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07.07.2008

Mécontement(s)

Ouverture. L’actualité tout entière se trouve souvent gagnée non par une franche obscurité qui permettrait un recours plus ou moins dialectique et/ou pertinent selon les choix, mais par une espèce de baisse d’intensité inexplicable - car non réelle, bien sûr - qui pourrait, par glissements successifs, nous éloigner de l’essentiel et même nous aveugler, qui sait. Sachez-le, l’actualité nous regarde toujours droit dans les yeux, dicte sa loi d’urgence, nous dévisage sans jamais pour autant nous envisager. Mais nous regarde-t-elle vraiment de face, cette actualité conditionnée, tendant l’ouverture de nos yeux comme s’il fallait percevoir, à travers la pénombre où s’annonce l’incertain, quelque chose du « dehors », en tous les cas de quoi espérer un peu d’air frais et beaucoup d’actions humaines en un temps où plus rien ne ressemble à rien de connu ou d’imaginé. À commencer par nous. « On me pense, donc je ne suis pas », disait souvent un ami cher…

Colère. Ainsi donc, que nous dit l’actualité d’ici-maintenant ? Que nous dit-elle d’essentiel alors que juillet approche avec son cortège de départs et de pauses au soleil dans la roue de cyclistes du Tour en quête d’ultime chance ? Elle nous dit ceci : les Français vont mal. Très mal même. Tous les sondages d’opinion le confirment : ils sont pessimistes, mécontents. Les inquiétudes sur le pouvoir d’achat ont fait chuter le moral des ménages dans des profondeurs historiques en juin, faisant craindre pour la consommation alors que les soldes d’été - rattrapage mercantile de l’univers marchand - viennent de commencer. Calculé par l’INSEE, l’indicateur résumé de l’opinion des ménages a reculé de quatre points en données corrigées des variations saisonnières, à - 46, un point bas sans précédent depuis que la série a commencé en janvier 1987 ! Le chiffre de mai, déjà un plus bas record comme tous les indices de cette année, avait finalement été révisé à - 42 au lieu de - 41 précédemment annoncé, marquant là aussi une baisse de quatre points, selon l’enquête mensuelle de conjoncture publiée ce jeudi. Sans surprise, les Français se montrent une fois encore lucides et il n’y a rien à rajouter à la brutalité de leur constat. Mais, derrière leur réelle volonté affichée de « réformes » et de changement (qui ne souhaitent pas de réformes ?), que veulent-ils vraiment ? Et comment l’exprimer autrement que par sondages interposés ?

« Échecs ». Les médias dominants nous ont donc présenté comme un « cuisant échec » la grande journée d’actions du 17 juin dernier à l’initiative notamment des deux principaux syndicats français, la CGT et la CFDT. Un demi-million de personnes dans les rues pour dénoncer la réforme des retraites et la casse des 35 heures : en langage médiacratique, on appelle ça un « échec », et même un « triomphe » pour Sarkozy, qui aurait désormais, à en croire les commentateurs savants, les « mains libres » pour « aller au bout » de ses projets. Nul doute que tous ces braves gens se dopent aux clips gouvernementaux élaborés au Château par le sieur Thierry Saussez, sous la haute main de Nicoléon ! Reprenons : sans nier que ce 17 juin ne fut pas à la hauteur de ce que les organisateurs pouvaient espérer - eux-mêmes l’ont admis volontiers -, certains membres du gouvernement peuvent-ils, pour autant, se réjouir d’avoir passé le printemps sans nouveau Mai 68, comme ils pouvaient le redouter ouvertement il y a trois mois encore ? Évidemment pas. Près de sept Français sur dix continuent de se déclarer « insatisfaits » de la politique économique et sociale et, selon une étude TNS-Sofres pour le moins éloquente, la France est dorénavant parmi les cinq pays les plus pessimistes de l’Union européenne, ce qui, confirme le politologue Brice Teinturier, « renvoie à vingt-cinq ans de chômage de masse avec la perception de l’impuissance du politique ». Autrement dit, tous les marqueurs bien identifiés en 2002 sont toujours là, bien en évidence. Pour cause.

Jacquerie. Guidés par on ne sait quelle glauque ambition, deux-trois sociologues et autres directeurs de recherche veulent même nous inquiéter et s’emploient à l’analyse tragique des mouvements en cours. Eux parlent de syndicats qui « pourraient entrer dans une spirale de l’échec », de « banalisation des manifestations », et même, ce qui n’est pas faux à condition de ne pas en rester au constat, de l’émergence un peu partout « de protestations individuelles qui ne trouvent pas de débouché dans l’action collective ». Alors, individualisation de la protestation sociale, ce qui expliquerait ce titre du Monde pleine page, cette semaine : « Larvé, le mécontentement social reste important » ? Guy Groux, du CEVIPOF, va plus loin, mais tout en nuance : « À force de répéter " ça va péter", cela devient inaudible et inefficace. Néanmoins, si cela ne " pète" pas de manière globale, on peut avoir des conflits durs, des mouvements de colère, mais localisés dans l’espace et le temps. » Voilà donc l’enjeu : réinscrire les jacqueries successives dans une ambition plus vaste. Est-ce inenvisageable d’ailleurs ? Imaginer de l’intelligence collective. Recevoir l’assurance d’un horizon, sa possibilité même. Ne l’oublions pas, une promesse commune, c’est toujours une expérience de l’impossible, acquise ou conquise.

Questions. Allez, une question en passant puisque les feux commémoratifs d’un certain mai d’il y a quarante ans s’éteignent : comment après tant d’intelligence post-68, de clairvoyance et de débats philosophiques si jubilatoires et controversés, en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi finalement a-t-on tellement voulu jeter la pierre aux intellectuels, jusqu’à parvenir, pour notre plus grand malheur, à leur disparition quasi totale des lieux stratégiques ? Pourquoi se moque-t-on d’eux dans les coulisses du pouvoir ? Et puis encore, histoire de jeter du trouble définitif : pourquoi a-t-on tellement besoin de certitudes alors que penser est l’incertitude même ? Pourquoi nie-t-on à ce point l’effort contre soi que cela nécessite ? Pourquoi ne pas se hisser, au moins sur la pointe des pieds, pour entrevoir ce fameux horizon, au moins sur la pointe des pieds…

Jean-Emmanuel Ducoin

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