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24.10.2008
Marseillaise(s)
Hymne (1). C’est entendu. Si l’on se rapporte à l’histoire, autrement dit à la cristallisation symbolique de sa signification universelle, siffler l’hymne national est une connerie sans nom. Pour ne pas dire, dans certains cas, une infamie. En cette époque d’hyper-pouvoir médiatico-cosmétique où le rapport au temps s’avère si brouillé qu’on dénie l’origine et la destination, voire l’idée même de la possibilité du voyage en idéal républicain, semblable souillure au coeur d’un stade qui porte le nom de « France » paraît d’autant plus absurde qu’elle se révèle contre-productive pour leurs auteurs eux-mêmes, qui, manifestement, ne savent pas bien ce qu’ils font et ce qu’ils malmènent ainsi en outrageant notre irréductible Marseillaise. À l’école communale, où la quête du « mot de passe » citoyen n’était pas encore nécessaire pour prendre place parmi tous, nous avons appris que la Marseillaise, le premier et sans doute le plus célèbre des hymnes nationaux modernes, possède à elle seule une histoire à la fois exemplaire et singulière. Produit d’un moment de la Révolution française, sur le point, en 1792, d’affronter la coalition de ses adversaires du dehors et du dedans en faisant appel aux forces vives de la nation, patriotique et révolutionnaire tout à la fois, cette ode qui résonna jusqu’à Valmy s’est imposée durablement et voisine avec la Commune, le Front populaire et la Résistance, point de ralliement des défenseurs de la liberté arrachée. Non seulement en France, mais ailleurs dans le monde - ne l’oublions jamais…
Hymne (2). C’est entendu. Souvent chahutée par les heurs de notre histoire, tantôt honnie par les réactionnaires, tantôt récupérée par les puissants au gré des événements, la Marseillaise, en son souffle, transfigure néanmoins ceux qui osent se l’approprier comme l’un des marqueurs essentiels de la République conquérante. À l’heure où le jacobin se réveille en nous, et avec lui le soldat de la Convention, admettons bien sûr qu’il y eut souvent glissement dans sa définition même, selon qui la clame et comment. Rien de commun entre Jean Moulin et Pétain ; entre des fusillés de Châteaubriant ou du Mont-Valérien et Brasillach ; entre les femmes du convoi du 24 janvier 1943 qui la chantèrent à leur arrivée à Auschwitz et Maurice Papon… Même paroles. Au service de philosophies opposées. Aujourd’hui, l’accaparement par la droite extrême ou chauvine et discriminante des devises qui appartiennent en fait au peuple français dans sa tradition révolutionnaire et authentiquement républicaine enfonce le pays dans une sorte de mise en abîme dont le malaise principal peut se résumer ainsi : périodiquement la classe ouvrière ne se reconnaît plus dans l’hymne de la bourgeoisie au pouvoir. Nous y voilà…
Malaise (1). C’est entendu. Un serment civique, fut-il métaphorique, réclame de la connaissance. Refusons donc d’abandonner l’utopie à un pays de nulle part où se perdrait le rêve : ne pas se tromper de combat aide à cerner le combat principal. Donc il y eut des sifflets ? Beaucoup ont dit leur honte, à juste titre, de les avoir endurés. D’autres au contraire affirment avoir « entendu », dans cette expression maladroite, le malaise d’une France qui ne se regarde plus dans les yeux, qui se refuse à elle-même dans sa diversité, ses douleurs, ses injustices. Ces jeunes et moins jeunes, pour beaucoup héritiers de l’immigration, ont-ils signifié bruyamment la haine de la France, comme tentent de nous le faire croire les membres du gouvernement en surréagissant jusqu’à l’écoeurement ? Autre hypothèse : et si ces siffleurs de l’impossible avaient, une fois encore, hurlé leur malaise quotidien ? A l’évidence cette idée bouscule la démagogie ambiante et les indignations de façade…
Malaise (2). C’est entendu. Face à la crise sociale, au chômage, à la paupérisation, face à l’effritement des anciennes formes de solidarité (famille, syndicats, partis politiques, associations, etc.), le « tissu local » s’est radicalisé. Souvent ces citoyens sont même séparés des milieux populaires « traditionnels », pour des raisons historiques et culturelles, bien qu’ils appartiennent au même monde en termes sociaux et économiques. Ont-ils, ce soir-là, refoulé la nation française ou interpellé la République dont ils sentent qu’elle ne fonctionne pas à leur égard ?
C’est très inquiétant de brûler des voitures ou de châtier la Marseillaise. Mais ne peut-on voir, même imparfaitement extériorisé, la parole de gens marginalisés et présentés une fois de plus comme extérieurs à la société ? Ne peut-on comprendre, avant même de juger, que ces enfants qui sont aussi les nôtres peuvent ressentir de la révolte ? Et que s’il y a révolte, ne serait-ce qu’une infime révolte, malhabile et confuse, c’est bien qu’ils disent ce refus de la marginalisation et des discriminations dont ils sont l’objet, et en le disant, cela prouve qu’ils ont intériorisé quelques-unes des valeurs fondamentales de la société française, dont, par exemple, le couple liberté-égalité. Manque la fraternité ; or pour la toucher, nos enfants doivent se saisir de la Marseillaise précisément contre ceux qui veulent les enfermer dans le communautarisme et l’identité religieuse. La Marseillaise est aussi un message d’émancipation…
Malaise (3). C’est entendu. Nicoléon est bien le dangereux simpliste que l’on dépeignait souvent avant son élection, manipulateur en chef des émotions les plus viles et plus que jamais artisan des logiques de division, de tension à outrance. Comment justifier en effet qu’il n’ait pas encore mis fin aux fonctions de son secrétaire d’État aux Sports, Bernard Laporte, qui propose finalement que l’équipe de France fuie les quartiers populaires pour jouer devant un « public sain » ! Et comment qualifier - sinon d’irresponsable - sa propre décision de mettre fin à un match en cas de récidive envers l’hymne ? Réfléchissons un instant. Si l’on comprend bien, on arrête un match parce qu’on siffle la Marseillaise. Et après, tout est arrangé, tout est sauvé, tout est expliqué, compris par tous, plus de malaise, plus d’exclusion vécue ou ressentie ? La bonne blague. Pendant ce temps-là, on entendra toujours - sans stopper les matchs bien sûr - les cris de singe, les saluts nazis, les aboiements xénophobes, les insultes aux Nordistes, aux juifs, aux Arabes, etc. ?
Voilà. Bienvenue dans la France de Sarkozy…
Jean-Emmanuel Ducoin
17:30 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jean-emmanuel ducoin, journalisme, politique, philosophie, croyances, réalité, banlieue


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