19.11.2008

La constance de Le Carré

logo.jpgDepuis quelques années, par la grâce d'adaptations cinématographiques plus finaudes que celles qui l'avaient ravalé au rang de simple écrivain de romans d'espionnage, la cote (littéraire) de John Le Carré est nettement remontée. On le tient désormais pour un auteur qui, s'il fait bien dans la littérature de genre, a souvent un peu plus à offrir que des histoires d'espions de pacotille, tirant les ficelles du monde comme on agiterait un pantin désarticulé. Un homme très recherché est à lire à l'aune de cette réévaluation venue sur le tard.
 
Globalement assez laborieuse, l'écriture de John Le Carré est peu inventive et, dans ses meilleurs moments, passe-partout. Le Carré privilégie l'efficacité narrative sur les effets de forme, ce qui enlève à son texte la suggestion d'émotion qui aurait pu en faire autre chose qu'une histoire à dormir debout.
 
Un homme très recherché sent partout le travail, la recherche documentaire méticuleuse sur l'actualité, qu'elle ait été effectuée en personne par l'auteur ou par, on l'imagine, une armée d'assistants au service du best-seller. Certaines séquences ont des allures de fiches techniques (sur la Tchétchénie, sur le terrorisme international), encapsulées dans des briefings de « sociétés d'intelligence » (les espions anglais, allemands...) qui n'en finissent pas d'expliquer et de revenir sur tel ou tel point de géopolitique. Malgré ces pesanteurs et ces coutures littéraires partout apparentes, Le Carré réussit comme souvent à déplacer l'intérêt du roman sur ses personnages et sur le merdier dans lequel ils se trouvent avec beaucoup d'intelligence.

Triangle d'or

Un homme très recherché pose un triangle allemand dont Issa, un jeune maboul tchétchène, forme l'un des pôles. Fils d'un ancien baron-bourreau soviétique (le Colonel Karpov) et converti à l'Islam, venu en Allemagne « réclamer » (ou ne pas réclamer) l'argent sale de son père auprès d'un banquier anglais en bout de course, Issa est soutenu par Anabel, une avocate idéaliste travaillant pour une association humanitaire. On ne sait pas grand-chose de lui, au début, si ce n'est qu'il en a vu de toutes les couleurs, visité un bon nombre de prisons européennes et asiatiques, et connu la torture. Le Carré en fait le croisement entre un fou de dieu à l'ancienne et un jeune ahuri romantique, brisé par les épreuves.

Le pactole que doit récupérer Issa, plus maigre que ce qu'on aurait cru mais intéressant tout de même (12,5 millions de dollars) est hébergé depuis plus de 25 ans chez Brue Frères, la banque, sous une forme mystérieuse : les lipizzans. Les comptes lipizzans ont été inventés par le fondateur de la banque pour servir de lessiveuse à argent sale à des types sans scrupules, principalement venus du bloc de l'Est. La vérité est un peu plus compliquée mais on pourrait presque faire de ces comptes le vrai sujet du roman tant Le Carré se plaît à décrire leur fonctionnement, leur genèse et le caractère sacré qu'ils ont acquis à force d'être dissimulés. Les lipizzans sont (vous ne mourrez pas idiots) des chevaux qui ont la particularité de naître noirs avant de virer au blanc.

Brue fils, lui, fait du gringue à Anabel tandis que sa vie de bon bourgeois lui échappe. Il a 60 ans, une banque dont la prospérité bat de l'aile, une fille un rien décevante (mais enceinte), une femme qui le trompe officiellement avec un idiot et une assistante loyale entre la Money Penny de James Bond et la Tante May de Spiderman. Brue est le plus Carrésien des trois personnages : un mélange de décontraction à l'anglaise et de rigueur allemande animé par une grande lassitude existentielle.

Steak frites et 11 septembre

Le roman serait assez simple s'il n'y avait que ces trois-là mais le tout s'inscrit dans une grande totalité espionnante qui prend peu à peu possession du triangle. Brue, Anabel et Issa (indirectement) sont aspirés par des centrales qui paraissent concurrentes : les espions anglais et allemands, non associés sur ce coup-là, veulent se servir du pactole d'Issa pour faire tourner la tête aux banquiers de l'horreur, eux-mêmes, bons musulmans, partagés entre l'humanitaire et le don à la communauté combattante. Abdullah : c'est le nom du semi-méchant en question.

Le Carré réussit à nous tenir en haleine sur la longueur du livre avec une facilité qui déconcerte. Dire qu'on n'apprend pas grand-chose au final est un euphémisme mais le livre passe vite et bien. Il hypnotise par sa texture faite de coups tordus non avoués, de manipulation d'enjeux monstrueux (le Bien, le Mal, rien que ça) et de petits drames humains. Les protagonistes se parlent en contrebande, dans des langues étrangères, arpentent Hambourg, ses hôtels, se planquent, s'amusent et tremblent. L'angoisse post-11 septembre suffit à faire monter la pression. Le décor allemand est au poil. Le lecteur est pris en otage de la dramaturgie. Il y a de la malhonnêteté dans ce genre de romans mais de la malhonnêteté utile et pour la bonne cause.

Le Carré fait marcher son triangle à la baguette jusqu'au rebondissement final, très bien vu. De sa manche, il sort un Deus Ex Machina qui vient régler ce qui devenait un problème (un triangle à la dérive) pour lui et le roman. Pif. Paf. Les X (on va pas spoiler à ce point) débarquent et règlent la morale sur le fil. Un homme très recherché est épatant pour les recettes qu'il applique et pour les effets qu'il produit. A l'échelle romanesque, Le Carré cuisine des steaks frites en plat unique. La cuisson n'est pas si facile qu'il y paraît mais fait mouche à tous les coups et auprès des publics les plus exigeants, si elle est bien maîtrisée. Un bon steak frites régale mieux que des plats en sauce ou que la cuisine macrobiotique.

John Le Carré, Un homme très recherché, Seuil, octobre 2008.

Benjamin Berton source Flutuat.net

Illustration : John Le Carré en août 2008 © Kirsty Wigglesworth/AP/SIPA

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