23.07.2007

Parcours de toxicomanes en cités livrés à la précarité et au chômage

0a0cfe66368350e16b9814cfbc798023.jpgToxicos, le goût et la peine, de Patricia Bouhnik, Éditions La Découverte, 250 pages, 24 euros.

Au-delà des statistiques et des préjugés, que sait-on des toxicomanes ? Ne les voir que sous l’angle des soins ou de la répression, cela les renvoie au statut de malades ou de délinquants. De la fin des années soixante-dix au début des années quatre-vingt-dix, des cités de la banlieue nord parisienne aux quartiers du nord de Paris, la sociologue Patricia Bouhnik a suivi, durant quinze ans, plusieurs dépendants aux produits illicites ou de substitution. Il a fallu à la chercheuse trouver un juste milieu entre l’implication et la distance. Dans le processus de toxicomanie, certaines étapes sont incontournables. Car pour être de la communauté, il faut commencer par trouver la dose et connaître le rituel de la préparation qui mène au shoot. « Prendre de l’héroïne - "le trou noir du non-sens" -, c’est retrouver la sensation du premier plaisir », peut-on lire. Un plaisir lié à l’interdit, répréhensible pour les pouvoirs publics. L’usage de la drogue concerne l’intime du corps et conduit jusqu’à la relégation et la mort. À chaque histoire, une double fracture : familiale et scolaire.

Patricia Bouhnik cherche à comprendre comment la drogue est entrée dans ces vies et le sens de cette expérience. Ces jeunes des cités populaires cumulent les difficultés, issus de l’immigration maghrébine ou africaine, ils vivent des basculements culturels traumatisants. À seize ans, Abou vole pour payer ses doses, la suite logique de son style de vie géré dans la transgression. Jésus, battu par ses parents, s’est défoncé trois jours au trichlo. Amel vit avec des crampes dans le ventre depuis qu’il a reçu des coups de son père, l’héroïne la calme. Pour Tom, « qui n’était pas resté petit longtemps », « la came constituait un chemin d’expérience ». Thierry, abandonné, trouve dans les dealers sa nouvelle famille. Tous ont connu la prison où des règles connues se reproduisent : codes, négociations pour s’approprier la came, un laisser-faire impliquant médecins et responsables pénitentiaires, qui ne proposent aucune prévention devant les risques pris par les détenus. Pour certains, à bout, en prison, c’est « pouvoir souffler », un répit avant la rechute. Pour les femmes, consommer est « le jeu de la différence honteuse ». Elles sont sous-représentées dans les circuits de soins : un tiers de femmes pour deux tiers d’hommes. En 1983, le sida attaque les corps.

Ces quinze dernières années, des milliers de toxicomanes en ont été les victimes indirectes.

Le crack, drogue du pauvre, le détournement de produits de substitution, la polytoxicomanie vont de pair avec la précarisation sociale et le chômage massif.

Dehors, tout est cruauté. Partages de seringues, interpellations, incarcérations. Le capitalisme fait recette de cette infra-économie, avec une retenue : pour ceux qui savent s’en servir, vendre et recevoir des bénéfices. Pour les autres, braquer, trouver des acheteurs, consommer, subir. Le goût d’une aventure surhumaine, puis vient la peine de l’emprisonnement, de la souffrance.

Virginie Gatti

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