18.07.2008

Manifeste pour l'Art Urbain

1fd56e36805a84f59a8ff5f412210a61.jpgLa revue Internet 'prefigurations.com' propose un manifeste pour l'art urbain

La revue bimensuelle des arts figuratifs affirme que "la ville agit sur nous, pas toujours pour le meilleur. L'art doit contribuer fortement à cette action pour en compenser les effets pervers. Ce n'est plus le cas actuellement, bien que le sujet soit largement évoqué dans les colloques et campagnes électorales. Or, la ville est bien davantage qu'un simple groupe d'habitations".

Nous devons travailler à un renforcement de 'l'effet ville'. Nous pensons que l'identité urbaine se construit entre autres par l'art. Le travail effectué jusqu'ici n'est guère convaincant, il ne suffira pas à construire une identité. De plus, la négligence manifeste de l'entretien des oeuvres existantes, au-delà de la simple incurie administrative, renvoie à cette grave erreur culturelle qui consiste à croire qu'il suffit de renier les tentatives originelles pour construire de nouveau. Laissées à l'abandon ou détruites, des oeuvres d'art publiques disparaissent en France chaque année.

Nous devons défendre, entretenir, valoriser, faire connaître ce qui s'est fait et construire encore. Il ne s'agit plus d'opposer l'art actuel au patrimoine traditionnel, mais de redonner vie à la notion même de patrimoine. Notre vrai patrimoine, c'est notre créativité.

Initions le débat, mettons en oeuvre des mesures concrètes.

Dix propositions pour un art urbain

Nous n'aimons plus la ville et l'art qu'elle produit sur nous. Il faut transformer le regard sur ces paysages urbains. Démontrer que l'image d'une ville, de la ville, se construit à partir d'une cohérence esthétique. Ces propositions sont concrètes et applicables à toutes les échelles de territoire :

Conserver et protéger

  • inventorier les réalisations d'oeuvres artistiques (date, auteur), établir un atlas des oeuvres par ville, par département dans des observatoires du paysage urbain ou CAUE (incluant le cinéma et la vidéo) ;
  • inciter, par le pouvoir du maire, à la remise en état tous les cinq ou dix ans des bâtiments ;
  • inclure dans les PLU la notion de point de vue paysager, traçant des axes de vision et répertorier les paysages à protéger ou valoriser.

Bâtir

  • intégrer, dans les rénovations urbaines, une proposition d'étude de l'espace intégrant des artistes ;
  • proposer des 1% artistiques pour les entrées de parcs en ville, pour les jeux d'enfants, pour les bâtiments privés et surtout pour les ronds points qui fabriquent l'image des villes ;
  • intégrer les éléments qui font la qualité d'un espace : les couleurs (mobilier urbain, revêtement, sols..), la lumière et les illuminations… dans les éléments opposables/proposables au PLU ;
  • construire une politique d'auteur et du droit d'auteur des architectes et des artistes intervenant dans l'espace public.

Valoriser et faire-connaître

  • valoriser les oeuvres, par exemple en les dotant de plaques explicatives et en les inaugurant par les autorités locales, les dénominations reprises dans la liste officielle des espaces publics ;
  • s'inscrire dans des circuits de visite documentés et si possible guidés par l'office de tourisme, en intégrant le bâti contemporain et l'art urbain lors des Journées du patrimoine ;
  • créer une association à la fois support et ressource de tous ces éléments (jusqu'aux 1% refusés dont il ne reste souvent aucune trace) pour les chercheurs, les étudiants, les écoliers (informations mises en réseau dans les CAUE, les centres de documentation locaux et départementaux).

 

Pour signer et faire signer ce texte et les dix propositions pour l'art urbain cliquez-là !

 

14.07.2008

Renseignement(s)

74737edb7a667bcdfa8435ce3dd47853.jpgMots. « Écrire : dire ce qu’il ne faut pas. Cela passe par la maladresse de tout sentiment exprimé. » Cette phrase de Claude Roland-Manuel ne s’installa pas devant nos yeux comme le paradoxe d’une journée ultra-ordinaire. Pourtant, le matin même, à la dérobée des sensations intimes (en somme de celles qui nous traversent tous l’esprit sans pour autant s’attarder faute de place et/ou de temps, train-train de la vie quotidienne), il n’y avait sans doute pas plus de signification à rechercher dans ces quelques mots une raison de rester vivant au monde qu’à les récupérer en les glorifiant. Pourquoi l’aurions-nous fait d’ailleurs ? Pourquoi nous réfugier dans l’émotion littéraire quand l’actualité brûlante et déraisonnable réclame toute notre vigilance ? Néanmoins, les mots ont toujours une force cachée, une évidence souterraine qu’il n’est pas vain de rechercher puisqu’ils nous renseignent non seulement sur nous-mêmes (les lire, les ressentir, les comprendre, les interpréter, les laisser vivre) mais aussi, tel un miroir tendu, sur l’état d’une société, ses distorsions, ses contradictions, ses noeuds, ses impossibilités.

 

033262be3989e9e228be9aad1dbd8cfd.jpgSanction. Rien d’étonnant. Ce matin-là, tandis que notre chef suprême des armées, alias Nicoléon, après l’invraisemblable affaire de Carcassonne, tançait autant qu’il le pouvait tout ce qui ressemble de près ou de loin à un bidasse et qu’il provoquait la démission panache du chef de l’état-major de l’armée de terre, le général Bruno Cuche, nous nous demandions, nous aussi, où se situait exactement la frontière entre l’amateurisme et le professionnalisme, pour reprendre les mots du président, fidèle à sa réputation d’occupation du terrain tous azimuts, comme s’il ne voulait jamais laisser une forme de suspens s’installer malgré la gravité de certains événements. La bulle médiatique coûte que coûte. Parler, parler, parler encore, sur tout et surtout sur tout. Avec les risques émotionnels que cela suppose bien évidemment, les non-sens et contresens, les écarts dus à cette forme néomoderne de bougisme propre aux excités d’eux-mêmes. Du coup, la grande muette est devenue soudain très bruyante de commentaires divers et souvent (a)variés. L’État s’en porte-t-il mieux depuis ces épisodes de sommets ?

 

bf845247c22d8c19a3ba5826627af91b.jpgA-venir. Si raconter le réel est aussi un art de l’imaginaire, il nous arrive quelquefois, par déambulations jubilatoires en des lieux improbables, parmi la foule, de rechercher en nous de la verticalité, de la droiture d’esprit, de la consolidation de fondations. Comme pour susciter la floraison. Comme pour lutter inlassablement contre le dernier projet d’une société sans projet (l’ultralibéralisme) et refuser cette espèce de violent catéchisme futuriste auquel nous assistons chaque jour, hymne tapageur au clonage planétaire des grandes marques et de la finance, des médias et des individus, tous de plus en plus semblables.

 

259aee1d1d9d5bf425229c06daf08c2e.jpgRG. Et comme plus rien ne ressemble à rien - peut-être faut-il parfois en passer par là -, voilà donc la fin programmée des RG. « Un métier disparaît », nous dit-on. Sans réfléchir, l’annonce ainsi formulée nous réjouit plutôt. Pensez donc. Créés en 1937 sur les ruines des pires et ancestrales traditions du flicage des citoyens, les renseignements généraux traînent derrière eux une réputation terrible. Un service totalement mythifié par le pouvoir central, et pour cause. Quatre mille fonctionnaires souvent associés aux basses besognes, qui, par la volonté présidentielle (une de plus), vont tous se fondre dans la future direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). Ce que certains commentateurs avisés nomment déjà le « FBI à la française » (sic). De quoi frémir, non ? Un membre de la grande maison, ex-gendarme oeuvrant sur tout le territoire national au fil de ses missions, nous racontait la semaine passée, sans rire : « Cette décision est inquiétante. On rajoute de la centralité à la centralité, le tout avec un organisme de commande directement relié à l’Élysée. » Et notre interlocuteur ajoutait, toujours sans plaisanter : « Et puis notre métier, essentiellement, c’est de prendre la température de la France. Nous sommes le thermomètre social du pays : qui aura cette fonction sociale désormais, qui, quoi qu’on en pense, a rendu souvent de grands services ? Les RG, en province, constituaient un précieux instrument de mesure du moral des Français. Lire les notes des RG a toujours été très instructif et beaucoup de gouvernements s’en sont inspirés. D’ailleurs, Sarkozy ferait bien de ne pas l’oublier : depuis le ministère de l’Intérieur, il s’est totalement inspiré de ces notes pendant sa campagne présidentielle… Et s’il créait ce nouveau super-service pour pousser la logique un peu plus loin ? »

 

7b21b1b84836ad78cc65a10febf1923a.jpgPortables. Les mouchards nous font peur autant qu’ils nous rappellent toutes les formes de totalitarisme qu’on puisse imaginer. Et puisque le climat est au non-respect de la sphère privée, de l’intime et de l’unicité des individus comme de leur totale liberté de conscience, les dérapages en tout genre ne manquent pas. La société de consommation les tolère et, pis encore, les suscite. Ainsi venons-nous d’apprendre que le téléphone portable, outre qu’il risque à terme de nous cramer quelques neurones, peut se transformer en une brigade de RG à lui tout seul, si l’on n’y prend garde. Un logiciel espion, appelé Flexispy, se vend sur des sites spécialisés. Il en coûte entre 100 et 1 000 dollars par an, selon les usages. Tous diaboliques. Flexispy permet en effet, et d’une manière totalement invisible pour la victime, de retransmettre à un tiers l’ensemble des appels (numéros de téléphone, durées des communications…) ainsi que le contenu des SMS échangés. Avec l’apport de Google Map, il est même aisé de suivre les pérégrinations géographiques d’un individu grâce à son mobile. Et plus dingue encore : une option provoque un appel en mode silencieux vers le téléphone et permet de le faire décrocher à distance, ainsi, sans que la personne puisse s’en apercevoir, l’environnement sonore de l’espionné est dès lors rendu audible. De quoi rendre jaloux le dernier RG mis au placard… Attention à vos cris et chuchotements.

 

eec0ce2075f89b491004b589fda44899.jpgVargas. Nous pensâmes alors au dernier polar de Fred Vargas et à cette phrase de l’auteur : « Je rentre dans le droit chemin, qui, comme tu sais, n’existe pas, et qui par ailleurs n’est pas droit. »

Jean-Emmanuel Ducoin

11.07.2008

Festival Villes & Etoiles

ee9369c955f2bbdd508c07199037971b.jpg Pour sa seconde édition, le Festival ville & étoiles se propose d'interroger (pendant un mois du 20 septembre au 21 octobre 2008) nos rapports à la verticalité et à l'horizontalité. Comment se dessinent les villes du futur ? Sommes-nous soumis à une verticalité sans fin ? Qu'est-ce qui fait que nos villes changent ? Elles palpitent, s'agitent, bougent puis se figent... A la table des invités : des architectes, des urbanistes, des élèves, des philosophes, des acteurs de la ville pour débattre des perspectives. Car après tout, c'est quoi une ville ?

Pour en savoir davantage sur le programme, les lieux, les débats... rendez-vous sur le blog du festival, en cliquant là !

09.07.2008

Loïc Raguénès... psalmodies in blue

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Une première exposition personnelle à Paris, dans une galerie du Marais... L'artiste dijonnais, Loïc Raguénès, propose une série de dessins et une grande toile intitulée : "Natation synchronisée".

Détails d'une oeuvre en aqua-tinta, à mi-chemin entre figuration et abstraction. De loin, de près, en biais... quel que soit l'angle observé du tableau, on trouve chez Loïc Raguénès une esthétique de la quadrature du point. Soit, une visitation douce, intemporelle de l'image, vite renversée par l'exploration "in visu" de la notion de mémoire et de regard.

Voir plutôt qu'être vu. Saisir l'inconnu sous la trame photographique, se chercher au-dehors, en elles... touche après touche, ses pieuvres et ses nageuses de ballets aquatiques à la Esther Williams , forcent la paroi aquatique de la "mécanique ondulatoire" comme pour échapper à une quelconque posture limitrophe. La dualité ondes et corpuscules, pressentie par Louis de Broglie, vient comme à point nommé, refléter la lutte des formes et du Temps.

Le point devient l'entité génératrice. Il vise à épurer l'œil de l'imago mort-née, à transmuer le réel d'une génération globulaire en flaques d'onirisme; l'iris peut psalmodier ses antiques badigeons, le motif référent est appelé à fondre, à disparaître dans le creuset d'une seule couleur.

Phosphorescence... les pupilles vont chantant sur les monochromes de Loïc Raguénès. Du graphisme initial surgit l'aperçu. Une image tout simplement, que l'artiste s'efforce de transposer, estomper, démythifier, pour n'en conserver que la quintessence. Couleur qui affleure la blancheur... ton laiteux, soyeux, en sommeil presque. Au-delà de la trame de ses toiles colorées en filigrane, le sfumato semble obtenu au point de Sehna.

Plus proche des orbes et des ellipses que des surfaces planes, Loïc Raguénès nous entraîne dans le tracé d'une création aux confins d'un monde intemporel. D'où, peut-être, cette soif inextinguible de réconciliation entre vie moderne et calme spirituel. Ici, l'artiste propose sa réalité... une création, où toute conception figurative se minéralise, se déforme au profit d'une écriture sériale et sensitive.

Une question se détache de cette exposition: quelle opposition apporter au sacre du vide de nos sociétés ? L'inanité y semble chuchotement. L'azur lui-même, peut se montrer distant, qu'importe... le printemps exorcise ses mélodies flottantes et, l'exposition de Loïc Raguénès, actionne la mise à flots d'une petite horloge intérieure... un peu comme le bruit lent et rond, d'un arc-boutant en perpétuel mouvement.

Ophélie Grevet

0a83339e8d849e5d1b8361b9479adfa8.jpgITINERAIRES : Loïc Raguénès vit et travaille à Dijon. Après des études aux Beaux-Arts de Besançon puis de Nîmes, il obtient son diplôme en 1992.

Dernière exposition, avril 2008 à la galerie Philippe Samuel, 42 rue de Saintonge 75003 Paris. Tel: 01 42 77 71 14. La galerie est ouverte du jeudi au samedi de 13h à 19h et sur rdv.

Contact : Stéphanie Cottin

07.07.2008

Mécontement(s)

Ouverture. L’actualité tout entière se trouve souvent gagnée non par une franche obscurité qui permettrait un recours plus ou moins dialectique et/ou pertinent selon les choix, mais par une espèce de baisse d’intensité inexplicable - car non réelle, bien sûr - qui pourrait, par glissements successifs, nous éloigner de l’essentiel et même nous aveugler, qui sait. Sachez-le, l’actualité nous regarde toujours droit dans les yeux, dicte sa loi d’urgence, nous dévisage sans jamais pour autant nous envisager. Mais nous regarde-t-elle vraiment de face, cette actualité conditionnée, tendant l’ouverture de nos yeux comme s’il fallait percevoir, à travers la pénombre où s’annonce l’incertain, quelque chose du « dehors », en tous les cas de quoi espérer un peu d’air frais et beaucoup d’actions humaines en un temps où plus rien ne ressemble à rien de connu ou d’imaginé. À commencer par nous. « On me pense, donc je ne suis pas », disait souvent un ami cher…

Colère. Ainsi donc, que nous dit l’actualité d’ici-maintenant ? Que nous dit-elle d’essentiel alors que juillet approche avec son cortège de départs et de pauses au soleil dans la roue de cyclistes du Tour en quête d’ultime chance ? Elle nous dit ceci : les Français vont mal. Très mal même. Tous les sondages d’opinion le confirment : ils sont pessimistes, mécontents. Les inquiétudes sur le pouvoir d’achat ont fait chuter le moral des ménages dans des profondeurs historiques en juin, faisant craindre pour la consommation alors que les soldes d’été - rattrapage mercantile de l’univers marchand - viennent de commencer. Calculé par l’INSEE, l’indicateur résumé de l’opinion des ménages a reculé de quatre points en données corrigées des variations saisonnières, à - 46, un point bas sans précédent depuis que la série a commencé en janvier 1987 ! Le chiffre de mai, déjà un plus bas record comme tous les indices de cette année, avait finalement été révisé à - 42 au lieu de - 41 précédemment annoncé, marquant là aussi une baisse de quatre points, selon l’enquête mensuelle de conjoncture publiée ce jeudi. Sans surprise, les Français se montrent une fois encore lucides et il n’y a rien à rajouter à la brutalité de leur constat. Mais, derrière leur réelle volonté affichée de « réformes » et de changement (qui ne souhaitent pas de réformes ?), que veulent-ils vraiment ? Et comment l’exprimer autrement que par sondages interposés ?

« Échecs ». Les médias dominants nous ont donc présenté comme un « cuisant échec » la grande journée d’actions du 17 juin dernier à l’initiative notamment des deux principaux syndicats français, la CGT et la CFDT. Un demi-million de personnes dans les rues pour dénoncer la réforme des retraites et la casse des 35 heures : en langage médiacratique, on appelle ça un « échec », et même un « triomphe » pour Sarkozy, qui aurait désormais, à en croire les commentateurs savants, les « mains libres » pour « aller au bout » de ses projets. Nul doute que tous ces braves gens se dopent aux clips gouvernementaux élaborés au Château par le sieur Thierry Saussez, sous la haute main de Nicoléon ! Reprenons : sans nier que ce 17 juin ne fut pas à la hauteur de ce que les organisateurs pouvaient espérer - eux-mêmes l’ont admis volontiers -, certains membres du gouvernement peuvent-ils, pour autant, se réjouir d’avoir passé le printemps sans nouveau Mai 68, comme ils pouvaient le redouter ouvertement il y a trois mois encore ? Évidemment pas. Près de sept Français sur dix continuent de se déclarer « insatisfaits » de la politique économique et sociale et, selon une étude TNS-Sofres pour le moins éloquente, la France est dorénavant parmi les cinq pays les plus pessimistes de l’Union européenne, ce qui, confirme le politologue Brice Teinturier, « renvoie à vingt-cinq ans de chômage de masse avec la perception de l’impuissance du politique ». Autrement dit, tous les marqueurs bien identifiés en 2002 sont toujours là, bien en évidence. Pour cause.

Jacquerie. Guidés par on ne sait quelle glauque ambition, deux-trois sociologues et autres directeurs de recherche veulent même nous inquiéter et s’emploient à l’analyse tragique des mouvements en cours. Eux parlent de syndicats qui « pourraient entrer dans une spirale de l’échec », de « banalisation des manifestations », et même, ce qui n’est pas faux à condition de ne pas en rester au constat, de l’émergence un peu partout « de protestations individuelles qui ne trouvent pas de débouché dans l’action collective ». Alors, individualisation de la protestation sociale, ce qui expliquerait ce titre du Monde pleine page, cette semaine : « Larvé, le mécontentement social reste important » ? Guy Groux, du CEVIPOF, va plus loin, mais tout en nuance : « À force de répéter " ça va péter", cela devient inaudible et inefficace. Néanmoins, si cela ne " pète" pas de manière globale, on peut avoir des conflits durs, des mouvements de colère, mais localisés dans l’espace et le temps. » Voilà donc l’enjeu : réinscrire les jacqueries successives dans une ambition plus vaste. Est-ce inenvisageable d’ailleurs ? Imaginer de l’intelligence collective. Recevoir l’assurance d’un horizon, sa possibilité même. Ne l’oublions pas, une promesse commune, c’est toujours une expérience de l’impossible, acquise ou conquise.

Questions. Allez, une question en passant puisque les feux commémoratifs d’un certain mai d’il y a quarante ans s’éteignent : comment après tant d’intelligence post-68, de clairvoyance et de débats philosophiques si jubilatoires et controversés, en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi finalement a-t-on tellement voulu jeter la pierre aux intellectuels, jusqu’à parvenir, pour notre plus grand malheur, à leur disparition quasi totale des lieux stratégiques ? Pourquoi se moque-t-on d’eux dans les coulisses du pouvoir ? Et puis encore, histoire de jeter du trouble définitif : pourquoi a-t-on tellement besoin de certitudes alors que penser est l’incertitude même ? Pourquoi nie-t-on à ce point l’effort contre soi que cela nécessite ? Pourquoi ne pas se hisser, au moins sur la pointe des pieds, pour entrevoir ce fameux horizon, au moins sur la pointe des pieds…

Jean-Emmanuel Ducoin