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30.04.2008

Aimé(s)

4d5050abe6e3749d6568c6784268196e.jpgMort. L’ennui - poison de l’âme - ressemble parfois à ces pluies discrètes que nous n’entendons pas, que nous ne percevons pas au premier regard non plus, mais que la terre dans sa grande sagesse absorbe sans dommages et sans bruit, heureuse de fluidifier ses entrailles dans le bonheur paisible de la nature. Variations d’hommes, pour lesquels les peines annoncées sont autant de jours perdus à la vie et nous prenons peur à les comptabiliser, mesurant soudain le poids des inutilités à profusion, des paroles lasses, des gestes de trop, des emportements et des futilités mercantiles. Ce jeudi, refoulant inconsciemment l’échéance, la nouvelle tant redoutée depuis la Martinique, mais tant attendue, a claqué dans l’actualité, mortifiant l’ordinaire d’une infinie langueur - épouvantable épuisement verbal. La mort d’Aimé Césaire. Disons plutôt « les » morts d’Aimé Césaire, puisqu’il était multiple. Comment pourtant accorder ce pluriel ? Au nom de qui et envers qui ? Qui peut prétendre, en effet, mesurer une vie en son ampleur et en son aboutissement, avec une docilité confiante et un certain abandon - requis par les circonstances. Plus de lumière ou trop peu pour laisser à penser, laisser à désirer. Lui. Lui encore. Lui souvent. Parfois la voix nous manque pour oser « dire » comme un témoignage enfanté dans l’intime et vécu pour tous. Et d’où viendrait encore la force d’élever le ton…

Homme. Avec Césaire, qui doit-on honorer, au bout de la quête de quelques mots perdus dans l’infini, comme une obsession radicale de devoir faire briller, encore, toujours, la promesse de l’homme, celui-là en particulier, âprement disputée ? Qui doit-on « dire », « suggérer », « laisser entrevoir » ? Qui doit-on « transmettre » ? Le poète ? La personnalité politique hors normes ? L’inventeur du concept dit de négritude, forgé dès les années 1930, en réaction à l’oppression culturelle du système colonial français qui visait à rejeter, d’une part, le projet français d’assimilation culturelle et à promouvoir l’Afrique et sa culture, dévalorisées par le racisme issu de l’idéologie colonialiste ? L’humain concret, qui, à destination de tous les opprimés de la planète, loin d’une vision partisane et raciale et comme pour mieux la dénoncer, osa déclarer : « Je suis de la race de ceux qu’on opprime. »

Chaînes. Tous ceux qui eurent la chance de parler avec Aimé Césaire dans le petit bureau de l’ancienne mairie de Fort-de-France, où il se rendait quotidiennement depuis des décennies, ont raconté la douceur et l’extrême bonté de l’homme. Mais, quand l’oeil s’allumait à l’évocation de son île, on retrouvait, paraît-il, la passion et l’indignation dans un mélange de couleurs et de flammes. On ne se déshabitue pas de ce que l’on est et, pour lui, les brûlures de l’esclavage restaient si profondes qu’elles se ranimaient souvent de la douleur de destins écartelés, entre Noirs et Blancs, entre Caribéens et métropolitains, sans que jamais, avec lui, les querelles d’identité - au-delà des particularismes - ne deviennent surenchères.

Alchimie. Toute la semaine, son état de santé, chancelante, ne tenait plus qu’à un souffle, une infime brise venue d’aussi loin qu’on puisse l’imaginer (et vaste est notre imagination). Et nous, pauvres de nous, lointains/proches, amis/anonymes, anachorètes/entourés, père/fils, levions les yeux au ciel, traquant l’air nouveau, cherchant le bleu du monde dans les vapeurs centralisées de la grande ville Lumières dont il fut (précisément) l’un des phares les plus lumineux, longtemps, si longtemps qu’aucun résumé ne peut signifier le malheur du coeur et l’improbable interdiction du mourir, là où, « de seuil en seuil, oeil sans regard, le silence nous porte dans la proximité du lointain », comme l’écrivait Jacques Derrida (après le décès de Maurice Blanchot). Hier encore, nous cherchions, en pleine pérégrination citadine, parmi la foule bruyante, quelque étincelle d’humanité où se posaient nos pas chancelants dans les ornières de l’histoire. Comme pour remonter aux sources de nos propres chaos, noble conquête invisible d’un état de plénitude. Contre l’instabilité des écarts, le vacillement des contraires. Comme avec Césaire, en somme, ardent éternel, afin de porter en nous des paysages qu’on n’efface pas, faire confiance aux hommes qui s’ouvrent au partage du monde et pas seulement à l’espoir né des soubresauts de la houle : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. »

Vivant. Comment exprimer mieux la merveilleuse alchimie des phrases, témoignant pour l’absence, sobre attestation des futurs ? La fiction poétique, où l’écriture du désastre et de l’espérance suprême se mêlent indissociablement et, de façon inouïe, nous laissent ainsi la trace-sans-trace d’une affirmation sans fin, celle que disparaître est sans présent ni lieu, non-rapport avec un passé (ou un avenir) : chaque fois unique, la fin du monde. Césaire, marqué par une oeuvre violente, n’était pas de ceux qui se résignent : sa vie résonne comme un emblème, un symbole, un roman forcément inachevé, une métaphore universelle. De ses études à Paris, de son retour sur son île, de ses engagements politiques, de son oeuvre, de sa relation aux autres, de sa profonde perception de la finalité des actions humaines, tout, absolument tout, signe la puissance d’une pensée fondée sur le renouvellement des idées et leur vitalité, bien sûr, mais érigée sur des fondations philosophiques qui puisent si loin leurs racines dans les entrailles de la conscience humaine que notre jalousie s’aiguise en plaisirs d’en découvrir toutes les richesses intellectuelles…

Frère. Chez Aimé Césaire, l’homme de parole et d’écrit se doublait d’un homme d’action, capable d’hérisser les mots contre la peur. C’est toujours la plus belle des victoires, celle de retrouver en tout temps, en soi et parmi les autres, l’étincelle de l’humanité pour « crier à beauté », comme le clame le compagnon Édouard Glissant. « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis », affirmait pour sa part Saint-Exupéry. Les mots sont autant de carnets de résistance et de créations - ils écrivent l’à-venir.

Jean-Emmanuel Ducoin

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