30.07.2007

Un lexique savant et copieux qui met la chair en chaire

1dbf3fa748f54528b852d57a8341a4bb.gifRéunis par Michela Marzano, deux cents auteurs recensent les langages et doctrines qui irriguent la pensée contemporaine du corps.

Dictionnaire du corps, sous la direction de Michela Marzano. PUF, 2007, 1 072 pages, 34 euros.

« Le corps est le seul espace sur lequel on peut encore agir », remarque le chorégraphe Éric Lamoureux. Un dictionnaire n’a pas pour but d’être entièrement lu mais consulté au gré des interrogations. Cependant, sous la direction de Michela Marzano, cet ouvrage, qui n’est pas médical, est de ces livres auxquels on revient sans cesse, tant les articles, certains littéraires, font appel à l’intelligence et à la sensibilité, avec une rigueur de bout en bout maîtrisée. La philosophe dit avoir voulu « combler un manque ». Cette compilation non exhaustive s’intéresse aux représentations d’un corps parfois étranger et aux injonctions d’origine sociale. L’ouvrage réunit plus de deux cents collaborations : des psychanalystes, juristes, philosophes, anthropologues, enseignants de littérature comparée, prêtre…

Chaque entrée nous parle de nous, c’est-à-dire de ce qui ne nous quittera plus jusqu’à la mort. De A comme abject à X comme xénotransplantation, auparavant il y aura eu Artaud ou viol, virginité ou corps-objet, marche ou harem, Foucault ou image du corps de la mère-porteuse, Winnicott ou Webcam, masque ou monstre.

Dans cette vaste imagerie à résonance médicale (IRM) mais à visage humain, nous avons fait le choix de trois mots : anorexie, Pinocchio, pleurs. La psychanalyste Christiane Balasc-Variéras et Michela Marzano expliquent comment les mystiques anorexiques et les adolescentes d’aujourd’hui ne sont pas mues par les mêmes instincts. Ces dernières, dispersées, éparpillées, morcelées, manifestent un symptôme de désespoir contemporain. Ainsi le disait Jacques Lacan : « L’anorexie mentale n’est pas un ne pas manger mais un ne rien manger. » Se remplir d’un vide qui donne à l’absence de nourriture une fonction symbolique.

Avec Pinocchio, la nourriture pauvre, même fictive, est toujours présente. On se souvient de la toile peinte illustrant dans le film de Luigi Comencini un bon feu sur lequel repose un chaudron qui fume. La tête de Geppetto est jaune polenta, couleur d’un mets ordinaire. Pour Collodi, l’auteur de ce grand classique, manger est une question centrale qui laisse parler les corps dans leurs souffrances. Pinocchio est gourmand, il rêve de deux cents tasses de café au lait et de quatre cents tartines beurrées. Mais que vient faire ce personnage imaginaire dans un dictionnaire du corps, se demande l’universitaire Alain Montandon ? Il raconte justement comment une marionnette en bois désincarnée devient dans les mains de Gepetto un petit garçon de chair et de sang. Bien vivant pour faire les quatre cents coups. L’histoire de Pinocchio figure le long trajet d’apprentissage d’un corps et d’un esprit en constante transformation, son nez rallonge et trahit sa pensée lorsqu’il ment. Au cours de ses rencontres, Pinocchio essuie avec un peu de paille les larmes de Lumignon, son compagnon d’aventure qui se meurt de n’avoir pas su grandir.

Les pleurs nous parlent de nous-mêmes. Le liquide lacrymal valide une émotion. Le corps sort de sa réserve. Geppetto est au bord des larmes lorsqu’il laisse pour la première fois partir à l’école son enfant. Mais la société accorde-t-elle ce consentement : accepter qu’une douleur s’exprime ? Pour l’écrivain Pierre Pachet, pleurer ne constitue pas une faiblesse. C’est laisser le corps s’exprimer et répondre à notre place. Un octroi que l’on s’autorise. Pleurer s’éduque, nous dit l’auteur. Le corps fait fonction de messages, de traces. Ce dictionnaire y contribue.

Virginie Gatti

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