19.04.2008

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4b906d75d93ad1676f122c4c27963b67.jpgPause. À la dérobée des confusions médiatiques, quand les énoncés surjoués se banalisent et deviennent populistes faute d’être authentiquement populaires, la nécessité d’une nouvelle ascèse s’impose parfois. Comme le danseur retire ses ballerines pour réfléchir en silence sur sa prestation, il n’est pas rare d’avoir envie de poser son stylo (et son style avec) et surtout d’éteindre l’ordinateur multimédia pour s’octroyer une pause (largement imméritée). Face à l’opportunisme de l’immédiateté à laquelle tous les journalistes se trouvent confrontés, là où notre perception du réel tente de prendre sens et vigueur, nous ne manquons pas de nous dire que quelque chose a changé - que tout a changé. L’acrobate risque-tout ne fascine plus, nous dit-on, tandis que l’audacieux qui lève le doigt au fond de la classe pendant le cours d’histoire restera toujours suspect de subversion. Au moins, notre époque nous a appris quelque chose : si le mot devenu matériau audiovisuel ne laisse rien transparaître, il retombe comme une feuille morte, au gré du vent. Mieux vaut-il passer inaperçu par fadeurs superposées ou susciter la polémique (sans qu’elle soit "minable") ?

d51879e4edb8a19c4a61964bfe80068d.jpgVerbe. En nous échinant à critiquer l’arbitraire symbolique, invisible à force d’avoir été incorporé et banalisé, quelle place accorde-t-on à sa propre remise en cause ? Et puis comment remet-on vraiment en débat les partages ordinaires entre le légitime et l’illégitime ? Entre le « normal » et le « déviant » ? Entre le possible et le non-envisageable ? Entre le pensable et le non-pensé ? Las. Quand le verbe est prié d’abdiquer devant l’image et quand, jusque dans les rédactions des journaux papier, la place grandissante de l’image ne doit même plus être discutée parce qu’elle « facilite la lecture » (vous avez besoin d’être « facilités », vous ?), quand la distance est sommée de s’incliner devant la proximité, quand la médiation doit céder à l’instantané, bref quand la raison a perdu toute dignité face à l’émotion et au bricolage généralisé, on nous intime l’ordre de nous « adapter ». Oui, s’adapter. Verbe miracle, fourre-tout. Du temps pour raisonner ? Désolé, la temporalité du journalisme réclame désormais du fractionné, du court, du condensé, du prémâché, du simplifié, du zapping, du « pas compliqué » : « Allez à l’essentiel, c’est ce qui plaît aux lecteurs… » Voilà le mépris contre lequel nous devrions nous insurger plus. D’abord par principe, car il sectionne le fil de notre longue aventure avec l’histoire tourmentée de la presse écrite. Ensuite parce que, lecteurs, nous vous savons bien plus intelligents que ce qu’on dit de vous habituellement dans les cénacles savants où l’on pense pour vous en sondant vos attentes et vos modes de consommation. Votre esprit est ailleurs. Tout comme le nôtre. Notre refus de participer à la médiatisation bling-bling façon show-biz n’est pas qu’une posture : c’est aussi votre honneur respecté, vous qui savez mieux que personne, et en tous les cas aussi bien que nous, faire la distinction entre les petites phrases chausse-trapes, qui tissent souvent la trame de l’actualité, et l’essentiel. En somme, c’est votre présence bienveillante et vigilante qui nous aide à choisir entre l’important et l’accessoire, apportant une contribution essentielle à la réflexion elle-même. En cette période, sachez-le, le chemin n’est pas si aisé : il faut toujours écouter le large spectre des arguments des autres avant de se déterminer et contribuer à renseigner sur les vérités et les connaissances de la vie des hommes.

e75631dc80e80c75948b50a154c4b928.gifJournalistes. Vous écriviez ? Passez votre chemin. Vous cherchiez du sens ? Fabriquez du show. Vous vous croyiez malins ? Faites comme à la télé, glissez un peu de culture de-ci de-là, comme un supplément d’âme, il en restera peut-être quelque chose, et surtout mettez la main à la poche une fois l’an pour le Téléthon ou le sida, au moins vous aurez bonne conscience ! Destruction, création : montez dans le grand train du libéralisme, il est déjà en route, ne le manquez pas, trouvez-vous une place si possible sous les projecteurs et - ruse de l’histoire - consommez bien…

e159c6c6f1cb2001f93522a2e871e6a7.jpgRelation. Que nous est-il arrivé ? Les journalistes avaient le privilège, donc l’immense responsabilité, de faire partie de ceux qui ont le pouvoir d’écrire et de parler. Les voilà aujourd’hui grisés d’être regardés et écoutés - pour ne pas dire admirés, comme en témoigne le Top 50 des personnalités où figurent en bonne place les leaders charismatiques des 20 heures et autres talk-shows, pas loin des chanteurs, comédiens et sportifs. Beaucoup de journalistes n’aspirent qu’à se transformer en people - catégorie fascinante à plus d’un titre puisqu’elle vous range mécaniquement du côté des faiseurs d’images -, oubliant qu’ils sont d’abord et avant tout des citoyens dont la responsabilité (justement) ne devrait pas être prise en défaut… Maudite médiacratie ? Penser la « société des médias », ses dérives, ses apports, ne saurait être une spéculation atemporelle, mais exige de prendre en compte ses mutations récentes, de ne pas rabâcher d’anciens arguments dépassés à l’heure des blogs et de la « convergence » numérique. La révolution n’est pas seulement l’outil mais bien son utilisation. Prenez la bicyclette : entre le deux-roues et le Tour de France, ce sont bien les hommes qui écrivent l’Histoire. C’est pareil avec l’image, l’ordinateur. Autant se l’avouer : nous soupçonnons les médias, à juste titre, de vouloir plus persuader par la forme que par le contenu. Autrement dit, l’information n’est plus seulement révélée et/ou décryptée, mais scénarisée. Nous entrons alors dans une fonction de divertissement, d’entertainment. Ce n’est plus de l’information. Ce n’est pas encore de la fiction. C’est de la relation, au sens du relationnel, du copinage, de la drague, du primat narcissique où le plaisir personnel devient la norme. Méfiez-vous donc : qui parlait de confusions médiatiques ?

Jean-Emmanuel Ducoin

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