22.04.2009
Chemin(s)
Dévotion. Nés de l’amour ou des caprices. Les mains dans les fouilles. Le pas au ralenti. De loin en loin, sans trop se demander « qu’avons-nous fait de nos vingt ans ? », il faut savoir accompagner la mer qui se retire. Humer les effluves. Accepter les embruns d’outre-là. Et, quelquefois, mépriser l’événement, ne serait-ce que par attachement au monde et à son avenir, comme pour mieux refuser l’air du temps que nous imposent les petits marquis de la médiacratie, toujours prêts à l’idolâtrie facile. Regardez l’après-G20, puis l’après-sommet de l’OTAN : l’ancienne dévotion envers l’empire américain, qui les faisait tous se pâmer à longueur d’antenne dès qu’un Bush père ou fils se voyait contesté par le représentant d’une vieille nation comme la nôtre, s’est transformée - par la force des choses, dirons-nous - en ferveur quasiment irrationnelle envers Barack Obama. Évidemment, nous apprécions ce personnage. Son charisme. Son sens de l’histoire dont il est la preuve vivante. Sa manière féconde de renverser la table (sans pour l’instant faire vaciller l’édifice). Son style. Ses mots. Son respect évident des autres. Et surtout l’inversion philosophique qu’il propose au monde : le « choc des civilisations » devenu par sa grâce une invitation à l’acceptation des différences. Tout cela vaut son pesant d’espoir. Le chef du monde, qui, officiellement, n’aspire plus à la domination, n’est plus l’idiot du village global. Hourra ? Ou prudence ? Trop beau pour être vrai ? Chacun le sait, il en faudra beaucoup plus pour métamorphoser le coeur du système : l’hôte de la Maison-Blanche, si on lui en laisse le temps et si force et vigueur l’accompagnent vraiment, est-il déjà l’un des maillons principaux d’une longue chaîne d’union qui s’ébranle sous nos yeux et qui, souhaitons-le, n’impulsera pas un prêchi-prêcha gnangnan pour moralistes de TF1 ? Obama : projette-t-on trop en lui ? Qui a raison d’y croire ? Qui a tort de douter ? Voir les plus libéraux revendiquer une certaine appartenance idéologique avec lui devrait nous inquiéter. Cela nous amuse plutôt. Méfions-nous de tous nos brasiers. Redoutons la personnalisation à outrance qui, tôt ou tard, vire à la mystique fusionnelle.
« Degrés » . L’effondrement symbolique du « nous » français, laïc et républicain, se confirme chaque jour un peu plus. Nicoléon ne change rien, bien au contraire, à sa posture à la fois populiste et mafieuse (façon Corleone). La confusion des genres règne toujours. Tandis qu’il se signe encore en public dès qu’un crucifix tombe sous ses yeux, l’ineffable Christine Boutin, qui vient de faire son coming out (« j’ai déjà essayé le préservatif », quel aveu !), continue de dire « le Saint-Père » et non le pape, comme devrait l’y contraindre sa posture de ministre de la République. L’Opus Dei la contraint-elle à cette surenchère biblico-patriotique qui, en d’autres temps, lui aurait valu remontrance et/ou démission ? À propos de religion. La sortie d’un livre doublé d’un article dans le Monde des livres vient nous offrir une sorte de « droit de suite » au chef-d’oeuvre filmé de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, l’Apocalypse, et son complément en édition, Jésus sans Jésus. Le « bloc-noteur » enfiévré, qui a déjà déclamé sa flamme pour le travail érudit des deux historiens, entamé avec Corpus Christi, ne plaisante plus. Passe encore l’article dans le Monde d’un certain Maurice Sartre, à l’homonymie trompeuse, qui s’emploie à épouser la cause (religieuse). Mais le livre en question, écrit par Jean-Marie Salamito, mérite quelques mots. S’intitulant les Chevaliers de l’Apocalypse, réponse à MM. Prieur et Mordillat, l’ouvrage, comme l’intitulé le laisse croire, présuppose une réplique cinglante pour, comme l’écrit le Monde, « sortir le spectateur de l’état quasi hypnotique où le plongent les séries de Mordillat et Prieur » (sic) parce que « l’histoire reste une science exigeante ». L’histoire : une science exigeante. Parlons-en ! Car, voyez-vous, pour Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire des religions à la Sorbonne, non seulement les faits et gestes de Jésus sont authentifiés, mais ledit Jésus est « historiquement » ressuscité. Vous avez bien lu. Voilà de la science comme on l’aime ! Mais ce n’est pas tout. Dans un passage qui fleure mauvais Pie XII et Ratzinger réunis, reprochant à Mordillat et Prieur d’insister sur certaines formes d’antisémitisme chrétien, Jean-Marie Salamito nous explique sans distance qu’il y a « des degrés dans l’antisémitisme ». Des degrés ! À l’en croire donc, être « un peu antisémite » ne serait qu’un « détail de l’histoire »… Il n’y a visiblement pas que le prénom que ce M. Salamito a en commun avec Le Pen… Aussi nous ne nous lasserons pas de l’écrire : tout citoyen habité par la raison doit découvrir les travaux de Mordillat et Prieur. Comme une réponse active à l’usinage des obscurantismes.
Réalité. À la mesure d’un monde faussé par les excès du tout-fric et du tout-vite, s’étranglent les noblesses populaires d’où jaillissait - jadis - la gloire des artistes et des penseurs, modestes ou illustres, captivants ou compliqués. Dévorant l’autre jour l’étonnant et captivant Risquer la liberté (Seuil), du philosophe Fabrice Midal, dans lequel l’auteur nous invite à sortir des égoïsmes spirituels et à ne plus nous perdre dans le culte d’un pseudo-bien-être mercantile, nous réfléchissions à nos propres enfermements d’autant plus brûlants, d’autant plus dangereux qu’ils nous éloignent du monde réel et de la vie sociale. « C’est une véritable aventure qui doit affronter la réalité », insiste Fabrice Midal. En s’appuyant sur l’art et la poésie, empruntant de-ci, de-là au bouddhisme une sagesse qui nous est (très) souvent étrangère, le philosophe exhorte au « deviens qui tu es » pour sortir de l’aseptisation en disant « oui » à l’aventure, quitte à se frayer un chemin en risques et en audaces pour « tout remettre en question » (p. 79). Quelques morceaux de bravoure plus loin, qui, contrairement aux apparences, n’incitent pas à l’individualisme, Fabrice Midal, en compagnie de Rilke ou de Cézanne, peut alors suggérer : « Le poète ne prétend pas "gérer" l’obscurité, la faire céder, la rentabiliser. Il en mesure la profondeur et nomme l’abîme d’une présence qui, du même mouvement, se donne et s’échappe. C’est pourquoi le poète sauve. Il sauve de ne rien chercher à sauver. Il sauve en gardant le sacré sacré » (p. 220). Explications : « Soutenir un chemin. Un chemin qui ne soit pas connu d’avance, mais se dessine dans le mouvement même où nous le découvrons. Or, en notre temps précisément, rien ne fait plus chemin » (p. 221). Un chemin vers l’émancipation ? Si possible collective ?
Jean-Emmanuel Ducoin
15:10 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, critique, journalisme, politique, âge, vieillir, médecine, philosophie


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