20.04.2009
Vous travaillez comme un français !
« Vous travaillez comme un français ! »
C'est tombé comme ça!
C’est ce qu’il m’a lâché.
Au beau milieu d'une argumentation pour le convaincre de quelque chose, une idée, un service à vendre. Quelque chose qui « devait rencontrer ses attentes ».
« Vous travaillez comme un français! ». Le son, avec ces « u » si marqué. Les fins de phrase légèrement relevées. Univers sonore marqué par l’origine germanique de l’entreprise. Bien contrôlé, musical quand un accent est léger.
Conversation téléphonique. Pourtant, j’ai bien entendu qu’il ne souriait pas. Le timbre de la voix. Çà ne se manque pas quand on a un peu de pratique. Avec l’habitude on sait qu’une voix sourit, se défend ou se méfie. A ce moment, j’entendais un peu de lassitude. Fatigué d’avoir à dire. Perdait son temps. C’est ce que j’entendais. Il regardait ses mails sur son ordinateur. Je le voyais à cette voix lointaine et plus lente.
« Vous travaillez comme un français ! ».
J’ai entendu qu’il se demandait pourquoi il était à ce moment, avec son téléphone, avec moi, dans une conversation inutile.
J’ai interrompu mon élan, l’idée que je vendais ravalée au rang de mots inutiles, creux, improductifs.
« Vous travaillez mal », comme un français c’est comme cela que je l’ai entendu. Pas du tout positif.
C’est pourquoi l’élan que j’avais vers lui, vers ses besoins et même vers ses expectations a été cassé dans l’instant. Je me suis découvert grenouille en plein effort d’enflure, baudruche qui se dégonfle.
Quoi dire à cette voix qui renonce, qui s’en va, dissolvant sa présence dans une vapeur de silence long, d’attente qui ne veut plus qu’on la rencontre, de désintérêt simple qui monte sans rencontrer de résistance. Le vide s’installe en place des sons de la conversation et des alternances de graves et d’aigus qui supportent la danse fragile des arguments.
Le ton de la voix aurait été enjoué ?
Je ne crois pas que cela aurait changé ce que j’ai entendu.
Cela n’aurait pas pu dire que je travaillais bien « comme un Français ».
En tout cas, quand il l’a dit, j’ai bien entendu. Je connais ces dérapages de la voix au téléphone. Il ne disait pas les choses en l’air. Il était sérieux.
Travailler comme un bœuf!
Travailler comme un malade !
Ou ....comme un fou !
On comprend ce type de formule.
Je ne pense pas avoir entendu une seule fois.
« Ce type. C’est fou !!! Il travaille comme un français »
Cela tient surement à une conviction intime. Je ne pense pas qu'un français travaille de telle sorte qu'on puisse l'utiliser comme référent.
Quand j’étais dans une banque anglaise, Steve, mon patron m’avait dit quelque chose de ce genre. D’une autre façon.
« Les français, Pascal, difficile de leur demander de ne pas travailler comme des français !!! ».
Il avait bien senti que c’était un peu compliqué à expliquer. En plus, il ne parlait pas très bien le français. Alors, dans son bureau, sur une vitre de bibliothèque, il avait scotché un petit cartoon découpé dans un journal anglais.
Le dessinateur avait mis en scène un curieux petit monsieur en costume de banquier avec un chapeau et un (son ?) chien. Le petit monsieur pointait le doigt dans une direction comme un ordre « Va chercher !» ou « rapporte !».
Cet ordre tout gestuel était accompagné d’un commentaire courroucé sous la forme d’une bulle :
« don’t ask – pourquoi ?- just do it ! »
Il avait ri de bon cœur quand je lui avais montré que le cartoon ne m’avait pas échappé.
Il avait été très mesuré. Délicat en quelque sorte. Attentif à exclure ce cartoon d’une atmosphère négative. Ou pire ! Incorrecte !
Il ne voulait pas blesser. Il voulait me dire le vrai. Amicalement. Sans fard. Directement. Straight.
« Pascal ! Vous êtes comme çà ! Tu vois, les anglais, eux, c’est comme dans une armée. Leur chef décide et c’est en marche. Avec vous, ce n’est que du temps perdu ! Avec votre besoin de commentaires et d’explications. Incapables d’appliquer sans délai un ordre ou une instruction dans le bon sens ».
Il n’en voulait pas aux français. De toute façon, il n’était pas là pour apporter la civilisation à des barbares. Il s’agissait de s’avancer par les sentiers les plus courts vers la rentabilité la plus élevée. Tant pis, si le chemin était finalement un peu plus sinueux. Il avancerait. C’était son ordre de mission. Il n’y avait pas à commenter là-dessus :
« there’s not to reason why
There’s but to do and dy ».
On a toujours une vision de soi-même. On peut y tenir. Plus ou moins. C’est une question d’’intensité. En général, intense ou pas intense, on y tient. C’est vous, et vous vous aimez un peu. Même un français est capable de çà, même avec sa réputation de râleur.
De l’amour-propre peut-être ?
Pour des gens qui s’auto-dénigrent cela fait curieux de parler de ce genre de sentiment….self-respect ? Oui, peut-être ?
En tout cas, j’avais été un peu troublé : que moi, on me trouve énervant, à titre personnel, je veux bien l’accepter ou en convenir. Des amis m’ont souvent dit que je n’étais pas facile à supporter.
Là il ne s’agissait pas de moi, Pascal, il s’agissait de moi, français ! C’était différent !
Et puis, j’ai fait des rapprochements.
Des lectures…tous ces livres qui se sont multipliés, écrits par des anglais sur leur vie en France. Les titres sont évocateurs, avec l’emblématique« a year in the merde ». Il a eu tant de succès que trois livres sur le même thème (la merde) se sont succédés.
Les français au travail !
On en parle beaucoup dans ces livres.
Oui...la bise d'abord ! Le tour des bureaux pour serrer les paluches.La cantine et les heures de bouche...les RTT...les vacances secu...les congés payés....les congés maternité...les congés en tout genre…
Et j’ai repensé au petit monsieur et au chien.
Et la baise aussi.
Le bureau semble être un lieu encore plus érotique en France qu’en Grande Bretagne.
Par acquit de conscience, j’ai recherché les équivalents français de ces livres anglais.
Je n’ai pas trouvé les bons moteurs de recherche.
Surement !
….en tout cas, je n’ai pas trouvé les livres qui s’appelleraient :
« un an de purée de pois »
« ma petite maison dans les highlands »
« les trois b du royaume uni : bosser, baiser, bouffer, » traduction libre de « the 3 f in the UK : fuck, fuck, fuck »
Plusieurs possibilités,
Je ne sais pas utiliser internet et ses moteurs de recherche….
Ou bien….
- les français ne s’installent pas en Angleterre,
- ou une fois installés, ils n’écrivent pas sur leur expérience,
- ou plus simplement, ils sont heureux d’être en Angleterre,
- ou, surprise-surprise ! ils sont heureux parce qu’il y a des anglais…
J’ai repensé à toute cette littérature apitoyée sur la France, les Français, leur « modèle ». Incapables de regarder l'avenir, c'est à dire le marché, ses lois, ses avantages comparatifs et la main invisible qui conduit vers le bonheur inéluctablement.
Et, aujourd’hui…cet aujourd’hui où, comme toujours, je n’arrive pas à m’empêcher de travailler comme un français…
Aujourd’hui, tournent des questions farfelues, devant mes yeux.
Grifouillis sur un carnet de notes. Mots jetés parce qu’ils n’ont rien à dire ou, au contraire, pour les obliger à se prononcer. Je les regarde s’agencer en phrases interrogatives.
Et si le modèle français avait réussi?
Et si les français étaient des bosseurs?
Et si ce type, qui m’a dit que je travaillais comme un français, n’était qu’un pauvre type.
Et si tout simplement ce type…c’était chez lui que çà pataugeait.
Dans sa tête que çà n’allait pas bien !
Et puis, à cet instant.
Une lumière dans la nuit.
Ce type qui travaillait pour une boîte allemande.
Ce type qui me trouvait atrocement français.
Il n’était pas allemand.
En fait.
Ce n’était pas un citoyen allemand commentant les mœurs et coutumes d’un citoyen français plongé dans son bain de culture.
C’était un Alsacien.
Pascal Ordonneau
14:46 Publié dans Actualités, Economie, Points de vue | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : kritiks, cinéma, economie, point de vue, art, festival, solidarité, maladie, médecine, politique


Commentaires
Nous manquons peut-être d'humour quand il s'agit de pédaler dans la choucroute.
Ecrit par : La Baronne de Baronnie | 21.04.2009
En réponse au commentaire écrit par la Baronne de la Baronnie: Nous manquons peut-être d'humour quand il s'agit de pédaler dans la choucroute
Avec beaucoup de retard, ce petit mot pour vous remercier de votre commentaire, et quelques mots pour le commenter. (bien sûr, vous ne le montrez pas à Sonia, çà doit rester secret….)
J’ai eu la chance de pouvoir observer une grande variété de mes contemporains. A la fin, je ne pense pas que l’humour soit la chose la mieux partagée du monde. Le bon sens non plus d’ailleurs. Il y a peut-être un lien entre les deux…à creuser dans un prochain billet : le manque d’humour est-il un sous-produit ou une cause du manque de bon sens ?…ou inversement !…sympa comme thème !
J’ai entendu, dans ma vie professionnelle à peu près tout et n’importe quoi, allant de « après tout y a-t-il une différence entre Hitler et Napoléon… » (Dit par le PDG allemand d’une très grande société française..), « Bernard Tapie, c’est un modèle pour les Français » (je préfère ne pas donner d’indication sur le locuteur, vous le reconnaitriez tout de suite !), « au restaurant, je ne m’assieds jamais le dos à une porte ou à une fenêtre » (un homme de media, romancier très, très connu), etc. etc.
A chaque fois, je me suis dit « keep the upper lip stiff » et surtout, évite d’exploser de rire. Je n’ai pas toujours réussi. Surtout quand j’ai eu droit à « Pascal, je dois vous informer que vous importunez jusqu’au plus haut niveau de l’Etat » (là, honnêtement, je ne me suis pas retenu, j’en ai pleuré de rire ! …j’ai eu tort !)
Donc, je devrais dire que je suis vacciné. J’ai entendu pire ou plus bête.
Et vous avez mille fois raisons ! Dans cette histoire de « vous travaillez comme un français !) ma réaction a singulièrement manqué de sens de l’humour.
Pourtant, quand j’y réfléchis bien, ce qui m’a frappé, c’est que ce propos parfaitement idiot…. m’ait frappé.
En fait, il avait fait mouche sans le savoir, ce type dont vous avez finement remarqué qu’il était très concerné par la choucroute.
C’est connu, les français ne s’aiment pas, « Le suprême bon ton était d'être américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l'armée; d'être tout excepté Français ». Çà ne me gène pas trop. C’est un jeu à la française. Comme celui qui consiste à risquer sa peau pour un bon mot.
Ce qui me gène, c’est cet espèce de mépris qui monte chez nos bons voisins à l’égard de la culture française. Il serait le fait d’une populace quelconque, je le mesurerais à l’aune des propos franchouillards sur les roastbeefs, les boches, et les ritals, et ne m’en soucierais pas. Ce n’est pas de çà que je veux parler. C’est de cette sorte de mépris élitiste qui fait du français et de sa façon de penser et d’être une sorte de repoussoir. Ce qu’il ne faut surtout pas être ! Les pensées qu’il faut surtout ne pas avoir !
A cela, on peut répondre que ma réaction ne fait que trahir une souffrance : celle de voir une culture, des valeurs, une forme de société et de civilisation disparaître. Celle de constater que ce déclin ne fait de peine à personne, à commencer nos voisins, et qu’au contraire, ils en tirent une notable satisfaction. « about time ! Les français, vont devoir fermer leur gueule, ces cons ! ».
Non, ce n’est pas çà qui me fait réagir ! C’est peut-être l’inverse !
Et c’est là où, votre commentaire tombe bien !
Je n’ai pas eu d’humour sur ce coup-là….parce que je ne pédalais pas dans la choucroute, justement ! J’étais parfaitement bien dans mes pompes, à l’aise, reposé…et j’ai eu, en face de moi, un abruti, qui me débitait des conneries.
Justement, je pense que les français pensent bien et juste. Justement, c’est très agréable de vivre en France. (et en plus, c’est plein de français !). Justement, je considère que les français portent en eux des valeurs de société, des interrogations sur l’avenir et des questions sur les bonheurs possibles qui ont un sens très fort. C’est énervant pour tous ceux qui préféreraient que les français ne la ramènent plus. Eh bien tant pis. Il faudra s’y faire.
Donc, et vous avez encore une fois, raison, sur ce coup-là, j’ai manqué d’humour.
Il faudra que je me rattrape.
Au fait, en y pensant….
Et si, on se lâchait un peu sur le dos des autres, (de nos voisins évidemment )?
On dit que les grecs, ce sont des turcs qui se prennent pour des italiens.
Peut-être que les alsaciens ce sont des bavarois qui se prennent pour Goethe.
Ecrit par : pascal ordonneau | 06.05.2009
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