01.10.2008
Marianne, la sacrifiée
Roman. Jordi Soler poursuit la quête de son roman familial. Entre Mexique et Espagne, il manie le tragique avec un renouveau du réalisme fantastique.Pour ceux qui prédiraient la fin de l’histoire et de la lutte des classes, le roman de Jordi Soler remet en question cette assertion. Les vaincus de la dictature de la guerre d’Espagne, les outragés de Franco arrivés au Mexique deviennent les envahisseurs, les descendants de Hernan Cortes exploitant les Indiens, alors qu’ils sont les perdants. Une institutionnalisation de la rhétorique du violé(e), du conquis(e) s’instaure. Dans la Dernière Heure du dernier jour, l’écrivain poursuit son roman familial. Les lecteurs qui ont apprécié les Exilés de la mémoire retrouveront les acteurs principaux : les combattants, le grand-père Arcadi, Bages, Fontanet, la grand-mère Carlota, la mère Laia. Jordi Soler possède un talent balzacien dans la description des personnages.
Naissance de Marianne. Fille de Carlota et soeur de Laia, elle inaugure plusieurs chapitres et représente la première enfant née de l’exil, à la fois le gage de l’enracinement dans une nouvelle terre, après l’espoir d’une République arraché par Franco, mais aussi la malédiction, la malformation. Marianne attachée à un mur par un collier, comme un chien, gavée de Phénobarbital, ne survivra ni à sa violence ni à ses douleurs. Le sort d’un enfermement. Lorsque Jordi Soler parle du bilan de l’exil, il évoque des hommes vaincus qui se saoulaient loin de Barcelone, grâce à cette « fiction d’espoir » que donne la bouteille. En Espagne règne la terreur, au Mexique, dans la plantation de café de La Portuguesa, les propriétaires précaires deviennent dépendants à l’alcool pour survivre.
Comme nouveau personnage, il y a la forêt. L’écriture se rapproche du réalisme fantastique. Le miraculeux s’allie au maléfique, la magie noire au rêve explosé. La forêt est source de littérature avec des animaux étranges, vampires, serpents, insectes tortueux spectateurs de la Coupe du monde de football de 1974. Moment insensé au coeur d’une forêt improbable câblée sur cet événement planétaire. Avant la ruine.
Le narrateur barcelonais, commandité par sa mère Laia pour régler une affaire d’expropriation, revient à La Portuguesa. Il retrouve Bages, corps délabré, exhibant son uniforme de soldat républicain. « Nous sommes les deux extrémités de la guerre, toi qui l’as faite et moi qui fais tout pour que nous ne l’oubliions jamais, alors que le mieux est de tout oublier » : dialogue, autour d’une bouteille de whisky, avec un des derniers combattants contre la dictature espagnole, devenu un étranger et un héritier de ses exilés de la mémoire. Ipod en poche, l’homme moderne n’est toujours ni espagnol ni mexicain. La recherche de son acte de naissance l’atteste, les descendants d’un exilé héritent de cet exil, génération après génération, comme une maladie incurable. Et pourtant le narrateur s’aventure dans la forêt, sa forêt. Mais la prémonition d’un désastre se fait imminente. La chamane est l’intercesseur de la forêt, par elle traverse le cosmos végétal qui réglemente la vie de la plantation, elle est la messagère de ses ancêtres séculaires, les Indiens, soumis à une temporalité circulaire : « Le temps linéaire ne passe pas sur la cabane de la chamane qui avait accumulé des années en spirale. » Aussi la lecture de ce livre, dont le personnage du narrateur est atteint d’une infection récurrente d’un oeil, est comme voilée, imperceptible, double, voire compromise avec l’irrésolu des forces obscures.
Marianne devient la métaphore de la défaite et de l’oppression. Celui qui raconte rencontre, au-delà des corps usés, une jungle qui les a effacés de la carte. La Portuguesa, envahie par les herbes folles, n’existe plus. Privé du territoire de son enfance, venu du monde occidental, il voit les lois de la forêt reprendre leurs droits. Des droits corrompus. De l’argent sali par les potentats régionaux. Les restes d’un ancien monde. Marianne est au coeur du chaos, à la fois immunisée et crainte. Le narrateur redevenu enfant, dans un délire verbal, souhaite la mort de sa tante, le symbole pour lui d’une peur liée aussi au mystère charnel. Et lorsqu’il s’introduit dans sa chambre, c’est pour se plonger dans des histoires de bandes dessinées américaines, les reflets d’un calme ambiant, d’une tranquillité insipide mais où les enfants sont protégés. Le jour où l’enfant a atteint ses limites, au milieu des préparatifs en l’honneur du maire, l’invasion se déclenche. À Barcelone, le narrateur revient sur une photographie prise lors de cette fameuse soirée, il revoit Marius et les souvenirs s’emballent. Dans ce monde fermé de La Portuguesa, le sexe se monnaye, de maître à esclave, il devient interdit et honteux lorsqu’on est homosexuel, et le jeune Marius se fait tabasser, sauvé par Arcadi. Cette photo a pour objet de reconstruire une plantation, celle d’hier. Noirs et Espagnols partagent une même forme d’esclavage : sans royaume pour les uns, sans patrie pour les autres. Autour d’une poupée représentant Franco, défilent tirades et danses métisses organisées collectivement par les Noirs de la plantation. Un vaudou révolutionnaire, car les compagnons d’armes d’Arcadi avaient fomenté un assassinat manqué contre le Caudillo.
Avec Jordi Soler, la vie est un roman ou un songe, elle joue avec la fiction et croise les chemins d’hommes mis à terre. Une génération perdue. Au cours du dernier soir, dans un ciel de fureur, un déluge d’eau et de coups rend les hommes fous. Le jeune narrateur qui souhaitait la fin de sa tante Marianne - la souffre-douleur de sa mère - est le témoin de scènes qui voient s’affronter une jeune femme avec des hommes devenus des animaux. La chute est rude. Une fin souillée par les assaillants de la première bébé née à La Potuguesa.
La Dernière Heure du dernier jour, de Jordi Soler, Traduit de l’espagnol (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu. Éditions Belfond, 222 pages, 19 euros.
Lire également les Éxilés de la mémoire, de Jordi Soler. Éditions 10-18, 272 pages, 7,90 euros.
Virginie Gatti
14:53 Écrit par B (Webmaster) dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, actualité, jordi soler, journalisme



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