Intime (1). Politique, notre beau miroir. Ne rien travestir ni raturer, surtout ne pas pleurer ni rire, analyser, comprendre… Que reste-t-il d’intime dans une vie publique si éprouvante qu’on y risque santé, souffle et plus encore sa crédibilité éthique ? Entendons-nous bien. Nous parlons là de la véritable intimité des individus, non de l’exhibition permanente de quelques-un(e)s qui cache mal les accommodements à la réalité. Méfiez-vous donc : quand les puissants ne parlent que d’eux-mêmes, c’est pour mieux ne plus avoir à parler de « nous » ! À l’heure où quelques destins politiques s’entrecroisent à la faveur des batailles endurées, la question prend tout son sens si l’on observe attentivement les évolutions de l’UMP et du PS. Nous savons depuis Descartes et les Lumières qu’il n’est pas toujours inutile de douter fortement de ce dont nous avons eu raison de douter une fois. Même en première intention. On pourrait le regretter, s’en indigner. En la demeure, nous avons raison de douter des sentiments mièvres qu’on nous étale du matin au soir comme du mauvais beurre, sans sel ni saveur. Cette bien-pensance souvent nauséeuse et crasse symbolise à elle seule tout ce que l’on peut redouter des maux de la vidéosphère mondialisée.
Aubry. Une certaine bien-pensance s’était abattue sur Martine Aubry, voilà beau temps. Qui se souvient de ses larmes au soir des législatives de 2002, dans une rue embrumée de Lille, quand, cueillie à son tour par la déroute au lendemain de la présidentielle, elle mordit la poussière face à un quasi-inconnu, l’UMP Sébastien Huyghe ? Martine Aubry, ex-ministre de Jospin I, ne mettrait plus les pieds au Parlement. Injure ? Qui se souvient des tombereaux de commentaires à son endroit, l’assassinat en direct de son bilan « catastrophique » des 35 heures (nous aurions beaucoup à en dire, en particulier la deuxième loi), de son autoritarisme primaire, de son caractère impossible, de son assurance crâne et même de son côté sûre d’elle qu’on prêtait plus à l’ombre tutélaire paternelle qu’à sa stature personnelle ? Injustice ? Cette défaite l’avait affectée. Nous pouvons témoigner personnellement.
Non de l’ampleur des larmes lâchées face caméra, qui ne réclamaient de sa part que de la discrétion sinon de la pudeur, mais, quelques jours après, de la gravité d’une femme découvrant la faillite politique la plus cruelle qui soit, dans un fief socialiste que nous qualifiions à l’époque « d’imprenable » par la droite et qu’elle ne tenta même pas de reconquérir en 2007… Qui se souvient des insultes (oui !) lues ici et là dans quelques livres scabreux écrits sous la dictée, profitant tous, et pour cause, du bilan socialement creux d’une gauche plurielle à terre ? Qui se souvient des campagnes de communication d’éditeurs sans scrupule, habiles pour vendre sur papier glacé le sort de la condamnée à mort, lynchée par la foule, honnie par les experts de tous bords, mêmes les pseudo-socialistes ? Et qui se souvient des kilomètres d’articles sur le thème de « la fin politique » ? Le Figaro annonçait : « Elle a coulé la France avec les 35 heures, la France s’est définitivement vengée. » Et Libération prophétisait : « Ce n’est plus une traversée du désert qui débute donc, non, c’est une défaite dont on ne se remet pas. » Nous passerons sous silence les auteurs de ces phrases que l’histoire oubliera. Car voilà. Pas même les dissensions visibles avec l’indestructible patriarche local Pierre Mauroy n’auront dérouté la fille de Jacques Delors, ambitieuse et orgueilleuse en diable. En 1989, après un brillant parcours à l’ENA et un début de carrière modeste dans divers cabinets des premiers gouvernements Mitterrand, Martine Aubry devenait directrice générale adjointe de Pechiney, aux côtés de Jean Gandois, futur patron du CNPF. Pour la jeune apprentie des lois du marché, théoricienne de la première heure de l’adaptation au capitalisme, la social-démocratie était alors une évidence… Vingt ans plus tard et après avoir traversé à deux reprises et au pas de charge le ministère du Travail, la voilà à la tête d’un Parti socialiste sens dessus dessous et toujours, quoi qu’on en pense, à la merci d’une dérive libérale pouvant s’avérer terminale. En politique comme en toutes choses, tout n’est jamais dit et les circonstances dictent aussi les attitudes humaines. Alors : où en est Martine Aubry avec la gauche ? Il y a six mois, elle votait Delanoë. Via Reims, alliée aux fabiusiens et autres strauss-kahniens (sic), elle l’a doublé, mystifié, renversant la table et Royal avec. Entre nous : qui se souvenait à ce moment précis des législatives de 2002 ? Ne jamais dire jamais.
Villepin. Qui manipule qui dans l’affaire Clearstream ? Et qui tire les vraies ficelles ? A priori nous n’en savons rien. Sauf à considérer que nos premières impressions se révéleront exactes. Les juges ont donc, surprise des surprises, renvoyé Dominique de Villepin devant le tribunal correctionnel. L’homme, du haut de sa magnificence poétique et intellectuelle, qui manie la plume aussi bien que le verbe et se distingue de Nicoléon par son talent littéraire (cela compte-t-il encore de nos jours ?), plaide non coupable, mais crie au scandale d’État. Car le chef (dudit État) traîne derrière lui l’immense et impardonnable soupçon de profiter de sa position dominante pour transformer une partie civile ordinaire, comme dans tout bon procès, en peloton d’exécution de la pire espèce. En juin dernier, tous les juristes sérieux s’accordaient pour reconnaître que juridiquement le dossier Clearstream était vide : mais dans un réquisitoire minutieusement supervisé par l’Élysée, le procureur a donné suite… suivez notre regard. Procès prévu en 2009. De règlements de comptes en détestations, fruits d’ambitions distinctes (de sens et de coeur), les deux hommes auront donc tout connu. Dans les entourages respectifs, l’heure est grave. « Ce procès sera le combat final », dit-on à l’Élysée sans rire. « S’il est relaxé, Villepin revient dans le jeu, plus grandi que jamais », glisse un ami de Galouzeau. Ne jamais dire jamais.
Intime (2). Quand nous ne sommes rectifiés par rien, sous l’emprise du monde marchand, la liberté du vide rend l’intimité insupportable. Jusqu’à sa privation inconsciente. Alors ? Défendez vos blessures intérieures, vos amours brûlése, vos combats de toujours. « Bienheureux soient les fêlés car ils laissent passer la lumière ! » Du Audiard dans le texte.