27.01.2006
Emilie Jouvet (sex-artiste)
Originaire du sud de la France où elle a fréquenté les Beaux Arts d'Aix et l'Ecole Nationale de la Photographie d’Arles, Emilie Jouvet pratique le sex art dans l’univers lesbien des nuits parisiennes. Elle réalise un premier film audacieux, un porno, fait par des lesbiennes et qui s’adresse à un public de lesbiennes.
Elle parle si doucement qu’il faut parfois se pencher pour entendre ce qu’elle dit. Emilie Jouvet est une jeune femme discrète. Plutôt réservée. Normal, car son métier est d’observer, cachée de préférence derrière un appareil photo ou une caméra. Et pour cela, il vaut mieux se faire oublier. Surtout quand on fait du « sex art », exclusivement féminin. Car sous ses dehors timides, cette jolie jeune femme de 29 ans n’a pas froid aux yeux. Elle réalise un premier long osé, qui est en passe de révolutionner le monde fermée de la pornographie : One night stand, littéralement “un coup sans lendemain” est le premier film porno « lesbien-queer » made in France.
Au téléphone, avant le rendez-vous, Emilie avait précisé qu’elle ne souhaitait pas parler uniquement de son film. « Il n'est pas encore tout à fait terminé, il reste quelques montages à faire, et ce travail ne dépend pas que de moi ». Impossible de dire s’il sera prêt pour le Festival des Films de Femmes en mars, qui lui a proposé de programmer son long métrage. Pendant l'entretien, dans un bar près de chez elle, on la sent d'abord un peu réticente à aborder ce sujet, presque dépassée de l’intérêt que ce projet suscite dans la communauté lesbienne. « Je ne pensais vraiment pas que One Night Stand allait avoir autant de résonances et intéresser autant de monde ».
Photographe de formation, Emilie, originaire du Sud, a fait les Beaux-Arts à Aix-en-Provence, puis l’Ecole Nationale de la Photographie d’Arles. Elle en sort non diplômée car ce qu’elle fait plait à ses professeurs mais pas au jury, qui assimile alors son travail à de la pornographie.
Elle n’en a cure, et poursuit son objectif. Ses photos de couples lesbiens, de visages de femmes et de nus non-conventionnels, ne sont pas bien accueillies dans sa ville natale. On lui demande de décrocher des photos. Elle n’obéit pas. « Art et pornographie ne sont pas incompatibles pour moi. Ce sont des symboles ».
« Je ne me reconnais pas dans les portraits que l’on voit dans les magazines, reprend-t-elle. La représentation de la femme est remplie de codes implicites. Il faut qu’elle soit mince, il faut qu’elle soit jeune, et impérativement féminine ». Emilie décide alors de montrer la beauté sous d’autres angles. À 20 ans, elle fait poser nue une fille plutôt forte. Après quelques réticences, la séance se passe à merveille. « Ce fut une révélation, pour elle comme pour moi. J’ai senti qu’elle se détendait de plus en plus, et qu'elle se sentait belle et bien dans son corps ». Emilie ne s’arrête pas en chemin, et ne lâche plus son appareil. Elle photographie des filles, beaucoup de filles, des grosses, des androgynes, des filles qui aiment les filles, dans un univers urbain, nocturne, et trash[i].
« Dans les représentations homosexuelles féminines, on a soit le type lesbien porno chic, soit des « butchs », c’est très réducteur ». Les butchs ? Des filles à gros bras et cheveux coupés ras, comme Josiane Balasko dans son film Gazon Maudit.
Des stéréotypes très éloignés de la réalité, à commencer par elle. Chaussures à talons, pantalons moulants, cheveux blonds platine et coupe déstructurée, Emilie Jouvet est féminine jusqu'aux bouts des ongles. D’ailleurs, elle-même se définit en tant que fille, même si elle s'intéresse de près au queer, ce mouvement qui conteste la construction des genres féminins et masculins tels que représentés par la société. La base du discours n'est plus de s’identifier par rapport à des préférences sexuelles relatives à son sexe, hétéro, gaie ou lesbienne, mais la diversité par rapport à la question du genre et du sexe.
Emilie Jouvet est autant artiste féministe que lesbienne. Pour elle, les deux sont liés. Avec son collectif les Très Très Méchantes Filles, qu’elle a créé il y a six mois avec une amie, Denyse Juncutt, elle s’attache à promouvoir les idées Queer, féministes et lesbiennes par le biais de soirées où sont projetées photos et vidéos. Denyse Juncutt, photographe également, dit d’elle qu’elle est « une emmerdeuse perfectionniste », une personnalité entière qui « donne sa chance aux gens ». « Quand on l’a comme amie, il faut lui en faire beaucoup baver pour qu’elle coupe les ponts ». Mais ce qui frappe surtout chez Emilie, c’est son côté engagé et obstiné.
Deux qualités décisives qui l’ont aidé à mener (presque) à bien son projet de film porno-politico-féministe : « Ce genre de film n'existait pas en France. On parle de sexualité partout, mais la question de sexualités alternatives est mal représentée. Les lesbiennes ne se reconnaissent pas dans les films pornos qui les représentent, tout simplement parce que les réalisateurs de ces films sont souvent masculins et hétérosexuels ». Forte de ce constat, elle contacte son réseau, et propose à qui veut de venir jouer, bénévolement. « Je n'ai pas cherché de financement, et je n'ai pas voulu passer par une boîte de production qui m'aurait imposé des images, j’ai tout fait toute seule, avec zéro budget ». Emilie Jouvet est une fille indépendante, qui sait ce qu’elle veut. « L’intérêt du film est de montrer la diversité sexuelle du mouvement Queer, des lesbiennes, bi, et transgenres ftm (female to male)... ». C’est pour cette raison qu’elle ne fait pas appel à des « hardeuses » professionnelles. D’ailleurs, entre les scènes, Emilie a glissé des interviews de chaque fille. Les moments les plus beaux? « Lorsqu'une alchimie se crée à l'écran, et qu'on touche à quelque chose qui s'apparente à du désir universel ». Pause. Elle ajoute, tout doucement : « Tout le monde est transporté, et l'ambiance est fantastique ».
Marie Vaton
(1) Ses expositions photographiques et ses vidéos, où les personnages sont captés dans leur intimité et leur lâcher-prise, sont exposés dans de nombreuses manifestations artistiques et culturelles, et ses photographies de mode et de portraits publiées dans plusieurs magasines: Oxydo, Muteen, De l’Air, Ninja, En ville, Têtu.
Actualités :
Exposition photo et vidéo au centre d'art contemporain La CRIEE à Rennes le 27 janvier.
Projection photo et vidéo lors de la prochaine soirée TTMF le 3 mars à La Flèche d'OR, Paris.
Publication d'un portfolio photo "GIRL FIGHT" dans le magasine NINJA
En savoir plus : http://www.20six.fr/emyphotografy
20:35 Écrit par B (Webmaster) dans Entretien(s) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Essais et débats



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