16.04.2007

Cendres

medium_revolte.jpgTemps. « Les hommes font l’histoire, mais ils ne connaissent pas l’histoire qu’ils font », disait Marx. Nous sommes nombreux à éprouver un goût de cendre dans la bouche, doublé d’une amertume d’autant plus prononcée et durable que l’air cotonneux dans lequel nous évoluons nous contraint à fermer la bouche par peur de l’asphyxie. On pourrait rire de ce théâtre d’ombres qui s’agite devant nous, mais la plaisanterie sied peu à l’avenir d’une nation comme la nôtre. Alors pourquoi donc cette campagne électorale semble nous échapper ? Oui, pourquoi nous ressentons non pas l’ampleur du malaise d’avant le 21 avril 2002, mais un mal-être néanmoins ténu, proche et lointain, coupable et culpabilisant qui nous incite à penser cul par-dessus tête sans beaucoup de possibilités de se remettre droit sur ses pieds, enfoncés dans la glaise et les poings en avant. Parfois, le temps qui dure se transforme en temps qui passe, et le temps qui passe en temps qui reste. « Qui ne s’aveugle pas n’avance pas », répond Régis Debray. Le prix de la vie. Le coût de l’action. Aucune lassitude. Juste de l’apprentissage. « Les hommes ne se mêleraient pas de faire l’histoire s’ils savaient à l’avance laquelle... » Prescience ? Ou risques inhérents à l’action de ceux qui osent ? Rencontré cette semaine à son domicile, l’historien et démographe Emmanuel Todd ne cache pas que, selon lui, « le système politique français expire lentement » et pousse peut-être même « ses derniers râles ». Les hommes libres savent qu’il n’y a pas qu’au théâtre que l’honneur reste une valeur essentielle. À condition qu’elle soit partagée. Assumée.

Inquiet. Impression furtive : la France court après son histoire. Son corollaire : nous courons après la nôtre, en quelque sorte. Alors, à juste titre, on regarde (trop ?) dans les rétros, embastillés que nous sommes dans le glorieux passé avec ses icônes et ses francs-tireurs, comme pour nous rassurer que quelque chose de « nous » subsiste quelque part, une trace, des gestes et des actes, des idées, des concepts, des combats surtout, à transmettre en grandeur nature. À entendre la rumeur du monde dominant, il n’y aurait donc que les « bornés » d’un côté, archaïques et dépassés, et les filous de l’autre côté, la tête farcie de pragmatisme et de réalisme. Ceux-là ne voient même plus qui ils servent et les intérêts (financiers) en jeu, à force, ils n’ont que la reconnaissance du ventre et oublient qu’ils ont un cerveau pour réfléchir autrement. Place au conditionnement maximum qui ignore l’inquiet et snobe les derniers intellectuels non médiatiques encore vivants. La corruption du meilleur engendre toujours le pire.
Par exemple, avez-vous remarqué le ton faussement grandiloquent des Sarkozy et consorts ? Ils disent aimer tellement notre pays qu’ils parlent de lui en disant « la France, la France », sans jamais dire « les Français » ou les « citoyens français ». Malraux avait raison : « De Gaulle aimait la France, pas les Français. » Mais c’était de Gaulle ! Mimétisme absurde d’une République mi-monarchique, mi-bourgeoise, une France sans illusion sur les Français. Car trop globalisants, les Français, trop unificateurs, trop universels. Voyez un peu, parmi le peuple de France, beaucoup sont étrangers ou l’étaient, beaucoup sont filles et fils d’héritiers de l’immigration, beaucoup sont ruinés dans le quotidien du chômage, laminés par le RMI, révoltés par manque de perspectives, prêts à renverser les tables dès que l’occasion se représentera. La « France » que nous proposent Sarkozy et les autres n’est pas la nôtre. Elle est désincarnée, fictive, ramenée sous les lambris des palais présidentiels où trône une représentation surjouée par quelques puissants manipulés, tels des automates, aveuglés par le pouvoir des supers-actionnaires, achetés pour que le monde vaille que vaille ne change surtout pas de base. Du coup, dans leur exaltation d’eux-mêmes, puisqu’ils y croient, vrai de vrai, malgré leurs mines éplorées et leur semblant de maîtrise, ils accélèrent le dessaisissement « du » politique au profit « de la » finance.
Plus grave : repus et embringués dans les affres du quotidien (« il faut bien vivre »), en ont-ils seulement conscience ?
 
Méthode. Pourquoi prend-on une décision plutôt qu’une autre ? Comment l’assume-t-on ? Ou pas ? À l’heure du vote et des votes (n’oublions jamais la puissance des législatives !), comment se déterminer dans ce brouhaha inconséquent ?
 
Plus que jamais, quatre manières d’aborder la politique :

1. L’accompagnement, voire l’accélération des dérives ultralibérales du capitalisme fou et mondialisé.
2. Les tentatives de régulation du capitalisme, qui conduisent la plupart du temps à des aménagements philosophiques ou à des distorsions de ses propres idéaux, quand il ne s’agit pas de renoncements successifs. On connaît ça par coeur : pour tourner à gauche, mettre la flèche à droite.
3. La résistance, certes active, pour préserver les acquis sociaux et une certaine idée de la République et de la laïcité.
4. La politique d’espérance citoyenne, résolue, seule capable de refondre l’aspiration à un nouveau rapport de forces progressiste et ainsi réinventer la politique. Non seulement pour sauver les derniers bastions du Front populaire et de la Libération, mais pour en conquérir d’autres, la France en a les moyens, les pouvoirs, les talents. Inlassablement nous choisissons la dernière proposition. En toute lucidité.

Camp. Encore une chose. Plus nous regardons la télévision et la représentation supposée « politique » qu’elle nous rediffuse, prémâchée, moins on cherche à nous faire comprendre ce qui s’y passe réellement dans les tréfonds de la société française. Alors, au rabais, voici la France de Sarkozy, celle du camp de travail dans un pays où les gens aspirent, pardi, « à ne rien foutre » mais qui sont quand même super énervés quand leurs voisins ne font rien. Chacun chez soi, merde aux autres. Grandes gueules défroquées par manque d’inspiration collective. Il y a quelques années encore, on empruntait de l’argent pour « partir en vacances » (avant, on aurait dit pour « prendre ses congés payés »). Désormais, on emprunte simplement pour se nourrir, se loger, vivre. L’excellence est devenue « performance », où ne rien faire est punissable, où penser, la chose la plus incongrue du monde, devient une tare, une « perte de temps ». Le temps est redevenu de l’argent, comme au temps des maîtres des forges. Vite, vite, un taux de rentabilité de 13 % pour les actionnaires ! Et surtout de l’ordre, « juste » ou pas, mais de l’ordre, de l’ordre... Goût de cendre, vous avez dit ? Et pourquoi pas le goût de la révolte ?
Jean-Emmanuel Ducoin

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