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14.07.2008
Renseignement(s)
Mots. « Écrire : dire ce qu’il ne faut pas. Cela passe par la maladresse de tout sentiment exprimé. » Cette phrase de Claude Roland-Manuel ne s’installa pas devant nos yeux comme le paradoxe d’une journée ultra-ordinaire. Pourtant, le matin même, à la dérobée des sensations intimes (en somme de celles qui nous traversent tous l’esprit sans pour autant s’attarder faute de place et/ou de temps, train-train de la vie quotidienne), il n’y avait sans doute pas plus de signification à rechercher dans ces quelques mots une raison de rester vivant au monde qu’à les récupérer en les glorifiant. Pourquoi l’aurions-nous fait d’ailleurs ? Pourquoi nous réfugier dans l’émotion littéraire quand l’actualité brûlante et déraisonnable réclame toute notre vigilance ? Néanmoins, les mots ont toujours une force cachée, une évidence souterraine qu’il n’est pas vain de rechercher puisqu’ils nous renseignent non seulement sur nous-mêmes (les lire, les ressentir, les comprendre, les interpréter, les laisser vivre) mais aussi, tel un miroir tendu, sur l’état d’une société, ses distorsions, ses contradictions, ses noeuds, ses impossibilités.
Sanction. Rien d’étonnant. Ce matin-là, tandis que notre chef suprême des armées, alias Nicoléon, après l’invraisemblable affaire de Carcassonne, tançait autant qu’il le pouvait tout ce qui ressemble de près ou de loin à un bidasse et qu’il provoquait la démission panache du chef de l’état-major de l’armée de terre, le général Bruno Cuche, nous nous demandions, nous aussi, où se situait exactement la frontière entre l’amateurisme et le professionnalisme, pour reprendre les mots du président, fidèle à sa réputation d’occupation du terrain tous azimuts, comme s’il ne voulait jamais laisser une forme de suspens s’installer malgré la gravité de certains événements. La bulle médiatique coûte que coûte. Parler, parler, parler encore, sur tout et surtout sur tout. Avec les risques émotionnels que cela suppose bien évidemment, les non-sens et contresens, les écarts dus à cette forme néomoderne de bougisme propre aux excités d’eux-mêmes. Du coup, la grande muette est devenue soudain très bruyante de commentaires divers et souvent (a)variés. L’État s’en porte-t-il mieux depuis ces épisodes de sommets ?
A-venir. Si raconter le réel est aussi un art de l’imaginaire, il nous arrive quelquefois, par déambulations jubilatoires en des lieux improbables, parmi la foule, de rechercher en nous de la verticalité, de la droiture d’esprit, de la consolidation de fondations. Comme pour susciter la floraison. Comme pour lutter inlassablement contre le dernier projet d’une société sans projet (l’ultralibéralisme) et refuser cette espèce de violent catéchisme futuriste auquel nous assistons chaque jour, hymne tapageur au clonage planétaire des grandes marques et de la finance, des médias et des individus, tous de plus en plus semblables.
RG. Et comme plus rien ne ressemble à rien - peut-être faut-il parfois en passer par là -, voilà donc la fin programmée des RG. « Un métier disparaît », nous dit-on. Sans réfléchir, l’annonce ainsi formulée nous réjouit plutôt. Pensez donc. Créés en 1937 sur les ruines des pires et ancestrales traditions du flicage des citoyens, les renseignements généraux traînent derrière eux une réputation terrible. Un service totalement mythifié par le pouvoir central, et pour cause. Quatre mille fonctionnaires souvent associés aux basses besognes, qui, par la volonté présidentielle (une de plus), vont tous se fondre dans la future direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). Ce que certains commentateurs avisés nomment déjà le « FBI à la française » (sic). De quoi frémir, non ? Un membre de la grande maison, ex-gendarme oeuvrant sur tout le territoire national au fil de ses missions, nous racontait la semaine passée, sans rire : « Cette décision est inquiétante. On rajoute de la centralité à la centralité, le tout avec un organisme de commande directement relié à l’Élysée. » Et notre interlocuteur ajoutait, toujours sans plaisanter : « Et puis notre métier, essentiellement, c’est de prendre la température de la France. Nous sommes le thermomètre social du pays : qui aura cette fonction sociale désormais, qui, quoi qu’on en pense, a rendu souvent de grands services ? Les RG, en province, constituaient un précieux instrument de mesure du moral des Français. Lire les notes des RG a toujours été très instructif et beaucoup de gouvernements s’en sont inspirés. D’ailleurs, Sarkozy ferait bien de ne pas l’oublier : depuis le ministère de l’Intérieur, il s’est totalement inspiré de ces notes pendant sa campagne présidentielle… Et s’il créait ce nouveau super-service pour pousser la logique un peu plus loin ? »
Portables. Les mouchards nous font peur autant qu’ils nous rappellent toutes les formes de totalitarisme qu’on puisse imaginer. Et puisque le climat est au non-respect de la sphère privée, de l’intime et de l’unicité des individus comme de leur totale liberté de conscience, les dérapages en tout genre ne manquent pas. La société de consommation les tolère et, pis encore, les suscite. Ainsi venons-nous d’apprendre que le téléphone portable, outre qu’il risque à terme de nous cramer quelques neurones, peut se transformer en une brigade de RG à lui tout seul, si l’on n’y prend garde. Un logiciel espion, appelé Flexispy, se vend sur des sites spécialisés. Il en coûte entre 100 et 1 000 dollars par an, selon les usages. Tous diaboliques. Flexispy permet en effet, et d’une manière totalement invisible pour la victime, de retransmettre à un tiers l’ensemble des appels (numéros de téléphone, durées des communications…) ainsi que le contenu des SMS échangés. Avec l’apport de Google Map, il est même aisé de suivre les pérégrinations géographiques d’un individu grâce à son mobile. Et plus dingue encore : une option provoque un appel en mode silencieux vers le téléphone et permet de le faire décrocher à distance, ainsi, sans que la personne puisse s’en apercevoir, l’environnement sonore de l’espionné est dès lors rendu audible. De quoi rendre jaloux le dernier RG mis au placard… Attention à vos cris et chuchotements.
Vargas. Nous pensâmes alors au dernier polar de Fred Vargas et à cette phrase de l’auteur : « Je rentre dans le droit chemin, qui, comme tu sais, n’existe pas, et qui par ailleurs n’est pas droit. »
Jean-Emmanuel Ducoin
17:20 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Actualité, politique, renseignement, espion, attaque, journalisme, fiction

