31.10.2008
Picasso / Delacroix : Les Femmes d'Alger - Picasso et les maîtres
Expositions thématiquesdu 09-10-2008 au 02-02-2009 | |
| Pour la première fois, les musées Picasso, d’Orsay et du Louvre s’associent avec la Réunion des musées nationaux pour tenter de reconstituer le panthéon artistique de Picasso, qui, dès son arrivée à Paris, fera du Louvre l’une des sources essentielles de sa création. | |
| À l’occasion de la grande exposition « Picasso et les maîtres » qui se tient aux Galeries nationales du Grand Palais, le musée du Louvre présente une vingtaine des variations picturales et graphiques réalisées par Picasso en 1954-1955 d’après le chef-d’oeuvre de Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement (1834). De son côté, le musée d’Orsay propose les variations d’après le Déjeuner sur l’herbe de Manet. Cette exposition est organisée par la Réunion des musées nationaux, le musée Picasso, le musée du Louvre et le musée d’Orsay. | |
| Commissaire(s) : Anne Baldassari, directrice du musée Picasso ; Marie-Laure Bernadac, conservateur général, chargée de mission pour l’art contemporain au musée du Louvre. |
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24.10.2008
Marseillaise(s)
Hymne (1). C’est entendu. Si l’on se rapporte à l’histoire, autrement dit à la cristallisation symbolique de sa signification universelle, siffler l’hymne national est une connerie sans nom. Pour ne pas dire, dans certains cas, une infamie. En cette époque d’hyper-pouvoir médiatico-cosmétique où le rapport au temps s’avère si brouillé qu’on dénie l’origine et la destination, voire l’idée même de la possibilité du voyage en idéal républicain, semblable souillure au coeur d’un stade qui porte le nom de « France » paraît d’autant plus absurde qu’elle se révèle contre-productive pour leurs auteurs eux-mêmes, qui, manifestement, ne savent pas bien ce qu’ils font et ce qu’ils malmènent ainsi en outrageant notre irréductible Marseillaise. À l’école communale, où la quête du « mot de passe » citoyen n’était pas encore nécessaire pour prendre place parmi tous, nous avons appris que la Marseillaise, le premier et sans doute le plus célèbre des hymnes nationaux modernes, possède à elle seule une histoire à la fois exemplaire et singulière. Produit d’un moment de la Révolution française, sur le point, en 1792, d’affronter la coalition de ses adversaires du dehors et du dedans en faisant appel aux forces vives de la nation, patriotique et révolutionnaire tout à la fois, cette ode qui résonna jusqu’à Valmy s’est imposée durablement et voisine avec la Commune, le Front populaire et la Résistance, point de ralliement des défenseurs de la liberté arrachée. Non seulement en France, mais ailleurs dans le monde - ne l’oublions jamais…
Hymne (2). C’est entendu. Souvent chahutée par les heurs de notre histoire, tantôt honnie par les réactionnaires, tantôt récupérée par les puissants au gré des événements, la Marseillaise, en son souffle, transfigure néanmoins ceux qui osent se l’approprier comme l’un des marqueurs essentiels de la République conquérante. À l’heure où le jacobin se réveille en nous, et avec lui le soldat de la Convention, admettons bien sûr qu’il y eut souvent glissement dans sa définition même, selon qui la clame et comment. Rien de commun entre Jean Moulin et Pétain ; entre des fusillés de Châteaubriant ou du Mont-Valérien et Brasillach ; entre les femmes du convoi du 24 janvier 1943 qui la chantèrent à leur arrivée à Auschwitz et Maurice Papon… Même paroles. Au service de philosophies opposées. Aujourd’hui, l’accaparement par la droite extrême ou chauvine et discriminante des devises qui appartiennent en fait au peuple français dans sa tradition révolutionnaire et authentiquement républicaine enfonce le pays dans une sorte de mise en abîme dont le malaise principal peut se résumer ainsi : périodiquement la classe ouvrière ne se reconnaît plus dans l’hymne de la bourgeoisie au pouvoir. Nous y voilà…
Malaise (1). C’est entendu. Un serment civique, fut-il métaphorique, réclame de la connaissance. Refusons donc d’abandonner l’utopie à un pays de nulle part où se perdrait le rêve : ne pas se tromper de combat aide à cerner le combat principal. Donc il y eut des sifflets ? Beaucoup ont dit leur honte, à juste titre, de les avoir endurés. D’autres au contraire affirment avoir « entendu », dans cette expression maladroite, le malaise d’une France qui ne se regarde plus dans les yeux, qui se refuse à elle-même dans sa diversité, ses douleurs, ses injustices. Ces jeunes et moins jeunes, pour beaucoup héritiers de l’immigration, ont-ils signifié bruyamment la haine de la France, comme tentent de nous le faire croire les membres du gouvernement en surréagissant jusqu’à l’écoeurement ? Autre hypothèse : et si ces siffleurs de l’impossible avaient, une fois encore, hurlé leur malaise quotidien ? A l’évidence cette idée bouscule la démagogie ambiante et les indignations de façade…
Malaise (2). C’est entendu. Face à la crise sociale, au chômage, à la paupérisation, face à l’effritement des anciennes formes de solidarité (famille, syndicats, partis politiques, associations, etc.), le « tissu local » s’est radicalisé. Souvent ces citoyens sont même séparés des milieux populaires « traditionnels », pour des raisons historiques et culturelles, bien qu’ils appartiennent au même monde en termes sociaux et économiques. Ont-ils, ce soir-là, refoulé la nation française ou interpellé la République dont ils sentent qu’elle ne fonctionne pas à leur égard ?
C’est très inquiétant de brûler des voitures ou de châtier la Marseillaise. Mais ne peut-on voir, même imparfaitement extériorisé, la parole de gens marginalisés et présentés une fois de plus comme extérieurs à la société ? Ne peut-on comprendre, avant même de juger, que ces enfants qui sont aussi les nôtres peuvent ressentir de la révolte ? Et que s’il y a révolte, ne serait-ce qu’une infime révolte, malhabile et confuse, c’est bien qu’ils disent ce refus de la marginalisation et des discriminations dont ils sont l’objet, et en le disant, cela prouve qu’ils ont intériorisé quelques-unes des valeurs fondamentales de la société française, dont, par exemple, le couple liberté-égalité. Manque la fraternité ; or pour la toucher, nos enfants doivent se saisir de la Marseillaise précisément contre ceux qui veulent les enfermer dans le communautarisme et l’identité religieuse. La Marseillaise est aussi un message d’émancipation…
Malaise (3). C’est entendu. Nicoléon est bien le dangereux simpliste que l’on dépeignait souvent avant son élection, manipulateur en chef des émotions les plus viles et plus que jamais artisan des logiques de division, de tension à outrance. Comment justifier en effet qu’il n’ait pas encore mis fin aux fonctions de son secrétaire d’État aux Sports, Bernard Laporte, qui propose finalement que l’équipe de France fuie les quartiers populaires pour jouer devant un « public sain » ! Et comment qualifier - sinon d’irresponsable - sa propre décision de mettre fin à un match en cas de récidive envers l’hymne ? Réfléchissons un instant. Si l’on comprend bien, on arrête un match parce qu’on siffle la Marseillaise. Et après, tout est arrangé, tout est sauvé, tout est expliqué, compris par tous, plus de malaise, plus d’exclusion vécue ou ressentie ? La bonne blague. Pendant ce temps-là, on entendra toujours - sans stopper les matchs bien sûr - les cris de singe, les saluts nazis, les aboiements xénophobes, les insultes aux Nordistes, aux juifs, aux Arabes, etc. ?
Voilà. Bienvenue dans la France de Sarkozy…
Jean-Emmanuel Ducoin
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FESTIVAL CINESTHESY 1.0
Du 27 octobre au 1er novembre 2008
FESTIVAL CINESTHESY 1.0
Pour cette première édition, le festival cinesthesy investie le nouveau centre culturel Madeleine Rebérioux à Créteil. Au programme, installations intéractives et vidéos, ateliers/workshop/initiations, performances Audio/Vidéo, vjing et arts visuels.
REP (France) - INCITE (Allemagne) - THE !S.A.D.! (Italie) - SOLU & ARBOL (Espagne/Finlande) - OTOLAB (Italie) - CINEMASSAKER (France/Belgique) - RAFAËL (Espagne) - SATI (France) - ETICHETTADISCOGRAFICA (Italie) - DEMOLECULARISATION [project singe] (France/Belgique) - G-mO - LECOLLAGISTE - BOULEZ REPUBLIC GRAND ENSEMBLE - JUSTE ALICE 02 - IDUUN - KSKF - AUDEROSESELAVY&EMOTYPE - EILE
Thème(s) : Multimédia, Musique, Art contemporain, Spectacle
Site internet : www.cinesthesy.com
Du 27 octobre au 1er novembre 2008 : au CENTRE SOCIOCULTUREL MADELEINE REBÉRIOUX
- 27 avenue François Mitterrand 94 000 CRETEIL
INFORMATIONS & RÉSERVATION : 01 41 94 15 65
TARIFS SOIRÉE 10€ / 6€ et 4€ (jeunes)
PASS WEEK-END 14€ / 10€ Entrée libre et gratuite l’après-midi.
ACCES Métro ligne n° 8 direction Créteil, arrêt “Préfecture” ( terminus ) + Bus 281 direction créteil Europarc, arrêt “Coteaux” (face au centre) ou 10 mn à pied.
PARKING GRATUIT
Ce festival est co-organisé par les PIXELS Transversaux (Dvds VisionSonic, Résidences d’artistes…) et par l’association maison des jeunes et de la culture qui a la gestion du centre culturel Madeleine Rebérioux (lieu d’accueil du festival, coordination) inauguré en 2007, l’association MJC a axé sa programmation autour des nouvelles technologies et de la création contemporaine.
11:09 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, festival, art, numérique, vidéo, création, actualité
22.10.2008
Buzz(s)
Crise (1) . D’abord une phrase de Mauriac saisie au vol : « Il ne sert à rien à l’homme de gagner la Lune s’il vient à perdre la Terre. » Et puis, levant les yeux, quelque chose dans l’air d’éclaboussant, étrangeté qui écoeure nos plaisirs clandestins et souille notre apparence. Est-ce dû à notre littéralité devenue presque désuète en un temps de certitudes jetées, enfin, aux orties ? Ou à l’écho grandissant d’un chaos que l’on sait possible et qui, malgré tout, nous effraie un peu ? L’autre jour, en visitant l’épatante exposition de la photographe Laurencine Lot, à la Galerie Lee (Paris 6e), intitulée « Couleurs de l’eau », repensant à l’élément matriciel qui nous constitue mais nous glisse entre les doigts - l’eau -, nous regardions, à travers vitre, une pluie drue et grasse s’abattre sur le macadam. Un signe. Comme s’il fallait se laver en profondeur. Et surtout assainir les eaux souillées de l’idéologie libérale qui polluent notre monde.
Crise (2) . Toute crise est aussi une crise des idées, à condition d’assumer des révisions déchirantes. Contrairement à ce qui se dit ou se lit, ce ne sont pas les « valeurs » de la finance triomphante qui s’effondrent sous nos yeux ébahis ; il ne saurait y avoir de « valeurs » dans l’aberration des marchés fous, des profits et de la rentabilité imposée sur les vivants. Les lois du cynisme ont surchauffé ? Le casino mondial craque ? Tant mieux ! Les dirigeants des États, contraints et forcés, repensent leurs doctrines en réinjectant de la puissance publique là où la sphère privée régnait en maîtresse absolue. Un début de révolution idéologique s’opère. Il ne laisse personne indemne.
BHL-MH (1) . Rêveur mais concentré sur l’objectif, nous pensions donc « révolution », « faillite » et « nationalisations » quand, pour le moins intrigué, nous avons affronté de face et à l’eau claire le big buzz de la rentrée. Aucun rapport a priori avec la marche furieuse du monde. Sauf cette collision des événements qui rendit la lecture d’Ennemis publics, l’ouvrage que viennent de publier Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy (Flammarion-Grasset), comment dire… à la fois stratosphérique et souvent dérisoire. Dans cet échange de correspondances pleines d’aveux et d’intimité affleurent, sinon l’ampleur des personnages, du moins leurs ressentiments, trait commun de deux hommes sur-médiatisés qui auraient pu se passer d’un tel marketing pour parvenir à leurs fins. Le marketing, comme l’avait vu Gilles Deleuze, reste plus que jamais un « instrument du contrôle social » ; ajoutons aussi : un producteur de misère symbolique. En l’espèce, Houellebecq et Lévy n’ont rien à apprendre des délires de notre époque, où se confondent, à force de s’entremêler, le fric et la culture, la pub et la création, le vide et le trop-plein. Annoncé telle une bombe littéraire qu’il ne fallait manquer sous aucun prétexte, sauf à nier même la possibilité d’une oeuvre, le livre en question est un exemple emblématique de l’hyper-massification du désir asphyxié (le contraire de la belle articulation mystère-désir). Mauvais tours de la consommation de masse imposée par l’industrie culturelle. Depuis trois mois, de folles rumeurs circulaient, façon top secret défense. Et les deux éditeurs, associés le temps d’un coup médiatique, en ont profité pour entretenir l’omerta. Si bien que, dès le mois de juin, les libraires commandèrent plus de 100 000 exemplaires d’un ouvrage dont ils ne savaient rien, ni le contenu ni le nom des auteurs !
Dans l’histoire récente de l’édition, Ennemis publics risque bien d’incarner l’un de ces moments de folie appelés « technique de lancement », qui ne s’arrêtent qu’une fois la lecture entamée. Le matraquage absurde et infantilisant laisse alors la place aux mots. Au contenu de l’emballage.
BHL-MH (2) . Ainsi serions-nous donc - potentiellement - « la meute » hurlante, injuste et déchaînée contre laquelle s’insurgent les deux auteurs, point de départ d’une co-mise en scène écrite entre paranoïa et affects. Car nous n’avons jamais épargné, pour cause, Bernard-Henri Lévy. Et si l’écrivain Michel Houellebecq, malgré ses côtés sarkozysto-populistes faussement céliniens, a pu nous troubler avec son authentique quête littéraire, dont il ne faut pas railler bêtement la réalité ni l’ambition, l’homme public nous donne si souvent la nausée qu’on ne saurait trop lui conseiller de se terrer encore longtemps dans son paradis fiscal irlandais et d’écrire des pages et des pages, puisque telle semble être sa vocation sincère et, visiblement, ce qu’il fait de mieux. Néanmoins, en écho à leur grotesque posture victimaire, résonne à chaque instant, ou presque, l’émulsion de leur ego démesuré, qui révèle une vanité commune assez hors norme. Peu de modestie. Et si peu de calme face à eux-mêmes. Voilà donc deux « maudits » qui manqueraient de soutiens, de lecteurs, d’endroits pour s’exprimer, d’aides éditoriales, etc. ? Trop d’ennemis pour trop peu d’amour ? Houellebecq écrit : « Fondamentalement, je ne suis qu’un beauf (…). Je ne souhaite pas être aimé malgré ce que j’ai de pire, mais en raison de ce que j’ai de pire, je vais jusqu’à souhaiter que ce que j’ai de pire soit ce que l’on préfère en moi. » BHL écrit : « Je suis pessimiste. Je ne suis, philosophiquement parlant, absolument pas ce qu’il est convenu d’appeler un progressiste. » Et Houellebecq ajoute : « Il m’est extrêmement désagréable de penser que ce parti pris d’égoïsme et de lâcheté que je prends puisse me rendre aux yeux de mes contemporains plus sympathique que vous qui prônez l’héroïsme ; mais je connais mes contemporains : je sais que c’est ce qui se produira. »
BHL-MH (3) . Le coup médiatique ne fait pas l’oeuvre. Alors, que restera-t-il de l’exercice ainsi publié ? Une prose épidermique très datée qui, néanmoins, entre des considérations quotidiennes, abonde de confidences assez franches (leurs pères, leurs enfances) et offre aux lecteurs quelques clefs de compréhension concernant leurs formations intellectuelles respectives. Dépouillé des scories de paranos, dépressives chez l’un, guerrières chez l’autre, l’ensemble alterne perles et sincérité. Mais le problème n’est-il pas ailleurs ? Ailleurs où nous attendent tant d’autres choses à lire… Même au fil de l’eau, l’épreuve ne tourne jamais vers nous le visage que nous attendions.
Jean-Emmanuel Ducoin
17:30 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jean-emmanuel ducoin, journalisme, politique, philosophie, croyances, réalité, banlieue
20.10.2008
Ton(s)
Dogmes. Changement de ton. Les fanatiques du « village global » et autres dogmatiques du marché libre et non faussé se montrent soudain moins arrogants, plus discrets. La peur commence peut-être à changer de camp. Et l’activisme ultralibéral, toujours prompt à inonder notre univers mental du matin au soir, semble aphone et/ou temporairement blessé. Par les temps qui courent, certaines croyances au tout-fric ont perdu beaucoup de leur crédit, tandis que quelques commentateurs, jamais avares de circonvolutions idéologiques, n’hésitent plus à se dédire eux-mêmes, contredisant sans vergogne la quasi-totalité des prêches qu’ils nous infligent depuis des années. Ou alors perdent complètement pied. Il faudra par exemple nous expliquer comment le Journal du dimanche, le 21 septembre dernier, pouvait se permettre d’imposer en une ces quelques mots : « La crise financière est finie. Quand bien même s’apaisera-t-elle : à quel prix ? 1 000 milliards de dollars (ça nous appelle le film de Verneuil avec Dewaere) déboursés par les États-Unis pour se porter garants des créances et des actifs bancaires, auxquels il faut ajouter les centaines de milliards injectés sous forme de liquidités par les banques centrales depuis plusieurs semaines, leviers si insuffisants qu’il fallut néanmoins l’intervention publique là où personne ne l’attendait plus. Principe de réalité face aux principes irréels d’une économie devenue folle. Le retour de l’État.
Comme une nécessité. Une obligation plutôt. D’où cette contradiction : la puissance publique socialise les pertes de ceux qui jouent en Bourse le sort de nos sociétés comme s’il s’agissait d’un casino, tandis que les besoins sociaux et d’investissements, n’en doutons pas, resteront négligés. Alors finie la crise ? Un peu de sérieux. La récession arrive un peu partout, notamment en France. Et sans les croissances attractives de pays dits « émergents » (sic) comme la Chine, l’Inde, le Brésil ou l’Afrique du Sud, la « crise financière » se nommerait « crise mondiale ». Le monde unipolaire touche à sa fin. Mieux, et si le glas du dollar roi venait de sonner ?
Postulats. Difficile de mesurer l’ampleur du changement psychologique du monde dans lequel nous entrons. Au moins deux mythes néolibéraux sont au tapis, battus en brèche jusque dans les rangs des sociaux-libéraux. Le premier postulat désormais contesté affirme que le libre jeu des marchés permet la meilleure contribution des ressources et la croissance optimale de l’économie mondialisée. Le deuxième postulat stipule que les marchés sont doués de capacités d’autorégulation qui rendent l’intervention de la puissance publique dans la vie économique non seulement inutile et vaine, mais carrément nuisible… Les critiques sur les failles de l’État (voulues ou subies) ou les bureaucraties les plus connues du XXe siècle ont comme effacé toute posture lucide concernant les tares génétiques du capitalisme. C’est au nom de ces certitudes que les néolibéraux ont activement oeuvré pour le retrait de l’État de la vie économique et sociale, prônantla privatisation des services publics et l’extension des rapports marchands au maximum de secteurs d’activité : d’ailleurs l’examen de conscience de toute la « gauche plurielle » n’a-t-il pas été un peu vite ajourné ?
Cynisme. Trois décennies au moins de libéralisation à outrance, de déréglementations en tout genre, d’hypertrophie des marchés financiers placés sous la dictature des profits et des taux de rentabilité : le résultat est là, sous nos yeux étonnés de ne pas assister à un chaos social plus vaste encore ! Au passage, qui peut encore aujourd’hui légitimer ne serait-ce qu’une seconde la privatisation de La Poste ? Attention donc au mensonge suprême. Nos dirigeants vont tenter, d’une manière ou d’une autre, de nous convaincre que la débâcle financière n’aura que peu d’effets sur nos conditions de vie, nos salaires, nos emplois. Comme si préexistait une sorte de déconnexion entre la sphère financière et la sphère réelle de nos économies. C’est tout le contraire. La finance, loin d’être neutre, étouffe l’activité et détruit les richesses. D’autant que le capitalisme a la vie dure et les moeurs sans gêne. Ses échecs sont presque une nourriture pour alimenter son cynisme. Alors une intervention de type étatiste sur le dos des peuples, où est le problème, puisqu’elle ne résoudra qu’artificiellement le mal ?
9-3. À propos. Nous n’avons aucune sympathie particulière pour le cinéaste Luc Besson, dont la niaiserie et l’infantilisation filmées font souvent plus de mal que de bien à ceux qui les ingurgitent passivement. Néanmoins, derrière le producteur à succès, PDG d’EuropaCorp, se cache assez discrètement un amoureux authentique des quartiers populaires. À commencer par la Seine-Saint-Denis, où il posera à partir de 2010 sa Cité du cinéma, à quelques encablures du Stade de France, l’un des épicentres du renouveau et du dynamisme de la ville de Saint-Denis. En un peu plus de deux ans, dans la phase d’élaboration de son projet, Luc Besson a visité le département, les cités, les zones paupérisées, ce qui lui fait dire : « Je m’étonne que cela ne pète pas plus. » Avec patience, intérêt et simplicité, il a parlé, beaucoup parlé avec la population. Avec les parents.
Les enfants. Les chômeurs. Les érémistes. Avec les représentants de dizaines d’associations. Dans le Monde cette semaine, il explique ainsi : « Je suis choqué de la façon dont on traite les habitants de ces quartiers. On les met vraiment dans des situations intolérables. On ne leur donne pas de boulot, puis une fois sur deux on ne leur met pas de bus, pas de métro. Comme ça, il n’y a pas de problème ! » Et Besson, en colère, ajoute : « Ces gens ont de la dignité, beaucoup de dignité. C’est ça qui empêche le pays d’exploser parce que, sinon, on leur a tout donné : la poudre, la mèche et le briquet !
Les habitants sont les victimes de cette économie de marché qui fait que, comme ça ne rapporte pas nécessairement de l’argent, on ne s’en occupe pas. » L’homme martèle enfin : « En banlieue, c’est vivant, ils ont des idées. Ils ont envie de manger la vie, envie d’y arriver, envie de créer. Ils veulent bouger les lignes. » Changement de ton, on vous dit…
Jean-Emmanuel Ducoin
17:22 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : journalisme, actualité, politique, dogmes, responsabbilité, morale
18.10.2008
Georges Rouault... la peinture pour sacerdoce
A l’occasion du cinquantième anniversaire de la disparition de Georges Rouault, la pinacothèque de Paris présente les chefs-d’oeuvre de la collection japonaise Idemitsu. Un parcours volontairement littéraire et poétique, autour d’une sélection de 70 oeuvres du maître.
En marge du Fauvisme, Georges Rouault, est resté l’un des artistes les plus singuliers du siècle dernier. La peinture est son credo. Sans elle point de salut, de respiration au quotidien. Il nous a souvent livré le secret de sa recherche picturale : « Forme, couleur, harmonie » ; il le clame, l’écrit, le peint. La collection Idemitsu propose une série de portraits, Onésine, Rosine, Yoko... des huiles sur carton, qui se laissent regarder comme des sculptures. Des huiles surtout, patinées par le temps et la macération de la matière vivante du carton-buvard. S'imprégner au jour le jour... voilà, pour la forme. Ue forme, née de l’observation de la vie et du geste incessamment répété.
Or, d’un salon à l’autre, dans cette exposition, ce qui frappe, saisit, séduit, et donne passablement le tournis, porte un nom enchanteur : la couleur. Alors, on s’en met plein les mirettes... Les toiles attirent les visiteurs, près, tout près. C’est à qui les mangera des yeux ! Puis on s'attarde un peu... " Le clown de face" de 1939, semble dégringolé du ciel, portant sur sa figure toutes sortes de bleus célestes. La Reine de cirque ou de Saba, Madame X, l'Orientale... ou comment, ici ou là, l'expression prend sa source dans une polychromie envoûtante, inexorablement cernée de noir, et comme retenue par l'âme de plomb et le ruban de cuivre du verrier. Entre griserie de la couleur et aspiration à l'harmonie, on retrouve dans l’oeuvre de Rouault l’influence de sa période d’apprentissage comme verrier d’Art.
Pour l’artiste, le sacré s’accorde au profane. Et même, si trop souvent la critique s’accorde à le ranger dans le tiroir des peintres religieux... c’est oublier qu’il fut aussi, celui de la misère et du peuple des faubourgs. Des thèmes, nés au coeur de la vie, qui le rapprocheront de Léon Bloy et du couple Jacques et Raïssa Maritain. Bien que chrétien, Georges Rouault, refuse de juger ses semblables. La compassion l’anime, l’injustice le révolte. Il illustre « Les fleurs du mal » de Beaudelaire ou « La femme pauvre » de Léon Bloy, ses goûts l’entraînent aussi à admirer Verlaine, un autre poète en quête de Vérité.
De ces masses et lignes simplifiées, de ces traces de peinture épaisse, de ces visages de clowns, de juges, de prostituées portant masques d’icônes, on retiendra peut-être ces simples mots de l’artiste: « Il n’y a pas d’art sacré. Il y a l’art tout court et c’est assez pour remplir une vie ». L’art tout court... la formule va à l'essentiel. Un expression directe, solide et sans fioritures, pour dire la Vie et l’amour de l’Homme, tout simplement.
Ophélie Grevet
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15.10.2008
Les « enfants de Don Quichotte : Acte I »
Le 26 octobre 2006, une page se tourne. Celle de l’histoire d’un silence trop long… deux jeunes hommes veulent mettre en lumière monde qui souffre et se meurt dans le calfeutrement d’une société. Le film retrace cette épopée, celle d’une idée, celle d’un camp retranché, du coté du canal Saint Martin... Pendant 75 minutes d’un documentaire, puissant et précis, nous revivons ce moment important pour une prise de conscience collective.
Les frères Legrand vont en quelques jours faire basculer les média, les politiques, les associations dans l’urgence de l’hiver 2006…. De ce 26 octobre, Augustin Legrand, Jean-Baptiste Legrand, Pascal Oumaklouf et Ronan Dénécé nous relatent les préparatifs, l’entrée en matière et les répercussions. Ils nous font sentir un gouvernement pris dans une réalité de la précarité qu’on cache, un monde parisien qui constate avec effroi qu’un peuple se meurt à ses cotés. On y découvre des media qui veulent bien faire, qui résument trop la situation et parfois trahissent une idée les enfants de Don Quichotte. On palpe enfin le quotidien de ces pauvres qui crèvent… Ces 150000 hommes et femmes dont l’espérance de vie ne dépassent pas les 45 années pour le seul fait qu’ils vivent dans la rue… Rue qui les détruit par l’alcool, par l’indifférence, par l’absence de réaction sociale appropriée. Et enfin une solitude pire que tout.
Les « enfants de Don Quichotte : Acte I » : un documentaire qui va au delà de la réalité d’une situation inadmissible. Ces 75 minutes sont en particulier un témoignage direct de ceux qui sont invisibles pour les yeux de chacun. Ceux qui font partis du décor urbain et qu’on déshumanise au propre et au figuré. Les Legrand et Dénécé ont le mérite de leur donner un visage, une parole et leur redonnent une histoire. Portant un combat apolitique c'est-à-dire un combat au cœur de la politique, le camp retranché du Canal Saint Martin est présenté sans artifice… avec ses habitants et plutôt ses combattants d’une espérance. Ils parlent d’eux. Mais leur histoire est universelle. L’un est un écorché de la vie… il a vu sa femme et son gamin mourir d’un accident de la circulation causé par un chauffard… il n’a pas pu continuer sa vie et s’est retrouvé à la rue. L’autre c’est un divorce et il a perdu aussi femme et enfants d’une autre manière. Il y a celle-ci qui a du mal à parler faute de bagage scolaire. Il y a ceux qui n’ont plus de dent mais dont le sourire est fabuleux de part leur ingénuité. Il y en a d’autres qui face caméra se laissent aller à la vérité de leur existence : pourquoi une telle misère pour eux ? Pourquoi répètent ils ? D’autres grisonnants semblent espérer une amélioration, non pas pour eux mais pour les générations de pauvres à venir…
De ce film, on sent l’extrême engagement de ces citoyens, l’extrême sincérité de ces jeunes hommes refusant que dans un monde aussi riche puisse exister une telle indigence et détresse. Il y a l’errance ou l’impuissance des gouvernants face à des foyers d’urgence engorgés de puces, morpions et cafards… et de violence… oui toujours cette violence… violence aux multiples aspects… celle d’un simple regard d’un passant suffit à raviver chez ces « nomades » l’impression d’être des « animaux ». Ce document dépasse ce qu’on attend habituellement d’un moment cinématographique, il permet de mettre de la lumière dans un monde qu’on oublie, qu’on méprise et qu’on cache… il met en lumière les invisibles… « Les enfants de Don Quichotte : Acte I » sont un moment de vérité inoubliable, des visages lumineux malgré les marques d’une survie quotidienne en milieu hostile, en milieu urbain, en milieu indifférent. J’ai vu ce film qui marque, qui nous plonge face à l’universalité de l’être, à la nécessité d’action individuelles, collectives et politique. Il montre les réponses illusoires passées, les infâmes foyers de misères, le bricolage approximatif d’une Loi DALO mise sur pied sans être appliquée… Le film terrasse notre nonchalance citadine, notre volonté égoïste de ne pas voir qu’avec peu d’argent public il est possible de remédier à la misère extrême, à celle qui tue. Voilà, donc, cette bande cinéma qui montre comment des hommes désintéressés ont fait leur devoir et sont allés au devant des « lépreux modernes ». Ils ont ensuite montré l’humanité dans ceux qu’on refuse de côtoyer. Les Legrand et Décéné sont aujourd’hui de ceux qui font face devant l’ampleur d’un ouvrage à continuer au sein des groupes d’associations, au coté de l’action publique… L’acte II… Ces réalisateurs et personnages d’une épopée majeure de l’action sociale ont donné un nouveau coup aux volontés égocentriques des « machines désirantes » et « machines consuméristes » de notre époque refusant d’accompagner une demi-heure, une heure, une nuit des « hommes vraies » qui vivent le non-logement et la non-vie au jour le jour. Il faut aller voir ce film. Il est un appel, un espoir, il illumine. Ces témoins de la misère sont plus qu’un message de fraternité mais un message d’universalisme quasi-révolutionnaire. Voir ce film c’est passer par des instants de solennité et des minutes de respect et des secondes de larmes. L’Acte II est à venir. Il est en nous. A portée d’un billet de cinéma. Il est dans notre poche… Tiens, j’y repense… dans la file d’attente de l’avant première, j’ai croisé un jeune homme digne et stylé au regard pur. Il s’appelle « Ramoudhé ». En 2006, il était SDF, un des retranchés. Aujourd’hui, il vit son Acte II au service des autres… Autre leçon que nous donnes ces idéalistes géniaux… Vous pouvez tous être des enfants de Don Quichotte avec moins de 10 euros. Croyez votre humble Sancho Pansa… Celui-ci a vu du sublime dans ces « morts symboliques » qui ont décidé de vivre grâce à une formidable épopée : Les « enfants de Don Quichotte : Acte I » Sortie le 22 octobre.
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Copyright : Yannick Commenge
AVANT-PREMIERES & RENCONTRES
MARDI 14 OCTOBRE - LUX (CAEN)
JEUDI 16 OCTOBRE - ELDORADO (DIJON)
JEUDI 16 OCTOBRE - UTOPIA (TOULOUSE)
VENDREDI 17 OCTOBRE - LE MELIES (SAINT-ETIENNE)
VENDREDI 17 OCTOBRE - IMAGIN'CINEMA (GAILLAC)
VENDREDI 17 OCTOBRE - LE MAZARIN (AIX EN PROVENCE)
SAMEDI 18 OCTOBRE - MAGIC CINEMA (BOBIGNY)
Festival Résonances - 8ème Rencontres du Cinéma Citoyen du 17 au 24 octobre
LUNDI 20 OCTOBRE - LE MERCURE (ELBEUF)
MARDI 21 OCTOBRE - UTOPIA (BORDEAUX)
JEUDI 23 OCTOBRE - LE MELIES (MONTREUIL)
VENDREDI 24 OCTOBRE - LE REX (CESTAS)
SAMEDI 25 OCTOBRE - JEAN EUSTACHE (PESSAC)
DIMANCHE 26 OCTOBRE - LE MELIES (PAU)
MARDI 28 OCTOBRE - SAINT-ANDRE-DES-ARTS (PARIS)
LUNDI 3 NOVEMBRE - LE METROPOLE (LILLE)
MARDI 4 NOVEMBRE - LE RIO (CLERMONT-FERRAND)
JEUDI 6 NOVEMBRE - LES CARMES (ORLEANS)
JEUDI 20 NOVEMBRE - LES ENFANTS DU PARADIS (CHARTRES)
VENDREDI 21 NOVEMBRE - LE NORMANDY (THURY-HARCOURT)
14:40 Publié dans Actualités | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, sociologie, constat, vie, engagement, recherche, croissance
04.10.2008
Nécessité(s)
Demander. « Mais savez-vous donc ce que c’est qu’être pauvre ? » Vous aussi vous éprouvez parfois ce sentiment de vide ? Bien sûr nos aveuglements de la vie quotidienne ne manquent pas. Les habitudes s’accroissent et avec elles nous étreint l’aliénation de l’air du temps, cette espèce d’emprise psychomédia qui sur-agit sur notre temps de cerveau encore disponible, nous éloigne du savoir-vivre et, plus grave encore, nous fait oublier le savoir-faire solidaire. Revenons à notre phrase du départ : « Mais savez-vous donc ce que c’est qu’être pauvre ? » L’autre jour, à cette question brutale d’une passante qui nous tendait la main, nous repensions sans nostalgie aucune aux années de vache maigre mais d’amour, quand le premier-né dormait dans l’unique pièce et que le peu de mobilier ne ressemblait à rien, chiné dans l’entourage familial. En une fraction de seconde - mais était-ce bien le lieu et le moment -, nous repensions aux boîtes de thon achetées par cartons entiers les jours de promo, aux kilos de pâtes bon marché qui ne supportaient que la sauce tomate bien grasse et aux plats de lentilles qui jalonnèrent notre existence d’âge adulte, la trentaine bien consommée, avant qu’un semblant d’aisance - disons plutôt de normalité - ne vienne s’installer dans le foyer.
Dire. Mais que répondre à cette femme croisée dans la rue, pas loin du métro Richelieu-Drouot, à Paris, par un samedi de plein soleil annonçant les prochaines rigueurs du froid ? Que lui dire exactement qui pourrait justifier, voire légitimer, le droit de ne pas mettre la main à la poche pour y quérir quelques euros ? Convoquer Marx, Jaurès, le capitalisme, le chômage, la misère, les cours des Bourses et même notre engagement de citoyen ? Rien ne pouvait suffire à cet instant précis, rien, sinon soutenir le regard de cette nécessiteuse en arrêtant son pas. « Voulez-vous manger quelque chose, Madame ? », osa-t-on. « C’est pour mes enfants, Monsieur », répondit-elle. Avant d’ajouter : « Si je vais au Restos du coeur une fois par semaine, ce n’est pas pour moi, mais pour eux. » Puis, hésitante et élégante telle une femme prête au combat, comme si déjà nous en avions trop vu de sa réalité, elle précisa : « Quand je reviens des Restos du coeur et que l’un de mes gamins ouvre le frigo, c’est presque la fête à la maison, ils trouvent des yaourts et parfois du chocolat. » Et après un geste de la main comme pour épousseter l’évidence, la chasser, elle accentua : « Même avant de me retrouver au RMI, quand je travaillais à temps partiel, je n’achetais jamais de viande au supermarché du coin. J’allais dans les discounts pour ramener des saucisses en sachets, c’est moins cher. » Sa dignité en bandoulière et son acharnement à ne rien laisser faire, trente-six ans. Et pourtant tout s’est étiolé. Fini les lunettes, la consultation chez le spécialiste, le dentiste, même la cantine de l’aîné… L’heure parisienne sonne à l’horloge du monde malaxé, émiettement de la temporalité. Il faut se résoudre à s’entendre dire : « Bonne journée Monsieur. »
Malentendu. La désunion collective nous apparaît tellement spectaculaire que le mal n’est pas nommé. Chômage. Pauvreté. Naufrage social d’une rapidité effrayante. Naufrage psychologique d’une lenteur de songe - souvent irrémédiable. Nous déraillons en silence. Un silence que, dans notre grâce infinie, nous refusons d’admettre, comme si nos fêlures pouvaient se contenter de la majesté boboïsé des héros du cinéma français (pour la plupart), bien à distance, « avec » eux mais loin d’eux, alors que tout nous pousse à nous incarner dans ceux de Steinbeck ou de Mordillat, plus que jamais vivants mais bientôt morts ! Ce sont eux, ce « eux » qui désignent et stigmatisent, ce « eux » qui veut dire « pas nous ». Alors qu’il s’agit bien d’un « nous » irréductible.
Escrocs. Certains requins, ceux qui mériteraient vraiment d’être appelés « eux », n’oublient pas d’en profiter. Dans sa dernière livraison, 60 Millions de consommateurs nous apporte quelques exemples propres à la grande consommation si scandaleux qu’on devrait organiser des manifestations dans toutes les enseignes de France. Alors que le pouvoir d’achat s’effondre et que le coût de la vie flambe, alors que des marchands de sommeil (ceux qui veulent endormir la révolte) nous vantent chaque jour dans leurs journaux ou sur leurs chaînes de télévision les petits trucs pour « manger malin » ou vivre pas cher, bref à apprendre à devenir pauvres en acceptant la loi de la jungle et à s’y conformer en adoptant des comportements dégradants, c’est donc à ce moment-là que nos plus grandes marques utilisent des pratiques de régime minceur pour faire grimper les prix sans changer les étiquettes. La crème dessert Danone ? 125 grammes s’il est vendu par lot de quatre, 115 grammes s’il est logé dans un gros pack de 12 ou 16. Le Petit Prince de LU ? 30 grammes de moins dans le paquet et du chocolat light en prime. Le pot de fromage blanc Jockey ? 850 grammes au lieu de 1 kg auparavant. Etc. Sans parler des modifications de recettes, produits lactés plus liquides, saveurs atrophiées, consistances modifiées, beurre de cacao à la place du cacao, etc. Et le croyez-vous ? Interrogé, l’un des industriels a répondu « avoir entendu le message nutritionnel »… ce qui expliquerait la réduction des portions. Une honte.
Dépassement. Cette semaine, très exactement le mardi 23 septembre, l’humanité a connu son « jour du dépassement », concept planétaire à la fois réel et symbolique inventé au lendemain du sommet de la Terre, à Rio, en 1992, lorsque des universitaires mirent au point une méthode permettant de mesurer l’impact des activités humaines sur les écosystèmes. Et ce 23 septembre, les Terriens ont connu un événement sans précédent : « le dépassement global ». Il signifie que, entre le 1er janvier et mardi dernier, l’humanité a consommé les ressources que la nature peut produire en un an. Notre monde met donc en péril sa capacité de régénération et vivra au-dessus de ses moyens jusqu’à la fin de l’année. Pendant ce temps-là, d’autres survivront sous le seuil de pauvreté, bien en dessous du nécessaire vital… Notre acharnement à meubler chaque minute a souvent raison de la routine quotidienne et de nos aveuglements. De là à trouver la paix, jamais.
Jean-Emmanuel Ducoin
15:00 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : journalisme, pauvreté, solidarité, crise, politique, économie, finance
02.10.2008
Finance(s)
Fête. Le contraire de la connivence. L’échange d’égal à égal. À un niveau d’exigence et de compréhension identique. Disons un exercice pratique de vie réelle à grande échelle - celui que feraient bien d’expérimenter de temps à autre la plupart de nos puissants, dont l’âme humaine, démagnétisée à force d’être réduite à un cours de Bourse, erre dans quelques paradis fiscaux sans intérêt à la recherche de plaisirs falsifiés. La semaine dernière à la Fête de l’Humanité, le peuple réuni et toujours surgissant nous invitait à une réflexion simple et sage. Par son enthousiasme et son courage, sa hargne et son ardeur bienveillante et surtout par l’ampleur de ses actes qui maintiennent à flot l’espérance en nos combats, il nous rappelait que la dissidence et la résistance doivent engager tout notre être, et pas seulement notre posture intellectuelle et/ou esthétisante - donc un rapport contraignant à la recherche de la vérité, si chère à Jaurès. Chaque pas compte, comme autant de réminiscences de la nécessité du monde et, de fait, de son caractère proprement irréductible. Or à l’instant même où nous tentions tous ensemble de re-penser le monde comme notre univers mental, re-créant autant que possible quelques mécanismes de pensée, nous ne savions pas que, du côté de la planète finance, autrement dit aux États-Unis, la crise en cours allait connaître une brutale accélération. D’une gravité exceptionnelle pour le moins.
Chute. D’un côté le peuple de la Fête, qui, allez savoir pourquoi, sans doute par l’allégresse du bien-être et la soif de sociabilité, nous faisait penser à ces vers de Mallarmé : « Ma faim qui d’aucun fruit ici ne se régale / Trouve en leur docte manque une saveur égale. » D’un autre côté le sort chaotique de nos sociétés, emportées par le tourbillon du capitalisme. Et de ses mensonges. On en était resté à l’une des phrases du pape en visite en France. « L’argent, la soif de l’avoir, du pouvoir n’ont-ils pas détourné l’homme de sa fin véritable », s’était demandé le doctrinal Benoît XVI, qui, au moins en matière d’argent, n’a pas oublié le minimum vital enseigné par quelques prêtres encore pauvres. Et voilà que des milliers d’Américains, et avec eux une grande partie des Terriens soumis à leur diktat, recevaient à leur manière un cuisant début de réponse. Façon cataclysme et pertes sèches. Quelque 3 600 milliards de dollars évaporés en quelques heures. Qu’il faut ajouter aux 945 milliards de dollars, coût de la crise des subprimes, ou encore aux 613 milliards de dollars, total des actifs partis en fumée de Lehman Brothers, la banque d’affaires mise en faillite ce lundi. Sans oublier bien sûr les 250 000 cadres, analystes, qui, en vingt mois, ont perdu leur job dans le secteur financier américain. Du coup, depuis janvier, la seule ville de New York a vu disparaître près de 55 000 emplois…
Krack. Que reste-t-il. Planète financière livrée à elle-même. Traders fous. Investisseurs du profit rapide. Dingues qui règnent en maîtres. Maîtres de l’argent maître. Inventeurs diaboliques de l’inversion du réel et du virtuel, que nous croyons propre à la nouvelle économie financière déchaînée, comme si l’instrument devenait la matière, l’horloge le temps. Asservis sont-ils, enchaînés. Et nous, victimes trop fragiles, ne sachant plus réagir ni sur-agir, incapables d’analyser sérieusement les raisons pour lesquelles l’État fédéral américain décide finalement de s’en mêler, même s’il s’agit de socialiser les pertes, comme on dit. Et nous ? Nous et pas nous. Rêveurs aux mains nues. Marcheurs de l’éternel. Poètes de l’insatiable tournant à vide… Comme si le fric n’avait plus personne en face, mais seulement beaucoup de serviteurs à ses côtés, accompagnateurs zélés ou cyniques. Et dans cette période les odieux ne manquent pas. Citons-en quelques instants, au fil de déclarations opportunément ramenées à la surface par la presse. En avril 2005, Alan Greenspan, ex-président de la Réserve fédérale américaine : « Les subprimes ont profité aux consommateurs. » En avril 2008, Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI : « Un ralentissement important, mais pas dramatique. » En juin 2008, Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France : « Il n’y aura pas de deuxième vague de la crise. » Tous obtiennent la palme de l’hypocrisie. Pas un pour racheter l’autre.
Nombril. Il suffirait de peu de chose pour que les aventuriers de la révolte et de la subversion, que tous les rêveurs pragmatiques de l’émancipation (nous sommes nombreux, d’où la crainte que nous inspirons), bref que tous les insoumis à la bien-pensance, au libéralisme et au consumérisme marchand refusent d’abord leur propre impuissance et puis, ayant pris conscience de leur force collective, grondent et s’activent sérieusement contre ce que le philosophe Bernard Stiegler, présent au stand des Amis de l’Huma à la Fête, appelle le « psychopouvoir », un pouvoir pris sur nos consciences par les médias (surtout la télévision), par tout un dispositif d’occupation du « temps de cerveau disponible », devenu au temps béni de la révolution informationnelle le coeur de l’infrastructure de production et de logistique du capitalisme industriel. Avec pour seule logique l’isolement des individus. Tellement que le républicain (à l’ancienne) en perd ses repères. Intérêt général au rabais ? Long terme assassiné ? Le privé et l’immédiat dévorent tout. Comme le dit Régis Debray, la « pente est au nombril, en vidéosphère ». Au nombril donc au fric à soi pour soi. Regardez : en 1789, on reconnaissait des droits « aux membres de la société ». Aujourd’hui, l’Europe, par son préambule de sa charte des droits fondamentaux, place la personne au centre du monde - ce qui est très gentil -, sauf que la société a disparu comme sujet !
Miroir. Quand la société disparaît derrière les faire-voir, les individus se transforment vite en prétextes et faire-valoir. Parlant de la diversité de son pays et de la révolte qui monte, Jamel Debbouze déclarait cette semaine : « La France a un nouveau visage, il faut qu’elle l’accepte. Elle doit faire connaissance avec elle-même. » Certains mots sont le miroir de la société. Nous ne proposons pas de briser le miroir, mais de changer la société. N’est-ce pas ?
Jean-Emmanuel Ducoin
16:57 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : journalisme, crise, politique, économie, finance, droit
01.10.2008
Marianne, la sacrifiée
Roman. Jordi Soler poursuit la quête de son roman familial. Entre Mexique et Espagne, il manie le tragique avec un renouveau du réalisme fantastique.Pour ceux qui prédiraient la fin de l’histoire et de la lutte des classes, le roman de Jordi Soler remet en question cette assertion. Les vaincus de la dictature de la guerre d’Espagne, les outragés de Franco arrivés au Mexique deviennent les envahisseurs, les descendants de Hernan Cortes exploitant les Indiens, alors qu’ils sont les perdants. Une institutionnalisation de la rhétorique du violé(e), du conquis(e) s’instaure. Dans la Dernière Heure du dernier jour, l’écrivain poursuit son roman familial. Les lecteurs qui ont apprécié les Exilés de la mémoire retrouveront les acteurs principaux : les combattants, le grand-père Arcadi, Bages, Fontanet, la grand-mère Carlota, la mère Laia. Jordi Soler possède un talent balzacien dans la description des personnages.
Naissance de Marianne. Fille de Carlota et soeur de Laia, elle inaugure plusieurs chapitres et représente la première enfant née de l’exil, à la fois le gage de l’enracinement dans une nouvelle terre, après l’espoir d’une République arraché par Franco, mais aussi la malédiction, la malformation. Marianne attachée à un mur par un collier, comme un chien, gavée de Phénobarbital, ne survivra ni à sa violence ni à ses douleurs. Le sort d’un enfermement. Lorsque Jordi Soler parle du bilan de l’exil, il évoque des hommes vaincus qui se saoulaient loin de Barcelone, grâce à cette « fiction d’espoir » que donne la bouteille. En Espagne règne la terreur, au Mexique, dans la plantation de café de La Portuguesa, les propriétaires précaires deviennent dépendants à l’alcool pour survivre.
Comme nouveau personnage, il y a la forêt. L’écriture se rapproche du réalisme fantastique. Le miraculeux s’allie au maléfique, la magie noire au rêve explosé. La forêt est source de littérature avec des animaux étranges, vampires, serpents, insectes tortueux spectateurs de la Coupe du monde de football de 1974. Moment insensé au coeur d’une forêt improbable câblée sur cet événement planétaire. Avant la ruine.
Le narrateur barcelonais, commandité par sa mère Laia pour régler une affaire d’expropriation, revient à La Portuguesa. Il retrouve Bages, corps délabré, exhibant son uniforme de soldat républicain. « Nous sommes les deux extrémités de la guerre, toi qui l’as faite et moi qui fais tout pour que nous ne l’oubliions jamais, alors que le mieux est de tout oublier » : dialogue, autour d’une bouteille de whisky, avec un des derniers combattants contre la dictature espagnole, devenu un étranger et un héritier de ses exilés de la mémoire. Ipod en poche, l’homme moderne n’est toujours ni espagnol ni mexicain. La recherche de son acte de naissance l’atteste, les descendants d’un exilé héritent de cet exil, génération après génération, comme une maladie incurable. Et pourtant le narrateur s’aventure dans la forêt, sa forêt. Mais la prémonition d’un désastre se fait imminente. La chamane est l’intercesseur de la forêt, par elle traverse le cosmos végétal qui réglemente la vie de la plantation, elle est la messagère de ses ancêtres séculaires, les Indiens, soumis à une temporalité circulaire : « Le temps linéaire ne passe pas sur la cabane de la chamane qui avait accumulé des années en spirale. » Aussi la lecture de ce livre, dont le personnage du narrateur est atteint d’une infection récurrente d’un oeil, est comme voilée, imperceptible, double, voire compromise avec l’irrésolu des forces obscures.
Marianne devient la métaphore de la défaite et de l’oppression. Celui qui raconte rencontre, au-delà des corps usés, une jungle qui les a effacés de la carte. La Portuguesa, envahie par les herbes folles, n’existe plus. Privé du territoire de son enfance, venu du monde occidental, il voit les lois de la forêt reprendre leurs droits. Des droits corrompus. De l’argent sali par les potentats régionaux. Les restes d’un ancien monde. Marianne est au coeur du chaos, à la fois immunisée et crainte. Le narrateur redevenu enfant, dans un délire verbal, souhaite la mort de sa tante, le symbole pour lui d’une peur liée aussi au mystère charnel. Et lorsqu’il s’introduit dans sa chambre, c’est pour se plonger dans des histoires de bandes dessinées américaines, les reflets d’un calme ambiant, d’une tranquillité insipide mais où les enfants sont protégés. Le jour où l’enfant a atteint ses limites, au milieu des préparatifs en l’honneur du maire, l’invasion se déclenche. À Barcelone, le narrateur revient sur une photographie prise lors de cette fameuse soirée, il revoit Marius et les souvenirs s’emballent. Dans ce monde fermé de La Portuguesa, le sexe se monnaye, de maître à esclave, il devient interdit et honteux lorsqu’on est homosexuel, et le jeune Marius se fait tabasser, sauvé par Arcadi. Cette photo a pour objet de reconstruire une plantation, celle d’hier. Noirs et Espagnols partagent une même forme d’esclavage : sans royaume pour les uns, sans patrie pour les autres. Autour d’une poupée représentant Franco, défilent tirades et danses métisses organisées collectivement par les Noirs de la plantation. Un vaudou révolutionnaire, car les compagnons d’armes d’Arcadi avaient fomenté un assassinat manqué contre le Caudillo.
Avec Jordi Soler, la vie est un roman ou un songe, elle joue avec la fiction et croise les chemins d’hommes mis à terre. Une génération perdue. Au cours du dernier soir, dans un ciel de fureur, un déluge d’eau et de coups rend les hommes fous. Le jeune narrateur qui souhaitait la fin de sa tante Marianne - la souffre-douleur de sa mère - est le témoin de scènes qui voient s’affronter une jeune femme avec des hommes devenus des animaux. La chute est rude. Une fin souillée par les assaillants de la première bébé née à La Potuguesa.
La Dernière Heure du dernier jour, de Jordi Soler, Traduit de l’espagnol (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu. Éditions Belfond, 222 pages, 19 euros.
Lire également les Éxilés de la mémoire, de Jordi Soler. Éditions 10-18, 272 pages, 7,90 euros.
Virginie Gatti
14:53 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, actualité, jordi soler, journalisme


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