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05.04.2008
Ch'ti(s)
Prologue. Quand, devant nos yeux rougis, les derniers tours de manivelle agitent encore nos mémoires actives sous les auspices du rendement et du pittoresque,
on ose s’aviser, sans aucun doute, de ce que, sous les affres d’une époque en mal de générosité, il marque une sorte de charnière, un passage, un « moment » dans l’histoire d’une société, instant de communion partagée qui vient plus du ventre que de l’esprit, mais offre l’un de ces plaisirs amicaux rares. Qu’on le veuille ou non, le succès affolant de Bienvenue chez les Ch’tis, qui, à bien des égards, secoue notre compréhension, nous rappelle à quelques données élémentaires que nous aurions tort de mépriser. Qu’on se le dise, la grande « spécificité française », si décriée par les libéraux de tout poil, ne redevient exemplarité que lorsque son particularisme atteint l’universel. De particularisme il est bien question ici. Mais d’universel aussi.
Scène I. Notre vif intérêt, gouailleur et lucide, nous évite les parfums de l’air du temps, histoire de ne pas céder à l’attendrissement ni à la tentation de l’abandon. Néanmoins, pour que la présence capitale de l’universel soit ici implicitement incrustée dans le tissu de l’épopée proposée sur l’écran, il fallait que Dany Boon, avec ses airs de ne pas y toucher, nous implique tous autant que nous sommes et nous transforme, parfois malgré nous, en antihéros positifs. Belle gageure. Plutôt une réussite. Les spectateurs se pressent, entrent en se bousculant pour quérir les meilleures places, ressortent contents et heureux de cette fête collective transpirante, bonnes gens, brave film, et l’on voudrait se détourner du phénomène alors que nous y avons ri de bon coeur, et en famille encore ? En apparence, de quoi s’agit-il ? D’un bingo-frites de la France profonde ?
D’une révolte douce et pacifiée autour d’un rire franc et massif, le tout assaisonné de mayonnaise, de bière et de sentiments à la portée de tous ? D’un réflexe frileux propre aux enracinements capables de conjurer, en une époque maudite, la mondialisation financiarisée ? De l’apologie bien-pensante d’une version « tape-moi sur l’épaule » très travail-famille-copains ? D’un objet filmé sans génie, certes, mais non sans idées ni scènes drolatiques ? À moins qu’il ne s’agisse, plus prosaïquement, mais génialement imaginée et jouée, d’un antidote sérieux au bling-bling environnant ? Comme un coup de grâce à l’ère des dominations sans partage, à l’heure où nos fêlures collectives remontent enfin à la surface ?
Scène II. Bientôt, on se passera volontiers en boucle quelques tranches d’hilarité sincère. Galabru sur fond noir, forçant le trait, visage fantomatique, racontant avec outrage et déraison le climat désespérant d’une terre improbable,
le Nord. La tournée PTT et pétée à vélo, irrésistible duo Merad-Boon, meilleur morceau du film vécu comme une apothéose, épiques en complicité, aventure affable qu’un Blondin aurait détaillée avec quelques boursouflures de style… Comme l’imminence d’un drame, l’imminence d’une amitié se prête bien aux excès de langage et aux emportements d’enthousiasme.
Scène III. Souffrante socialement, éprise de peurs en l’à-venir, la France, régressive, avait besoin de se convoquer elle-même au coeur de sa fraternité, loin des yachts et du Fouquet’s, des avions privés et des riches aux moeurs décomplexées pour voyeuristes. Quand le patois fait mouche, par-delà les générations, pour mieux confondre les caricatures les plus éculées, nous sentons de nouveau poindre une critique des élites, du parisianisme et même du boboïsme ambiant, au profit de valeurs sympathiques venues « d’en bas », des soubassements de notre histoire, des tréfonds de nos paradigmes communs sans lesquels, après tout, nous ne serions pas exactement ce que nous sommes… Les horloges de nos grands-parents, accrochées sur les pierres de nos villages, ne nous vaccinent en rien contre le temps qui passe. Elles nous ramènent juste au principe de transmission. Nuance. Le cassoulet plutôt qu’un McDo chez Mickey, cela va de soi.
Scène IV. Regardez à la télévision comment le populisme vulgaire s’essouffle. La Star Ac plonge, l’avenir de Cauet semble derrière lui et les grands shows façon paillettes font de moins en moins recette… Le triomphe des Enfoirés, de Docteur House (pourtant sur TF1), de Louis la Brocante ou de Maupassant montre que la qualité, fut-elle déroutante ou exigeante, gagne en audience et en estime : comment s’en plaindre ? Bien sûr, l’envie de rire pour rire en se tapant le ventre ne fleure pas toujours bon l’authentique. Mais ce serait oublier le succès public du merveilleux Marius et Jeannette, du Marseillais Robert Guédiguian, qui nous narrait les faiblesses d’hommes et de femmes pour mieux nous parler d’ennuis qui nous concernent tous. Ou encore de l’archaïque Amélie Poulain, qui, malgré ses défauts franchouillards et désocialisés (au point que le seul Arabe de service se prénommait Lucien !), revendiquait sa part de quête solidaire. Alors quoi, Ch’tis ne nous parlerait que de reconnaissance identitaire ? Nombre de spectateurs se retrouvent dans le personnage incarné par Kad Merad, déraciné, perdu… et pourtant rasséréné dès lors qu’il est « intégré » (sic) à une communauté appartenant, quoi qu’on en pense, au même pays que le sien. La farce tout en férocité se transforme alors en douceur du vivre ensemble. En somme le contraire de l’entre-soi : l’entre-tous.
Épilogue. Après semblable constat, deviendrait-on à ce point amnésique des nuages et des rudesses du libéralisme, qui frappent autant le local que le global, et le monde de la culture en général ? Évidemment pas. L’opus populaire de Dany Boon a été cofinancé par le Nord et la région Nord-Pas-de-Calais à hauteur de 900 000 euros sur les 11 millions d’euros de budget. Ce n’est pas nouveau : le minable Germinal de Claude Berri avait reçu en son temps 1,5 million. Mais la polémique enfle. Était-ce en effet le rôle d’une collectivité locale de subventionner Pathé, sachant qu’au moins 600 000 euros ne seront jamais remboursés par les producteurs, malgré les dividendes, chaque jour revus à la hausse ? Cette « aide » avait été contestée au sein du conseil régional : 18 conseillers (communistes, Verts, etc.) avaient voté contre, 24 s’étaient abstenus, 53 y étaient favorables. Dans ce contexte, de nombreux acteurs culturels régionaux, en proie à des difficultés croissantes, s’étonnent aujourd’hui légitimement de l’absence de débat concernant le désengagement financier de l’État en matière culturelle. Notre nécessité de rire n’étouffe pas notre réflexion.
Il fallait le dire. Et ça va mieux en le disant, non ?
Jean-Emmanuel Ducoin
15:43 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Journal, publication, article, politique, engament, femmes, question


