13/06/2013

Et si on faisait tout à la place des autres ?

 

 

« Cher Pascal,

Nous avons bien enregistré votre réservation et vous remercions de votre confiance. Pour compléter le processus de paiement, une fois que vous aurez indiqué votre code et que vous l’aurez validé, il vous suffira d’imprimer votre e-ticket et de le présenter à nos guichets pour retirer …. »

« Cher Monsieur Ordonneau,

Nous avons bien noté votre demande d’une nouvelle carte bancaire. Nous vous remercions à nouveau de la confiance que vous …. Pour procéder à la validation de cette commande, nous vous remercions de bien vouloir compléter les dix pages du document que vous trouverez en cliquant sur ‘mes documents’. Il vous suffira pour cela de les imprimer recto-verso et de nous les retourner dûment signés….. »

« Cher client,

C’est avec plaisir que nous répondons à votre demande d’information : vous voudrez bien vous reporter à l’onglet ‘mon information’ et imprimer la page qui vous concerne. Vous disposez de la journée pour y procéder. Au-delà de ce délai, l’accès gratuit à cette page ne sera plus possible. »

Bon,

La vie n’est plus la même depuis qu’il y a internet et tout ça. On gagne un temps fou. On a accès aux services, aux commandes, aux achats, aux informations, à tout finalement, sans limitation et à une vitesse folle.

C’est incroyable ! Pensez à ça : quand j’étais petit, j’avais une mission d’importance. Avant de partir en Dordogne, pour passer les fêtes de Noël, mes parents me demandaient d’aller à la gare Saint Lazare pour chercher les billets de notre départ à partir de la gare d’Austerlitz. Et c’était formidable, le progrès ! On n’avait plus besoin d’aller à la gare Montparnasse ! Et même on pouvait réserver par téléphone. Evidemment, il fallait avoir le téléphone. C’était l’époque où on ne donnait pas le téléphone à n’importe qui. Il fallait avoir la bonne profession : médecin, avocat, fonctionnaire.

Aller à la Gare Saint-Lazare, c’était drôlement bien parce qu’elle était à côté de chez nous. Enfin ! À quatre stations de métro ! Comme c’était un peu une corvée, les parents étaient sympa avec moi. J’avais droit à un billet de première. Le wagon rouge. Au milieu du train. Là, on pouvait s’assoir. Des banquettes et des strapontins en cuir. Moins formidable à l’arrivée, on tombait dans la bousculade. Je n’étais pas le seul à vouloir prendre mes billets. A cette époque, on n’avait pas fait tous les progrès. Il n’y avait pas sur le sol, la ligne de courtoisie ou de confidentialité. Il y avait la cohue. D’ailleurs partout où il y avait un comptoir, dans les cafés, pour un billet de métro, pour acheter une baguette de pain, pour aller chercher de l’argent à la banque, c’était la même chose : la cohue. Entassés les uns contre les autres. Au début, j’étais petit. Donc l’arrivée au niveau du comptoir n’était pas facile.

On dira qu’il y avait quelque chose d’humain dans cette cohue. Il y avait la presse et les resquilleurs. Toujours insupportables. « Mais Madame, que faites-vous là ; il y a une queue ; allez à la queue ! À la queue, la dame ! A la queue, le Monsieur ! Ou la joute verbale. « Pas du tout, j’étais là avant vous, Madame, ou Monsieur, c’est mon tour. Je ne vous permettrais pas…va donc eh, vieille peau ! Vieux schnock. Si mon mari était-là vous verriez. Dites madame, vous pouvez retirer votre talon aiguille de ma sandale. Mais c’est qu’il est insolent ce garnement-là. ».Quand j’étais coincé contre une fille, je ne me plaignais pas. C’était rare.

Quand j’étais vraiment trop petit, ce n’était pas drôle. Surtout quand il avait plu. Je me trouvais avec des manteaux en fausse fourrure qui sentaient mauvais et qui étaient tout humides, et qui sentaient le mauvais humide. Et puis, cinq ans plus tard, vers 14-15 ans. Quand j’ai eu 1m90. Les choses ont changé.

Une fois au comptoir: le pied! On tend les références des billets. La dame les prend avec un air fatigué. Et puis, elle penche la tête sur la feuille de papier comme s’il fallait déchiffrer une écriture étrangère. Elle ne veut surtout pas être obligée de répondre à la dame à côté qui veut un renseignement, un simple renseignement, «c’est trente secondes». A ce moment-là, la dame du guichet prend le téléphone noir à côté d’elle et j’entends « allo, Austerlitz ? Ouais ? Ah, t’es déjà prise sur un autre poste ? J’rappelle ? Non ? Alors, je t’attends, ma chérie ? Ouais ! Je reste en ligne. Prends ton temps, ma chérie.  On n’est pas aux pièces !» et puis, elle me regardait l’air absent, l’appareil vissé sur son oreille. Elle me disait sans rien dire qu’elle travaillait et que là, pour le travail, elle attendait. Ça durait. Je ne m’énervait pas. C’était mon tour, alors moi aussi, je profitais du moment. Il fallait pas gâcher çà ! Je l’avais mérité de prendre mon temps avec toute la queue que j’avais faite. Ça durait. Elle vérifiait avec Austerlitz que les places étaient disponibles. «Vous allez rajouter un wagon ? Tu peux me donner les nouveaux numéros. C’est sûr, ma chérie ? Il faudrait pas que le gamin se trouve le bec dans l’eau ! Ouais, c’est un gamin qui vient pour les billets. Il est mignon, pas très grand. (Ça c’était avant le mètre quatre-vingt-dix) Allez, c’est bon. Je lui donne les nouveaux numéros. Bises. Allez, t'as tes billets mon grand. Fais attention. Les vieux numéros, y sont plus bons. Allez, file, y a du monde qu'attend»

Aujourd’hui, la vitesse ! Et le repos. Le repos surtout. Pas de presse. Pas de bousculade. On est chez soi. Avec un verre de citronnade. Ou un Whisky. Cool Raoul !

Bon,

Mais, au fait, et si je n’ai pas d’imprimante ? Je sais, c’est une remarque idiote ! Encore un « et si… » pour dire n’importe quoi. Un peu comme le type qui voulait un ordi pas cher…sans se rendre compte que l’écran était vendu séparément. Ça n’empêche pas un ordi de fonctionner ! Mais franchement, pas d’écran c’est comme pas d’imprimante, l’ordi fait handicapé moteur. Tout dans la tête mais rien en périphérie.

Bon,

C’est vrai que l’imprimante c’est utile, parce que les formulaires, si on veut les remplir, parfois, enfin souvent, il faut le faire à la main.

C’est malin ! Et puis, c’est écolo. Ecolo, c’est important de nos jours. On ne doit pas le rater. Le formulaire qu’on imprime, c’est autant de formulaires que l’administration ou la boutique, l’agence de voyage n’ont pas à imprimer. Imprimer, on ne le sait pas assez, ce sont des arbres qui disparaissent. Beaucoup d’arbres, ça fait des forêts. Donc, les entreprises, comme elles n’impriment plus des contrats, des prospectus, des tickets, des bons de commandes…. Eh bien, elles sont plus écologiques. Elles utilisent moins de papier. Donc elles économisent des forêts entières. Moi, avec mon e-billet, je ne bousille pas une forêt. Une feuille seulement. C’est pas la mer à boire de bousiller une petite feuille. Ça repousse vite.

Bon,

Le tout n’est pas simplement d’avoir une imprimante, mais aussi, (« et surtout » comme ils disent dans la publicité) d’avoir une imprimante qui marche ! Eh tiens ! Pas d’imprimante, on l’a vu c’est comme pas d’écran. Mais imaginez que vous soyez radin. Imaginez que vous ayez gardé l’écran de votre Apple IIc. La Rolls des ordi. en 1982. Celui qui affichait en vert, pas le truc ringard en noir et blanc. Eh bien, vous auriez tout faux ! Ça ne donnerait rien. Et surtout pas la 3D ! Même chose avec l’imprimante. Il faut une bonne, sinon on peut gâcher du papier. La mienne n’était pas bonne. Donc, j’étais parfois obligé de faire trois impressions pour en avoir une qui tienne la route. J’ai changé. La nouvelle est très chouette : couleur, relief, tout ! Du coup, j’achète du beau papier. Un beau ticket, c’est plus chouette. Quelque fois, ça bourre un peu. Le papier ne passe pas tout seul ou se déchire. Mais, ça fait plaisir de savoir qu’on a évité d’arracher deux ou trois forêts.

Bon,

Et en plus, quand on y réfléchit bien. Les entreprises, elles gagnent du temps ! Et le temps, c’est quoi ? "C’est de l’argent, stupide !". Elles gagnent sur les timbres. Et sur les gens qui mettaient les formulaires sous pli. Et tous les gens qui collaient les timbres. Toute cette salive qui n’est plus fichue en l’air. C’est plus hygiénique. En plus, ce ne sont pas des métiers malins. Remplir des imprimés, les mettre dans des enveloppes, lécher la gomme pour coller les enveloppes, prendre un timbre, lécher le timbre pour le coller sur l’enveloppe. C’est pas des vrais boulots. C’est même dégradant. Tellement bête. C’est pas humain d’obliger des gens à bosser comme ça.

C'était pas plus humain, aux guichets, de la gare, de la banque, ou de la sécu! Les gens qui s’énervent au guichet, leur expliquer comment il faut faire, leur tenir la main quand ils sont un peu gâteux. Les vieux, qu’est-ce que c’est lent au guichet ! Et puis, les types qui ne parlent pas français. Avec l’hygiaphone en plus. Les autres aussi qui ne voient pas bien. Et les sourds. La plaie, les sourds ! Comme, il n’y a plus de guichet, les vieux et les autres ne font plus perdre de temps. Comment ils se débrouillent ? Attends ! C’est moi qui dirige la France ? Moi ce que je vois, c’est qu’on ne perd plus de temps.

Bon,

Les entreprises, elles ont besoin de moins de monde. Les jobs qui ne sont pas malins disparaissent.  Tout va plus vite. C’est mieux, non ?

Bon,

Quand même, il y a un machin là-dedans. Je ne sais pas comment dire. C’est le temps. Voilà, j’ai l’impression que je passe du temps, beaucoup plus de temps devant l’ordi. Vous me direz que là, c’est mon argent et pas celui des autres. C'est le progrés.

Il n’y a personne pour expliquer les sites. Et comme ils sont tous différents… suivez mon regard, quand on est paumé, on l’est pour une bonne demi-heure. Quelque fois plus. Il faut appeler le guichet, non je dis une bêtise, il faut appeler le service client. « Tapez 1, tapez 2, Tapez 3 … tous nos opérateurs … veuillez renouveler »… alors il vaut mieux essayer de comprendre soi-même. C’est du temps tout ça.

Et il y a aussi du temps passé pour des bêtises. Des trucs pas malins. Tirer des formulaires. Les imprimer. Les remplir. Les scanner. Ou alors les copier, en plusieurs exemplaires. Et merde ! Je n’ai plus de papier. Descendre acheter du papier. Cet imbécile de boutiquier n’a pas été livré. Si ! Il en a, c’est du beau, du glacé, qui prend bien la couleur. Plus cher. L’autre, le rustique, dans une quinzaine ? Et il faut commander par rames de 500. Je suis pressé. Alors, c’est le glacé. Des rames de 500 aussi. On ne peut pas l’avoir au détail ? Allez ! Ça servira toujours ! Il est trois fois plus épais, notez. C’est du solide. A la poste, je vais dépasser le poids. Deux timbres au lieu d’un. Tant pis, j’ai besoin de faire partir ce truc. Sinon ce sont mes alloc qui sautent. Ouf ! Les feuilles passent dans l’imprimante! Avec l'histoire de trois fois plus épais, j’ai eu les jetons ! Et merde ! Plus d’encre en couleur. J’essaye en noir et blanc ? Ça ne marche pas. Je n’ai pas l’option. Redescendre pour des cartouches couleurs. "Vous n’avez pas de chance aujourd’hui: Je n’en ai plus". Le plus proche magasin ? Oui, bon, trois stations de métro. Les tickets, est-ce que j’ai des tickets ? Zut, pas de tickets. Il faut que j’en imprime. … Touché-coulé. Je n’ai pas d’encre pour la couleur des tickets de métro.

Le mieux c'est d'aller à pied, ça me fera de l’exercice.

Et si, les forêts, aujourd’hui n’étaient plus détruites en masse mais en détail….

Et si, le grand jeu, aujourd’hui, c’était de faire faire au consommateur le travail du producteur ?

A l’administré, le travail de l’Administration. Au justiciable, le travail de la justice. Au condamné le travail de ….

On m’a dit que les Chinois..

Et si j’achetais une voiture en Kit ? Les entreprises économiseraient sur la main d’œuvre et pollueraient moins avec leurs usines ?

 

Pascal Ordonneau

pascalordonneau.com

 

 

10/06/2013

Invitation - Kritiks vous invite le 27 juin

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05/06/2013

Et si notre for intérieur était menacé ?

Torquemada allait et venait. La rage ravageait son visage. Pourtant, en lui-même, il savait que le Seigneur l’avait voulu. Pour tester ses brebis, il avait dispersé ici et là des bêtes hideuses que rien ne distinguait du troupeau. Il avait fait croire à des contes de fées où les petits canards noirs se découvrent beaux et bons. Puis il l’avait investi d’une mission, lui, Torquemada : débusquer l’infâme, le retors, le double-langage, le faux-semblant, tous ceux qui disent croire et qui, en vérité, cachent leurs vraies pensées. Torquemada éclata d’un rire inquiétant. « Comme si le Seigneur ne savait pas lire dans les âmes ».

Ce matin-là, Fouquier-Tinville sortait d’un mauvais sommeil. Hier, dans son tribunal même, un aristocrate avait paru sympathique et brillant. Il avait enthousiasmé la foule ! Il avait fallu faire arrêter quelques-uns de ces benêts incapables de lire les pensées perverses derrière les mots charmants.

Vichinsky se hâtait. Pas question de ne pas être à l’heure. Il avait voulu retrouver ses prédécesseurs pour échanger des idées sur la chasse à la double-pensée. Un séminaire sur la transparence. Il pensait. « Ne suffirait-il pas de réglementer les langages et de le débarrasser d’un excès de mots ». Il est vrai que les vieilles langues, à force d’années, multipliant les mots, démultipliant les sens, finissent par ne plus très bien savoir ce qu’elles ont à dire précisément. Il murmura en souriant : « elles font du gras ! Moi, je suis la diète ».

C’est une affaire de transparence convinrent-ils ! Transparence et gouvernance !

Ils ont raison ! Hier, le gouvernement français en a menacé les entreprises du CAC 40. Elles devront dire quels paradis fiscaux ont leur préférence. Eh quoi ! Il faut que cessent ces procédés occultes ! Il faut que la lumière soit. Il faut la laisser s’insinuer partout où le regard a envie de se poser. Transparence des comptes. Transparence des lieux : le nouveau Louvre, celui de province, est tout de verre bâti. Transparence française contre le crustacé menaçant, fermé sous sa carapace, qu’on a posé à Bilbao.

On a trop entendu discourir en faveur de l’économie de marché et de son rôle de répartiteur idéal des ressources, des capitaux et des hommes pour ne pas en appeler à la transparence et à la lumière. L’économie de marché telle que la concevaient les pères fondateurs, A. Smith, D. Ricardo, E. Walras et tant d’autres, a été, dans le domaine de l’argent, ce que la Révolution newtonienne fût dans le domaine de la physique et la Révolution française dans le domaine politique. Les planètes emportées par une force unique et simple, accessible à tous, se déplacèrent alors en orbites limpides et prévisibles. Les hommes revus et corrigés en citoyens, débarrassés de tous les détails compliqués et obscurs des populaces antiques, purent se mouvoir autour de l’Etat, Dieu enfin descendu sur terre, pur de toute adulation irrationnelle, accessible et visible par tous. Les biens et les choses, enfin, furent libérées de toutes entraves et, roulant librement sur la surface euclidienne d’un marché pur et parfait, purent aller former des prix, accessibles à tous, disant tout du passé et offrant même la vision de l’avenir.

Tous ont ainsi accédé à un fonctionnement simple, libre et transparent des choses et des êtres. Transparence ! Il n’est plus besoin de Dieu. Transparence ! Il n’est plus besoin de Rois ! Transparence ! Je n’ai même plus besoin de mon frère. Au nom des marchés de concurrence pure et parfaite, les vieilles lunes, les archaïsmes et les incantations étant anéantis, les sociétés devaient se diriger spontanément vers le bien général.

Trop beau? Trop idéal ? Rêves d’intellectuels évaporés ? N’y a-t-il pas toujours quelqu’un qui cache quelque chose ?  Une seconde vie, une seconde pensée, chez nos concitoyens. « Ils veulent la transparence, mais ils ne sont pas transparents ! Ils veulent la clarté, mais ils se complaisent dans les ténèbres ».

Mais ça peut changer ! Ça va changer !

Les armes du dévoilement sont sur le marché du Vrai

La technologie est là qui offre les moyens les plus fantastiquement performants pour traquer le mensonge, le comportement déviant, la pensée odieuse. Une armée de caméra les traquera et replacera chacun dans un droit chemin, traçable et prévisible. Les mauvaises convictions et les idées nauséabondes ne résisteront pas aux nouvelles techniques démocratiques : elles ont les instruments qui conviennent. Un appareil dans le genre couteau suisse, qui fait tout, qui filme, qui enregistre, qui communique aussi, qui analyse, qui ameute, convoque et dénonce. A la portée de tout le monde et de chacun. Enfin, le rêve d’Adam Smith devient réalité. La « main invisible » peut frapper. La somme des  initiatives des détenteurs d’outils de communication quelques soient leurs intentions - voulaient-ils amuser, investiguer, investir, invertir, communiquer, dénoncer, annoncer, énoncer - peu importe, vaudra contribution au bien commun. Chacun aura raison d’avoir agi sans savoir ce qui sortira du tout. Chacun pourra se tromper individuellement, la main « invisible » fera émerger la transparence et sortir des brumes mauvaises les intentions peu avouables.

Les tenants du dark side n’ont plus qu’à bien se tenir ! Les pensées puantes, dégoulinantes, souvent intimes seront dévoilées, les ébats amoureux seront montrés quels qu’en soient les protagonistes, les mots murmurés, les confidences et même le soliloque, exprimant  désappointement, méfiance ou exaspération seront transformés en tonitruances. Les joies intimes, tout ce qu’on nommait, dans les temps anciens, la petite musique des âmes et des cœurs, sera présenté aux foules sur la place numérique universelle. Tout enfin sera dans la lumière et personne ne pourra se cacher.  

Pourra-t-on encore admettre qu’un « officiel » en appelle à une « part d’ombre » ? Laissera-t-on encore des poètes nous faire croire qu’il ne peut y avoir de lumière sans ombre ? La transparence se rit des matières et des obstacles. Elle efface les ombres et diffuse la lumière jusque dans l’intérieur des corps et des esprits. Les marranes seront risibles. Foin d’inquisiteur et de moines retors. Les commissaires du peuple seront au chômage. La double-pensée ne sera plus possible, le dévoilement mettra les cœurs à nu. Les esprits s’exposeront dans leur plus simple appareil et tant pis s’il n’est pas simple.

« Hier, aujourd’hui et demain » le temps de la transparence sera total.

 « Aujourd’hui » ainsi que demain seront touchés mais la transparence ne s’arrêtera pas au bord du passé ! Le présent ne jouera pas le rôle d’un curseur, départageant le temps en un avenir et un passé. Il ne permettra plus que les faits du passé soient plongés dans les brouillards de la mémoire, comme si, poursuivant leurs courses, les corps célestes, effaçaient toutes traces de leurs mouvements ! Comme si un aristocrate pouvait opposer un quelconque droit à l’oubli pour échapper à l’échafaud.

La transparence percera les vapeurs lourdes qu’accumulent tous les passés. La vraie transparence ne sera pas un simple élargissement des mailles du filet, elle sera aussi un dévoilement : les temps réels des amours présidentiels, des naissances adultérines, réapparaîtront et seront diffusées sur you-tube, daily motion et face-book, On accédera aux moments les plus intimes du bonheur, on reverra comme si on y avait été les voyages des autres dans leurs univers de rêve. On n’aura plus besoin d’imaginer Jean Cocteau délirant, ses sens enflammés par l’opium, ni les chaudes après-midi africaines que Gide et Montherlant affectionnaient dans quelque palmeraie. On sera là aussi pour voir ceux qui ont craqué devant la torture et dans la déprime. On les verra souffrir. On verra aussi ceux qui ont choisi une autre voie. On verra les lieux où les grands de ce monde ne sont pas différents des autres.  

Le couteau suisse virtuel, les instruments de communication pixelisée, digitalisée, numérisée, octetisée, vont-ils donc avoir raison de ce qu’autrefois, il y a dix mille ans, on nommait le for intérieur ? Nous voyons poindre une humanité dont la conscience sera retournée comme on retourne la peau de l’animal écorché, tout le sang devant et la fourrure dedans.

Le jeu du « Marrane inversé » ne pourra même plus troubler Torquemada. De toute façon, il aura été mis à la retraite anticipée, victime du progrès technique.   

Pascal Ordonneau