30.11.2008

On demande licenciés volontaires

VOLONTAIRES.jpgDes licenciements ? Vous n’y pensez pas ma bonne dame. C’est un mot limite grossier. Aujourd’hui, on ouvre des « guichets de départs volontaires ». Voilà qui a une autre gueule. Et tout le monde s’y colle. Chez PSA, Renault, en passant par SFR, France télévision ou même le CHU de Nantes, c‘est la marotte du moment. Un truc ultra pratique pour que tout le monde soit content : les pouvoirs publics, les dirigeants des entreprises concernées et même les syndicats.

 Pour le gouvernement actuel, adepte du volontariat, c’est pain bénit. Pour l’entreprise qui ne risque pas de conflit, c’est du biscuit. Et pour les syndicats, c’est une paix sociale à tout petit prix. Financièrement aussi, l’affaire est intéressante puisque les primes de départs offertes coûtent souvent moins cher qu’un bon gros plan de reclassement de salariés virés.

Les salariés, justement, ils en pensent quoi, de tout ça ? Jusqu’à il y a peu de temps, ils s’en accommodaient plutôt bien. Ceux qui avaient une idée derrière la tête étaient même ravis du cadeau. Un pactole de départ pour se lancer dans une création d’entreprise, c’était une aubaine. Même réaction chez ceux qui étaient sûrs d’être embauchés par un autre employeur. Idem s’il ne leur restait que quelques mois à tirer avant de toucher une retraite méritée. Mais ce joyeux consensus autour d’un plan social déguisé est un scénario d’avant la crise. Finis les guichets de départs volontaires où les candidats étaient plus nombreux que nécessaires. Le mot d’ordre du jour serait plutôt « tous aux abris ! ».

On les comprend : quel peut bien être l’intérêt d’un ingénieur motoriste de quitter Renault ? Il a peu de chance de se faire recruter par PSA. Alors, s’il n’a pas l’intention de se lancer dans un projet personnel, il va tout simplement rester à sa place. Et attendre des jours meilleurs. C’est justement ce qui arrive : selon les syndicats de l’usine Renault de Sandouville, où 1 150 départs sont exigés,  il n’y aurait que 20 candidats volontaires. Un flop logique qui pourrait se reproduire ailleurs que dans l’industrie automobile.

Du coup, on se dit que cette logique actuelle, qui fait que les salariés font le dos rond et snobent les guichets, est tellement évidente qu’elle a bien dû effleurer les dirigeants des entreprises qui les ont mis en place. Et comme on aime bien pousser la logique un peu plus loin encore, on se demande pourquoi ils les ont néanmoins mis en place. Ce ne serait pas, par un improbable hasard, pour annoncer, dans quelques mois, qu’étant donné l’échec du volontariat, ils sont contraints et forcés de procéder à des licenciements secs ? Tout en demandant à l’Etat de financer des reclassements qu’ils ne peuvent pas payer ? On n’ose y croire.

Sylvia Di Pasquale © Cadremploi.fr

29.11.2008

Urgence(s)

rancourt-cimetiere-francais-14-18[1].jpg14-18. Nous ne pouvions passer sous silence semblable choc émotionnel, vécu en famille devant la télévision (France 2), le soir du 11 novembre. À base d’archives bouleversantes et si peu connues qu’elles nous glacèrent le sang, le documentaire 14-18, le bruit et la fureur, de Jean-François Delassus, a réussi l’exploit de nous restituer - pour autant que cela soit possible - une certaine vie quotidienne pendant la grande boucherie. Mieux, dans les pas de cette première course à la mort où l’humanité a fini sous la poussière et la boue d’un siècle chaotique, là où ne subsistaient que quelques restes humains et des lambeaux d’espoir, nous avons comme découvert une vision totalement renouvelée de la Grande Guerre, osons le dire : « vivante ». La plupart des images pourtant colorisées et sonorisées, ce qui d’ordinaire impose une sophistication rédhibitoire, donnaient là étonnamment de la chair et du réel au destin des massacrés. Quant à l’admirable texte (inspiré par l’historienne Annette Becker), celui d’un conscrit anonyme vivant l’épouvante quotidienne, il nous prit simplement par la main et l’esprit et nous narra l’irracontable histoire de ceux qui furent déchiquetés par la folie des hommes… Un moment rare.

imagetodd380-2[1].jpgTodd. Curieuse semaine, en vérité, prise entre vouloir-encore-vouloir et nécessité d’un partir-sans-partir. Urgence. Décomposition des énergies. Où la confusion de l’intime en sa mélancolie révéla en nous une sorte d’apeurement. Où l’on se demanda s’il était bien raisonnable d’inscrire encore une fois l’actualité à l’agenda de la critique. Et puis, d’un livre ouvert, une phrase en forme de question s’est jetée sous nos yeux : « La démocratie française ne serait-elle pas en train de se ressourcer dans une affirmation identitaire ? » L’auteur de ces lignes, Emmanuel Todd, a décidément le don de nous accrocher à lui. Avec son nouvel essai, Après la démocratie (Gallimard), le politologue, démographe, historien et sociologue s’inscrit non seulement dans la continuité de ses précédents ouvrages - rappelons-nous avec bonheur l’un des plus fameux, Après l’empire (2002), où il annonçait bien avant tout le monde le dépérissement structurel des États-Unis - mais réussit le tour de force de nous maintenir superbement en haleine en nous irritant souvent ! Les points de cristallisation, sans en faire caricature, seraient à chercher dans sa façon nationale d’entrevoir toute solution d’à-venir, de s’appuyer sur les fondements d’une République rêvée, hélas peu en action aujourd’hui (pour cause), et enfin de nous vanter au bout du bout une forme de protectionnisme européen remis par lui au goût du jour, ce qui nous laisse songeurs… Toutefois ne nous y trompons pas. Emmanuel Todd est un intellectuel hors normes et, s’il s’en veut à mort d’avoir prédit la défaite de Nicolas Sarkozy en 2007 (« le triomphe bouffon de l’égalitarisme », écrit-il), il tente de renverser le processus qui permit à Nicoléon d’accéder au Palais pour mieux dénoncer ce qu’il appelle « une adaptation passive de la réalité » et ainsi refuser d’accompagner le destin irrémédiablement funeste d’une nation qu’il adule. Voyant s’ouvrir une nouvelle époque de notre histoire, il peut alors affirmer : « C’est une France gagnée par la peur qui a transformé le ministre de l’Intérieur pyromane de 2005 en président identitaire en 2007. » Sarkozy serait-il ainsi la figure incarnée, centrale, d’un mal particulier, ravageur ? Todd n’hésite pas : « Notre société est en crise, elle est menacée de tourner mal. » Grand vide ? Malaise plus profond encore qu’on veut bien le croire ? Pour le démographe, toujours une carte et des chiffres à portée de main, certaines mutations apolitiques et déstructurées trouvent leur source dans « la disparition de la foi ». Plutôt que de s’en réjouir, Todd met en garde. Jetant tout et son contraire dans le même panier - catholiques comme communistes, pour ne prendre que ces exemples - il suggère que « les citoyens agissent de plus en plus en individus non régulés par des croyances solides » que rien de fondamental n’est venu remplacer. Alors, fin des croyances ? Ou athéisme républicain d’un nouveau genre, disons pas encore agencé autour de valeurs sûres, ce qui explique en partie ce grand n’importe-quoi ambiant, ces appauvrissements idéologiques qui laissent le champ libre à la mise en place de nouveaux repères mercantiles, nihilistes et sécuritaires.

Lui qui redoute tant la disparition des partis et reproche haut et fort au PS d’avoir abandonné l’idée même des classes, Todd continue de louer la mentalité de cette jeunesse tant honnie par Sarkozy - jeunesse dont il croit qu’elle aspire d’abord et avant tout au droit à l’égalité - mais s’amuse à disséquer, à notre grande surprise, les raisons pour lesquelles l’avènement d’une classe culturelle éduquée « a créé les conditions objectives d’une fragmentation de la société et provoqué la diffusion d’une sensibilité inégalitaire d’un genre nouveau », populations éduquées d’un côté, ouvriers de l’autre… À ce moment précis du récit nous eûmes envie de dire qu’il exagérait. Nous avions surtout besoin de réfléchir…

NoirDesir.jpgNoir Désir. Nous en étions là, à regretter l’incohérence du monde qui nous entoure, à maudire cette morbidité décomplexée par l’amour de l’argent, quand, un matin, la voix de Bertrand Cantat, de l’autre côté dans le poste, dilata notre horizon et accéléra le rythme de nos coeurs fatigués. Plus rien ne bougea dans l’appartement. Mélange de silence et d’attention extrême. Noir Désir était de retour. Deux titres disponibles gratuitement sur leur site : Gagnants-Perdants et le Temps des cerises, version revisitée. Résultat d’un évident besoin de créer, d’une nécessité impérieuse de témoigner, le groupe explique officiellement qu’il a voulu réagir « au contexte actuel, politique et humain » et qu’il était « impossible d’attendre pour le mettre à disposition ». Extraits du premier titre : « Nous, on ne veut pas être des gagnants / Mais on n’acceptera jamais d’être des perdants (…). Pimprenelle et Nicolas / Vous nous endormez comme ça / Le marchand de sable est passé / Nous on garde un oeil éveillé. » Et à propos de la référence à la Commune de Paris, le groupe raconte : « Ce titre est le fruit du naturel, de l’amitié, de l’amour de la musique et de la conscience de ce que représente cette chanson symboliquement dans une époque comme la nôtre aux antipodes de ce fameux Temps des cerises. » Noir Désir est au travail. " Il faut pas se faire d’illusions / Mais c’est mieux debout pour l’action", chante Cantat. Il y avait comme une urgence…

Jean-Emmanuel Ducoin

28.11.2008

PLOUF... ET FRENCH GANT-GANT

IMG_lautrec.jpgSauvons la planète! Un jour, l'eau viendra à manquer, comme tout le reste; alors, d'ici là, retrouvons quelques bons réflexes d'antan. Après, le bon usage de la brosse à dent, sous le robinet entre deux gouttes... vive le gant de toilette!

 

Pas question de bassiner les foules, il fait trop froid dans les chaumières et dans les coeurs. Au petit jour, les rêves se font la malle. Café bouillu, café foutu... dans la salle de bains, on gèle. Un premier réflexe, se faufiler sous la douche et faire couler l'eau chaude. La pomme envoie de la buée, réchauffement. Des m3 d'eau partent dans les canalisations, et la peau se ramollit. Pas lavée, pas frottée, non, juste attendrie. Un bout de viande plongée au bain-marie juste avant la cuisson, façon dinde de Noël.

 

Economie d'énergie... lavage, chauffage, ampoules. Préparez vos mouchoirs, c'est la crise. Autant dire, la french restriction: bouts de chandelles, crottin de cheval, et du saindoux à tartiner, comme au bon vieux temps. En ce temps-là,  on se lavait chichement et on ne puait pas pour autant. Une cuvette, de l'eau chaude dans un broc, un morceau de savon, un gant de toilette, et le tour est joué.

 

Ah, le gant de toilette...! Il va dans tous les coins, nettoie les creux d'oreilles,  astique à fond la peau, tout autour du cou. On le laisse patauger dans l'eau savonneuse, il se gonfle d'eau comme un ballon. Sous les aisselles, il chatouille un peu. Et, quelque part... entre les fesses, le triangle d'Ada ou la queue de cerise, il lustre le minimum, redonnant à l'entrecuisse toute sa clarté. De l'ardeur, pour un résultat au poil. L'épiderme brille, comme un sou neuf. Pour les extrémités, le mouvement s'accélère. On jette le gant et on ne lambine plus. Après tout, se récurer les pieds n'est pas une obligation; même si on peut les tremper dans l'eau sale et refroidie, sans rincer la bassine. Encore un petit effort... On tient la pose, une minute, jambe en l'air, et la serviette essuie toutes traces de savon. Premier juron du matin... en direction de l'empreinte d'un pied mouillé sur le parquet. Au sol, on dirait une mare.

 

Ici, les souvenirs remontent. Flots d'impressions lointaines... Dans les chambres de bonnes, pas d'eau courante. Les ablutions, c'est chacun son tour, sur le palier. Au numéro 6 de la rue Joseph Bara, l'escalier de service travaille les mollets et creuse l'estomac. Au musée, les Montparnos... ! Quelques décennies plus tôt, dans leurs ateliers, au 3 de la même rue, Moïse Kisling et Julius Pascin ne songent qu'à peindre. Paysages, modèles... et femme aimée, follement. L'éternité dans ses bras nus, loin d'ici. Entre deux escapades, une aquarelle à Lucie.

 

Se laver le bas... l'expression s'entend de moins en moins. Dommage. On la retrouve pourtant en chair et en os, chez Toulouse-Lautrec. Son modèle à la cuvette, lève la chemise et nous en fiche plein la vue. Gaspillage... on ne se lavera plus jamais, aussi joliment.

 

Dans l'affolement, ne pas oublier l'eau de Cologne... la touche finale de la toilette rétro. Après le débarbouillage, elle donne aux joues des grands-parents un parfum de lavande et d'habits du dimanche. Fragrance des jours heureux, des goûters au pain-confiture et des châtaignes dans la cheminée.

 

Allons bon, jet d'eau, douche, ruisseau, fontaine ou gant de toilette... on ne badine pas avec la santé, l'avenir de l'humanité. The french gant-gant revient. Plus d'eau, mais sauve qui pleut. Et surtout, pas de panique, la crasse conserve...!

 

Ophélie Grevet.ⓒ. (14 nov 2008)

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

27.11.2008

Une femme première secrétaire, nouvelle avancée de la parité

martine-aubry[1].jpgPour la première fois de son histoire, le PS sera dirigé par une femme. Neuf ans après l'élection de Michèle Alliot-Marie à la tête de l'UMP, cette première confirme, malgré le climat délétère dans lequel elle est née, qu'une petite révolution est en marche. "A l'aspiration croissante des femmes à s'imposer aux plus hauts niveaux de la pyramide des pouvoirs, correspond aussi un changement radical des représentations, note Mariette Sineau dans La Force du nombre (éd. de l'Aube). L'opinion publique est passée d'une sorte de méfiance misogyne généralisée à une culture paritaire largement partagée."
Martine Aubry et Ségolène Royal, qui se sont âprement disputées la tête du PS, sont toutes deux issues du gouvernement Jospin, qui avait fait avancer la parité en politique : après avoir imposé au PS 30 % de femmes parmi les candidats aux législatives, Lionel Jospin avait, en 1997, appelé 30 % de femmes au gouvernement, ce qui constituait alors un record pour la Ve République. Deux ans plus tard, la Constitution consacrait le principe de parité : "La loi favorise l'égal accès des hommes et des femmes aux mandats électoraux et aux fonctions électives", proclame-t-elle aujourd'hui.

Dans un pays où les femmes ont tardivement obtenu le droit de vote (1944), les quotas imposés depuis lors dans les scrutins de liste comme les régionales ou les municipales ont permis de féminiser le personnel politique : aujourd'hui, les femmes représentent 47,6 % des conseillers régionaux et 47,5 % des conseillers municipaux des villes de plus de 3 500 habitants. Ces nouvelles élues, qui sont plus jeunes et moins "encartées" dans des partis que leurs collègues masculins, représentent un véritable vivier pour le monde politique.

Certains bastions, cependant, restent irréductiblement masculins. La loi sur la parité ne s'applique pas aux conseils généraux, qui ne comptent que 10,5 % de femmes, et les parlementaires restent très majoritairement des hommes : les femmes ne représentent que 21 % des sénateurs et 18,5 % des députés, ce qui place la France au 19e rang de l'Union européenne. Ces inégalités perdurent bien qu'elles entraînent des pénalités financières importantes pour les partis politiques : en 2007, le non-respect de la parité à l'Assemblée nationale a coûté plus de 4 millions d'euros à l'UMP et 500 000 euros au PS et à l'UDF-Modem.

Anne Chemin
Source Le Monde

25.11.2008

Lee Miller au Jeu de Paume

Lee Miller est un personnage mythique du XXe siècle. Renommée pour sa beauté comme pour la liberté de son existence, elle a aussi laissé une trace fulgurante dans l’art de son temps. La présente exposition a pour objectif d’éclairer cette trajectoire, souvent occultée par l’image que Lee Miller a laissé dans l’œuvre des autres. Très tôt, en effet, cette femme indépendante et déterminée s’est consacrée à une pratique artistique de la photographie. Elle a exploré presque tous les aspects de ce médium au long d’une carrière qu’il s’agit ici de redécouvrir, des expérimentations surréalistes aux reportages de mode, des photos de ses voyages en Égypte à celles réalisées pendant la Seconde Guerre mondiale et à la Libération. Cette exposition, première de cette envergure en France, avec quelque 140 tirages, offre une rétrospective aussi complète que possible de l’œuvre photographique de cette créatrice énigmatique, qui fut tour à tour mannequin, modèle, compagne et assistante de Man Ray, égérie des surréalistes, correspondante de guerre…


miller2.jpgLee Miller
Autoportrait
1932
© Lee Miller Archives, England 2008.

Tirage argentique d'époque

les débuts de Lee Miller
1927-1932


Née en 1907 à Poughkeepsie, dans l’État de New York, Elisabeth Miller a d’abord été photographiée par son père, photographe amateur.
À New York, en 1927, elle devient très rapidement mannequin vedette de Vogue sous les objectifs de Horst P.Horst, George Hoyningen-Huene ou Edward Steichen. À l’été 1929, Lee Miller s’installe à Paris, rencontre Man Ray dont elle fait immédiatement la conquête et devient à la fois l’émule, le modèle et la compagne, avant d’atteindre le statut d’une vraie partenaire.
Elle continue alors à poser tout en s’initiant aux techniques de la photographie, occupant parfois les deux côtés de l’objectif pour les images de mode. L’influence du surréalisme la conduit à expérimenter la solarisation, procédé mis au point et popularisé par Man Ray, comme dans le Portrait solarisé d’une inconnue de 1930. En 1931, elle interprète les rôles de la bouche, de la sculpture, et du destin qui joue aux cartes dans Le Sang d’un poète, le film de Jean Cocteau.


la période new-yorkaise
1932-1934


En 1932, Lee Miller quitte Man Ray. À son arrivée à New York, en octobre, elle déclare à un journaliste qu’elle préfère "prendre une photo qu’en être une", ajoutant qu’elle trouve du plaisir à la photographie et que ce mode d’expression est adapté "au rythme et à l’esprit de l’époque". En association avec son jeune frère Erik, lui-même photographe, elle crée le studio Lee Miller au 8 East 48th treet. Leur clientèle : Vogue, des agences de publicité, mais aussi des maisons de mode ou de cosmétiques… Lee Miller accepte également des commandes de portraits pour la Warner Brothers et pour des compagnies de théâtre et travaille pour Creative Art, dont le comité éditorial comprend à l’époque Alfred Stieglitz. Elle fait alors partie de la nouvelle vague des photographes de talent, et va bientôt gagner encore en notoriété grâce au galeriste Julien Levy qui présente, en janvier 1933, la première exposition personnelle de Lee Miller, dans sa galerie située à New York, 602 Madison Avenue.


les voyages des années 1930
1934-1939


En juillet 1934, Lee Miller épouse, à New York, Aziz Eloui Bey, riche fonctionnaire égyptien, et embarque pour Le Caire. Même si, dans un premier temps, sa vie en Égypte est une occasion de prendre ses distances avec la photographie, petit à petit le désir réapparaît et elle enregistre différents aspects de ce pays, au quotidien et au cours des excursions plus aventureuses qu’elle organise. Elle s’essaie à la photographie de paysage et retrouve un ton onirique dans ses images du désert comme le fameux Portrait de l’espace de 1937.
Au début de l’été 1937, Lee Miller s’ennuie et revient séjourner à Paris, où elle reprend contact avec l’avant-garde parisienne. Man Ray, Dora Maar, Eileen Agar, Max Ernst, Dorothea Tanning, Picasso raniment son imagination et sa créativité. Elle y rencontre aussi le peintre surréaliste britannique Roland Penrose. L’année suivante, Lee Miller prendra de multiples photos lors d’un voyage effectué en Roumanie en compagnie de Penrose et du musicologue Hari Brauner.



miller4.jpgLee Miller
Women with Fire Masks, Downshire Hill, London
1941
© Lee Miller Archives, England 2008. All rights reserved. www.leemiller.co.uk
Tirage argentique d'époque

la Seconde Guerre mondiale
1939-1945


Lee Miller quitte son mari et l’Égypte et, en juin 1939, s’installe à Londres où elle rejoint Roland Penrose. Pendant quatre années, elle collabore à Brogue, l’édition britannique de Vogue, où elle est engagée en janvier 1940. En décembre 1942, elle obtient son accréditation de l’US Army pour Brogue et en septembre 1944, elle réalise son premier reportage en tant que correspondante de guerre sur le travail des infirmiers lors du débarquement en Normandie. Suivent des images de Paris libéré, de Saint-Malo où les Allemands se sont retranchés dans la citadelle, puis, en 1945, de la campagne d’Alsace et de la chute du IIIe Reich. Ses clichés de la libération des camps de concentration de Buchenwald et Dachau, publiés dans l’édition américaine de Vogue en juin 1945, font date. La fameuse photographie de Lee Miller dans la baignoire d’Hitler, réalisée par David E. Sherman, côtoie des images des camps difficilement soutenables. Seule femme photoreporter présente dans les zones de combats, elle fait face à la vision de l’horreur.

l’après-guerre
1946-1977

Lee Miller rentre à Londres, retrouve Roland Penrose qu’elle épouse en mai 1947, et donne la même année naissance à leur fils, Antony. Elle continue à travailler pour Brogue, mais la photographie de mode ne parvient plus vraiment à la stimuler. Par ailleurs, elle contribue aux biographies que son mari consacre à Picasso, Man Ray et Tàpies et réalise alors quelques-uns des plus beaux portraits d’artistes de cette période.
En 1949, elle s’installe avec Roland Penrose à Farley Farm, dans le Sussex, où tous deux reçoivent de très nombreux amis et artistes. En 1953, Lee Miller met un terme à sa carrière de photographe, en publiant dans Vogue « Working Guests », un reportage réalisé dans sa propriété montrant ses invités occupés à des tâches ménagères ou au jardin.


les Archives Lee Miller

Lorsque Lee Miller s’éteint, en 1977, un grand nombre de ses images sont alors perdues ou inaccessibles, la photographe étant presque oubliée des historiens d’art au profit de l’égérie et modèle. Antony Penrose découvre après la mort de sa mère les détails de cette vie hors du commun et exhume des négatifs rangés dans de vieilles malles. Il crée en 1980 les Archives Lee Miller, publie plusieurs ouvrages, organise des expositions qui suscitent à leur tour recherches et travaux. La présente exposition est l’occasion d’apporter un éclairage sur les différentes facettes de cette œuvre étonnante, gardée longtemps sous silence par son auteur elle-même.

 

Exposition "L'art de Lee Miller" du 21 octobre au 4 janvier 2009

Commissaire de l’exposition : Mark Haworth-Booth

 

24.11.2008

Les 100 ans de Claude Lévi-Strauss au musée du Quai Branly

expo_levistrauss2.jpg

Sous le titre « Claude Lévi-Strauss a 100 ans », le musée du Quai Branly célèbre l’anniversaire du grand ethnologue en ouvrant ses portes à tous et en organisant plusieurs événements dans ses murs durant une journée entière. Rendez-vous le 28 novembre pour une journée spéciale où le musée ouvrira ses portes gratuitement de 11 h à 21 h.

Claude Lévi-Strauss et le Quai Branly

Si des chercheurs comme Claude Lévi-Strauss n’avaient pas lutté tout au long du XXe siècle contre des préjugés tenaces, des musées comme celui du Quai Branly n’existeraient pas. Avant eux, il était commun de considérer que les peuples aujourd’hui qualifiés de « premiers » étaient par principe incapables de produire quoi que ce soit d’important du point de vue culturel. Tout juste pouvait-on trouver amusant ou décoratif ce qui est à présent étudié avec sérieux ou exposé avec respect. A travers des objets divers, destinés aussi bien à la vie quotidienne qu’aux rites ou aux loisirs, le musée du Quai Branly rend justice à de nombreuses civilisations africaines, asiatiques, océaniennes et amérindiennes.

Ce n’est donc pas un hasard si Claude Lévi-Strauss a apporté son soutien au projet dès son origine. En 2006, âgé de 97 ans, il est même venu visiter le musée à la veille de son inauguration, en ne manquant pas de faire part de ses commentaires. Et il était là le lendemain pour écouter le discours du président Chirac qui, d’ailleurs, lui rendait un vibrant hommage. Passant de salle en salle, il a reconnu quelques-unes des pièces qu’il a rapportées de ses voyages. Car, dès ses premières expéditions chez les indiens du Brésil, il a pris soin d’envoyer des centaines d’objets au musée de l’Homme, dont une partie des collections a enrichi le musée du Quai Branly.

Acquis auprès des Bororo, Caduveo et Kabisiana, ce sont des parures de plumes, des arcs et des flèches, des instruments de musique, des céramiques, des calebasses, des figurines en terre cuite et en bois, des pendants d’oreille, des épingles nasales et de cheveux, des outils… On peut voir ici une partie d’entre eux en permanence, de même que d’autres trésors que l’ethnologue a trouvé au cours des pérégrinations chez des antiquaires, souvent en compagnie du surréaliste André Breton. Cette fois, ce sont notamment des pièces provenant de peuples d’Amérique du nord, indiens et inuits.

Joyeux anniversaire, M. Lévi-Strauss !

Durant la journée spéciale consacrée au centième anniversaire de Lévi-Strauss, le musée met certains de ces objets en valeur. Ainsi une statue de chamane est-elle présentée dans le salon de lecture Jacques Kerchache, où sont également exposées des éditions originales des oeuvres écrites par l’ethnologue et des photographies (cette exposition dure un mois). D’autres photos, environ deux centaines, sont projetées pour leur part dans le hall du musée. Tous ces clichés ont été pris par Lévi-Strauss lors de ses missions en Amérique du Sud dans les années 1930. A cet ensemble sont ajoutées des photographies réalisées durant un voyage dans la région bangladeshi du Chittagong en 1950. Sont à voir aussi, dans la salle de cinéma du musée, des documentaires consacrés au chercheur.

À ne pas rater : des visites guidées et thématiques du plateau des collections entraînent toute la journée le visiteur à la découverte des lieux et des populations rencontrés par l’ethnologue. Elles sont menées par les conservateurs du musée (chacune dure une heure). Un ethnographe sera-t-il présent pour observer le déroulement des séances de lecture d’extraits d’œuvres de Lévi-Strauss à laquelle vont participer des personnalités parisiennes ? Sont réunis pour cela des écrivains (Erik Orsenna, Danielle Sallenave, Irène Frain, Bernard-Henri Lévy...), journalistes (Marc Kravetz, Hubert Prolongeau, Alexandre Adler...) ou psychanalystes (Julia Kristeva), ainsi que des anthropologues (Florence Weber, Carlos Fausto...) et des ethnologues (Stéphane Breton, Isaac Chiva...) ; des élèves de classes préparatoires sont également de la partie.

Les textes sont lus en différents lieux du musée et sont regroupés selon cinq thématiques : « voyages », « famille et parenté », « humanisme et humanité », « penser sur le terrain » et « efficacité symbolique » (shamans, comédiens, mythes et musique). Enfin, à propos de symbole, une plaque dédiée au héros du jour est dévoilée à l’entrée de l’auditorium du musée, lequel porte déjà son nom : Théâtre Claude Lévi-Strauss.

Michel Doussot
Photo : © C. Lévi-Strauss/Musée du quai Branly
Mise en ligne le 19 novembre 2008

Musée du Quai Branly. 37, quai Branly 75007 Paris. Tél. : 01 56 61 70 00. www.quaibranly.fr

21.11.2008

Défense de la France

image003.jpg« DEFENSE DE LA FRANCE », histoire d’un journal et d’un mouvement
un film de Joële Van Effenterre, produit par Mallia films

En 1941, des lycéens et des étudiants de la Sorbonne et de Normale Supérieure, créent un journal clandestin : « Défense de la France ». En quelques mois, ils vont passer de leurs études studieuses à la Résistance, puis à la clandestinité… 600 seront arrêtés, 320 déportés, 130 y laisseront leurs vies.
Ce journal, dont ils sont les rédacteurs, les typographes et les diffuseurs commence au début de l’occupation allemande, de façon très artisanale, tirant à 3500 exemplaires… Il atteindra 450.000 exemplaires juste avant la libération.  Après la victoire, il deviendra France-Soir…

Le film sera projeté, dans le cadre du Mois du Documentaire en partenariat avec la Médiathèque de Champigny-sur-Marne et avec la participation du Musée de la Résistance le Samedi 22 Novembre 2008 à 16h30
 
Médiathèque Jean-Jacques Rousseau
6, place Lénine – 94500 Champigny/Marne
Renseignements : 01 45 16 42 34


 
image001.pngLa projection sera suivie d’une rencontre avec la réalisatrice, Monsieur Xavier Aumage, archiviste du Musée et Monsieur Guy Krivopissko conservateur du Musée de la Résistance nationale
 
Ce film a bénéficié du Fonds d’Aide à la Création Cinématographique et Audiovisuelle du Conseil général du Val-de-Marne.
 

20.11.2008

Pitié ! d'Alain Platel

arton6583.jpgDans Pitié!, dernière création d'Alain Platel, le corps des danseurs transpire la douleur de l'âme. Aux limites de la folie, sa chorégraphie extatique renoue avec l'esthétique du baroque, art de l'incarnation.


VSPRS, donné il y a deux ans au Théâtre de la Ville à Paris, avait retourné le petit monde de la danse contemporaine et choqué plus d'un spectateur. S'inspirant de la gestuelle irrationnelle de malades psychiatriques, le chorégraphe belge Alain Platel, au son des Vêpres à la Vierge de Monteverdi, y disait les tourments de l'âme aux prises avec le corps, la physicalité des émotions et la pureté de l'expression dégagée de toute convention sociale ou esthétique. Certains avaient crié à l'outrage envers les handicapés mentaux, envers ceux pour qui ces gestes incontrôlés ne sont pas un langage artistique. D'autres avaient salué le courage des danseurs qui osaient rejeter la normalité du corps pour explorer l'expression de la douleur et de l'angoisse mentales.

« Que la parole se fasse chair ! »

Pour Pitié!, dont le titre fait également référence au religieux, Alain Platel et les interprètes des Ballets C. de la B. sondent à nouveau le rapport à un corps extatique, brut et direct. Dès le début du spectacle, l'un des danseurs clame, tel un prophète messianique : « Que la parole se fasse chair ! ». C'est en effet bien du thème de l'incarnation, avec une référence appuyée à l'iconographie chrétienne, dont il s'agit dans la pièce, et plus largement du rapport du corps à l'âme, de la matière à l'esprit.

On ne compte pas, durant les deux heures que dure la représentation, le nombre de figures collectives évoquant la typologie de la Pietà, celle de la Descente de croix ou de l'exhibition des plaies du Christ. Les corps métamorphiques explosent de douleur, se tordent, se triturent, grimacent. Le corps chez Platel est brut, c'est un pur matériau d'expression. Objectivé, il est déconstruit, puis recomposé, comme lorsque les danseurs, mains à terre, exposent leur dos au regard : devenu motif abstrait — on pense au Bœuf écorché de Rembrandt, ou aux portraits difformes de Francis Bacon —, le corps incarne mieux encore l'âme.

Une œuvre baroque

La rhétorique baroque est présente d'emblée dans la musique aux accents liturgiques jouée en live sur scène, adaptée de La Passion selon saint Matthieu de J.S. Bach par Fabrizio Cassol et les membres du groupe Aka Moon. Perchés sur des gradins au fond de la scène, comme l'organiste à l'église, les musiciens dialoguent avec quatre chanteurs (dont le flûtiste Magik Malik), qui mêlent leur corps et leur voix à ceux des danseurs. À la sobriété de la musique de Bach s'opposent les cris et soupirs des interprètes, qui exécutent une danse instinctive, acrobatique et incohérente, tout en étant ancrée dans le quotidien.

Alain Platel élabore dans cette danse une esthétique éprouvante, que l'on retrouve dans la sculpture douloureuse de l'une de ses compatriotes flamandes, Berlinde de Bruyckere (voir son exposition actuellement à l'Espace Claude Berri à Paris). Dans la lignée d'un baroque expressionniste, la danse de Platel conjugue plaisir et douleur, avec un pathos teinté d'érotisme sado-masochiste — comme dans la Sainte Thérèse du Bernin, transpercée par la flèche dorée de l'extase mystique. Baroque également, voire fellinien, le rapport irrationnel au sacré, et la galerie de monstres transfigurés. Baroque, enfin, les allusions à l'exorcisme, à la mortification, à la punition du corps comme remède de l'âme.

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Pitié!, création au Théâtre de la Ville, Paris, octobre 2008
Chorégraphie : Alain Platel, interprétée par les Ballets C. de la B.
Musique : Fabrizio Cussol d'après La Passion selon saint Matthieu de J.S. Bach, interprétée par Aka Moon

Les prochaines dates en France (voir le calendrier complet sur le site des Ballets C. de la B.) :
18-19 novembre, Le Manège, Reims
22 novembre, La Filature, Mulhouse
4-6 décembre, Opéra de Lille
16-17 janvier, Le Quartz, Brest
22-23 janvier, Le Volcan, Le Havre
25-28 février, Maison de la Danse, Lyon
13-14 mars, Art Danse, Dijon
17-18 mars, Comédie de Valence
20-21 mars, Espace Malraux, Chambéry
8-9 avril, Scène nationale d'Orléans
23-24 avril, Théâtre de Sète.


Photos : Pitié !, ALAIN PLATEL © CHRIS VAN DER BURGHT

Magali Lesauvage - Fluctuat.net

19.11.2008

Bienvenue à Bataville

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« Il manque un milliard de chaussures à l’humanité » (Thomas Bata )

Tomas Bata, l’homme qui voulait chausser l’humanité entière au siècle dernier, décide dans les années 30 de créer en Lorraine une usine à chaussures, une cité idéale et un modèle de vie : Bataville.

Le film nous raconte l’âge d’or de cette utopie patronale : une aventure joyeuse et terrifiante, une mise en scène du bonheur obligatoire.

Le résalisateur nous conduit dans les coulisses d'une utopie. Une bulle, un en-soi qui marque une volonté partonale différente. Mais où va-t-elle ? Et où va une société qui tolère de telles utopies ? C'est l'histoire d'une entreprise qui fait obstacle à toute contradction, les opposants sont maintenus dehors et jamais tolérés à l'intérieur. Les grèves se sont jamais admises et sont, avec les syndicats rejetés à l'extérieur. Drôle de périphérie qui contient la révolte. Ni en 1936, ni en 1968, Bataville n'a connu de grèves.

Un film à voir, à découvrir sans plus attendre !


Bienvenue à Bataville, une fable documentaire de François Caillat
 
Musique originale de : Pascal Comelade

 

La constance de Le Carré

logo.jpgDepuis quelques années, par la grâce d'adaptations cinématographiques plus finaudes que celles qui l'avaient ravalé au rang de simple écrivain de romans d'espionnage, la cote (littéraire) de John Le Carré est nettement remontée. On le tient désormais pour un auteur qui, s'il fait bien dans la littérature de genre, a souvent un peu plus à offrir que des histoires d'espions de pacotille, tirant les ficelles du monde comme on agiterait un pantin désarticulé. Un homme très recherché est à lire à l'aune de cette réévaluation venue sur le tard.
 
Globalement assez laborieuse, l'écriture de John Le Carré est peu inventive et, dans ses meilleurs moments, passe-partout. Le Carré privilégie l'efficacité narrative sur les effets de forme, ce qui enlève à son texte la suggestion d'émotion qui aurait pu en faire autre chose qu'une histoire à dormir debout.
 
Un homme très recherché sent partout le travail, la recherche documentaire méticuleuse sur l'actualité, qu'elle ait été effectuée en personne par l'auteur ou par, on l'imagine, une armée d'assistants au service du best-seller. Certaines séquences ont des allures de fiches techniques (sur la Tchétchénie, sur le terrorisme international), encapsulées dans des briefings de « sociétés d'intelligence » (les espions anglais, allemands...) qui n'en finissent pas d'expliquer et de revenir sur tel ou tel point de géopolitique. Malgré ces pesanteurs et ces coutures littéraires partout apparentes, Le Carré réussit comme souvent à déplacer l'intérêt du roman sur ses personnages et sur le merdier dans lequel ils se trouvent avec beaucoup d'intelligence.

Triangle d'or

Un homme très recherché pose un triangle allemand dont Issa, un jeune maboul tchétchène, forme l'un des pôles. Fils d'un ancien baron-bourreau soviétique (le Colonel Karpov) et converti à l'Islam, venu en Allemagne « réclamer » (ou ne pas réclamer) l'argent sale de son père auprès d'un banquier anglais en bout de course, Issa est soutenu par Anabel, une avocate idéaliste travaillant pour une association humanitaire. On ne sait pas grand-chose de lui, au début, si ce n'est qu'il en a vu de toutes les couleurs, visité un bon nombre de prisons européennes et asiatiques, et connu la torture. Le Carré en fait le croisement entre un fou de dieu à l'ancienne et un jeune ahuri romantique, brisé par les épreuves.

Le pactole que doit récupérer Issa, plus maigre que ce qu'on aurait cru mais intéressant tout de même (12,5 millions de dollars) est hébergé depuis plus de 25 ans chez Brue Frères, la banque, sous une forme mystérieuse : les lipizzans. Les comptes lipizzans ont été inventés par le fondateur de la banque pour servir de lessiveuse à argent sale à des types sans scrupules, principalement venus du bloc de l'Est. La vérité est un peu plus compliquée mais on pourrait presque faire de ces comptes le vrai sujet du roman tant Le Carré se plaît à décrire leur fonctionnement, leur genèse et le caractère sacré qu'ils ont acquis à force d'être dissimulés. Les lipizzans sont (vous ne mourrez pas idiots) des chevaux qui ont la particularité de naître noirs avant de virer au blanc.

Brue fils, lui, fait du gringue à Anabel tandis que sa vie de bon bourgeois lui échappe. Il a 60 ans, une banque dont la prospérité bat de l'aile, une fille un rien décevante (mais enceinte), une femme qui le trompe officiellement avec un idiot et une assistante loyale entre la Money Penny de James Bond et la Tante May de Spiderman. Brue est le plus Carrésien des trois personnages : un mélange de décontraction à l'anglaise et de rigueur allemande animé par une grande lassitude existentielle.

Steak frites et 11 septembre

Le roman serait assez simple s'il n'y avait que ces trois-là mais le tout s'inscrit dans une grande totalité espionnante qui prend peu à peu possession du triangle. Brue, Anabel et Issa (indirectement) sont aspirés par des centrales qui paraissent concurrentes : les espions anglais et allemands, non associés sur ce coup-là, veulent se servir du pactole d'Issa pour faire tourner la tête aux banquiers de l'horreur, eux-mêmes, bons musulmans, partagés entre l'humanitaire et le don à la communauté combattante. Abdullah : c'est le nom du semi-méchant en question.

Le Carré réussit à nous tenir en haleine sur la longueur du livre avec une facilité qui déconcerte. Dire qu'on n'apprend pas grand-chose au final est un euphémisme mais le livre passe vite et bien. Il hypnotise par sa texture faite de coups tordus non avoués, de manipulation d'enjeux monstrueux (le Bien, le Mal, rien que ça) et de petits drames humains. Les protagonistes se parlent en contrebande, dans des langues étrangères, arpentent Hambourg, ses hôtels, se planquent, s'amusent et tremblent. L'angoisse post-11 septembre suffit à faire monter la pression. Le décor allemand est au poil. Le lecteur est pris en otage de la dramaturgie. Il y a de la malhonnêteté dans ce genre de romans mais de la malhonnêteté utile et pour la bonne cause.

Le Carré fait marcher son triangle à la baguette jusqu'au rebondissement final, très bien vu. De sa manche, il sort un Deus Ex Machina qui vient régler ce qui devenait un problème (un triangle à la dérive) pour lui et le roman. Pif. Paf. Les X (on va pas spoiler à ce point) débarquent et règlent la morale sur le fil. Un homme très recherché est épatant pour les recettes qu'il applique et pour les effets qu'il produit. A l'échelle romanesque, Le Carré cuisine des steaks frites en plat unique. La cuisson n'est pas si facile qu'il y paraît mais fait mouche à tous les coups et auprès des publics les plus exigeants, si elle est bien maîtrisée. Un bon steak frites régale mieux que des plats en sauce ou que la cuisine macrobiotique.

John Le Carré, Un homme très recherché, Seuil, octobre 2008.

Benjamin Berton source Flutuat.net

Illustration : John Le Carré en août 2008 © Kirsty Wigglesworth/AP/SIPA

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