23.12.2007
Hypocrisie(s)
Kadhafi. Quand on donne un os à ronger, il ne faut jamais oublier que la moelle peut être entamée. Et que la moelle, forcément, ça laisse un goût au fond de la gorge… À force d’écoeurement, le grand cirque Kadhafi, qui a donc posé durant cinq jours tentes et harem au coeur d’une ville lumière toute violentée par un tel outrage (il est vrai que les émirs et autres despotes de tout poil possèdent directement leurs immeubles avenue Foch), laisse justement derrière lui un goût amer. Pour ne pas dire carrément nauséeux. Nous ne sommes pas de ceux qui regardent le monde de la diplomatie mondiale avec naïveté et angélisme. Nous ne sommes pas non plus des bien-pensants suivistes de la médiacratie paternaliste qui érigent le « droit-de-l’hommisme » comme pré-comportement suprême, souvent au détriment de l’intelligence des situations. Précaution écrite prise, on ne saurait pour autant nous cataloguer dans la vaste catégorie des cyniques pour lesquels la fin justifie les moyens, surtout quand on parle en millions d’euros, ce qui, avouons-le, dans un pays civilisé et supposé citoyen comme la France, se révèle être un comportement aussi autocratique que celui reproché aux dictateurs justement désignés comme tels la plupart du temps. Cette visite officielle du colonel libyen s’est ainsi achevée dans une cacophonie apparente. Goulûment relayée. Tout a été dit et son contraire, dans une sorte de frénésie anarchique bien arrangeante pour les principaux intéressés : Kadhafi et Sarkozy eux-mêmes. Qui, du coup, n’ont ni l’un ni l’autre vraiment répondu à l’insulte faite à la démocratie française.
Scénario. On ne saurait trop rappeler que la semaine débuta par un coup de gueule sans précédent de la jeune madame Yade, prétendument secrétaire d’État aux Droits de l’homme, dont la spontanéité et la liberté de ton nous firent bien rigoler. Elle parla de tapis souillé, de sang mal séché et même, on lui donnera mille fois raison, assura que « la France n’est pas qu’une balance commerciale ». Mais là encore, pas de naïveté. On imaginait en effet la mise en scène organisée la veille par le grand Satan Guéant, avec l’accord amusé de Nicoléon, sur le mode « on va bien les balader, tous ces cons ». Tout à fait le genre du palais, ça, la répartition des emplois, fussent-ils contradictoires : n’est-ce pas le meilleur moyen de maintenir en alerte des intérêts contraires ? D’ailleurs, la confusion fut telle que Sarkozy et Kadhafi eux-mêmes, dans une sorte de point d’orgue d’un scénario machiavélique, semblaient s’être distribué les rôles. Et pas des secondaires. Celui du menteur en chef d’un côté. Du mystifié de l’autre. Sans qu’on sache très bien qui était qui. Dès lors, qui des deux a vraiment menti ? Celui qui assura crânement au JT de 20 heures n’avoir jamais entendu l’évocation des droits de l’homme ? Ou celui qui prétendit en avoir parlé ? Si toute vérité est souvent question de point de vue, le sommet de l’incongru arriva peu après, très exactement le lendemain matin à la lecture du Parisien, où l’on apprit que Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’État chargée de l’Écologie, avait remplacé au pied levé le super-ministre Jean-Louis Boorlo (parti honorer d’autres fêtes moins solennelles visiblement) et qu’elle avait été contrainte de signer des documents officiels sans même savoir ce qu’elle faisait : « On m’a mis devant le fait accompli, je n’ai pas pu faire autrement, expliquait-elle. On m’a dit : "Voilà les papiers, il faut que tu paraphes avec Kadhafi". J’ai mis ma signature en ignorant totalement ce qu’ils contenaient ! » Il s’agissait d’un contrat (gazier). À ce point d’amateurisme organisé, on envie l’audace décomplexée…
Libye. Tout dans cette histoire nous irrite. Car ce vacarme surjoué par Sarkozy nous rappelle un autre écho bruyant, celui du grand cousin américain dont la stratégie moyen-orientale passe désormais nécessairement par Tripoli et son sous-sol gorgé d’hydrocarbures. Un témoin, présent mardi soir lors d’une réception « culturelle » donnée au Ritz, nous racontait peu après : « En fait, ce n’est plus seulement Kadhafi qui est important, c’est son fils, qui veut faire de la Libye un eldorado type émirat du Golfe. Après l’Italie et l’Allemagne, la France tente d’occuper le terrain, sur ordre des États-Unis. Dans cette histoire, les infirmières bulgares ne sont qu’un prétexte pour faire avaler la pilule… » Drôle de realpolitik, non ? En nous singeant la comédie de la lumière (« je montre tout ») qui ne reste qu’une parodie puisqu’elle ne montre rien de véritable (la vraie diplomatie ne se « montre » pas, surtout pas la sienne), le chef de l’État confond la raison et l’aliénation, celle qui détruit le destin des hommes.
Kouchner. À propos de destin : Bernard Kouchner a-t-il droit d’ingérence sur la politique française ? Le sous-ministre des Affaires étranges aura, toute la semaine, tenté d’instrumentaliser sa double lâcheté : celle de ne pas être là et celle de ne pas en donner la raison. Pathétique et pitoyable.
Post-scriptum.Tandis que, entre les silences d’une diplomatie hideuse et les horreurs des bombes à Alger, nous traquions les fins poursuivies, nous pensions encore au prix Nobel de littérature 2007, Doris Lessing, quatre-vingt-huit ans, souffrante, qui n’avait pu se rendre à Stockholm pour prononcer son discours. Admirable discours, lu par son éditeur, où elle évoque des souvenirs d’Afrique, des visages. Comme celui de cette femme noire, ses deux enfants en bas âge accrochés à ses jambes, lisant difficilement Anna Karénine, la poussière locale lui volant au visage. Mêlant sentiments personnels et évocations, Lessing écrit : « Nous sommes blasés, nous dans notre monde, ce monde si menacé. Nous sommes les champions de l’ironie et du cynisme (…). Le conteur sera toujours là, car ce sont nos imaginaires qui nous modèlent, nous font vivre, nous créent, pour le meilleur et pour le pire (…). Cette pauvre femme qui chemine dans la poussière en rêvant d’une éducation pour ses enfants, croyons-nous être mieux qu’elle, nous qui sommes gavés de nourriture, avec nos placards pleins de vêtements, et qui étouffons sous le superflu ? » Voilà. C’est ça l’avenir. Chaque fois qu’on le regarde, il change. Parce qu’on l’a regardé.
Jean-Emmanuel Ducoin
16:00 Publié dans Points de vue | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Hypocrisie, actualités, politique, Jean-Emmanuel Ducoin, littérature, journalisme, critique


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