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03.05.2008

Sortilège(s)

Brasiers. Cela peut paraître paradoxal, voire contradictoire, mais nous constatons fréquemment que le surgissement de certains faits - appelons-les des événements imprévisibles - vient semer la confusion au coeur même de nos convictions. De sorte qu’il est indispensable de prendre, de temps à autre, un peu de recul - non par rapport aux faits et encore moins par rapport à nos convictions (manquerait plus que ça) mais bien par rapport aux raisons parfois hégémoniques qui nourrissent la structuration de nos présupposés, eux-mêmes alimentant, plus ou moins consciemment, nos brasiers en action. Méfions-nous de nos feux intérieurs ! Car si les événements proprement dits - et leurs éléments démonstratifs qui les accompagnent - sont la pierre angulaire de notre nourriture intellectuelle et des éléments de « preuves » charpentant notre appréhension de la réalité telle qu’elle est, nous n’en risquons pas moins de nous y noyer et de nous perdre dans les détails. Où se situe le « sens général » ? Un pas de côté n’est-il pas nécessaire pour reprendre équilibre et stabilité ? Et plutôt que de coller aux faits, ne faudrait-il pas se forcer à une mise à distance saine et nécessaire, manière de s’imposer une vue d’ensemble ? Question : comment mesurer une bonne distance ?

Société. De façon générale, il est toujours bon de garder à l’esprit une vérité (l’une des rares non discutables, hors celles des mathématiques et des sciences, bien sûr) pénible pour certains mais essentielle pour éviter les bons sentiments et les mièvreries abêtissantes : le bien et le mal n’existent pas. Vous pouvez penser le contraire, cela ne vous aidera pas à mieux dormir la nuit ni à mettre la main sur les pires horreurs du monde. Sortir d’un ou de plusieurs axes des rouages d’une société ne brosse pas seulement le portrait d’un individu - se tend aussi un miroir sans teint sur ladite société. Alors tout n’est qu’abîmé. Or qui abîme qui ? Et nous, où nous situons-nous ? À l’exacte intersection des drames encourus par tous et de ceux qui en sont les principaux instigateurs ? À voir.

Incitations. Bien que nous n’y prêtions plus beaucoup attention depuis quelques années, les regards inquiets de nos proches, dans les rues, lieux publics et autres dédales mercantiles de la distribution de masse - tout n’est que « masse » dorénavant -, ces regards aimants donc, à condition de les sonder, continuent de nous renseigner sur cette durable incongruité que constitue l’ère de la marchandisation dans notre univers mental et pratique. Notre sociologie mute plus vite que de raison, tandis que notre énergie vitale, pourtant frémissante, s’épuise à crocher dans le superflu… Impitoyable révélateur des faiblesses humaines et des mensonges d’une époque, l’apparence n’est pas un style quand elle refuse concepts et mots. Pourtant elle est là, prégnante, martyrisant nos yeux jusque dans les entrailles des grandes enseignes où l’on vend des produits dits « culturels » parmi les écrans de télé ou les consoles de jeux. D’ailleurs regardez les livres. Plutôt la manière dont sont organisés les rayonnages, les « têtes de gondole », les repères et incitations graphiques ; guettez comment les acheteurs potentiels se comportent, tournant sur eux-mêmes, dramatisant leur perception, hésitant entre le clinquant qui saute aux yeux et l’intelligence du caché, bien caché quelque part hors champ, loin des yeux. Regardez aussi comment nos enfants s’emportent ou restent sur la défensive à la moindre intrusion. Eux savent ce qu’ils veulent. Hors des limitations. Hors pubs. Rien ne les contraint. Ou presque.

Livres. À ce propos. L’avenir de l’écrit vous intéresse ? Lisez absolument le Livre et l’éditeur, d’éric Vigne, aux éditions Klincksieck. Rarement analyse n’avait à ce point porté le fer dans les plaies de la marchandisation. Vous vous demandez comment on « fabrique » une littérature de « notoriété » ? Vous vous interrogez sur la mutation de la presse écrite, la concentration de la distribution et les raisons pour lesquelles cela affecte l’univers du livre et, par là même, celui de la pensée ? Vous pensez que la place de la communication remplace le travail de l’éditeur et peut parfois dicter les contenus ? Éric Vigne raconte son métier d’éditeur dans le détail, justement, puisqu’il est responsable des sciences humaines chez Gallimard (rien que ça). Un petit régal d’intelligence et d’érudition à mettre dans toutes les mains, notamment celles de nos jeunes lecteurs - bien plus réfractaires aux effets de mode qu’on ne le croit, surtout en matière « culturelle ».

Au-delà. L’autre soir, lisant avec retard les écrits intimes de Mère Teresa (Viens, sois ma lumière, éditions Lethielleux), quelques passages nous ont littéralement laissés au bord de la respiration, perplexes et pourtant émus quant à cette forme d’expression écrite que l’on peut considérer - sans avoir peur de se tromper - comme une « longue nuit spirituelle ». « Parce que Jésus le veut », écrivait-elle, on eut, allez savoir pourquoi, la douloureuse impression que quelque chose s’était fissuré en elle. Ceci peut-être : « Il y a en moi des ténèbres si terribles, comme si tout était mort. C’est plus ou moins comme cela depuis le moment où j’ai commencé "l’oeuvre’’. » Voire ceci : « Seigneur, mon Dieu, qui suis-je pour que Vous me rejetiez ? L’enfant de Votre amour - et maintenant devenue comme la plus haïe, - celle que Vous avez rejetée telle une indésirable - pas aimée. J’appelle, je m’accroche, je veux - et il n’y a personne pour me répondre - personne à qui me raccrocher - non, personne. » Ou encore cette sentence terrifiante : « La solitude du coeur qui veut de l’amour est insoutenable. Où est ma foi ? Même au plus profond, tout au fond, il n’y a rien d’autre que le vide et l’obscurité. »

Fascination. Finalement nous aimons la terre où s’apaisent nos pas. Nous aimons l’arpenter, la mesurer, l’interpréter, la sentir après tempêtes. Sensibles comme Nerval à une géographie mirifique, comme Borges à une topographie des encyclopédies. Intuition. Dimension autre. Attachement. Le reste…

Jean-Emmanuel Ducoin

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