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30.04.2008

Aimé(s)

4d5050abe6e3749d6568c6784268196e.jpgMort. L’ennui - poison de l’âme - ressemble parfois à ces pluies discrètes que nous n’entendons pas, que nous ne percevons pas au premier regard non plus, mais que la terre dans sa grande sagesse absorbe sans dommages et sans bruit, heureuse de fluidifier ses entrailles dans le bonheur paisible de la nature. Variations d’hommes, pour lesquels les peines annoncées sont autant de jours perdus à la vie et nous prenons peur à les comptabiliser, mesurant soudain le poids des inutilités à profusion, des paroles lasses, des gestes de trop, des emportements et des futilités mercantiles. Ce jeudi, refoulant inconsciemment l’échéance, la nouvelle tant redoutée depuis la Martinique, mais tant attendue, a claqué dans l’actualité, mortifiant l’ordinaire d’une infinie langueur - épouvantable épuisement verbal. La mort d’Aimé Césaire. Disons plutôt « les » morts d’Aimé Césaire, puisqu’il était multiple. Comment pourtant accorder ce pluriel ? Au nom de qui et envers qui ? Qui peut prétendre, en effet, mesurer une vie en son ampleur et en son aboutissement, avec une docilité confiante et un certain abandon - requis par les circonstances. Plus de lumière ou trop peu pour laisser à penser, laisser à désirer. Lui. Lui encore. Lui souvent. Parfois la voix nous manque pour oser « dire » comme un témoignage enfanté dans l’intime et vécu pour tous. Et d’où viendrait encore la force d’élever le ton…

Homme. Avec Césaire, qui doit-on honorer, au bout de la quête de quelques mots perdus dans l’infini, comme une obsession radicale de devoir faire briller, encore, toujours, la promesse de l’homme, celui-là en particulier, âprement disputée ? Qui doit-on « dire », « suggérer », « laisser entrevoir » ? Qui doit-on « transmettre » ? Le poète ? La personnalité politique hors normes ? L’inventeur du concept dit de négritude, forgé dès les années 1930, en réaction à l’oppression culturelle du système colonial français qui visait à rejeter, d’une part, le projet français d’assimilation culturelle et à promouvoir l’Afrique et sa culture, dévalorisées par le racisme issu de l’idéologie colonialiste ? L’humain concret, qui, à destination de tous les opprimés de la planète, loin d’une vision partisane et raciale et comme pour mieux la dénoncer, osa déclarer : « Je suis de la race de ceux qu’on opprime. »

Chaînes. Tous ceux qui eurent la chance de parler avec Aimé Césaire dans le petit bureau de l’ancienne mairie de Fort-de-France, où il se rendait quotidiennement depuis des décennies, ont raconté la douceur et l’extrême bonté de l’homme. Mais, quand l’oeil s’allumait à l’évocation de son île, on retrouvait, paraît-il, la passion et l’indignation dans un mélange de couleurs et de flammes. On ne se déshabitue pas de ce que l’on est et, pour lui, les brûlures de l’esclavage restaient si profondes qu’elles se ranimaient souvent de la douleur de destins écartelés, entre Noirs et Blancs, entre Caribéens et métropolitains, sans que jamais, avec lui, les querelles d’identité - au-delà des particularismes - ne deviennent surenchères.

Alchimie. Toute la semaine, son état de santé, chancelante, ne tenait plus qu’à un souffle, une infime brise venue d’aussi loin qu’on puisse l’imaginer (et vaste est notre imagination). Et nous, pauvres de nous, lointains/proches, amis/anonymes, anachorètes/entourés, père/fils, levions les yeux au ciel, traquant l’air nouveau, cherchant le bleu du monde dans les vapeurs centralisées de la grande ville Lumières dont il fut (précisément) l’un des phares les plus lumineux, longtemps, si longtemps qu’aucun résumé ne peut signifier le malheur du coeur et l’improbable interdiction du mourir, là où, « de seuil en seuil, oeil sans regard, le silence nous porte dans la proximité du lointain », comme l’écrivait Jacques Derrida (après le décès de Maurice Blanchot). Hier encore, nous cherchions, en pleine pérégrination citadine, parmi la foule bruyante, quelque étincelle d’humanité où se posaient nos pas chancelants dans les ornières de l’histoire. Comme pour remonter aux sources de nos propres chaos, noble conquête invisible d’un état de plénitude. Contre l’instabilité des écarts, le vacillement des contraires. Comme avec Césaire, en somme, ardent éternel, afin de porter en nous des paysages qu’on n’efface pas, faire confiance aux hommes qui s’ouvrent au partage du monde et pas seulement à l’espoir né des soubresauts de la houle : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »

Vivant. Comment exprimer mieux la merveilleuse alchimie des phrases, témoignant pour l’absence, sobre attestation des futurs ? La fiction poétique, où l’écriture du désastre et de l’espérance suprême se mêlent indissociablement et, de façon inouïe, nous laissent ainsi la trace-sans-trace d’une affirmation sans fin, celle que disparaître est sans présent ni lieu, non-rapport avec un passé (ou un avenir) : chaque fois unique, la fin du monde. Césaire, marqué par une oeuvre violente, n’était pas de ceux qui se résignent : sa vie résonne comme un emblème, un symbole, un roman forcément inachevé, une métaphore universelle. De ses études à Paris, de son retour sur son île, de ses engagements politiques, de son oeuvre, de sa relation aux autres, de sa profonde perception de la finalité des actions humaines, tout, absolument tout, signe la puissance d’une pensée fondée sur le renouvellement des idées et leur vitalité, bien sûr, mais érigée sur des fondations philosophiques qui puisent si loin leurs racines dans les entrailles de la conscience humaine que notre jalousie s’aiguise en plaisirs d’en découvrir toutes les richesses intellectuelles…

Frère. Chez Aimé Césaire, l’homme de parole et d’écrit se doublait d’un homme d’action, capable d’hérisser les mots contre la peur. C’est toujours la plus belle des victoires, celle de retrouver en tout temps, en soi et parmi les autres, l’étincelle de l’humanité pour « crier à beauté », comme le clame le compagnon Édouard Glissant. « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis », affirmait pour sa part Saint-Exupéry. Les mots sont autant de carnets de résistance et de créations - ils écrivent l’à-venir.

Jean-Emmanuel Ducoin

21.04.2008

Flamme(s)

80d1255a44e89f7a326397940ab78073.jpgI. Vous aimez bien les Tibétains et vous seriez prêt à défiler dans la rue pour que cesse leur oppression ? Vous ne détestez pas les Chinois, non plus, eu égard à ce chemin parcouru en ampleur, et en si peu de temps encore, la faim quasi vaincue, l’ardeur d’une croissance infantile à deux chiffres, mais aussi, bien sûr, l’arrogance d’une puissance bientôt sans partage, cette espèce de délire capitaliste échevelé mâtiné d’ordre prémilitaire ? Vous vous sentez désolé du spectacle grotesque de la traversée de Paris tout feu sans flamme, de ce fiasco qui laisse plus de questions que de réponses ? Dans le même temps, vous vous réjouissez un peu, secrètement, jalousement, que la France sans-culottes n’ait pas baissé son pantalon devant le mépris évident des autorités chinoises ? Et vous finissez par penser que les valeurs de l’olympisme ne servent pas à grand-chose ?

II. Au fond vous réagissez comme beaucoup de citoyens français. L’homme. Le bien. Le mal. L’éthique… Le monde qui naît sous nos yeux grands fermés jouit manifestement de bien des attraits et de quelques mérites capables d’attirer nos envies, mais, allez savoir pourquoi, l’ancien qui se meurt laisse un goût d’inachevé, une imperfection pour jamais rectifiable, un regret, des suites sans fins, des fins sans suites. Comme une pierre dégrossie mais bien mal polie. Faut-il capituler pour autant ?

48aca80b79fbc1fb9bfc78e936c3a93e.jpgIII. Comme ils sont trompeurs, les raccourcis qu’on voudrait nous imposer et comme ils ressemblent à des impasses, les chemins de la simplification inventés par ces promoteurs du va-vite ! Donc, nos athlètes, liquéfiés, apeurés, plutôt habitués aux louanges et aux hourras glorifiés, n’ont pas bien compris ce qui leur était arrivé dans les rues de Paris, ni dans quel piège on les avait incidemment poussés. Comme si l’esprit des jeux Olympiques et son symbole suprême, ultime, inviolable, à savoir la flamme, devaient nécessairement s’éteindre sous le souffle du combat universel pour la liberté. L’un. Ou l’autre. Il faut choisir. Curieux dilemme, non ? Ainsi notre tristesse fut réelle devant cette impuissance olympique à élever le débat au-delà du brouillon des idées. Il suffisait de voir la silhouette vacillante et l’air pour le moins désabusé de notre bon gros Douillet (porte-parole humilié et moins apolitique qu’il n’y paraît) à l’instant même où un officiel de pacotille en survêt bleu tourna le bouton du gaz pour couper court à l’illumination de son bout de bâton, lors de son passage de relais avec Teddy Riner, non moins atterré que son aïeul. Mais, d’ailleurs, qui étaient ces Chinois coresponsables du parcours, gardiens de la flamme érigés en unité d’élite que Douillet qualifia de « robots » et de « chiens de garde » ? Des membres des services secrets chinois, comme on le suppose ?

0e08962f82636a0b2a7e4feb8d9bf47e.jpgIV. Les manifestations - mais où étaient donc toutes ces foules au lendemain de la désignation de Pékin ? - se sont-elles transformées en revendications anti-JO ? Et les sportifs ont-ils été pris en otages, pendant que les dirigeants olympiques, du haut de leurs mandats aristocratiques, continuent de jouer une partie de billard à trois bandes (comme Sarkozy du reste) non sans demander, dans leur grande lâcheté, aux sportifs de porter haut des valeurs pour lesquelles ils devraient mouiller la chemise plus souvent et non une fois tous les quatre ans, jour de l’attribution de la ville élue ? Comme on pouvait s’y attendre, les polémiques ne manquent pas. Même quelques lettres de lecteurs étonnés du ton employé par le bloc-noteur enfiévré qui, le 29 mars dernier, ici même, s’amusait aux questions dérangeantes. Quelques-unes firent frémir jusque dans les couloirs de France Inter (où la citation devient rare le samedi matin). Exemple : « Boycotter les JO ne serait-il pas la pire des humiliations faites au peuple chinois, au moment où son aspiration à la liberté d’expression n’a jamais été aussi forte ? » Ou encore : « Les manifestations des Tibétains sont-elles le fruit du hasard, alors que l’idée du boycott des JO semblait mort-née ? » Voire : « Le dalaï-lama est-il un agent de la CIA ? » Ou pire : « Robert Ménard, l’ineffable patron de Reporters sans frontières, agit-il à la solde des atlantistes bushistes ? » Ces audaces d’écriture n’en étaient pas, mais, depuis, ces mêmes interrogations courent le Net et Jean-Luc Mélenchon en personne, d’abord sur son blog, le 7 avril, puis ici même dans ces colonnes (lire ci-contre), en relayait certaines, osant briser le tabou du dalaï-lama, évoquant l’abolition du servage et de l’ancien pouvoir théocratique tibétain, etc. Certaines questions sont donc bonnes à poser, même si elles secouent à la première lecture…

V. Revenons à nos manifestants de Paris de ce lundi. Vous a-t-on raconté l’histoire des ex-maoïstes soixante-huitards agitant leurs petits drapeaux tibétains sur les pavés parisiens, quarante ans après leur insurrection inachevée, pétris de surmoi et de droit-de-l’hommisme, bouffés par leur coït interrompu et leur bonne conscience occidentale, donneurs de leçons mécaniques ayant depuis longtemps viré Debord en suivant le sens du vent. Certains avaient cru en une révolution culturelle imaginaire, psalmodiant le Petit Livre rouge, s’étaient auto-convaincus que l’avenir de cet Est-là l’emporterait durablement sur le passé antérieur de notre grand Ouest. Ils avaient même imaginé des espaces sans frontières… Les voilà qui défendent désormais la grande muraille de la civilisation chrétienne sans se demander pourquoi et comment change le monde. Alors ils ont agité leurs petits drapeaux, comme nous aurions pu le faire à leurs côtés. À une nuance près : nous aussi nous nous battons pour les droits de l’homme en Chine mais nous refusons, nous, de cogérer passivement le train fou du capitalisme. Les formes d’oppression ne s’annulent pas les unes derrière les autres comme autant de renoncements successifs : elles s’additionnent.

Jean-Emmanuel Ducoin

19.04.2008

Ecrit(s)

4b906d75d93ad1676f122c4c27963b67.jpgPause. À la dérobée des confusions médiatiques, quand les énoncés surjoués se banalisent et deviennent populistes faute d’être authentiquement populaires, la nécessité d’une nouvelle ascèse s’impose parfois. Comme le danseur retire ses ballerines pour réfléchir en silence sur sa prestation, il n’est pas rare d’avoir envie de poser son stylo (et son style avec) et surtout d’éteindre l’ordinateur multimédia pour s’octroyer une pause (largement imméritée). Face à l’opportunisme de l’immédiateté à laquelle tous les journalistes se trouvent confrontés, là où notre perception du réel tente de prendre sens et vigueur, nous ne manquons pas de nous dire que quelque chose a changé - que tout a changé. L’acrobate risque-tout ne fascine plus, nous dit-on, tandis que l’audacieux qui lève le doigt au fond de la classe pendant le cours d’histoire restera toujours suspect de subversion. Au moins, notre époque nous a appris quelque chose : si le mot devenu matériau audiovisuel ne laisse rien transparaître, il retombe comme une feuille morte, au gré du vent. Mieux vaut-il passer inaperçu par fadeurs superposées ou susciter la polémique (sans qu’elle soit "minable") ?

d51879e4edb8a19c4a61964bfe80068d.jpgVerbe. En nous échinant à critiquer l’arbitraire symbolique, invisible à force d’avoir été incorporé et banalisé, quelle place accorde-t-on à sa propre remise en cause ? Et puis comment remet-on vraiment en débat les partages ordinaires entre le légitime et l’illégitime ? Entre le « normal » et le « déviant » ? Entre le possible et le non-envisageable ? Entre le pensable et le non-pensé ? Las. Quand le verbe est prié d’abdiquer devant l’image et quand, jusque dans les rédactions des journaux papier, la place grandissante de l’image ne doit même plus être discutée parce qu’elle « facilite la lecture » (vous avez besoin d’être « facilités », vous ?), quand la distance est sommée de s’incliner devant la proximité, quand la médiation doit céder à l’instantané, bref quand la raison a perdu toute dignité face à l’émotion et au bricolage généralisé, on nous intime l’ordre de nous « adapter ». Oui, s’adapter. Verbe miracle, fourre-tout. Du temps pour raisonner ? Désolé, la temporalité du journalisme réclame désormais du fractionné, du court, du condensé, du prémâché, du simplifié, du zapping, du « pas compliqué » : « Allez à l’essentiel, c’est ce qui plaît aux lecteurs… » Voilà le mépris contre lequel nous devrions nous insurger plus. D’abord par principe, car il sectionne le fil de notre longue aventure avec l’histoire tourmentée de la presse écrite. Ensuite parce que, lecteurs, nous vous savons bien plus intelligents que ce qu’on dit de vous habituellement dans les cénacles savants où l’on pense pour vous en sondant vos attentes et vos modes de consommation. Votre esprit est ailleurs. Tout comme le nôtre. Notre refus de participer à la médiatisation bling-bling façon show-biz n’est pas qu’une posture : c’est aussi votre honneur respecté, vous qui savez mieux que personne, et en tous les cas aussi bien que nous, faire la distinction entre les petites phrases chausse-trapes, qui tissent souvent la trame de l’actualité, et l’essentiel. En somme, c’est votre présence bienveillante et vigilante qui nous aide à choisir entre l’important et l’accessoire, apportant une contribution essentielle à la réflexion elle-même. En cette période, sachez-le, le chemin n’est pas si aisé : il faut toujours écouter le large spectre des arguments des autres avant de se déterminer et contribuer à renseigner sur les vérités et les connaissances de la vie des hommes.

e75631dc80e80c75948b50a154c4b928.gifJournalistes. Vous écriviez ? Passez votre chemin. Vous cherchiez du sens ? Fabriquez du show. Vous vous croyiez malins ? Faites comme à la télé, glissez un peu de culture de-ci de-là, comme un supplément d’âme, il en restera peut-être quelque chose, et surtout mettez la main à la poche une fois l’an pour le Téléthon ou le sida, au moins vous aurez bonne conscience ! Destruction, création : montez dans le grand train du libéralisme, il est déjà en route, ne le manquez pas, trouvez-vous une place si possible sous les projecteurs et - ruse de l’histoire - consommez bien…

e159c6c6f1cb2001f93522a2e871e6a7.jpgRelation. Que nous est-il arrivé ? Les journalistes avaient le privilège, donc l’immense responsabilité, de faire partie de ceux qui ont le pouvoir d’écrire et de parler. Les voilà aujourd’hui grisés d’être regardés et écoutés - pour ne pas dire admirés, comme en témoigne le Top 50 des personnalités où figurent en bonne place les leaders charismatiques des 20 heures et autres talk-shows, pas loin des chanteurs, comédiens et sportifs. Beaucoup de journalistes n’aspirent qu’à se transformer en people - catégorie fascinante à plus d’un titre puisqu’elle vous range mécaniquement du côté des faiseurs d’images -, oubliant qu’ils sont d’abord et avant tout des citoyens dont la responsabilité (justement) ne devrait pas être prise en défaut… Maudite médiacratie ? Penser la « société des médias », ses dérives, ses apports, ne saurait être une spéculation atemporelle, mais exige de prendre en compte ses mutations récentes, de ne pas rabâcher d’anciens arguments dépassés à l’heure des blogs et de la « convergence » numérique. La révolution n’est pas seulement l’outil mais bien son utilisation. Prenez la bicyclette : entre le deux-roues et le Tour de France, ce sont bien les hommes qui écrivent l’Histoire. C’est pareil avec l’image, l’ordinateur. Autant se l’avouer : nous soupçonnons les médias, à juste titre, de vouloir plus persuader par la forme que par le contenu. Autrement dit, l’information n’est plus seulement révélée et/ou décryptée, mais scénarisée. Nous entrons alors dans une fonction de divertissement, d’entertainment. Ce n’est plus de l’information. Ce n’est pas encore de la fiction. C’est de la relation, au sens du relationnel, du copinage, de la drague, du primat narcissique où le plaisir personnel devient la norme. Méfiez-vous donc : qui parlait de confusions médiatiques ?

Jean-Emmanuel Ducoin

17.04.2008

Médicaments et supermarchés : vers la santé discount ?

c772b866d6321ca6e4d741bfc6efdfb2.jpgUne société est d’autant plus moderne qu’elle sait ouvrir des débats qui puissent la tirer vers le haut. Néanmoins, il est parfois des polémiques inutiles. La campagne de communication de Michel Edouard Leclerc en est l’exemple le plus récent et se rapproche d’une publicité d’une boîte d’intérim qui instrumentalisait notamment Coluche et Gandhi. Leclerc va plus loin dans l’erreur. On dépasse le mercantilisme primaire pour atteindre une forme de cynisme purement individualiste. C’est probablement pour cela que la dernière publicité choc de M. Michel Edouard Leclerc sonne particulièrement faux à l’oreille de ceux qui aiment le progrès, ceux qui veulent une santé à la portée de tous, et ceux pour qui une boîte de médicament ne se borne pas à sa valeur en euros. Cette campagne de communication a ainsi choqué les patients, elle a bousculé les gens qu’ils soient ruraux ou citadins. Elle a froissé les professionnels du médicament et enfin elle a meurtri bien plus en amont ceux qui font une recherche dans un but de santé publique, cela va du généticien au physicien en passant par le sociologue.

Les faits tout d’abord. Depuis plusieurs années, les supermarchés lorgnent sur de nouvelles extensions. De nouveaux Eldorado pour gagner plus d’argent et « faire du chiffre » pour reprendre les mots des diplômés en force de vente. Ainsi, les épiceries géantes des années 70 ont conquis de nouveaux terrains de vente et mondialisé leur négoce dans le but de faire traverser la planète à des tomates mexicaines, des prunes australiennes, au mépris des saisons et de l’écologie... mais toujours avec l’argument de coopération transnationale ou de codéveloppement. En coulisses, les chaussures de marques sont toujours faites à la chaîne pour moins de 5 euros par jour et dans des conditions typiquement déplorables. Les journaliers mexicains sont toujours pieds nus à ramasser des agrumes... Les bons sentiments affichés sont en bout de chaînes cousues de misères. C’est dans ce vieil esprit de conquête que se situe la campagne nouvelle de Michel Edouard Leclerc. Cet ami du pouvoir veut depuis fort longtemps incorporer à son monde des parapharmacies et inclure des médicaments non remboursés dans ses rayons. Là, on comprend la stratégie louvoyante de cet énergumène. Le marché à emporter est de l’ordre de 200 millions d’euros par an pour commencer... La volonté de puissance de ces épiciers modernes n’en demandait pas tant et l’idée de pousser l’Etat à se désengager de son système pharmaceutique a germé chez les communicants du groupe Leclerc. Ainsi, la publicité qualifiée de « mensongère » par Roseline Bachelot a vu le jour. Leclerc s’engage à fournir des médicaments 25 % moins chers que dans les officines. Le choc des mots et l’absence de réalité...

969d4bcfc20539ff4aad39b413b7f914.jpgMais en quoi la démarche de Leclerc est-elle directement dangereuse ? En premier lieu, il s’agit de penser en termes de santé publique. Un argument massue qui vient à l’esprit d’emblée et caractérise l’angoisse des officinaux depuis que la campagne de bourrage de crâne de Leclerc a commencé. Ainsi, mettre en grande surface des produits de santé, avec ou sans pharmaciens conseil est une conduite irresponsable sur le plan sanitaire. Mettre en vente du Dafalgan, de l’ibuprofène ou des veinotoniques sur les rayons des grandes surfaces est périlleux. Ainsi, tous ces produits sont dangereux potentiellement. Les soucis peuvent venir de la posologie, des moments de la prise médicamenteuse. Un tel sera délétère hors des repas, tel autre sera une vraie bombe à retardement pour une population particulière comme les personnes âgées, les femmes enceintes, certains diabétiques et autres patients chroniques. Pris dans les derniers mois de la grossesse, l’aspirine ou l’ibuprofène peuvent, par exemple, provoquer une insuffisance rénale très grave chez le fœtus... Il va de soi que le pharmacien estampillé Leclerc n’aura pas la disponibilité pour assumer un travail de relation « patient-professionnel de santé ». Il devra d’ailleurs faire de l’argent et n’aura que peu de temps pour des considérations éthiques d’ordre général.

38c3f21d0ff3f44c55fe5b82222824a9.jpgAinsi, outre les problèmes de doses, de population mal ciblée, chacun n’est pas égal devant une notice d’utilisation. Des populations peu lettrées ne comprendront pas certains conseils rapides voire intéressés entre deux rayonnages achalandés. La vie moins chère d’un certain slogan ne tient donc pas fasse à la nécessité d’équité des soins qui est pourtant enseignée dans les couloirs de faculté de pharmacie et au sein de officines de manière récurrente. Le biais qu’impose M. Leclerc se situe bien au niveau de la santé. La justification de son négoce ne tient pas la route face à des effets indésirables de son irresponsabilité citoyenne.

Outre le point de santé publique, il faut souligner qu’on change le statut du médicament. On lui appose le statut de produit de consommation pur et de produit dénué de danger. Certains diront que « la mort au rat est en vente libre », mais on sait ce qu’on achète et pourquoi on l’achète. A l’inverse, pour les produits médicamenteux, on n’est pas censé savoir qu’on va utiliser un produit très actif. D’ailleurs, on peut très bien savoir qu’un médicament soulage un symptôme en ignorant le mode d’action du remède et ses effets indésirables. C’est bien cela le souci. Ce sera d’autant plus dangereux qu’on l’achète à côté de sa baguette de pain. Cela « désanctuarise » le médicament. Imaginez en plus la cohorte immense de consommateurs qui iront défiler dans ces parapharmacies sans avoir au bout du compte le moindre conseil avisé ou le moindre appel à la modération... Ce n’est pas sérieux décidément.

Il est également difficile de donner la moindre légitimité à la gesticulation médiatique de la « firme Leclerc » en regard de la vie du pharmacien et son engagement. L’image d’Épinal du pharmacien est largement dépassée. Exit l’atmosphère que vivait difficilement Mme Bovary, étouffante, embourgeoisée et surannée. Exit également l’image du pharmacien du début du XXe siècle passant la journée entre ses fioles, ses préparations, ses infusions du bout du monde. L’ère de l’antibiothérapie est également hors du temps... Le pharmacien est entré dans une modernité assumée. Il exploite les réseaux médicaux, se forme continuellement à la connaissance. Son challenge pour la santé est quotidien. Il verra en détail les ordonnances, discutera avec le patient, maintiendra des liens sociaux avec lui. En ruralité, il deviendra psychologue et parfois assistant social. Il est un référent de santé, mais plus encore il s’affirme en homme ou femme engagés dans un processus de santé. Les gardes, le service de soins, la veille pharmaceutique... Sa complémentarité avec le travail initié par le médecin est indispensable : combien de pharmaciens ont eu l’œil pour les contre-indications que des médecins surchargés avaient oublié... Ces pharmaciens là que j’ai approchés sont tous blessés par la démarche de Leclerc. Rien à voir avec les marchandages à la petite semaine que supposeraient une dérégulation du système actuel et un mercantilisme quasi obscène. Le déséquilibre serait majeur dans une France très attachée à un service de santé de proximité.

9f8788f047e91205fd4d131f6684f90f.jpgLa justification historique. Il faut savoir qu’un contrat tacite lie le pharmacien à la société civile. Il s’engage à assumer un service public sur des produits remboursés et rares sur lesquels sa marge est faible. En contrepartie, il fait quelques bénéfices sur des produits de santé plus courants et présentant tout de même une forme de dangerosité. Cette stratégie a toujours été maintenue en France. Cela permet ainsi de desservir des populations en souffrance chronique. Ainsi, les médicaments contre le diabète, certains produits anti-cancéreux sont délivrés dans chaque point de l’hexagone. Idem pour les trithérapies et la panoplie de nouveaux agents déterminants dans des luttes efficaces contre des maladies émergentes. Plus fréquemment, le pharmacien est celui qui vendra à perte quasiment des éléments utiles aux maisons de retraites... Les plus-values sont dans ce cas-là de l’ordre du fantasme... Il faut bien que vive l’officine et la contrepartie financière de ce service public est la vente d’anti-poux, d’anti-douleurs et d’autres produits non remboursés... Notons aussi que le maillage très serré de pharmacies constitue un atout important en termes de santé publique. On compte 23 000 pharmacies et 55 000 professionnels qualifiés. Une manne humaine stratégique... Ainsi, en cas de pandémie aviaire, les pharmaciens font partie du pivot local pour subvenir aux besoins de chacun. Les stocks de masques FFP2 étaient prévus en cas de besoin pour protéger chacun d’entre nous et à toute heure... Bon nombre de pharmacies engagées dans ce mécanisme de prévention en étaient de leur frais, mais ont spontanément fait des achats préparatifs de situation à haut risque. Les pharmaciens répondent là ou les épiciers calculent...

En perspective, Leclerc imposerait rapidement par sa tentative une santé « business ». Elle serait spécifiquement à deux vitesses, une santé pour les pauvres et classes moyennes ; une deuxième pour les riches qui eux se dirigeraient vers les quelques officines qui auraient résisté à l’offensive épicière qu’on constate aujourd’hui. Pour illustrer cette dérive, on trouve le témoignage de David Sharpe qui, dès 2001, dénonçait en Grande-Bretagne les campagnes de « médicaments discount » qui mirent à mal le maillage officinal. Au fil des vagues publicitaires, plus de 12 000 officines furent à deux doigts de déposer le bilan, contribuant au délabrement sanitaire anglo-saxon maintenant bien connu. En effet, lorsqu’on dérégule un système, il devient moins efficace. On comprend mieux pourquoi la manœuvre de Leclerc a été qualifiée de mensongère par Mme Bachelot. La ministre a souligné que "les expériences étrangères montrent qu’après trois mois de baisse les prix des médicaments reflambent".

166dcc45576769627b7c1e5db5bdf3ce.jpgAux Etats-Unis, on pensera à l’exemple de la chaîne WalMart dont la devise correspond à celle de Leclerc : « Save Money, live better ». Là, sur des présentoirs immenses, on trouve tout ce qui permet une automédication. On en voit les conséquences. L’absence de diagnostics précoces de pathologies dures est alors corrélée à l’utilisation de traitement de symptômes par de mauvais outils thérapeutiques. Les cancers ne sont plus dépistés à temps. Les diabétiques souffrent d’un manque de suivi. L’autre point est l’entrée dans une ère commerciale. Ainsi, WalMart s’est fait épinglé pour publicité mensongère lors d’une campagne récente. Celui-ci annonçait des génériques à environ 4 $, mais rapidement les consommateurs ont vu que l’annonce alléchante était pur mirage... une forme de campagne de communication abrutissante et mensongère. Dans le même registre, WalMart fut un de ceux qui voulut dans ses rayons de l’ibuprofène dont on exigea le retrait rapide. Mais, il y a pire encore, dans des systèmes totalement dérégulés, au Mexique, c’est dans des petites boutiques et des présentoirs anodins que vous trouvez des anti-cancéreux. Là, vous pouvez acheter de quoi traiter un cancer du sein ou de l’ovaire...

En conclusion, c’est « le rapport à la santé » de chacun qui est au centre de la polémique actuelle. Il est aussi important que le rapport à l’autre, que le rapport à la mort qui fut évoqué face au drame que vivait Chantal Sébire. Au sens philosophique, il illustre notre façon de voir notre propre individualité, mais également notre mode de fonctionnement vis-à-vis des autres. Ainsi, tout serait-il consommation, tout serait-il marchandise ? Le corps serait-il un bien qu’on remet seulement en état ? Si ce corps n’est pas en état, irons-nous au supermarché réparer les avaries comme on amène au garagiste sa voiture ? En banalisant le statut du médicament, on n’est pas en train de ravaler notre corps au rang de notre voiture ou de tout bien de consommation ? A ce rythme-là, demain, en faisant son marché, entre deux rayons, nous pourrons faire notre bilan cholestérolémique. Après avoir acheté notre baguette de pain, nous vérifierons notre diabète dans des stands... Cela ressemble vraiment à une nouvelle d’Aldous Huxley.

Doit-on franchir le pas de cette fausse révolution ? La répercussion d’une telle décision ne va-t-elle pas briser un maillage solide, efficace et sérieux de professionnels de santé implantés sur tout le territoire français ? Doit-on remplacer ces pharmacies de proximité par des espèces de conglomérats difformes attenant aux étalages de fruits et légumes de supermarché... sachant qu’il y aura une santé pour riche et une santé pour pauvre au bout de ce raisonnement. Il est encore temps d’éviter tout cela...
Yannick Comenge

http://news.bbc.co.uk/onthisday/hi/dates/stories/

http://www.abc.net.au/worldtoday/content/

http://www.20minutes.fr/article/224165/

http://www.ifsi.info/pharmacie/39-etudes-pharmaceutiques/...

http://www.walmart.com/catalog/catalog.gsp ?cat=5468...

14.04.2008

Le livre : que faire ?

d02737cb533dd8e3eab9d10d8bb11d28.jpgLundi 21 avril 2008 à 19h
Petite Salle, niveau - 1 Centre Pompidou

Fortement concurrencé par diverses formes de loisirs et par les supports numériques – dont il ne sera pas question ici -, subissant les effets de la concentration en œuvre dans le secteur de l’édition, l’avenir de l’objet livre suscite de l’inquiétude. Il convient néanmoins de distinguer les livres produits par l’industrie de l’ « entertainment » et ceux issus de l’édition artisanale.
La parution de l’ouvrage collectif Le livre : que faire ? à La Fabrique éditions est l’occasion d’évoquer les multiples contraintes qui pèsent sur la chaîne de production et de diffusion des livres, mais surtout, de proposer des pistes concrètes pour améliorer les conditions de création et  la visibilité de cette part, fragilisée, de l’activité éditoriale.
Des praticiens – éditeurs, bibliothécaire, diffuseur – et un chercheur exposeront et discuteront les principaux thèmes traités dans l’ouvrage.

24f61978af7c519ad3386cd52ec1a12d.jpgAvec :
Francis Combes, poète et éditeur, Le Temps des cerises
Eric Hazan, écrivain et éditeur, La Fabrique
Hélène Korb, bibliothécaire, Gennevilliers
Jean-Yves Mollier, professeur d’histoire contemporaine, université de
Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines
Frédéric Salbans, directeur commercial d’Harmonia mundi,
diffuseur-distributeur
André Schiffrin, auteur et éditeur, The New Press
Jérôme Vidal, co-responsable des Éditions Amsterdam (www.editionsamsterdam.fr) et de La Revue internationale des livres et desidées (www.revuedeslivres.net)

Animation : Sylvain Bourmeau, journaliste, MédiaPart

Cette manifestation est organisée par la Bibliothèque publique d’information, pôle Action culturelle et Communication, service de l’Animation

257e44ac3973b53509c0a4a19d73be7f.jpgRégie générale : Jérôme Girard Philippe Poissonnet

Adresse :
Foyer-Petite Salle
niveau - 1 du Centre Pompidou
entrée rue St-Martin, 75004 Paris (piazza)

Entrée libre dans la mesure des places disponibles

Retrouvez les archives sonores de nos manifestations orales sur le site de la BPI rubrique Recherche documentaire/Écouter les débats

06.04.2008

Questions

Primo. Qu’avons-nous à transmettre à ceux qui s’intéressent au monde ? Que pouvons-nous « passer » (tels des « passeurs ») sans peur de surprendre et d’éveiller l’imagination cachée ? Cette semaine, allez savoir pourquoi, quelques interrogations dérangeantes nous ont brûlé les lèvres. Comme en état de ne plus pouvoir chasser cette immense féerie grotesque du temps qui est le nôtre et qui, sans doute, n’est pas pire qu’il y a un an, dix ans…

Secundo. Formulés en vrac, voici donc des exemples de questions piochés dans l’actualité. Dans leur ordre d’apparition :

- Nicolas Sarkozy a-t-il totalement dépassé les bornes en appelant les Chinois à « la retenue », manière diplomatiquement accoutumée de dire « levez le pied », d’agir « sans bruit », de « laisser passer l’orage » ?

- Silence on tue ?

- Boycotter les JO ne serait-elle pas la pire des humiliations faites au peuple chinois, au moment où son aspiration à la liberté d’expression n’a jamais été aussi forte ?

- Le président du Comité international olympique, Jacques Rogge, est-il à la hauteur des ambitions que nous avions placées en lui lors de son élection à la tête du mouvement sportif, en 2001, ou a-t-il déjà épousé tous les plis de la fonction, jusqu’à la caricature ?

- Les manifestations des Tibétains sont-elles le fruit du hasard, alors que l’idée du boycott des JO semblait mort-née ?

- Le dalaï-lama est-il un agent de la CIA ?

- Robert Ménard, l’ineffable patron de Reporters sans frontières, qui vient de s’illustrer à Olympie, agit-il (en général) à la solde des Atlantistes bushistes et autres évangélistes du « choc des civilisations » ?

- Bernard Kouchner sert-il à quelque chose ?

- Pourquoi avons-nous appris par la presse britannique que le contingent de militaires français en Afghanistan allait être renforcé ?

- Mais où est passé Bernard Laporte (toujours) secrétaire d’État chargé des Sports (paraît-il) ?

- Nous regrettons évidemment la brutale disparition de Thierry Gilardi, qui laissa, entre autres, de très bons souvenirs aux anciens fidèles de Canal Plus, mais méritait-il tant d’éloges et d’heures d’antenne ?

- TF1 profitera-t-elle de ce tragique événement pour se séparer définitivement du vulgaire et réac Jean-Michel Larqué ?

- Daniel Cohn-Bendit vient de demander de nouveau aux nouvelles générations de « tourner le dos » à l’héritage de Mai 68, mais, au fait, comment parvient-il à se regarder dans un miroir (pas simple, de dos) ?

- Les grèves pour réclamer de meilleurs salaires se propagent en France, peuvent-elles se généraliser ?

- Le Modem existe-t-il ?

- L’autre soir, assistant à une conférence sur la « révolution écologique », son importance, ses limites, mais aussi et surtout son indispensable nécessité pour maintenir « les équilibres humains » (dixit l’oratrice), nous avons soudain pensé : le développement durable survivra-t-il à la récession annoncée de l’économie mondiale ?

- La croissance diminue : est-ce une bonne nouvelle, comme le proclament de nombreuses personnalités ?

- Claude Allègre sait-il qu’un pan de la banquise antarctique, équivalent à près de quatre fois la superficie de la ville de Paris, a commencé à se désintégrer cette semaine sous l’effet du réchauffement climatique rapide ?

- Le nageur français Alain Bernard ne se dope pas et il a une preuve : « Je n’ai pas gagné le Tour de France », dit-il, non sans humour. Mais est-il asthmatique pour autant, ce qui justifie(rait) des prescriptions médicales exceptionnelles, comme en bénéficient la majorité des cyclistes professionnels (justement) ?

- Y aura-t-il bientôt des supermarchés intégralement bio ?

- Les grands patrons du CAC 40 constituent-ils, désormais, une nouvelle aristocratie d’État ?

- Qui a payé les nouvelles robes de Carla Bruni ?

- Avec la promotion de l’axe Aubry-Delanoë, le PS se recentre-t-il vraiment à gauche (drôle d’expression d’ailleurs) ?

- Et si Dominique de Villepin sortait blanchi de l’affaire Clearstream ?

- Quelles seront bientôt les conséquences de notre nouveau mode de vie : en moyenne, huit heures de sommeil et douze heures devant différents écrans (ordinateur, télévision) ?

- Construisons-nous l’avenir de notre mémoire ?

Tercio. Les hommes, oublieux de la nécessité de leur propre mutation, apprécient peu qu’on vienne chambouler la hiérarchie pré-établie qui leur fait croire que les corps sociaux constitués autour d’eux restent immuables et surtout inviolables. Pourtant, notre chantier commun - à l’image du vaste et insondable chantier des hommes - précède les ouvriers (que nous sommes et qui l’améliorent tant bien que mal) et leur survit. Obstinés, nous ne faisons que répondre à la phrase d’Ulysse de Joyce : « L’Histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller. » Aride, labyrinthique, notre quotidien d’où l’histoire s’écrit, grinçante et rugueuse, nous incite donc à la prudence des promesses de grandeur et de bonheur mêlés, sans sombrer pour autant dans ce déclinisme ambiant où voudraient nous plonger chaque jour un peu plus les conservateurs néolibéraux. Si, à l’image de Cornelius Costoriadis qui, en son temps, osait annoncer ce qu’il appelait une « basse époque », nous pouvons affirmer que nous traversons bel et bien un moment de grand vertige mondial, nous refusons malgré tout l’idée d’aveuglement, susceptible, pensent certains, d’alimenter notre « sécurité morale ». Vive le catastrophisme éclairée ? Notre rôle n’est-il pas ailleurs, hors des frontières établies, hors des marges pensées à notre place ? Nous aimons la saturation des signes et les questionnements hors limites, entre splendeurs et charognes, là où la violence semble parler par son propre tourbillon et s’en éloigner à force de la disputer. Restons des « traverseurs » d’évidences - pour que nos phrases éclairent les mouvements d’écarts dont elles s’évadent, sitôt énoncées.

Jean-Emmanuel Ducoin 

05.04.2008

Ch'ti(s)

Prologue. Quand, devant nos yeux rougis, les derniers tours de manivelle agitent encore nos mémoires actives sous les auspices du rendement et du pittoresque,

on ose s’aviser, sans aucun doute, de ce que, sous les affres d’une époque en mal de générosité, il marque une sorte de charnière, un passage, un « moment » dans l’histoire d’une société, instant de communion partagée qui vient plus du ventre que de l’esprit, mais offre l’un de ces plaisirs amicaux rares. Qu’on le veuille ou non, le succès affolant de Bienvenue chez les Ch’tis, qui, à bien des égards, secoue notre compréhension, nous rappelle à quelques données élémentaires que nous aurions tort de mépriser. Qu’on se le dise, la grande « spécificité française », si décriée par les libéraux de tout poil, ne redevient exemplarité que lorsque son particularisme atteint l’universel. De particularisme il est bien question ici. Mais d’universel aussi.

Scène I. Notre vif intérêt, gouailleur et lucide, nous évite les parfums de l’air du temps, histoire de ne pas céder à l’attendrissement ni à la tentation de l’abandon. Néanmoins, pour que la présence capitale de l’universel soit ici implicitement incrustée dans le tissu de l’épopée proposée sur l’écran, il fallait que Dany Boon, avec ses airs de ne pas y toucher, nous implique tous autant que nous sommes et nous transforme, parfois malgré nous, en antihéros positifs. Belle gageure. Plutôt une réussite. Les spectateurs se pressent, entrent en se bousculant pour quérir les meilleures places, ressortent contents et heureux de cette fête collective transpirante, bonnes gens, brave film, et l’on voudrait se détourner du phénomène alors que nous y avons ri de bon coeur, et en famille encore ? En apparence, de quoi s’agit-il ? D’un bingo-frites de la France profonde ?

D’une révolte douce et pacifiée autour d’un rire franc et massif, le tout assaisonné de mayonnaise, de bière et de sentiments à la portée de tous ? D’un réflexe frileux propre aux enracinements capables de conjurer, en une époque maudite, la mondialisation financiarisée ? De l’apologie bien-pensante d’une version « tape-moi sur l’épaule » très travail-famille-copains ? D’un objet filmé sans génie, certes, mais non sans idées ni scènes drolatiques ? À moins qu’il ne s’agisse, plus prosaïquement, mais génialement imaginée et jouée, d’un antidote sérieux au bling-bling environnant ? Comme un coup de grâce à l’ère des dominations sans partage, à l’heure où nos fêlures collectives remontent enfin à la surface ?

Scène II. Bientôt, on se passera volontiers en boucle quelques tranches d’hilarité sincère. Galabru sur fond noir, forçant le trait, visage fantomatique, racontant avec outrage et déraison le climat désespérant d’une terre improbable,

le Nord. La tournée PTT et pétée à vélo, irrésistible duo Merad-Boon, meilleur morceau du film vécu comme une apothéose, épiques en complicité, aventure affable qu’un Blondin aurait détaillée avec quelques boursouflures de style… Comme l’imminence d’un drame, l’imminence d’une amitié se prête bien aux excès de langage et aux emportements d’enthousiasme.

Scène III. Souffrante socialement, éprise de peurs en l’à-venir, la France, régressive, avait besoin de se convoquer elle-même au coeur de sa fraternité, loin des yachts et du Fouquet’s, des avions privés et des riches aux moeurs décomplexées pour voyeuristes. Quand le patois fait mouche, par-delà les générations, pour mieux confondre les caricatures les plus éculées, nous sentons de nouveau poindre une critique des élites, du parisianisme et même du boboïsme ambiant, au profit de valeurs sympathiques venues « d’en bas », des soubassements de notre histoire, des tréfonds de nos paradigmes communs sans lesquels, après tout, nous ne serions pas exactement ce que nous sommes… Les horloges de nos grands-parents, accrochées sur les pierres de nos villages, ne nous vaccinent en rien contre le temps qui passe. Elles nous ramènent juste au principe de transmission. Nuance. Le cassoulet plutôt qu’un McDo chez Mickey, cela va de soi.

Scène IV. Regardez à la télévision comment le populisme vulgaire s’essouffle. La Star Ac plonge, l’avenir de Cauet semble derrière lui et les grands shows façon paillettes font de moins en moins recette… Le triomphe des Enfoirés, de Docteur House (pourtant sur TF1), de Louis la Brocante ou de Maupassant montre que la qualité, fut-elle déroutante ou exigeante, gagne en audience et en estime : comment s’en plaindre ? Bien sûr, l’envie de rire pour rire en se tapant le ventre ne fleure pas toujours bon l’authentique. Mais ce serait oublier le succès public du merveilleux Marius et Jeannette, du Marseillais Robert Guédiguian, qui nous narrait les faiblesses d’hommes et de femmes pour mieux nous parler d’ennuis qui nous concernent tous. Ou encore de l’archaïque Amélie Poulain, qui, malgré ses défauts franchouillards et désocialisés (au point que le seul Arabe de service se prénommait Lucien !), revendiquait sa part de quête solidaire. Alors quoi, Ch’tis ne nous parlerait que de reconnaissance identitaire ? Nombre de spectateurs se retrouvent dans le personnage incarné par Kad Merad, déraciné, perdu… et pourtant rasséréné dès lors qu’il est « intégré » (sic) à une communauté appartenant, quoi qu’on en pense, au même pays que le sien. La farce tout en férocité se transforme alors en douceur du vivre ensemble. En somme le contraire de l’entre-soi : l’entre-tous.

Épilogue. Après semblable constat, deviendrait-on à ce point amnésique des nuages et des rudesses du libéralisme, qui frappent autant le local que le global, et le monde de la culture en général ? Évidemment pas. L’opus populaire de Dany Boon a été cofinancé par le Nord et la région Nord-Pas-de-Calais à hauteur de 900 000 euros sur les 11 millions d’euros de budget. Ce n’est pas nouveau : le minable Germinal de Claude Berri avait reçu en son temps 1,5 million. Mais la polémique enfle. Était-ce en effet le rôle d’une collectivité locale de subventionner Pathé, sachant qu’au moins 600 000 euros ne seront jamais remboursés par les producteurs, malgré les dividendes, chaque jour revus à la hausse ? Cette « aide » avait été contestée au sein du conseil régional : 18 conseillers (communistes, Verts, etc.) avaient voté contre, 24 s’étaient abstenus, 53 y étaient favorables. Dans ce contexte, de nombreux acteurs culturels régionaux, en proie à des difficultés croissantes, s’étonnent aujourd’hui légitimement de l’absence de débat concernant le désengagement financier de l’État en matière culturelle. Notre nécessité de rire n’étouffe pas notre réflexion.

Il fallait le dire. Et ça va mieux en le disant, non ?

Jean-Emmanuel Ducoin 

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