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07.05.2008

Surgissement(s)

I. Dans notre expérience - déjà évoquée la semaine passée - de prendre du recul et de mettre à distance le « train fou » de l’actualité, tentative désespérée et quelquefois mortifère, nous constatons amèrement que la solitude s’impose alors comme un vertige quotidien, même si les mots pour l’exprimer, piochant dans la poétique intime, savent, eux, amorcer nos infinis et rouler vers l’outre-là. Faites l’expérience. Dans cet état de dépaysement assumé, vous pouvez, tel un cycliste, franchir non pas des cols, mais des massifs entiers. Arme secrète pour férir et mettre à bas le monde tel qu’on veut nous l’imposer. À ce propos, une lectrice bien intentionnée nous demandait ces jours-ci de (re)donner une définition au « surgissement de l’événement imprévisible », concept identifié par Jacques Derrida après le 11 septembre 2001. En évidence, un événement est imprévisible. Survenu, il conditionne une série d’actions et de pensées dominantes qui peuvent occasionner du « don », du « pardon », de « l’hospitalité », du « secret », du « témoignage », de « l’erreur », etc. D’où, par extension, ce que Derrida appelait « la possibilité de l’impossible ». Le surgissement de l’événement imprévisible demande donc déconstruction, non pas seulement pour l’analyse stricte (primordiale), mais également pour en déconstruire par anticipation les conséquences : la désanticipation.

II. Être un progressiste, est-ce autre chose que le désir solennel d’affirmer un avenir différent que celui qu’on nous propose, d’en tirer les conséquences en quittant son jardin narcissique pour ensemencer autre chose que ses petits plaisirs personnels ? L’essentiel, c’est que l’avenir nous façonne déjà, bâtisse notre présent. Sachez-le, rien n’obsède comme l’actualité, usinée sans discontinuer, omniprésente en nous, même si nous tâchons parfois de lui manquer de respect pour mieux nous préserver de toute aliénation. Après tous traumatismes, toutes grandes crises, lorsque le choc reflux et que les spasmes s’apaisent, nous nous installons dans un nouvel ordre des choses - parce que nous imaginons que les perspectives de nouveaux changements sont épuisées, que nous sommes à bout de force, éreintés par la vie. Erreur.

III. Le journalisme prend la mesure du monde en ses excès. Il exige démesure des hommes, une tension totale qui expérimente tous les lieux du maximalisme. Grisés sommes-nous, saouls de nouveautés, jamais revanchés. Nous dialoguons avec la frénésie environnante, sans jamais oublier notre indépendance d’esprit. Allez, un exemple dans l’actualité. Ce samedi 3 mai, journée de la Liberté de la presse, vous allez sûrement entendre s’exprimer un peu partout Robert Ménard, ci-devant président de Reporter sans frontières. Justement, l’homme est un journaliste, carte de presse en poche et tout et tout, sauf que depuis vingt-trois ans, depuis qu’il a fondé RSF en 1985 avec l’admirable journaliste-éditeur Jean-Claude Guillebaud, il n’en fait plus, du journalisme. Le modèle de l’époque : Médecins sans frontières. D’ailleurs, Rony Brauman figurait à la naissance parmi les parrains de l’ONG. « Il s’agissait de défendre la liberté de la presse dans le monde, mais aussi de faire notre autocritique », explique Guillebaud. Ce dernier a depuis quitté l’organisation, irrité (c’est peu dire) par l’activisme à grand spectacle du survolté Ménard qui, par « souci d’efficacité » (sic), entendait amputer l’une des deux jambes originelles de RSF : la réflexion critique sur le métier de journaliste. Fausse route, selon Guillebaud : « Quand on interpelle les leaders des pays du tiers-monde sur les atteintes aux libertés de la presse chez eux, la question qui se pose automatiquement à nous est de savoir quel usage nous faisons, nous, de notre liberté. » Autrement dit, sommes-nous toujours exempts de tout reproche, nous autres donneurs de leçons mondiales ?IV. Réjouissons-nous : l’envers du décor de RSF, évoqué dans cette chronique à plusieurs reprises, intéresse désormais la presse française. Depuis le coup médiatique de Ménard à Athènes, le Monde, le Parisien, Marianne, etc, et de nombreux sites ont eux aussi commencé à lever le voile, s’appuyant enfin, comme nous l’avions fait lors de sa sortie fin 2007, sur le contenu du livre de Maxime Vivas, la Face cachée de Reporters sans frontières (Aden éditions). Où l’on comprend mieux les indignations très sélectives du patron Monsieur Ménard, à la tête d’une petite entreprise (4 millions d’euros de budget annuel) qui emploie 25 personnes au siège parisien, une trentaine à l’étranger. Et qui finance ? Maxime Vivas se veut formel : ceux qui alimentent RSF en dollars sont pour la plupart des paravents à peine opaques de la CIA, comme le Center for a Free Cuba ou la tristement célèbre National Endowment for Democracy (NED), via l’United States Agency for International Development (USAID), l’un des instituts satellites de la NED. Rappelons à ceux qui ne le sauraient pas que, à l’occasion de son vingtième anniversaire, la NED a dressé un bilan de son action d’où il ressort qu’elle finance et encadre actuellement plus de 6 000 organisations politiques et sociales dans le monde. Elle revendique avoir entièrement créé le syndicat Solidarnoc en Pologne, la Charte des 77 en Tchécoslovaquie, Otpor en Serbie, d’avoir joué un rôle dans la révolution orange en Ukraine. Elle se félicite d’avoir créé de toutes pièces la radio B92 ou le quotidien Oslobodjenje en ex-Yougoslavie, une kyrielle de nouveaux médias indépendants en Irak libéré, et même d’avoir financé des études d’historiens (François Furet, etc.) en France, des conférences, etc.

V. Alors ? Fréquentations douteuses ? Tentatives de dissimulation, de manipulations des chiffres, de vérités évolutives, le tout au service de causes sans rapport avec les objectifs affichés ? Prendre du recul a au moins un avantage : il nous permet de préserver notre esprit critique. Rien de mortifère à cela.

Jean-Emmanuel Ducoin

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