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22.10.2008

Buzz(s)

afp-photo-152712[1].jpgCrise (1) . D’abord une phrase de Mauriac saisie au vol : « Il ne sert à rien à l’homme de gagner la Lune s’il vient à perdre la Terre. » Et puis, levant les yeux, quelque chose dans l’air d’éclaboussant, étrangeté qui écoeure nos plaisirs clandestins et souille notre apparence. Est-ce dû à notre littéralité devenue presque désuète en un temps de certitudes jetées, enfin, aux orties ? Ou à l’écho grandissant d’un chaos que l’on sait possible et qui, malgré tout, nous effraie un peu ? L’autre jour, en visitant l’épatante exposition de la photographe Laurencine Lot, à la Galerie Lee (Paris 6e), intitulée « Couleurs de l’eau », repensant à l’élément matriciel qui nous constitue mais nous glisse entre les doigts - l’eau -, nous regardions, à travers vitre, une pluie drue et grasse s’abattre sur le macadam. Un signe. Comme s’il fallait se laver en profondeur. Et surtout assainir les eaux souillées de l’idéologie libérale qui polluent notre monde.

crise[1].jpgCrise (2) . Toute crise est aussi une crise des idées, à condition d’assumer des révisions déchirantes. Contrairement à ce qui se dit ou se lit, ce ne sont pas les « valeurs » de la finance triomphante qui s’effondrent sous nos yeux ébahis ; il ne saurait y avoir de « valeurs » dans l’aberration des marchés fous, des profits et de la rentabilité imposée sur les vivants. Les lois du cynisme ont surchauffé ? Le casino mondial craque ? Tant mieux ! Les dirigeants des États, contraints et forcés, repensent leurs doctrines en réinjectant de la puissance publique là où la sphère privée régnait en maîtresse absolue. Un début de révolution idéologique s’opère. Il ne laisse personne indemne.

 

crise-boursiere_400[1].jpgBHL-MH (1) . Rêveur mais concentré sur l’objectif, nous pensions donc « révolution », « faillite » et « nationalisations » quand, pour le moins intrigué, nous avons affronté de face et à l’eau claire le big buzz de la rentrée. Aucun rapport a priori avec la marche furieuse du monde. Sauf cette collision des événements qui rendit la lecture d’Ennemis publics, l’ouvrage que viennent de publier Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy (Flammarion-Grasset), comment dire… à la fois stratosphérique et souvent dérisoire. Dans cet échange de correspondances pleines d’aveux et d’intimité affleurent, sinon l’ampleur des personnages, du moins leurs ressentiments, trait commun de deux hommes sur-médiatisés qui auraient pu se passer d’un tel marketing pour parvenir à leurs fins. Le marketing, comme l’avait vu Gilles Deleuze, reste plus que jamais un « instrument du contrôle social » ; ajoutons aussi : un producteur de misère symbolique. En l’espèce, Houellebecq et Lévy n’ont rien à apprendre des délires de notre époque, où se confondent, à force de s’entremêler, le fric et la culture, la pub et la création, le vide et le trop-plein. Annoncé telle une bombe littéraire qu’il ne fallait manquer sous aucun prétexte, sauf à nier même la possibilité d’une oeuvre, le livre en question est un exemple emblématique de l’hyper-massification du désir asphyxié (le contraire de la belle articulation mystère-désir). Mauvais tours de la consommation de masse imposée par l’industrie culturelle. Depuis trois mois, de folles rumeurs circulaient, façon top secret défense. Et les deux éditeurs, associés le temps d’un coup médiatique, en ont profité pour entretenir l’omerta. Si bien que, dès le mois de juin, les libraires commandèrent plus de 100 000 exemplaires d’un ouvrage dont ils ne savaient rien, ni le contenu ni le nom des auteurs !

Dans l’histoire récente de l’édition, Ennemis publics risque bien d’incarner l’un de ces moments de folie appelés « technique de lancement », qui ne s’arrêtent qu’une fois la lecture entamée. Le matraquage absurde et infantilisant laisse alors la place aux mots. Au contenu de l’emballage.

ennemi_public3[1].jpgBHL-MH (2) . Ainsi serions-nous donc - potentiellement - « la meute » hurlante, injuste et déchaînée contre laquelle s’insurgent les deux auteurs, point de départ d’une co-mise en scène écrite entre paranoïa et affects. Car nous n’avons jamais épargné, pour cause, Bernard-Henri Lévy. Et si l’écrivain Michel Houellebecq, malgré ses côtés sarkozysto-populistes faussement céliniens, a pu nous troubler avec son authentique quête littéraire, dont il ne faut pas railler bêtement la réalité ni l’ambition, l’homme public nous donne si souvent la nausée qu’on ne saurait trop lui conseiller de se terrer encore longtemps dans son paradis fiscal irlandais et d’écrire des pages et des pages, puisque telle semble être sa vocation sincère et, visiblement, ce qu’il fait de mieux. Néanmoins, en écho à leur grotesque posture victimaire, résonne à chaque instant, ou presque, l’émulsion de leur ego démesuré, qui révèle une vanité commune assez hors norme. Peu de modestie. Et si peu de calme face à eux-mêmes. Voilà donc deux « maudits » qui manqueraient de soutiens, de lecteurs, d’endroits pour s’exprimer, d’aides éditoriales, etc. ? Trop d’ennemis pour trop peu d’amour ? Houellebecq écrit : « Fondamentalement, je ne suis qu’un beauf (…). Je ne souhaite pas être aimé malgré ce que j’ai de pire, mais en raison de ce que j’ai de pire, je vais jusqu’à souhaiter que ce que j’ai de pire soit ce que l’on préfère en moi. » BHL écrit : « Je suis pessimiste. Je ne suis, philosophiquement parlant, absolument pas ce qu’il est convenu d’appeler un progressiste. » Et Houellebecq ajoute : « Il m’est extrêmement désagréable de penser que ce parti pris d’égoïsme et de lâcheté que je prends puisse me rendre aux yeux de mes contemporains plus sympathique que vous qui prônez l’héroïsme ; mais je connais mes contemporains : je sais que c’est ce qui se produira. »

10_carre_oeuvre_rousse.jpgBHL-MH (3) . Le coup médiatique ne fait pas l’oeuvre. Alors, que restera-t-il de l’exercice ainsi publié ? Une prose épidermique très datée qui, néanmoins, entre des considérations quotidiennes, abonde de confidences assez franches (leurs pères, leurs enfances) et offre aux lecteurs quelques clefs de compréhension concernant leurs formations intellectuelles respectives. Dépouillé des scories de paranos, dépressives chez l’un, guerrières chez l’autre, l’ensemble alterne perles et sincérité. Mais le problème n’est-il pas ailleurs ? Ailleurs où nous attendent tant d’autres choses à lire… Même au fil de l’eau, l’épreuve ne tourne jamais vers nous le visage que nous attendions.

Jean-Emmanuel Ducoin

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