20.04.2007
Philippe Ollé-Laprune : un Mexique moderne et sans complexe
Livres. Durant sept ans, Philippe Ollé-Laprune a fait ses choix dans cent ans de littérature mexicaine. Au-delà d’un catalogue, ce sont des textes à lire. Une anthologie à part. Entretien.
Pourquoi – plus que d’autres littératures latino-américaines – les lettres mexicaines jouissent-elles d’un tel prestige en Europe ? Vous parlez de « préjugé favorable »…
Philippe Ollé-Laprune. Pour des raisons tant historiques qu’intellectuelles. Depuis le temps des découvertes jusqu’à nos jours, le monde européen a vu l’Amérique latine comme une terre d’utopie, un lieu de création possible où les fables ont encore plus de vigueur qu’ailleurs. Le boom de ces littératures dans les années soixante n’a fait que s’amplifier. Le Mexique étant l’un des pays les plus importants, il est normal que le lecteur ait ce genre de préjugé. Avec deux ou trois auteurs phare et facilement reconnaissables.
Avec l’arrivée des Espagnols, le lettré et l’homme d’armes sont les mêmes qui écrivent les poèmes et les lois. Quel rapport entretenait alors la société mexicaine avec l’écrit ?
Philippe Ollé-Laprune. Il est sensible que la société mexicaine est empreinte d’une culture raffinée, produite par des gens de lettres qui apprécient en particulier la poésie et le théâtre. Ce sont les mêmes qui animent la société et qui écrivent.
Quel sens avez-vous voulu donner à cette à cette anthologie ?
Philippe Ollé-Laprune. Le premier critère est bien sûr la qualité des auteurs et des textes, mais j’ai tenté d’élaborer un cadre général et j’ai choisi des auteurs qui rentraient dans ce cadre. Seulement après, j’ai fixé les textes. Pour cette raison, il existe aussi de nombreux auteurs de très bonne qualité qui n’y figurent pas, car dans le même genre ou de la même génération, il y avait mieux.
Vous parlez d’un vide romanesque entretenu par le pouvoir au XIXe siècle et qui vous conduit à dater le plus jeune romancier né en 1960…
Philippe Ollé-Laprune. Mon anthologie ne traite que du XXe siècle. Le pouvoir a interdit le roman pendant la colonie, c’est-à-dire avant le XIXe siècle. Durant le XIXe siècle commence timidement une production de romans assez moyens. Si je prends comme borne 1960 vient du fait que les auteurs nés après cette date n’ont pas encore une oeuvre assez fixée, assez sûre pour les placer dans cette anthologie, donc les deux choses n’ont rien à voir.
Vous avez privilégié des textes dans leur complétude, des nouvelles entières aux extraits de romans par exemple…
Philippe Ollé-Laprune. En effet, j’ai tenté de rendre lisible chacun des textes pour des non-spécialistes.
Combien de temps vous a pris l’élaboration de ce projet ?
Phillippe Ollé-Laprune. Pour faire court sept ans de travail. Depuis 1986, je lis la littérature mexicaine ayant eu même la chance de publier des auteurs de 1990 à 1994.
Comment se sont intégrés aux textes les dessins de Vicente Rojo ?
Philippe Ollé-Laprune. J’ai choisi Vicente Rojo pour le grand respect que j’ai pour lui et le fait que ses dessins montrent un Mexique moderne et sans complexe. Ses dessins vont parfaitement avec l’esprit du livre.
Au début du siècle, malgré la dictature de Porfirio Diaz (1), les écrivains sont fortement marqués par des influences étrangères. Dans le même sens, la poésie a-t-elle eu un rôle particulier ? Vous ouvrez votre ouvrage avec Ramon Lopez Velarde.
Philippe Ollé-Laprune. Effectivement, la dictature de Porfirio Diaz n’interdisait pas de livres. Le lettré avait accès à tout et les poètes mexicains pour moi très brillants à ce moment-là se nourrissent de lectures étrangères, en particulier des Français très à la mode au Mexique à cette époque.
De quelle façon, « le groupe sans groupe », les Contemporaneos ( 1928-1931) ont-ils marqué la culture mexicaine ?
Philippe Ollé-Laprune. Ils permettent l’ouverture de cette littérature à des thèmes ambigus, ils cultivent une perfection des formes qui en font des auteurs à l’œuvre souvent mince mais où rien n’est en trop. Ils ont une exigence, un désir de perfection qui va fortement marquer les esprits.
Comment ce que vous appelez « les secousses de la réalité » ont-elles bouleversé le monde artistique ?
Philippe Ollé-Laprune. Soit de façon volontaire, par exemple les romans de la révolution, soit imprégnée d’une réalité qui appelle un écrivain à la création, à la fable. La littérature mexicaine ne peut éviter de puiser dans son environnement sa source directe.
Le texte de Mariano Azuela, Ceux d’en bas, fait étrangement écho au Dormeur du Val, d’Arthur Rimbaud…
Philippe Ollé-Laprune. Vous avez raison et il est plus que probable que Mariano Azuela l’ait lu, mais je ne sais pas avec précision le degré d’influence.
Carlos Fuentes est-il un porte-drapeau ?
Philippe Ollé-Laprune. Carlos Fuentes a beaucoup donné au roman au Mexique. Il a été un témoin attentif et passionné de notre temps, ce qui fait de lui un personnage très reconnu par les médias du monde entier. C’est en cela qu’il est une personnalité porte-drapeau, ce qui n’empêche pas son œuvre d’occuper une place de choix dans cet univers.
Vous écrivez en choisissant son récit le Chat : « Le monde littéraire mexicain serait différent si Garcia Ponce n’avait pas existé »…
Philippe Ollé-Laprune. Juan Garcia Ponce a permis la circulation de textes d’écrivains étrangers remarquables, de langues allemande, française ou anglaise et il a su imprégner son œuvre de nombreux enseignements de ces auteurs. Il est avec Salvador Elizondo l’introducteur de phénomène de transgression dans les années soixante, ce qui fait d’eux les héros d’une génération liée aux mouvements de libération de ces années.
Pourquoi les années soixante-soixante-dix représentent-elles une explosion littéraire ?
Philippe Ollé-Laprune. C’est l’ouverture d’esprit de ce temps qui passe par la littérature. Un moment du Mexique encore optimiste où les créateurs de toutes les disciplines artistiques expérimentent, essaient de nouvelles formes, ouvrent des chemins nouveaux.
Aujourd’hui, la littérature contemporaine prend des chemins tortueux. En 2000, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) perd les élections après avoir dominé sans partage le XXe siècle. Comment l’idéologique inspire-t-il, enferme-t-il ou interdit-il l’inspiration ?
Philippe Ollé-Laprune. Avec le tremblement de terre de 1985 et surtout le refus de la passivité de la population, une génération a décidé de se prendre en charge sans s’occuper du pouvoir. Le PRI s’est caractérisé par une idéologie post-révolutionnaire souvent assez cynique mais proche des artistes. Certains ont cherché à plaire au pouvoir comme Agustin Yanez ou Salvador Novo à la fin de sa vie, d’autres ont refusé tel José Revueltas. Mais je ne crois pas qu’il y ait eu de conduite sur le plan littéraire guidée par l’idéologie.
Les revues mexicaines ont toujours joué un rôle essentiel dans la connaissance et la diffusion des écrivains à l’image d’Artes de Mexico dirigée par Alberto Ruy Sanchez.
Philippe Ollé-Laprune. En effet, de nombreux groupes littéraires se sont regroupés autour de revues. Et souvent, les auteurs les plus marquants émergent comme les figures reconnaissables. Les cas avec Octavio Paz avec Vuelta, Salvador Elizondo avec S.Nob. Artes de Mexico a été relancée par Alberto Ruy Sanchez, cependant sa trajectoire est éloignée de l’objet de cette revue et sa reconnaissance comme auteur ne vient pas de cette publication.
Pourquoi certains auteurs qui publient régulièrement comme Barbara Jacobs se font-ils si discrets ?
Philippe Ollé-Laprune. Certains écrivains préfèrent se préserver à travers leur œuvre, c’est le cas de Barbara Jacobs, et ils n’ont pas volontairement une vie culturalo-mondaine très fournie. D’ailleurs, il y a au Mexique une grande quantité d’événements publiques qui permettent aux lecteurs d’être en contact avec les auteurs. Cela peut plaire à certains mais bon nombre essaient de se préserver.
Votre ouvrage se clôt sur un exilé Eduardo Milan, né en Uruguay, arrivé au Mexique en 1979. Parlez-nous de son parcours.
Philippe Ollé-Laprune. Eduardo Milan est arrivé exilé pour des raisons politiques. Petit à petit, il a creusé son chemin, publiant des recueils de poèmes et de nombreux essais sur la poésie. Son ton particulier, sa formation différente à celle que propose le Mexique lui donnent un rôle à part. Une voix différente qui voudrait rappeler le côté positif que l’exil peut avoir.
Borges le rêvait, avez-vous rassembler une bibliothèque idéale, autrement dit, le monde peut-il se contenir dans une bibliothèque ?
Philippe Ollé-Laprune. Ni l’un ni l’autre. J’ai cherché à faire le portrait de cette littérature, à me donner un cadre et à représenter le plus significatif que l’on peut y trouver. Et le monde ne peut tenir dans une bibliothèque, raison pour laquelle on continue à écrire.
Entretien réalisé par Virginie Gatti
(1) Général qui régna sur le Mexique 1876 à 1911.
Cent ans de littérature mexicaine, de Philippe Ollé-Laprue,Editions de la Différence, 847 pages, 45 euros.
Repères
- Phillippe Ollé-Laprune est né à Paris en 1962. Il a été directeur de collections aux Editions de la Différence, responsable du Marché de la poésie de Paris.
- En 1994, il arrive au Mexique comme responsable du Bureau du livre de l’Ambassade de France.
- Depuis 1998, il réside à son compte à Mexico où il dirige la Casa refugio Citlaltepetl et réalise divers projets culturels et éditoriaux.
Conseils de lecture
- Ceux d’en bas, de Mariano Azuela (1873-1952).
- Ma cousine Agueda, de Ramon Lopez Velarde (1888-1921).
- Au fil de l’eau, d’Agustin Yanez (1904-1980).
- La Fille ivre, d’Efrain Huerta (1914-1982).
- L’Aiguilleur, de Juan José Arreola, (1918-2001).
- Le Chat, de Juan Garcia (1932-2004).
- Des mots pour une fable, de Margo Glantz.
- La Castaneda, de Vilma Fuentes.
- Eumelia, de Daniel Sada.
- Champion poids léger, de Juan Villoro.
Ces textes sont lisibles dans l’ouvrage de Phillipe Ollé-Laprune.
15:35 Publié dans Entretien(s) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Philippe Ollé-Laprune, Mexique, livres


Les commentaires sont fermés.