21.04.2009

Flamme(s)

tocqueville.jpgCi-gît. Même Tocqueville, en son temps, s’inquiétait de voir « des hommes sans patriotisme et sans moeurs se faire les apôtres de la civilisation et des Lumières ». Qu’on pardonne la référence due autant à la fatigue des heures lasses qu’à l’irruption triviale de quelques faits d’actualité révoltants. Lesquels ? Par exemple : que les Vingt osent affirmer qu’un « nouvel ordre mondial » a émergé du sommet de Londres alors qu’ils ont redonné blanc-seing au FMI, à l’OMC, à la Banque mondiale… Par exemple : que Jaurès et Salengro soient récupérés par l’extrême droite, l’un et l’autre ayant payé au prix du sang leurs combats contre les immondices qui servent aujourd’hui de soupe quotidienne aux lepénistes. Par exemple : que Sarkozy (très habile lui aussi pour faire parler les morts, Môquet, Jaurès, Blum, etc.) puisse dire en direct, un matin à la radio, sans aucune réplique de son intervieweur préféré (Elkabbach, convoqué au Palais), qu’il va « sauver le site de Caterpillar », le jour même où l’usine d’ArcelorMittal à Gandrange fermait définitivement ses portes après les promesses que l’on sait. Ci-gît l’activisme mensonger. Ci-gît cette parole d’État dénigrée. Ci-gît cette crédibilité présidentielle éblouie par le bling-bling et le bla-bla… Alors oui, pourquoi pas Tocqueville. Mais pas de méprise sur le sens des mots empruntés au « penseur » de la démocratie pour toute une génération de libéraux zélés très pro-américains et surtout très antirévolutionnaires, antimarxistes, anticommunistes, anti-gauche, anti tout ce que vous voulez ! Chacun aura compris : au pays de Voltaire et de Hugo, patriotisme et moeurs ne sont là qu’illustration symbolique.

 

place-de-la-republique2.jpgSous-France. Certes, que n’a-t-on entendu au nom du patriotisme et des moeurs : est-ce une raison pour vomir l’idée en République, en effacer les marqueurs ? De même, que n’a-t-on entendu au nom du libéralisme et du marché, réduisant les États-nations au rôle de spectateurs impuissants devant la soi-disant pertinence de l’économie mondialisée, tant vantée par notre Nicoléon… Ici, la France. Ici, la sous-France. Affrontement-délitement. Pour assumer les conséquences de ses choix, sachant que, souvent, elles déplaisent et nuisent à nos prévisions, il convient, sans mauvaise foi et surtout sans nier le lien et le liant indispensables à tous projets communs, de redéfinir nos responsabilités à la hauteur d’exigences qui nous débordent. Chaque détail peut devenir événement. Chaque événement n’est jamais un détail. Si le propre des passions combatives est de contredire toute fadeur existentielle, le courant d’air conjugué des injustices sociales et de la trivialité d’État projette sur nous tous un air fétide et une respiration de nulle part. Un vent se lève…

Négations. Qu’on se le dise. Pendant que les copains du Fouquet’s s’en mettent plein les poches via bonus ou rétributions diverses et que les citoyens, stupéfiés, découvrent l’existence de comptes dans des paradis fiscaux (quelque 550 milliards d’euros bien planqués, + 300 % en cinq ans), dont certains probablement utilisés par de grandes sociétés pour blanchir des fraudes fiscales (vous suivez ?), la démocratie version nicoléonienne ne désigne plus la capacité à mener pacifiquement des actions pour quelque chose, entre des valeurs et des idées, mais à mener haineusement des querelles entre personnes pour rien sinon le privilège d’une caste de profiteurs qui n’aspirent qu’à la division pour mieux régenter. Chacun vaque à son destin, petit ou grand. Mais pendant ce temps, sournoise et instigatrice du pire, la vulgarité nous gouverne. Jusque dans le détail. Illustration. Demandez-vous pourquoi Nicoléon, auteur de formules indignes de sa fonction, maltraite autant la langue française au point de négliger, même dans des discours pourtant lus, les négations les plus élémentaires ? Comme s’il voulait passer à l’action (sic) et entreprendre une opération de séduction en direction des classes les plus frappées par la crise (re-sic), ressortant son thème favori de l’insécurité publique et de la menace grandissante des bandes organisées (re-re-sic). Le roi de la com veut faire « peuple », s’en rapprocher. Mais en croyant le singer, il l’insulte ! Son copain Bigard le conseille bien mal : les cons, ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît (Audiard).

lg4s4rx0.jpgLiberticide. La dérive autoritaire du régime, visible à tous les étages - de la surveillance d’Internet à la réforme du travail législatif dont se plaignent désormais de nombreux députés UMP - vient de prendre une tournure inquiétante. Cette semaine, en effet, quatre journalistes ont été traînés devant la brigade de la répression de la délinquance contre la personne (BRDP), conformément aux instructions du procureur en charge de la presse et de la protection des libertés. En cause, les fameuses images vues et revues sur le site Rue89 où l’on découvrait notre Nicoléon, enregistré avant un 19/20 sur France 3, se lâcher contre un technicien qui avait refusé de le saluer, menaçant et vulgaire comme il sait l’être. L’autre jour, donc, ces journalistes étaient convoqués comme des malfrats. Objet du délit supposé ? Pour les deux journalistes de Rue89, avoir diffusé ces images. Pour leurs deux confrères de France 3, les y avoir aidés. Soutenus par une cinquantaine de collègues, dont le directeur de l’Humanité, Patrick Le Hyaric, de nombreux syndicalistes et de quelques défenseurs d’une expression libre et pluraliste, ces parias du Palais sont donc venus expliquer le sens de leur travail. Rien que leur travail. Mais l’affaire est évidemment ailleurs et se caractérise par l’actuel flicage en règle des journalistes du service public (vidéosurveillance) et une entrave au droit à l’information. Ce que décrit fort bien Jean-François Téaldi, secrétaire général du SNJ-CGT de France Télévisions : « Ces convocations ne viseraient-elles pas à mettre individuellement au pas les journalistes d’investigation, qui ne conçoivent pas leur profession comme un simple relais de la politique de communication du pouvoir. » Big Brother nous guette. Tous.

Combat. Prenons toujours comme exemple l’avant-élection de Nicoléon. Souvenez-vous ceux qui disaient : « Son élection ? Impossible. » À force de douter du pire, le mal fleurit au quotidien. Par une étrange inversion de valeurs, on voudrait nous imposer la fascination de l’éphémère, du superficiel, de l’urgence, ajoutant l’amnésie au matraquage idéologique, la peur reléguée en territoires ordinaires. Certains voudraient s’en arracher par le sommeil. Mais les insomnies nous guettent. Pas inutiles. Pour revisiter nos fondamentaux. Que reste-t-il du combat de nos nuits, si ce n’est la flamme qui sauve ? « Il faut toujours se mettre en accord avec ses arrière-pensées », disait de Gaulle. Mieux que Tocqueville, n’est-ce pas ?

Jean-Emmanuel Ducoin

Commentaires

Ah ! la sous-France ! Joli jeu de mot.

Ecrit par : unevilleunpoeme | 23.04.2009

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