Ton talent habituel m’a fait revivre ces moments de bonheur, de simplicité et de déroulement serein. Tu es convaincu que nous y reviendrons. Il suffit de vouloir ? Je crois que je t’ai approuvé.
Ce soir même, dégrisé, j’ai réfléchi à ces trente glorieuses, cumulant les miracles et réglant leurs comptes aux cycles économiques.
Je t’envoie ce mot pour te dire que je ne souhaite à aucun prix leur retour.
Le prix à payer a été singulièrement élevé. Belle affaire que cette croissance comme jamais pendant trente ans ! Les pieds dans les décombres quels mérites à faire exploser les taux de croissance ! On avait détruit comme jamais pendant les trente années qui précédaient ! Pire, bâties sur les ruines et sur le sang, tes trente glorieuses n’ont été que menaces de guerre et de massacre. Menaces de cataclysme atomique. Menaces de guerre entre les « blocs ». Menaces de guerres civiles. Guerres coloniales…
Elles pourraient aussi bien n’avoir été qu’un jeu à somme nulle. Parmi les perdants : les pays dits, autrefois, sous-développés. Durant cette période sont nés des néologismes qui parlaient fort : tiers-monde, puis quart-monde.  Des pays qui n’avaient pas la main. D’autres plus puissants, pouvaient changer les règles et dire, par exemple, que dorénavant, le dollar valait de l’or.

les1.jpgRêver des Trente glorieuses? Si la crise actuelle n’est pas jugulée les peurs sociales et la montée des fanatismes religieux auront vite raison du long travail d’ouverture des nations à l’échange et la coopération. La dislocation des Etats, sous couvert de la belle idée d’indépendance des peuples, aura ouvert la carrière aux mafias et aux trafics. Les pandémies de plus en plus violentes frapperont les zones les plus pauvres. Les peurs, les fléaux, les guerres de plus en plus sales, de pair avec les dérèglements climatiques pousseront des peuples entiers hors de chez eux.
Avec de pareils ingrédients, tu n’auras pas de mal à imaginer le chaudron et à te figurer le diable qui remuera le brouet. Alors tu auras raison, sur un monde en ruine et fumant trente glorieuses années de croissance suivront. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Oublie les trente glorieuses! Il va falloir, avec courage et conviction, inventer le monde de demain sans passer par le chaos et les ruines.

Pascal Ordonneau

Pascal Ordonneau, est Senior Manager, responsable de l’activité Banque Finance Assurance, dans le Cabinet d’Executive Search VMS France. Précédemment, PDG D’Elysées Factor, Head of Securities Services dans le Groupe HSBC, DG de la Société Parisienne de Banque, il a aussi été responsable “commercial bank” pour Citibank en France…

19.05.2009

Le Japon méconnu

arton17142.jpgAprès la crise, la crise

Devant un parterre de dirigeants d’entreprise, Mme Miyako Suda, membre de la Banque centrale du Japon, n’a guère pris de gants : « L’économie du Japon, a-t-elle déclaré, est tombée d’une falaise dans une vallée profonde et, désormais, elle erre dans la boue par un brouillard dense. » L’image, dont rend compte le Financial Times, est osée, mais elle décrit parfaitement la réalité. Après la récession des années 1997-1998, le Japon est à nouveau dans le rouge. Les richesses créées ont chuté de 12,1 % (en rythme annuel) au dernier trimestre 2008 et continuent à dévisser depuis le début de l’année 2009. C’est la pire récession depuis la seconde guerre mondiale. Plus grave encore que la précédente dégringolade, dont le pays a mis plus de dix ans à se remettre — on parle d’ailleurs de « décennie perdue ».

Certes, depuis, le système financier et bancaire s’est assaini — à tel point que certains établissements se sont portés à la rescousse de banques américaines en péril, comme Mitsubishi, qui a racheté un cinquième du capital de Morgan Stanley. Mais le reste de l’économie (industrie et services) est frappé de plein fouet. Le chômage grimpe à vive allure dans un pays où les indemnités ne durent que trois mois...

Largement tournée vers l’exportation, l’économie a commencé à démanteler ses outils d’intervention publique, qui avaient pourtant fait sa réussite. En conséquence, la chute de la consommation sur ses principaux marchés (Etats-Unis, Europe mais aussi Chine, où les industriels nippons sous-traitent des productions destinées à l’étranger) entraîne un effondrement de la croissance.

Bien sûr, le vent de libéralisme n’a pas tout emporté. Ici comme ailleurs, le pouvoir redécouvre le charme de l’action de l’Etat. Depuis l’automne 2008, le gouvernement en est à son troisième plan de relance. Le dernier en date, annoncé en avril, cherche à frapper les esprits autant qu’à faire redémarrer la machine : 15 400 milliards de yens sont ainsi injectés (115 milliards d’euros). Si l’on tient compte des deux précédents programmes, les dépenses publiques supplémentaires représentent 5 % du produit intérieur brut… Cela suffira-t-il ?

Malaise et révoltes de la génération perdue
Odaira Namihei

Des Japonais pas comme les autres
Christian Kessler

Une agriculture abandonnée aux impératifs de la haute croissance
Augustin Berque

Remise en question du « modèle » occidental
Philip S. Golub

Entre protectionnisme et différence culturelle
Bruno Dethomas

Le péril jaune version américaine
Serge Halimi

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Une histoire controversée

Singuliers rapports que ceux du Japon avec l’Occident d’une part et avec ses voisins asiatiques d’autre part. Après avoir été fermé pendant deux siècles et demi — à quelques comptoirs commerciaux près, et à l’exception d’une infime partie de l’élite, nul ne pouvait entrer ou sortir du pays —, le Japon s’est ouvert sous la pression militaire occidentale au milieu du XIXe siècle.

Modernisé à grande vitesse sous la férule des marchands et de l’empereur Mutsuhito fasciné par l’Europe, puis lancé dans des guerres colonisatrices par un régime fascisant, le pays a connu une histoire mouvementée.

La défaite de 1945 a marqué un tournant. Toutefois, les bombardements nucléaires — dont le pays porte toujours les stigmates physiques et psychologiques —, ainsi que l’occupation entre 1945 et 1952 de l’Archipel par les Etats-Unis, qui en ont fait la pièce occidentale de la guerre froide dans le Pacifique, ont largement contribué à empêcher une réflexion collective sur son histoire contemporaine. Comme le notait, avec regret, le grand philosophe et historien Kato Shuichi, « le Japon souffre d’une grave maladie nationale : l’amnésie politique et historique » (Libération, 16 août 2006).

Une amnésie qui ouvre la voie à tous les révisionnismes. Ce fut le cas dans les années 1990 et jusqu’au début des années 2000, avec la publication de livres scolaires niant l’expansionnisme militaire, les visites de premiers ministres successifs au sanctuaire Yasukuni, où sont enterrés des criminels de guerre, ou encore les propos de membres du gouvernement niant les exactions commises à l’encontre de Coréennes, de Chinoises ou de Taïwanaises (les « femmes de réconfort », des esclaves sexuelles pour l’armée). Les relations avec les voisins chinois mais également coréens se détériorèrent alors gravement.

Désormais, les rapports se sont normalisés : les hommages au sanctuaire contesté ont cessé, des universitaires nippons et chinois travaillent ensemble sur l’histoire commune... Une réflexion plus large est engagée sur l’identité japonaise, ses rapports (souvent difficiles) avec l’Occident et son rattachement à l’Asie.

Le sanctuaire Yasukuni, ou la mémoire sélective
Takahashi Tetsuya

Apprendre à se souvenir de Nankin
Antoine Halff

Cobayes humains pour l’unité 731
Jacques Decornoy

Hiroshima, 6 août 1945
John Hersey

Contre le colonisateur britannique, les militaires nippons
Christopher A. Bayly et Tim Harper

L’histoire cachée des « Japonais américains »
Bruno Rochette

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Danse triangulaire

Longtemps, Tokyo s’est contenté d’être le supplétif militaire des Américains dans la région. Mais la donne a été modifiée par l’émergence de la Chine dans les affaires du monde, qui a conduit les Etats-Unis à chercher des contrepoids asiatiques, et par la volonté américaine de redéployer des moyens militaires vers le « Grand Moyen-Orient ».

Après la révision de l’accord stratégique signé en 2005 avec Washington, les forces militaires nippones, jusqu’alors purement défensives, se transforment en armée d’intervention apte à se projeter à l’extérieur. Même si l’article 9 de la Constitution japonaise interdit toujours l’utilisation de l’armée dans des conflits internationaux, Tokyo aimerait s’affranchir des contraintes liées à l’après-guerre et s’affirmer sur la scène mondiale.

D’autant que son voisin chinois occupe très largement la place. Si leurs rapports connaissent des périodes de fortes tensions (comme en 2005-2006), les liens économiques, eux, ne se sont jamais distendus depuis l’ouverture de la Chine. Ce qui n’exclut évidemment pas la concurrence politique — en Asie, notamment vis-à-vis de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Anase, Asean en anglais), en Afrique (dans la course aux matières premières) et dans les rencontres internationales (tel le G20, qui réunit les puissances les plus riches et les nations émergentes). Toutefois, la crise actuelle a conduit à resserrer les liens. Avec Séoul, Tokyo et Pékin ont jeté les bases d’une coopération monétaire.

En fait, le trio sino-américano-nippon mène une sarabande endiablée, faite de relations économiques étroites, de rapports diplomatiques houleux et de méfiance réelle — à tout le moins entre la Chine et le Japon.

De solides ambitions militaires qui passent par... les Etats-Unis
Emilie Guyonnet

Surenchère nucléaire entre Tokyo et Séoul
Selig S. Harrison

L’Amérique entre amour et frustration
Chalmers Johnson

Regards chinois sur l’Archipel
Yang Baoyun

Quand l’Asie étudiait sur les bancs japonais
Karoline Postel-Vinay

IV.jpg



Une société dynamique

Si le pays du Soleil-Levant demeure un nain politique, sa culture s’est largement répandue dans le monde. Qu’il s’agisse de romanciers (d’Oe Kenzaburo à Murakami Haruki), de metteurs en scène (d’Ozu Yasujiro ou Imamura Shohei à Kitano Takeshi), d’auteurs de mangas (de Tezuka Osamu à Sato Shuho), nombre de créateurs nippons ont connu — ou connaissent — de vrais succès en dehors de leur pays. Ils témoignent de la vitalité et de la diversité de la création japonaise.

Bien souvent, ces intellectuels, ces artistes reflètent les interrogations d’une communauté longtemps soudée par la croissance et l’augmentation du niveau de vie. Interrogations sur le peu de place laissé aux jeunes, sur l’école, sur l’immigration, notamment lors de l’arrivée de la main-d’œuvre étrangère dans les années 1990, sur l’identité, sur la guerre, comme le montre le reportage d’Alain Jouffroy lors de la première guerre du Golfe, sur la violence... Un foisonnement créatif qui contraste avec un système politique qui apparaît figé et une économie qui semble se dérober.

Il est significatif que les questions sociales reviennent sur le devant de la scène, comme dans Tokyo Sonata, le dernier film de Kurosawa Kiyoshi… Et l’on y voit les pesanteurs d’une société où perdre son emploi revient à perdre sa dignité, où le premier devoir d’une femme, même très diplômée, demeure l’éducation des enfants et la tenue du foyer, en attendant le retour du mari.

A l’heure où les responsables soulignent les conséquences du vieillissement de la population — à juste titre, les plus de 65 ans devant représenter près du tiers de la population d’ici à 2030 —, il est évident qu’une augmentation du travail féminin contribuerait à combler le trou. Visiblement, on en est encore loin… La société nippone demeure prise en étau entre tradition et modernité.

Où en est l’égalité des sexes ?
Nakajima Satoko et Tanasawa Naoko

Débat au point mort sur la peine capitale
Aurore Brien

La pègre des yakuzas infiltrée dans le monde de l’économie
Philippe Pons

Construire le présent, reconstruire le passé
Alain Jouffroy

Tokyo dégaine ses armes de distraction massive
O. N.

Internet et moi
Oe Kenzaburo

Etranges étrangers sur grand écran
Max Tessier

manga.jpg

Mangas

Odaira Namihei

Manabe Shohei. Ushijima, l’usurier de l’ombre

Sugimura Shinichi et Richard Woo. Diaspolis

Kobayashi Yoshinori. Manifeste du nouvel orgueillisme

Motomiya Hiroshi. Le pays se consume

Kawaguchi Kaiji. Spirit of the Sun

Ishinomori Shotaro. Cyborg 009

Sato Shuho. Say Hello to Black Jack

Fujisawa Toru. GTO

10.05.2009

Une histoire de l'épuration économique

9782753506244FS.gifLe sujet. A la Libération peu de patrons et de responsables économiques ont été condamnés en France pour collaboration avec l'occupant allemand. En revanche, ils ont été nombreux à être inquiétés. C'est ce que confirme ce livre. Les archives des dossiers instruits contre eux ont été déjà utilisées comme source par les historiens travaillant sur la vie de l'économie et des entreprises pendant l'Occupation. En revanche, ce livre est le premier exclusivement consacré à l'épuration économique.

Le livre. Il s'agit d'une série de contributions d'historiens à un colloque sur le sujet organisé par le groupement de recherche du CNRS sur « Les Entreprises françaises sous l'Occupation ».

L'intérêt. Comme souvent, on regrettera l'étroitesse de certains angles choisis et notamment le fait que l'épuration soit trop assimilée à la « confiscation des profits illicites ». Le résultat n'en est pas moins riche. A ne pas rater, notamment, le chapitre où Hervé Joly, directeur du groupe de recherches, propose une synthèse sur « les mobilités patronales dans l'après-guerre ». Conclusion : les nationalisations ont eu plus d'effet que l'épuration. Julie Chassin, doctorante à l'université de Caen, donne une clef de lecture importante de cette période en expliquant comment, dans le Calvados, après les destructions dues au débarquement, il a fallu choisir : épurer ou reconstruire ? Les entreprises dont on avait besoin étaient souvent les mêmes que celles que l'occupant avait sollicitées pour bâtir le mur de l'Atlantique.

J.-C. H.

 

« L'Epuration économique en France à la Libération », sous la directionde Marc Bergère. Presses Universitaires de Rennes. 345 pages; 22 euros.

09.05.2009

Et si on voulait entendre l'empire tomber ?

Varus.jpg« Varus rends moi mes légions ! ». Il y a des plaintes qui, par delà les siècles, résonnent encore.
Il y a des silences qui troublent dans ces moments où l’histoire s’affole. « Avez-vous entendu tomber l'Empire? Non: rien n'a troublé le repos de ces lieux. L'Empire s'est abîmé pourtant ». La chute de l’empire, pareille à celle des lauriers, fait moins de bruit qu’un empereur pleurant ses armées perdues ?
Varus perdant des milliards, au lieu de légionnaires,  l’Empire est-il encore debout?

Et si, pourtant, l’Empire s’était abîmé?
Et si, l’Empire, ce règne de l’économie occidentale, était sur le point de s’abîmer, sous nos yeux, en silence ? En silence car personne ne parlerait de cet effondrement. De même que nous ne pouvons montrer à quelqu’un ce qu’il n’a pas vu, de même est-il bien difficile d’entendre le bruit d’un monde quand il finit…car où finit-il ? Il est plus difficile encore de voir un monde qui nait. Quand nait-il ? Que nait-il ?
Pour l’instant, de cette chute ne parviendrait que des sons incertains, des mots isolés, de vagues bribes de théorie, constats à demi formulés. Craintes d’entendre et de penser trop loin ?

 

empire_state_build.jpgD’où vient-elle cette crise, Varus ? Y a-t-il des causes ? Quelles sont les causes ? On n’a pas eu le temps de voir la crise se dérouler ? Allez donc décrire l’avalanche qui vous emporte ! 
On voit bien que les économistes essaient, malgré tout, et marmonnent de la pensée en construction. Ils disent parfois qu’on est dans une logique de décombres et parfois dans un processus de déconstruction. On entend qu’ils s’efforcent de percer la brume et de concevoir des questions : les causes que l’on discerne à peine ?

On dit : « le monde est tombé d’une falaise ».  Tout le monde, donc ! Tous ? Tous tombés de haut sans qu’on sache bien s’ils étaient montés ou si l’un d’entre eux, avait, chutant, fait dévisser la cordée.

Çà c’était hier ! Et même, hier soir, en suivant les grands rythmes de l’actualité. Ce matin, les causes semblent avoir trouvé leur incarnation à défaut d’une logique. « …Le secrétaire au Trésor américain a reconnu mercredi que les Etats-Unis portaient "une large responsabilité" dans la crise actuelle… ».
Donc les américains, comme cause. Ce sont eux qui sont tombés de la falaise.

Quels américains,  quelques uns ou tous ? Un journal anglo-saxon a répertorié 25 responsables américains ! En fait, il faudrait dire : 23 citoyens américains, car dans le lot il y un chinois, et un groupe socio-économique américain.


greenspan_guardian.jpgLe chinois doit être écarté. La ficelle est trop grosse ! S’auto-accuser de la crise, pour, dans le même instant, réintroduire des causes du type « ploutocrates prolétariens rouges interlopes », c’est trop facile. Plus intéressante est la cause « groupe socio-américain». Nommément, ce sont les consommateurs américains. Ceux-là qui ont voulu vivre au dessus de leurs moyens et qui se sont endettés « like mad ! » 130% de leurs revenus en 2009, contre 60% en 1982.
Le consommateur américain, c’est lui le responsable final d’un taux de chômage de 20% en Espagne et de l’effondrement du PNB anglais de plus de 5%.... du lamentable naufrage de l’Islande…et de l’explosion du système bancaire Américain. On aimerait le flinguer ce salaud qui a ruiné tout le monde parce qu’il voulait bouffer davantage de big mac, rouler en Hummer et se payer des baraques en Floride.
Bien sûr, il n’à pas fait çà tout seul ! Les autres 25 lui ont donné un sacré coup de main. Les Greenspan, évidemment ! Les Madoff, naturellement ! Et les djideubeulyoubouche, nécessairement !

Donc, on a trouvé le coupable ?
Et si on se disait qu’il faut se méfier des américains quand ils annoncent au monde qu’ils sont coupables ! Il sera beaucoup pardonné….à celui qui aura beaucoup aimé ? L’enthousiasme affectif des Américains. Libérer le Viêt-Nam, l’Irak, et bientôt l’Iran ? timeo danaos….
Et si on s’adonnait à de l’économie dans le style Ecole de Chicago ! On dirait « Y a-t-il un marché de la faute avec une offre de pardon et une demande de culpabilité dont la rencontre déterminerait le prix des indulgences ! »
Et si on s’interrogeait sur l’intérêt des américains à la culpabilité ? Alors, on se méfierait de ce discours émouvant, nouveau et rédempteur !
On entend: « Oui, c’est vrai ! La crise, c’est nous ! »
On entend : « Oui, c’est vrai ! Les faillites bancaires, c’est nous ! »
« Et aussi les faillites d’assureurs ! »…

673237004.jpgMaintenant, on entend très clairement. Ce ne sont plus ces bruissements dans le lointain. Ce sont des communiqués !
Et encore : « cela fait vingt ans qu’on scie consciencieusement la branche sur laquelle nous sommes, le monde avec nous, installés. Oui ! C’est vrai que nous avons péché et entraîné le monde dans une spirale du lucre, de concupiscence et de dissipation. Oui, on voulait le bonheur de tous, on voulait tout le monde au plus haut ! Et on a tiré tout le monde, vers le haut, toujours plus haut ! Et maintenant le monde est en ruine ! Par notre faute ! »
Bon sang, mais c’est bien sûr ! Les américains sont responsables ! Belle et bonne cette conclusion…et alors ? So what ?
Alors, c’est simple ! Première proposition, la majeure : nous, les pécheurs, ayant beaucoup péché, sommes ruinés. La mineure maintenant : étant ruinés, on ne peut plus faire grand-chose pour le monde. Alors la conclusion : donc, messieurs, les pays développés du monde occidental, messieurs les pays émergents et  tous ces messieurs brillants créateurs d’usines du monde, si vous voulez sortir de la crise, allez-y ! C’est à vous ! Nous, on ne peut plus rien faire. On n’a plus un sou !
Enfin un syllogisme qui tient debout ! Voilà quelque chose qui commence à prendre tournure.
Le monde n’est pas tombé de la falaise. Ce sont les Etats-Unis qui sont tombés. L’empire s’est abimé dans la vase tout en bas. Les Etats-Unis chutant ont cassé la corde avec laquelle ils tiraient les autres pays depuis les basses plaines de leur médiocrité vers le haut, vers l’air vivifiant et pur. Les vassaux sont tombés à la renverse. Et pendant que les Etats-Unis atterrissaient en bas sur la grève dans les varechs en décomposition, les autres roulaient pêle-mêle dégringolant vers leur point de départ, villages, chaumières et champs.
Et si c’était justement çà le sujet qui suit la découverte des causes ?
Et si le monde avait du mal à se rendre compte qu’il est cul par-dessus tête ?
Les américains, ont eu de la chance : la  graisse accumulée, les végétaux en décomposition mêlés aux vasières ont fait amortisseur. En bas de la falaise, groggy, ils commencent à rassembler leurs membres épars. Le reste du monde assis, sur ses fesses, étourdi, contemple, tour à tour, la corde qui s’est cassée et le haut de la falaise d’où il a roulé.

C’est une révolution, Sire !
“In the third quarter of 2008, Americans began saving more and spending less. Hurrah! That only took 40 years to happen!” ° Les américains  ne tireront plus les autres. La corde est cassée.
« Non : rien n'a troublé le repos de ces lieux » Il en est qui pensent encore à cette corde. Ils disent que la question n’est pas tant « à quoi ressemblerons-nous après ?» que « comment va se passer la reprise?»
Pourtant les légions ont bien disparu. Que valent les lamentations de César Auguste ? Varus ne peut plus rien faire.
La corde est cassée.
Les autres, qui ne sont plus tirés, vont devoir bouger par eux-mêmes, et se disent maintenant que créer des emplois demain ne se peut se concevoir que si de nouveaux secteurs d'activité sont inventés.
La corde est cassée.
Et si, maintenant, il fallait apprendre à tisser ?

Pascal Ordonneau

 

*(Dans le courant du troisième trimestre 2008, les américains ont commencé à épargner davantage et à consommer moins. Hourrah ! Il aura fallu seulement 40 ans pour y arriver !).

07.05.2009

A la source de la crise financière

4861885.jpgEmprunter l'argent des uns pour le prêter aux autres... Au coeur même de la finance, il y a l'évaluation du risque. Et au fondement de la violente crise économique que nous vivons aujourd'hui, il y a une mauvaise appréciation du risque. Il y a cinq ans, les économistes Anton Brender et Florence Pisani, qui travaillent tous deux chez Dexia Asset Management, avaient raconté comment les techniques modernes de la finance changeaient la donne. Ils montraient le rôle de la « titrisation », cette agrégation de prêts ensuite revendue en tranches sur les marchés, qui permettait aux banquiers de se débarrasser enfin du risque. Cette fois-ci, ils vont beaucoup plus loin, en montrant comment la révolution financière a débouché sur un bain de sang.

Selon Brender et Pisani, deux mécanismes puissants sont à l'origine du séisme actuel. Dans les pays émergents d'Asie d'abord, la crise des années 1990 a cassé les marchés financiers. Ayant constitué d'énormes matelas de réserves pour se protéger, les pays se sont tournés vers les Etats-Unis pour y placer leurs capitaux, en choisissant les placements les plus sûrs. En Amérique ensuite, l'innovation a fait apparemment éclater la chaîne du risque (un peu comme les industriels ont éclaté leur chaîne de valeur en produisant aux quatre coins de la planète), via notamment la titrisation et les produits dérivés. Au lieu d'être réparti dans toutes les institutions financières, le risque s'est réfugié dans l'ombre, le plus loin possible des régulations - dans les banques d'investissement, les « hedge funds », les « véhicules hors bilan » comme les fameux SIV (« structured investment vehicles »). A la mi-2007, ce « système bancaire alternatif » portait plus de 14.000 milliards de dollars de risques ! Le risque n'était pas disséminé comme on le croyait, mais au contraire concentré dans des institutions financières, qui ont emprunté des fortunes pour le porter. Dans ce contexte, la crise du « subprime » a agi comme un détonateur en faisant prendre conscience que le danger financier n'avait pas disparu. Dès lors, les pouvoirs publics n'avaient d'autre solution que de finir par porter eux-mêmes une partie des risques. Ils s'y sont résolus trop tard pour éviter le pire...

Le propos est serré. Il s'appuie à la fois sur une observation minutieuse des faits, des efforts de chiffrages et les analyses des économistes qui montent. Il donne une clef de lecture majeure, qui manquait pour comprendre l'incroyable séquence de ces deux dernières années. Précieux.

JEAN-MARC VITTORI

01.05.2009

L'économie américaine descend une nouvelle marche

reuters_139142_OFRBS-USA-INDICATEURS-20090415.jpgLa récession continue de s'aggraver aux Etats-Unis en dépit des signes de légère amélioration dans l'immobilier ou dans la consommation. A l'occasion de la conférence de presse qu'il a tenue, mercredi 29 avril, pour marquer ses cent premiers jours à la Maison Blanche, le président américain, Barack Obama, a reconnu que la crise ne s'apaisait guère et qu'elle imposait à son administration un rythme soutenu pour prendre des mesures d'urgence tant sur le plan industriel qu'en matière de budget.

La poursuite de la récession à un rythme jamais vu depuis la dernière guerre mondiale est tout à fait inquiétante : le produit intérieur brut (PIB) s'est rétracté de 6,1 % de janvier à mars, soit quasiment dans les mêmes proportions qu'au dernier trimestre 2008 (- 6,3 %).

Un chiffre "très mauvais" pour Mark Zandi, chef économiste de Moody's.com, et même "désastreux", selon Ian Morris, l'économiste en chef de HSBC. Les analystes tablaient sur une amélioration, espérant un chiffre ne dépassant pas - 4,7 %.

L'investissement global a connu son plus mauvais chiffre depuis 1975, la dernière période où les Etats-Unis avaient enregistré trois trimestres successifs de recul. Il a chuté de 37,9 % en rythme annuel (- 44 % dans l'informatique, - 38 % dans le logement) : du jamais-vu depuis la modélisation du calcul du PIB, en 1947.

Seul point positif, les dépenses de consommation des ménages ont progressé de 2,2 % en rythme annuel, après deux trimestres de contraction.

Les chiffres attendus du chômage, la semaine prochaine, devraient traduire cette dégradation accélérée, qui a vu les Etats-Unis détruire 5 millions d'emplois depuis décembre 2007. "Nous devrions constater des centaines de milliers de pertes d'emplois (mensuelles) durant encore un certain temps", a reconnu le porte-parole de la Maison Blanche, Robert Gibbs.

Concernant Chrysler, lors de sa conférence de presse, mercredi 29 avril, M. Obama a exprimé son "espoir" dans la viabilité de la société, qui avait jusqu'à jeudi pour présenter un plan de sauvetage. Le département du Trésor avait proposé aux créanciers une somme au comptant de 2,25 milliards de dollars (1,7 milliard d'euros) pour qu'ils acceptent d'abandonner quelque 6,9 milliards de dollars de créances.

Principaux créanciers du constructeur (ils détiennent 70 % de sa dette), les banques Goldman Sachs, Morgan Stanley, Citigroup et JP Morgan Chase (par ailleurs grandes bénéficiaires à ce jour du renflouement public des banques) ont accepté d'effacer leurs créances pour un coût avoisinant 5 milliards de dollars.

usa_recession_economie_baisse432.jpgMais plusieurs fonds d'investissements sont encore en mesure - en refusant ce mécanisme - de faire échouer un accord de restructuration dans lequel Chrysler s'allierait à Fiat, comme l'ont accepté les salariés de Chrysler par un vote favorable, mercredi 29 avril. L'Etat américain et le fonds de retraite syndical de ses salariés détiendraient une large majorité du capital.

Durant la nuit, le Wall Street Journal annonçait que les négociations avec ces petits créanciers avaient échoué, renforçant la probabilité d'un placement du constructeur, pour une courte période, sous le régime des faillites.

A la question de savoir si l'Etat avait vocation à contrôler l'industrie automobile américaine, M. Obama a répondu qu'il "adorerait retirer la part du gouvernement au plus tôt", mais il a justifié ce qui apparaît comme une nationalisation de facto de Chrysler (comme ce le sera de General Motors si sa direction impose son plan de restructuration à ses propres créanciers) par la nécessité de restaurer un secteur automobile "viable et compétitif".

Qu'il s'agisse de banques ou de constructeurs automobiles, a-t-il ajouté, l'Etat doit chercher à "en sortir dès que la situation s'est améliorée". Tant qu'il en assure le contrôle, "nous ne devons pas micro-gérer ces entreprises, mais l'Etat doit préserver ses intérêts". L'objectif est que ces entreprises "émergent de cette crise en meilleure position", avant d'être restituées au secteur privé.

 

LANCER DES GRANDS CHANTIERS

 

Quant au budget 2009-2010, le Sénat et la Chambre des représentants ont fini par voter un texte de compromis à 3 400 milliards de dollars, un montant qui ampute la version initialement souhaitée par la Maison Blanche de 150 milliards de dollars. Son déficit atteint 1 700 milliards, soit 12 % du PIB. Malgré cette petite déconvenue (annoncée), M. Obama a félicité les élus pour la célérité de leurs travaux. Il a surtout insisté sur le fait que ce budget allait permettre de lancer plusieurs grands chantiers essentiels à ses yeux, à commencer par la protection santé.

Le but est d'instaurer une assurance maladie "abordable" pour chaque Américain, "moins chère et de meilleure qualité", a-t-il répété mercredi. Pour nombre de commentateurs, M. Obama et les démocrates joueront une grande partie de leur crédibilité sur ce thème dans les mois qui viennent.

Sylvain Cypel
Source Le Monde

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